Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.2749200431
112 pages

p. 259 à 263
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n° 172 2002/2

2002 Revue internationale des sciences sociales

Les perspectives du partenariat entre les villes africaines

El Hadj Mbodj El Hadj Mbodj est professeur et directeur de l’Institut des droits de l’homme et de la paix à la Faculté de droit, Université Cheikh Anta Diop, B.P. 5356 Dakar-Fann, Sénégal.
Le partenariat est un terme tellement galvaudé qu’on peut légitimement se demander s’il est un slogan ou un concept fructueux. Néanmoins, il répond à un triple besoin : d’association de secteurs différents mais complémentaires ; de repenser autrement la coopération ; de démocratisation des relations entre les acteurs du développement. Pour analyser les perspectives du partenariat entre les villes africaines, il convient de tenir compte, autant que possible, des conditions propres à chaque société considérée. L’exemple de partenariat de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar avec la communauté urbaine de Dakar et l’Association des maires du Sénégal, pourrait être étendu aux villes de l’Afrique de l’Ouest.
Le partenariat est un terme tellement galvaudé de nos jours qu’il est légitime de se demander s’il est un slogan ou un concept fructueux. Toutefois, l’intérêt que présente ce terme ne se situe pas dans son approche sémantique, mais dans sa perspective développementaliste depuis que la deuxième Conférence des Nations unies sur les établissements humains d’Istanbul l’a élevé au rang de stratégie dans la mise en Å“uvre de son plan d’action mondial visant à atteindre les objectifs qu’elle s’était assignés, à savoir « un logement convenable pour tous » et « un développement durable des établissements humains dans un monde de plus en plus urbanisé ».
Si le terme se généralise et remet profondément en cause les structures traditionnelles de coopération, c’est parce qu’il répond à un triple besoin.
1. Un besoin « d’associer sous une forme innovante des secteurs différents, de manière à ce que les points forts et les lacunes de chacun puissent s’harmoniser en raison de la complémentarité et de la solidarité des secteurs considérés », pour reprendre la définition proposée par Edwards (1996).
2. Un besoin de repenser la coopération par la réaffirmation des partenariats existants et l’établissement de nouveaux qui prennent en compte les acteurs actuels ou potentiels du développement afin d’améliorer notre cadre de vie. Ainsi considéré, le partenariat devient une voie nouvelle permettant d’atteindre des objectifs qui, en réalité, ont été exprimés depuis la Charte des Nations unies et renforcés par la Déclaration universelle des droits de l’homme par les communautés internationales d’abord, et nationales ensuite. L’amélioration du cadre de vie intègre en réalité les droits économiques et sociaux correspondant à la deuxième génération des droits de l’homme. Ainsi, une invitation est adressée aux collectivités publiques desquelles dépend la jouissance des droits proclamés parmi lesquels figure en bonne position le droit à un cadre de vie décent incluant le logement et l’habitat.
3. Un besoin enfin d’équilibrer, en les démocratisant, les relations internationales par l’élargissement de la coopération à toutes les institutions publiques ou privées internationales, nationales ou locales aptes à consolider et à renforcer la capacité d’action des acteurs sociaux. Aux rapports traditionnels de type vertical, se substituent des rapports de type horizontal fondés sur le partenariat et non plus sur l’assistance.
En définitive, le partenariat permet de renforcer la légitimité des politiques publiques par une plus grande implication des acteurs du développement dans la définition et la mise en Å“uvre des politiques qui les concernent. Il présente à cet égard une valeur heuristique indéniable dans les pays du tiers-monde en général, en Afrique en particulier, du fait de l’existence de déséquilibres économiques, culturels et sociaux qui hypothèquent lourdement les politiques de développement mises en Å“uvre.
Répondre à la question « Quelles perspectives pour le partenariat entre les villes africaines ? » requiert de notre part le choix d’une méthodologie d’approche. Il est évident que le sujet, tel qu’il est libellé, est vaste, car parler des villes africaines pourrait nous conduire à une démarche globalisante et réductrice fondée sur l’uniformisation des situations culturelles, écologiques, économiques et politiques des sociétés africaines. La géographie, l’économie, la politique et la culture sont autant de variables mettant en lumière la diversité environnementale des situations.
Seulement les États sous-développés partagent certains maux qui ont pour noms l’extrême pauvreté, l’insuffisance des ressources économiques et financières, l’occupation anarchique de l’espace, une bidonvillisation de l’habitat. Ces maux créent des conditions dangereuses pour la santé et la sécurité et appellent l’urgence de stratégies adéquates pour surmonter ces défis qui, en réalité, sont des défis nouveaux dans la mesure où l’Afrique a une tradition rurale et, jusqu’à une période qu’on peut faire remonter au premier choc pétrolier de 1973, qui a vu en même temps un cycle de sécheresse frapper les États du Sahel, la balance entre citadins et ruraux a toujours penché du côté des seconds. Quelques chiffres pour illustrer cette évolution. Au Sénégal, les citadins représentaient 32 % de la population totale en 1976, 39 % en 1988, 44 % en 1994 et actuellement près de 54 %.
Cette situation soulève un certain nombre de problèmes qu’il faut recenser, interpelle des acteurs qu’il faut identifier et exige une stratégie qu’il faut définir et chercher à concrétiser. Nous présenterons également une expérience pratique de partenariat entre les villes sénégalaises et l’université Cheikh Anta Diop pour le renforcement des ressources humaines des collectivités locales.
 
