Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200446
192 pages

p. 377 à 387
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n° 173 2002/3

2002 Revue internationale des sciences sociales

Des savoirs « traditionnels » pour évaluer les impacts environnementaux du développement moderne et occidental

Marie Roué Marie Roué dirige l’équipe cnrs/mnhn apsonat « Appropriation et socialisation de la nature » sur les relations des sociétés à la nature, les savoirs et représentations des sociétés locales. Ses recherches concernent les Samis éleveurs de rennes du nord de la Norvège, Inuit et Indiens cris du Québec. Douglas Nakashima Douglas Nakashima dirige le projet intersectoral links, « Systèmes de savoirs locaux et indigènes » à l’unesco. Ses recherches concernent les savoirs, pratiques et visions du monde des Inuits et des Indiens cris du nord du Canada.Publication récente commune : Indigenous Knowledge, Peoples and Sustainable Practice, 2002.
La prise en compte sur la scène internationale des savoirs autochtones dans la gestion des ressources est récente. Cet article est basé sur des entretiens collectés par les auteurs en 1994 chez les Indiens Cris de Whapmagoostui (baie James, Canada), dans le contexte de l’évaluation d’impact social et environnemental du projet hydroélectrique Grande Baleine. Un chasseur cri, pour pallier les nombreuses lacunes qu’il avait identifiées dans le document d’évaluation d’impact du développeur, nous a communiqué ses connaissances et sa vision du monde. Son analyse systémique, dont nous ne donnons ici que ce qui concerne le castor, met en valeur les relations écologiques qui lient humains, mammifères, poissons et oiseaux, sans oublier les besoins qu’ont les êtres, humains et non humains, d’un habitat, d’une alimentation et d’un abri spécifiques à chaque espèce. Sa vision conjugue les points de vue matériel, esthétique et éthique et considère les résultats des actions humaines tant sur le monde naturel que spirituel. Elle transcende la compartimentation des sciences occidentales. Elle démontre enfin la capacité prédictive du savoir et de la pensée cris, leur pertinence et leur légitimité en tant qu’instruments d’évaluation.
En 1982, Rayna Green, indienne cherokee de l’Oklahoma, directrice du Centre de ressource scientifique autochtone américain du Collège de Dartmouth, se demandait en ces termes si la nouvelle possibilité qui s’offrait aux réserves indiennes – incorporer l’évaluation sociale des projets de développement à leurs armes de combat – valait vraiment la peine :
Est-ce que les évaluations d’impact environnemental et social peuvent être un peu plus que des plaisanteries ou un peu moins que des exercices pour connaître l’ennemi ? Peuvent-elles être autre chose qu’un cauchemar gouvernemental de « négos » et « coûts-bénéfices » ?
(Geisler et al., 1982, p. 13)
Aux États-Unis, l’évaluation sociale d’impact est née de la promulgation de la loi sur la politique nationale environnementale de 1969. Au Canada, le processus d’évaluation et d’examen en matière d’environnement (peee) ira dans le même sens. Dans les années soixante-dix la crise de l’énergie, qui a connu son point culminant en 1973, a conduit l’État américain à une exploitation systématique des territoires des réserves indiennes. La question des impacts des projets s’est alors posée de façon cruciale. Dès 1975 se crée le Conseil sur les ressources énergétiques des tribus pour réagir contre l’exploitation sur leur territoire de ressources en charbon, pétrole et uranium. En 1982, quand paraît l’ouvrage dont est tirée la citation de R. Green, la question des impacts sociaux des projets de développement sur les groupes autochtones commence seulement à se poser. Nul n’ose encore à cette époque se pencher sérieusement sur l’intégration des savoirs de ces mêmes peuples autochtones dans les études d’évaluation environnementale et sociale. La problématique a évolué et aujourd’hui, ce que nous essaierons de démontrer dans cet article, c’est non seulement que les savoirs autochtones sont une source primordiale d’information pour les évaluations d’impact, mais également que loin d’être des savoirs immuables figés dans la tradition, ils permettent à leurs détenteurs de se livrer à des analyses prédictives d’une rare précision.
Dès 1974 un juge précurseur, Berger (1977), chargé par l’État canadien d’une importante enquête préalable à un projet d’oléoduc qui traverserait la vallée du Mackenzie, prend une décision tout à fait pionnière : se rendre dans trente-cinq villages autochtones pour y tenir audience. Il entendra le témoignage direct de près d’un millier d’habitants du nord canadien dans sept langues différentes pour éclairer ce conflit d’acteurs et recommandera en 1977 de retarder le projet de dix ans pour autoriser les aAutochtones à négocier un accord.
Cette enquête a pour la première fois initié le public à « la crédibilité des chasseurs autochtones en tant qu’interprètes rigoureux de la nature » (Freeman, 1979). Pourtant, si l’initiative du juge Berger était alors tout à fait novatrice, le livre qui fut publié à la suite de l’enquête met beaucoup plus l’accent sur le droit des autochtones à l’autodétermination et la légitimité de leurs revendications que sur leurs savoirs écologiques. Les rares citations d’autochtones en situation d’expertise ne laissent pas émerger leur vision holistique du fonctionnement du monde.
