2002
Revue internationale des sciences sociales
Initiatives locales et lutte contre la pauvreté en milieu urbain l’exemple de Yeumbeul au Sénégal
Mohamed Soumaré
Mohamed Soumaré est Coordinateur de programme de l’ong Environmental Development Action in the Third World (enda Tiers Monde).Email : ecopop@enda.sn.
La plupart des centres urbains ont atteint aujourd’hui une phase où il s’agit avant tout de trouver des solutions durables au délabrement des équipements, aux disparités intra-urbaines et à l’extension de la pauvreté urbaine. Cet article propose une brève analyse d’une approche particulière de lutte contre la pauvreté menée par plusieurs organisations de la société civile à Yeumbeul, un quartier défavorisé dans la banlieue de Dakar, au Sénégal.
En Afrique sub-saharienne, comme ailleurs dans le monde, l’urbanisation a produit un impact considérable sur l’évolution des mentalités, les transformations sociales, la croissance économique et le développement. Dans cette région, encore à forte composante rurale, c’est dans les grandes villes et dans les centres urbains de seconde importance que s’élaborent les pratiques sociales, la créativité culturelle et les dynamiques économiques qui déterminent, pour une large part, les contours de l’Afrique du xxie siècle.
Mais sous leurs aspects colorés et foisonnants, la plupart des villes d’Afrique subsaharienne vivent une période de mutations et de tensions dont l’issue est des plus incertaines. Après plusieurs décennies de croissance continue, la plupart des centres urbains ont atteint aujourd’hui une phase où il s’agit avant tout de trouver des solutions durables au délabrement des équipements, aux disparités intra-urbaines et à l’extension de la pauvreté urbaine.
En dépit de quelques progrès réels en matière d’aménagement urbain, les responsables administratifs et politiques ne peuvent plus ignorer une situation d’ensemble des plus critiques : l’organisation et la gestion urbaine deviennent de plus en plus chaotiques et la majorité des citadins vivent encore dans des quartiers insalubres, sous-équipés et mal desservis par les services urbains de base (écoles, dispensaires, eau potable, transports, etc.). Mais la grande difficulté des citadins demeure la question du chômage et du sous-emploi. Depuis plus d’une décennie, la plupart des pays africains vivent sous les contraintes de plans d’ajustements structurels successifs dont les effets sont durement ressentis par les populations.
Le pôle « moderne » des économies nationales (administration publique et secteur privé manufacturier) sont en restructuration et n’arrivent plus à créer suffisamment d’emplois. L’économie populaire urbaine, refuge habituel des plus démunis, est en plein essor mais continue de connaître une faible productivité économique faute d’un environnement technique et institutionnel favorable à sa modernisation. Le chômage urbain et la pauvreté s’étendent et touchent particulièrement les jeunes générations, aujourd’hui en plein désarroi. Ainsi, autour de quelques ilôts de prospérité dans les grandes villes comme Nairobi, Abidjan ou Dakar, se développe une frustration sociale exacerbée dont l’exutoire habituel est la violence urbaine.
Cette évolution contrastée des villes d’Afrique au sud du Sahara appelle des solutions originales qui vont au-delà des réponses institutionnelles (juxtapositions de projets urbains sectoriels, multipartisme, décentralisation administrative, etc.) jusqu’ici développées par les États. L’urgence est à la mise en Å“uvre d’approches et de stratégies novatrices permettant à la fois d’améliorer la gouvernance urbaine locale et d’appuyer les initiatives des plus démunis en vue d’une amélioration durable de leurs conditions de vie et de leur statut de citoyens.
Profil et impact de la pauvreté urbaine à Dakar
Historiquement, le processus d’urbanisation a toujours généré une certaine forme de pauvreté. À Dakar, comme dans les autres villes africaines, le déracinement des migrants ruraux devenus néo-citadins, l’analphabétisme et le manque de qualification d’une partie de la population se sont manifestés par l’existence de couches sociales déshéritées peu ou mal intégrées à la vie économique et sociale urbaine. Pendant longtemps, les pouvoirs publics et les spécialistes du développement ont considéré cette pauvreté humaine comme un phénomène marginal appelé à se résorber avec la croissance économique. Depuis le début des années quatre-vingt, il est devenu évident dans le contexte ouest-africain, et sénégalais en particulier, que loin de se résorber, la pauvreté devenait de plus en plus importante, touchant de nouvelles catégories sociales.