Quelques problèmes recensés
 
 
Les problèmes étant nombreux et variés, il nous est apparu nécessaire d’en exposer quelques-uns qui ont fait l’objet de préoccupations particulières lors de la conférence d’Istanbul.
La détérioration des conditions de logement
Elle s’explique par l’état de surpeuplement des foyers qui trouve son origine dans la conception élastique de la famille africaine. La solidarité parentale amène les nantis à prendre en charge les parents démunis au détriment du confort familial.
L’extension des bidonvilles et des zones de squatters
La forte demande de logements comparée à l’offre limitée, la faiblesse du niveau de revenus des travailleurs, le fort taux de chômage et la paupérisation progressive font planer des tensions permanentes sur l’occupation de l’espace urbain et expliquent souvent la pratique des habitations spontanées ou des constructions clandestines.
L’insécurité généralisée
Elle frappe pratiquement toutes les grandes villes africaines. Les inégalités flagrantes qui sont des causes d’injustice sociale, l’amplification de l’exode rural mettant à rude épreuve les infrastructures et les services urbains déjà très sollicités, l’excroissance des sans-abris et des mal-logés cultivent chez les couches sociales les plus fragiles une violence de plus en plus banalisée du fait qu’elle est considérée comme un procédé normal de quête de survie.
Les contraintes économiques et politiques des États
De nombreux obstacles entourent l’élaboration et la mise en Å“uvre des politiques d’urbanisation et du logement. On peut énumérer entre autres la permanence des problèmes d’aménagement et d’assainissement, la cherté du matériel de construction souvent importé, l’inadéquation des modes de financement et la faiblesse des ressources affectées à l’habitat. Il convient de réserver une part importante à l’échec des sociétés immobilières publiques qui étaient instituées pour faciliter l’accession à la propriété immobilière à des conditions socialement acceptables, mais qui ont fini par mettre à nu les limites de l’État acteur exclusif du développement socio-économique en Afrique.
Il s’est avéré nécessaire d’intégrer d’autres acteurs avec lesquels il est possible d’élaborer des politiques concrètes d’amélioration de la condition citadine.
 