Comme on l’a souligné à propos d’un autre chantier pharaonique, celui des barrages de la baie James dont nous parlerons ci-dessous, le jeu que mènent alors science et techniques, quand elles se lancent dans de tels « défis », est celui de l’apprenti sorcier. Tous les protagonistes se réjouissent de bénéficier d’un immense laboratoire grandeur nature où ils pourront librement expérimenter et accroître leur savoir. Berger le note :
Tout au long de l’Enquête, j’ai constaté le défaut de connaissances au sujet de l’environnement du Nord, des répercussions d’ordre environnemental et des techniques de construction dans le pergélisol et dans un climat arctique.
(Berger, 1977, p. xvii)
Face à une telle prise de risques, Berger met en avant la dimension éthique d’un tel choix qui, dit-il, déterminera « si le Nord est une terre bonne à exploiter ou la patrie des autochtones ». Mais ce choix, précise-t-il, doit être fait par « la population permanente du Nord » et non par celle du Sud ou par les industriels qui veulent exploiter les terres : « Ils y sont nés, ils y mourront » (op. cit., p. xviii).
Parmi les quatre-vingt-un témoignages des habitants autochtones d’Old Crow, l’un pose de façon particulièrement éloquente la question de la légitimité du développement envisagé :
Les Blancs ont-ils le droit de nous demander d’abandonner nos belles terres ? Ont-ils le droit de détruire la région et le gibier uniquement pour leurs propres intérêts ? Ont-ils le droit de nous demander de changer notre mode de vie, celui que nous suivons depuis des siècles ? Ont-ils le droit… de décider pour nous de notre avenir ?
(op. cit., p. 39)
À propos du delta du Mackenzie, tout en soulignant combien les connaissances scientifiques à ce sujet sont insuffisantes, Berger évoque la notion écologique de chaîne alimentaire, citant longuement un Inuk de Holman qui maîtrise parfaitement cette notion :
S’il y a des déversements [de pétrole], ils s’étendront, c’est certain. […] Les crevettes, elles, ne survivront pas, car ce qu’elles mangent sera détruit. Les phoques survivront un peu plus longtemps. La nourriture des poissons et des baleines ne survivra pas […]. Il y a dans l’eau beaucoup d’amogoak, vous savez, ces crevettes… Eh bien, les phoques et les baleines en mangent… Quand on voyage sur l’océan, par temps calme, et qu’on regarde dans l’eau, on voit ces petites bêtes gélatineuses à tête rouge, longues comme ceci, qui nagent comme ceci… Elles servent de nourriture aux baleines et aux phoques.
(op. cit., p. 59)
Après Berger, ce sont d’autres Canadiens qui ont les premiers souligné les connaissances des autochtones sur l’environnement. Freeman (1979) démontra l’importance du savoir des Inuits sur l’évaluation des populations de baleines. Berkes (1988) mit l’accent sur l’utilisation du savoir cri pour comprendre les impacts après que le projet a eu lieu. Nakashima (1990) démontra l’intérêt du savoir écologique des Inuits en tant qu’outil de prédiction des impacts d’un grand projet.
En 1993, Johannes, un chercheur australien spécialisé dans les écosystèmes marins, tente une première synthèse des résultats de l’utilisation des savoirs autochtones en eia, et suggère que la recherche se concentre sur quatre perspectives : taxonomique ; spatiale, en développant une cartographie des savoirs indigènes ; temporelle, pour recueillir des données sur les habitats des espèces animales ; sociale, pour comprendre comment les peuples autochtones perçoivent, et gèrent leurs ressources.
Depuis le Sommet de la Terre (Rio, 1992), la question des savoirs indigènes est à l’ordre du jour au plus haut niveau international. La Convention de la Diversité Biologique (cdb) affirme que : « Chaque signataire se doit de préserver et maintenir le savoir, les innovations et les pratiques des communautés locales et indigènes » (Article 8 (j)).
En 2000, le programme de travail adopté par la Conférence des Parties développe des recommandations concernant les évaluations d’impact social, environnemental et culturel qui prennent en compte les savoirs indigènes.
L’organisation internationale des évaluations d’impact, l’iaia, International Association for Impact Assessment, à forte majorité nord-américaine, s’est dotée depuis 1994 d’une section permanente sur les peuples indigènes qui a organisé plusieurs conférences internationales (Durban, 1995 ; Nouvelle Orléans, 1997 ; Christchurch, 1998 ; Glasgow, 1999). Les buts avancés sont de créer un « réseau de praticiens des évaluations environnementales (ee) intéressés, de façon à partager outils, techniques et leçons apprises dans leur pratique » et d’accroître l’implication des peuples indigènes et de leurs représentants. À la lecture de tant de textes similaires prônant la relation ee/savoir indigène (par exemple iaia, cdb, Banque mondiale, cida) on pourrait craindre de rester au royaume des bonnes intentions.
Ce qui nous semble urgent, c’est la démonstration, par la présentation de données, des capacités réelles des experts indigènes en matière d’évaluation d’impact. Nous essaierons de montrer, en présentant ici les savoirs cris :
  • La portée et le caractère novateur et interdisciplinaire des savoirs indigènes en matière d’ee ;
  • Leur caractère dynamique et leur grande capacité prédictives.
 