L’extension de la pauvreté urbaine est due à différents facteurs, tels que les cycles de sécheresse et les médiocres performances de l’agriculture qui favorisent l’exode rural, l’insuffisance des infrastructures urbaines, mais surtout aux politiques de libéralisation économique et aux programmes d’ajustements structurels qui ont entraîné des pertes importantes d’emplois dans le secteur industriel et dans l’administration publique.
Le resserrement des contraintes macro-économiques a eu naturellement un impact négatif sur le revenu moyen des ménages et sur la solidarité, jusque-là vivace, en faveur des plus démunis. Plusieurs études ont été consacrées ces dernières années au phénomène de la pauvreté. Le profil et l’impact de celle-ci commencent à être mieux connus depuis cinq ou six ans.
D’après les études les plus récentes, la pauvreté touche d’abord le milieu rural, où se trouvent le plus grand nombre de ménages pauvres
[1]. Ainsi, plus de 32 % de la population sénégalaise vit en-dessous du seuil de pauvreté et, en année de mauvaise récolte, c’est plus de 50 % de la population totale qui vit dans des conditions d’extrême précarité. Selon les enquêtes effectuées, les pauvres souffrent de plusieurs déficiences qui ont tendance à se cumuler. Sont considérés comme pauvres les ménages dont les revenus sont insuffisants pour satisfaire, dans les conditions économiques locales, l’essentiel de leurs besoins de base (alimentation, soins de santé, éducation des enfants, etc.). Mais ce sont les mêmes qui ne disposent pas d’un accès satisfaisant aux services publics de proximité, et qui ont le plus de difficultés à participer à la vie de la cité, à prendre part ou à influencer les décisions qui affectent leurs conditions générales de vie.
À Dakar, selon les définitions et les méthodes de calcul utilisées, 20 à 25 % des ménages vivent en-dessous du seuil de pauvreté. La pauvreté touche principalement les ménages étendus dont le chef de famille est analphabète. Font partie des ménages pauvres une grande majorité de familles dirigées par une femme seule. On estime que près de cent mille personnes vivant à Dakar ne disposent pas de revenu régulier pour assurer leur survie quotidienne.
Dans le contexte particulier d’une grande agglomération, les stratégies publiques de développement urbain n’ont pas toujours été favorables aux pauvres. Les principales opérations d’aménagement urbain réalisées entre 1970 et 1990 ont eu pour effet de rejeter les ménages les plus démunis en dehors du centre-ville vers des zones d’extension mal aménagées, et sous-équipées en services urbains de base.
Depuis la fin des années 1980, le phénomène de la pauvreté est reconnu par les autorités nationales comme un problème spécifique dont le traitement requiert des mesures appropriées. Avec l’appui des organismes de coopération internationale, le gouvernement sénégalais a mis en Å“uvre plusieurs programmes sectoriels (développement des ressources humaines, travaux à haute intensité de main-d’Å“uvre, nutrition communautaire, etc.) au cours de ces dernières années pour créer des filets de sécurité et pour améliorer les conditions de vie des plus démunis.
Les pages qui suivent proposent une brève analyse d’une approche particulière de lutte contre la pauvreté menée par plusieurs organisations de la société civile à Yeumbeul, un quartier défavorisé dans la banlieue de Dakar, au Sénégal.
Le programme d’amélioration des conditions de vie de Yeumbeul
Le contexte du programme
Yeumbeul est un grand quartier populaire de la commune de Pikine, une ville-dortoir dans la banlieue de Dakar. Cette commune a recueilli depuis 1970 l’essentiel de la croissance démographique de l’agglomération. Aux premiers lotissements réalisés par l’État sénégalais pour recaser les familles victimes de la rénovation des quartiers insalubres du centre-ville, se sont greffés plusieurs quartiers « irréguliers » construits et occupés à la hâte, sans schéma d’urbanisation préalable ni contrôle des services compétents de l’État. Il en résulte aujourd’hui une vaste agglomération de huit cent mille habitants, dont 40 % des quartiers sont dépourvus d’infrastructures urbaines viables (routes goudronnées, canalisation d’égouts, réseau d’eau potable).
Yeumbeul est un de ces quartiers défavorisés. Il s’est bâti autour d’un ancien village lébou
[2] aujourd’hui entièrement absorbé par l’urbanisation. La population est très jeune dans son ensemble : 52 % ont moins de 20 ans. Parmi les adultes, les personnes âgées de 60 ans et plus ne représentent que 5 %. La structure par âge met en évidence une population constituée en majeure partie par les classes actives.