Les acteurs du développement urbain
 
 
Si l’État reste toujours un acteur primordial du développement urbain, il n’en est plus l’acteur exclusif du fait de l’implication des collectivités locales, du secteur privé, des groupements et associations de la société civile ainsi que des populations.
L’État
Pendant longtemps, tout le développement reposait sur lui dans la mesure où il était le principal employeur, entrepreneur ou industriel. L’État-providence qui avait accompagné les indépendances nationales trouvait son fondement dans l’idéologie des gouvernants de la première génération qui, à quelques rares exceptions (Félix Houphouët-Boigny), se référaient tous à l’idéologie du socialisme scientifique ou démocratique. Il en résultait une multiplication des structures publiques d’intervention dans le domaine de l’habitat, qui étaient chargées de la construction de logements, de la promotion immobilière et surtout de la mobilisation des fonds destinés à l’habitat. Les structures étatiques d’intervention, fonctionnant selon une logique bureaucratique, étaient paralysantes. Non seulement elles n’ont pas apporté de solutions satisfaisantes au défi du logement, mais elles sont devenues des gouffres financiers. Il n’est donc pas surprenant que le démantèlement et la restructuration des sociétés par leur ouverture aux partenaires privés soient programmés dans les plans d’ajustement structurel. Toutefois, l’État garde toujours une compétence incompressible dans la mesure où il reste toujours le maître des lieux, prenant en charge les investissements lourds ou exerçant, en dernier ressort, son arbitrage sur les choix opérés.
Les collectivités locales
Encouragée par le plan d’action mondial d’Istanbul, la décentralisation devient la stratégie la plus usitée de promotion du développement à la base. La responsabilisation des collectivités locales doit accompagner la mise en Å“uvre des politiques de libéralisation et de désengagement. La décentralisation présente une double dimension : organisationnelle et culturelle. En Afrique, elle est souvent considérée comme une simple technique de répartition des tâches dans les conditions définies par le pouvoir central, alors que la décentralisation n’a d’impact que dans la mesure où les collectivités locales, considérées comme des agents du développement à la base, ont véritablement l’initiative des choix et des moyens de leurs politiques.
Le secteur privé
Vivant pendant longtemps dans une léthargie totale, le secteur privé est de plus en plus présent dans le domaine de l’habitat et du logement. L’initiative privée est encouragée dans le cadre du mouvement actuel de libéralisation et de désengagement public. Fondé sur des impératifs d’efficacité et de rentabilité, le secteur privé prend de plus en plus une part active dans ce domaine, notamment pour combler le déficit de logements (estimé à environ 15 millions d’unités en milieu urbain). Une étude de Shelter Afrique montre toutefois une prudence du secteur privé, qui ne produit à peine que 5 % des besoins additionnels de plus de 3 millions d’unités d’habitation par année en Afrique.
Les organisations non-gouvernementales
Elles sont les nouveaux partenaires du développement. Émanations de la société civile, les ong suppléent de plus en plus l’État et les collectivités dans l’éducation civique des populations, dans la lutte contre la pauvreté et l’insalubrité et dans la gestion des problèmes urbains.
Les populations
Les populations sont les destinataires de toutes ces politiques de promotion et de développement de l’habitat. Elles doivent être considérées comme des acteurs et non des sujets du développement à la base. Devant participer activement à la gestion de leurs cités, les populations doivent bénéficier d’un encadrement de la part des groupes, des associations traditionnelles ou modernes pour mieux leur faire comprendre les enjeux dont elles sont l’objet.
Le recensement des problèmes et l’identification des acteurs conduisent logiquement à la formulation des stratégies pour régler les problèmes urbains en Afrique.
 
La vision stratégique du partenariat
 
 
Les interactions entre les acteurs du développement aux niveaux supra-national, national et infra-national modifient les formes traditionnelles de la coopération internationale. S’inscrivant dans le cadre des idéaux proclamés par la Charte des Nations unies et développés par la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Conférence d’Istanbul entend donner un contenu particulier à l’assistance et à la coopération considérées comme des facteurs de paix, de sécurité, de justice et de stabilité internationales. Cette collaboration doit emprunter la forme du partenariat qui repose sur des relations horizontales axées sur la mise en commun des ressources des différents acteurs.
Le partenariat entre le secteur public et le secteur privé ou entre les villes a de beaux jours devant lui, comme le montrent les différentes rencontres qui lui ont été consacrées. Surtout il a été constaté une forte prise de conscience des États avec la mise en place de structures chargées des problèmes urbains, la responsabilisation des collectivités locales et la multiplicité des ressources résultant de la multiplicité des acteurs impliqués dans ce processus.
En Afrique francophone tout au moins, les politiques d’intégration entreprises par les États çà et là (harmonisation du droit des affaires, développement des actes communautaires, etc.) font du partenariat une voie obligée du développement. Le partenariat entre les villes se fonde essentiellement sur l’échange d’expériences à partir de jumelages ou au sein des associations de villes. On peut citer entre autres :
  • L’Union des villes africaines (uva), qui Å“uvre pour la promotion des villes africaines et le développement de la coopération entre elles ;
  • L’Association internationale des maires et responsables de villes entièrement ou partiellement francophones (aimf) qui Å“uvre pour le développement des villes francophones ;
  • La Fédération mondiale des cités unies (fmcu) et ses agences spécialisées qui Å“uvrent pour le développement des relations de jumelage, de coopération et de solidarité entre les villes du monde.
Le succès du partenariat dépend toutefois de la forte mobilisation et de l’implication des autorités et des populations locales qui doivent être impliquées dans la définition des objectifs et l’utilisation des ressources générées. Pour cela, la formation et le perfectionnement des acteurs locaux contribuent à la mise à la disposition des collectivités locales et des autres partenaires au développement de ressources humaines, suffisantes en quantité et en qualité, et aptes à comprendre les exigences techniques, financières et administratives du développement local.
Il nous semble de ce point de vue pertinent de présenter l’exemple d’un partenariat pour l’amélioration de la qualité du personnel local entre la communauté urbaine de Dakar, l’Association des maires du Sénégal et l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
 