Les principales activités économiques locales relèvent des secteurs tertiaire (commerce et diverses prestations de service du secteur dit « informel ») et primaire (agriculture, aviculture, etc.) du fait de la vocation traditionnelle de cette zone habitée par des maraîchers et des éleveurs. On note ainsi une forte mobilisation surtout chez les femmes. Elles se fédèrent en groupements de promotion ou en micro-entreprises artisanales pour la transformation des produits alimentaires locaux, de teinturerie ou de « petit commerce ».
La majorité des habitations édifiées sur d’anciens champs de culture ne disposent ni d’électricité ni d’un accès à l’eau courante. 60 % des ménages s’approvisionnent soit aux bornes fontaines soit directement aux puits creusés dans les zones de bas-fonds.
La collecte des ordures ménagères, théoriquement assurée par le service municipal, fonctionne par intermittence et se limite dans tous les cas aux deux artères principales qui traversent le quartier. Le quartier ne dispose que d’un seul établissement d’enseignement secondaire et de sept écoles élémentaires publiques pour une population estimée à plus de 80 000 habitants.
Devant la précarité de leurs conditions de vie, les populations se regroupent de plus en plus dans les organisations communautaires de base (associations de jeunes, comités de résidents, groupements d’intérêt économique, etc.) afin d’améliorer leur existence. Ces initiatives locales s’exercent dans des domaines variés. Comme l’amélioration du cadre de vie, l’assainissement ou la création d’activités génératrices de revenus. Malgré leur foisonnement et leur caractère diffus, ces initiatives locales apparaissent de plus en plus comme des alternatives crédibles pour combattre la pauvreté en milieu urbain.
Les initiatives locales à Yeumbeul
Il y a tout d’abord de nombreuses initiatives individuelles d’hommes, de femmes et parfois de jeunes gens pour s’insérer dans l’économie populaire et le secteur informel urbain, par la création de petites activités économiques : aviculture, maraîchage, petit commerce, artisanat, etc. Ces initiatives individuelles sont généralement soutenues par des groupements d’entraide : caisses d’épargne et de crédit, groupements d’intérêt économique (gie), groupements de promotion féminine, associations culturelles, etc.
Le quartier compte également de nombreuses associations locales dont les activités visent explicitement l’amélioration de l’environnement et des conditions de vie : campagne de nettoiement, démarches administratives pour la création de bornes fontaines ou l’extension du réseau d’adduction d’eau potable, construction de salles de classe et d’écoles « parallèles » pour l’alphabétisation des adultes et des jeunes exclus du système public d’enseignement.
La conjonction de ces initiatives individuelles et collectives et la présence de plusieurs associations locales renforcent les capacités d’organisation et d’expression de la population et favorisent l’émergence d’une mobilisation sociale plus large.
Le programme d’amélioration des conditions de vie à Yeumbeul
Le programme d’amélioration des conditions de vie à Yeumbeul a été mis sur pied à l’initiative des principales associations locales du quartier. Celles-ci menaient depuis des années, sans grands moyens, diverses activités d’animation et de promotion du développement social dans le quartier.
L’idée de concevoir un programme intégré d’amélioration des conditions de vie a germé avec l’appui du programme Développement social urbain d’Enda Tiers-Monde
[3]. Il s’agissait en fait de renforcer les initiatives locales en matière de développement local et de trouver les moyens financiers pour réaliser les activités significatives en termes de lutte contre la pauvreté. Les concertations organisées avec les populations et les associations locales ont permis de recenser les problèmes prioritaires pour le quartier et de définir en commun les conditions de réalisation.
La démarche sociale exprimée par toutes les composantes de la population (les notables, les hommes, les femmes, les leaders associatifs) concerne en priorité les problèmes suivants :
- L’accès à l’eau potable ;
- L’amélioration de l’hygiène et de l’assainissement dans le quartier ;
- Le soutien aux activités économiques génératrices de revenus ;
- L’animation sociale et la promotion du développement communautaire dans le quartier.
La première phase de ce programme (1995-1997) a été réalisée avec le concours du programme most de l’unesco et du programme Développement social urbain d’Enda Tiers-Monde pour un financement total de quatre-vingt mille dollars. C’est dans les limites de cette enveloppe financière que le programme a pu réaliser dans les zones les plus démunies :
- L’extension du réseau d’eau potable et la construction de cinq bornes fontaines supplémentaires qui desservent chacune près de cent vingt ménages ;
- La construction de soixante-cinq ouvrages d’assainissement (latrines ou puisards) dans des habitations qui n’avaient aucun dispositif pour la collecte des eaux usées ;
- La mise en place de trois charrettes à traction animale pour la précollecte des ordures ménagères dans les zones inaccessibles aux camions de collecte.
Le programme a également appuyé les caisses d’épargne et de crédit de plus de dix groupements de promotion féminine comptant une cinquantaine de membres chacun.
Enfin le programme a développé plusieurs sessions de formation pour renforcer les capacités :
- Des animateurs locaux en matière de sensibilisation à l’hygiène et à la santé ;
- Des femmes en matière d’épargne et de crédit, et de gestion de micro-projets communautaires ;
- Des maçons et des tâcherons pour la construction des ouvrages individuels d’assainissement.
La grande originalité de ce programme d’amélioration des conditions de vie a été la démarche participative et les modalités de sa mise en Å“uvre qui postulaient dès le départ une maîtrise d’ouvrage sociale et le renforcement des capacités des associations locales parallèlement à la mise en Å“uvre des activités prévues. Ainsi le programme a pu établir un partenariat actif avec plusieurs institutions locales.
La mise en Å“uvre des différentes activités du programme a été définie en concertation et parfois avec l’appui technique de structures publiques ou associatives locales. Les ouvrages individuels d’assainissement (latrines et puisards) réalisés dans les concessions ont été conçus et réalisés avec l’appui technique de l’antenne nationale du Centre régional pour l’eau potable et l’assainissement (crepa). De même le service national d’hygiène et l’Université de Dakar ont été mobilisés pour la conception des modules d’éducation environnementale et la formation des relais communautaires en matière d’hygiène. L’expertise d’autres ong locales a été également mobilisée pour l’encadrement de caisses d’épargne et de crédit des groupements féminins.
Les trois principales associations locales qui sont implantées dans plusieurs sous-quartiers ont été associées au processus d’animation sur les objectifs du programme et de sélection des bénéficiaires directs des ouvrages d’assainissement. Des comités de gestion ont été également créés pour assurer la supervision des travaux réalisés dans les différents sous-quartiers et pour gérer les bornes fontaines (collecte de la participation financière des habitants, entretiens des ouvrages, paiement des factures de la société concessionnaire d’eau, etc.).
Concernant la durabilité des actions réalisées, il apparaît que la première phase a fonctionné comme une phase test qui a permis de mettre au point un certain nombre de dispositifs et de procédures. Chacune des premières réalisations a permis de générer une petite économie locale : les ménages bénéficiaires acceptent de payer des redevances modestes pour l’approvisionnement en eau ou pour le service de précollecte des ordures ménagères.
Les comités de gestion mis en place assurent la collecte de ces redevances et peuvent rétribuer modestement à leur tour les jeunes gens ou les femmes préposés à l’entretien des ouvrages et à la fourniture des services. De même, les contributions financières des ménages bénéficiaires, des ouvrages d’assainissement dans leurs habitations doivent alimenter un fonds local pour la pérennisation des opérations d’assainissement dans le quartier. Il est prévu dans la deuxième phase du programme d’« institutionnaliser » les méthodes et les circuits mis en place grâce à un « fonds de développement local » cogéré par les représentants des populations, de la municipalité et des organisations d’appui comme Enda. On espère ainsi que les habitants qui voudraient réaliser à l’avenir des améliorations dans leurs habitations pourraient s’adresser directement au Comité de Gestion du « fonds de développement local » pour obtenir un prêt remboursable. L’ensemble du système mis en place par le programme pourrait s’institutionnaliser tout en devenant plus fluide et plus durable.
Enseignements et perspectives de la démarche
Impact et limites du programme
Compte tenu des ressources financières disponibles (80 000 $ us), le programme s’était volontairement limité à quelques aspects prioritaires du développement du quartier. D’autres problèmes demandant des moyens plus importants (action de réhabilitation et extension des écoles, rénovation des structures sanitaires, aménagement des terrains de jeux) n’ont pas été pris en charge dans la première phase.
Au total, les réalisations du programme sont plutôt modestes par rapport aux besoins identifiés et à l’ensemble de la demande sociale. Mais cette première phase a eu un grand impact sur la vie des populations, en donnant des résultats concrets à leur mobilisation et en démontrant qu’on peut améliorer notablement le cadre de vie dans les quartiers populaires avec des moyens relativement limités. De plus le programme a créé une réelle dynamique sociale qui met en confiance les acteurs locaux et motive davantage les habitants pour continuer leurs initiatives en faveur de l’aménagement de leur quartier.