Un exemple de partenariat entre les villes et l’université
 
 
L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, doyenne des universités de l’Afrique noire francophone, tenant compte des mutations qui affectent les différents systèmes éducatifs, a entrepris depuis 1993 une politique de réformes visant à l’ouvrir davantage sur son environnement par l’adaptation de la formation à l’emploi.
C’est dans ce contexte qu’il a été décidé, au sein de la Faculté des Sciences juridiques et politiques, de proposer aux collectivités des modules de formation visant à perfectionner leurs cadres. Un Centre d’études et de recherches sur la décentralisation (cerdec), inspiré du cervl de Bordeaux, fut institué en 1995, ainsi qu’un programme de dess Collectivités locales. Cette réforme devait permettre de retenir les cadres des collectivités locales qui étaient souvent envoyés en France pour les besoins de leur perfectionnement. L’hémorragie financière pouvait être arrêtée et, surtout, les ressources économisées pouvaient être affectées à l’Université qui en avait grandement besoin.
Ce programme a bénéficié, dans un premier temps, de la coopération française qui avait affecté au centre une partie des fonds destinés au programme d’appui à la décentralisation (paddus) pour couvrir la formation d’agents de l’État, titulaires d’une maîtrise ou appartenant à la hiérarchie B, avec cinq années d’ancienneté.
De son côté, la communauté urbaine de Dakar signa un protocole d’accord avec la Faculté pour la formation et le perfectionnement des cadres municipaux. Ce protocole fut par la suite étendu à l’Association des maires du Sénégal. Le programme d’enseignement fut élaboré en tenant compte des demandes des collectivités locales dans le cadre des normes académiques. L’enseignement porte sur des matières générales comme le droit administratif et le droit financier, mais aussi sur les travaux publics, les biens, les politiques publiques en matière sociale, de santé, d’urbanisme et de logement. Le corps enseignant est formé de professeurs d’université et d’experts des secteurs public et privé.
La formation, d’une durée de deux ans, est sanctionnée par un « dess Collectivités locales » qui permet à son titulaire de bénéficier d’un avancement dans son corps d’origine ou, s’agissant des étudiants déjà opérationnels, de pouvoir être recrutés dans le corps des agents supérieurs des collectivités locales. À ce jour près de cinquante cadres moyens des communes ont bénéficié de cette formation qui a accueilli en 1998 deux stagiaires de la République Islamique de Mauritanie. Le cerdec inscrit son action dans un cadre régional car il est intégré dans l’École doctorale de Dakar.
Le cerdec contribue ainsi, à sa façon, à la réalisation du plan d’action mondial qui accorde une particulière attention à la formation permanente des élus locaux, à l’éducation civique des acteurs sociaux, de manière à leur permettre de jouer un rôle actif dans le développement de leurs communautés.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Edwards, M. 1996. « Quels partenariats entre secteurs public et privé dans la fourniture de logement ? », Les Débats d’habitats, publication du cnueh, mars, vol. 1, n° 4, p. 9.
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