Comment toucher les plus pauvres ?
Le programme avait pour vocation d’apporter un soutien aux initiatives du quartier et de répondre à l’attente des plus démunis. Cependant, le rapport d’évaluation réalisé à la fin des travaux indique que, dans certaines zones, ce sont plutôt les ménages qui pouvaient mobiliser rapidement une contrepartie financière qui ont pu bénéficier des ouvrages d’assainissement réalisés dans les habitations. D’une certaine manière, les plus démunis n’ont pas pu bénéficier directement des infrastructures mises en place par le programme. Cela démontre que les associations locales, comme l’organisation d’appui, n’ont pas été assez vigilants sur cette question particulièrement sensible. Mais on peut considérer également que le fait d’instituer une contrepartie financière des bénéficiaires porte en elle-même une source de discrimination et d’exclusion des plus démunis. Il convient à cet égard d’être plus attentifs à ces effets pervers et de mettre en place un mécanisme plus fin de mobilisation de la contrepartie pour éviter que les plus pauvres soient exclus des bénéficiaires directs de ce genre de programme.
L’amélioration des revenus : stratégies communautaires ou initiatives individuelles ?
L’ambition du programme dans ce domaine était de soutenir la création d’activités économiques génératrices de revenus. Mais durant les deux ans de la première phase du programme, il n’a pas été possible d’identifier des (micro-) projets économiques « solides » permettant de générer des emplois permanents et durables. Cela tient particulièrement aux contraintes économiques générales (étroitesse de la demande solvable locale, compétitivité relative des micro-entreprises nouvellement créées, etc.) et au fait que le programme n’avait pas voulu soutenir des entrepreneurs individuels, mais plutôt des projets à caractère collectif portés par plusieurs promoteurs. Vu les ressources financières limitées, un tel choix de soutenir des projets économiques collectifs n’était pas absurde, mais à l’expérience, il s’avère peu efficace. En définitive, ce sont plutôt les associations féminines déjà rôdées à la gestion de petites activités commerciales qui ont profité de l’appui du programme pour développer entre elles des systèmes de crédits rotatifs nécessaires à la consolidation de leurs activités économiques.
Développement à la base et partenariat local
La mise en Å“uvre d’un programme de développement à la base comme celui de Yeumbeul suscite presque toujours des conflits et des rivalités au sein de la communauté. Chaque composante de la communauté, chaque groupe social, chaque association voudraient que le programme bénéficie d’abord à ses membres. D’où la nécessité d’un travail important d’explication et de communication pour rapprocher les points de vue des uns et des autres, organiser la négociation et bâtir des consensus. Bref, pour définir au niveau local ce qui est le bien commun, l’équité et la justice sociale. De même, il y a souvent des rivalités et des conflits de légitimité et de compétence entre les municipalités et les associations locales. Il y a une opposition entre la représentativité politique revendiquée par les élus et l’efficacité sur le terrain dont se prévalent les organisations communautaires.
Les limites objectives de ce programme démontrent que les organisations non gouvernementales et les groupes communautaires n’ont pas vocation et ne peuvent pas se substituer à l’État et aux municipalités. Leurs initiatives et leurs réalisations doivent plutôt être considérées comme des pistes, des stratégies alternatives qui doivent être évaluées, et, le cas échéant, validées pour être relayées sur le terrain par l’action des services de l’État et par les municipalités.
Il s’agit en somme d’agir de sorte que les expérimentations locales soient davantage consolidées et que les enseignements tirés de celles-ci puissent être valorisées dans la (re-) formulation des stratégies publiques de lutte contre la pauvreté et de promotion du développement local.
Notre avis est qu’il est indispensable, dans le contexte actuel, de créer les conditions d’un dialogue entre les associations locales et les municipalités issues de récents processus de décentralisation. Il convient aussi de renforcer les capacités d’action de ces deux catégories d’acteurs du développement local urbain. C’est par cette démarche que l’on peut construire progressivement de véritables partenariats locaux permettant de renforcer les capacités locales de lutte contre la pauvreté.
[1]
Ministère de l’Économie et des Finances. 1992.
Enquêtes sur les Priorités.
[2]
Les lébous sont les premiers occupants de la presqu’île de Dakar.
[3]
Enda Tiers-Monde : Environnement et Développement du Tiers-Monde est une association internationale d’appui au développement dont le siège est à Dakar.