Savoir écologique des Indiens cris et évaluation des impacts
 
 
Le savoir et les réflexions présentés ci-dessous sont ceux d’un chasseur de Whapmagoostui d’une soixantaine d’années, un ancien, comme les Cris eux-mêmes désignent ceux dont l’âge et la sagesse commandent le respect. Whapmagoostui est une communauté d’Indiens cris du nord du Québec, sur la rive orientale de la baie James, qui à l’époque de notre enquête, en 1994, était menacée par un méga-projet d’hydro-développement.
De sa propre initiative et motivé par un souci sincère du bien-être des animaux, cet ancien nous parla longuement dans sa propre langue [1] de l’alimentation, des mœurs et des habitats de plusieurs espèces animales. Son témoignage dépasse une simple description de l’écologie de chaque animal. C’est une évaluation personnelle et prédictive, basée sur son savoir écologique, des impacts spécifiques des barrages envisagés sur les animaux, et par conséquent sur les Cris.
Face à un projet contre lequel l’ensemble de la communauté s’est mobilisée, et dont les Cris de Whapmagoostui redoutent d’autant plus les effets qu’ils ont pu les observer et les commenter avec les membres de la communauté voisine qui ont subi depuis vingt ans un développement hydroélectrique (Roué et Nakashima, 1999), un véritable forum de discussion critique a émergé dans le village. Tout naturellement les chasseurs les plus expérimentés et les plus éloquents en ont pris le leadership. Tous ont lu le document présenté par le promoteur Hydro-Québec (ou du moins son résumé traduit en langue crie), auquel notre locuteur fait référence en le nommant « le livre », sur les conséquences environnementales prévues des barrages envisagés. Les commentaires furent nombreux, d’une grande précision et pertinence.
William Kawapit note d’emblée : « Je connais de nombreuses choses qui ne sont pas mentionnées dans ce livre. » Il ajoute, avant de se livrer à ce véritable audit environnemental et social qui lui prendra plusieurs séances, chacune de quatre à cinq heures :
Qui peut contester ce fait, quand je dis qu’il y a des sujets innombrables qui ne sont pas mentionnés dans ce livre, quand il le développeur fait la liste des impacts qui auront lieu pendant et après le projet ?
Après avoir ainsi exposé son but : compléter par son savoir le document d’évaluation d’impact du développeur qui souffre de nombreuses lacunes, l’ancien se présente, et, pourrait-on dire, décline ses références et qualités, sa formation, n’oubliant pas de préciser sa bonne connaissance du projet, pour que son témoignage puisse être pleinement apprécié :
C’est moi, William Kawapit Senior, qui vais parler. Je vais vous dire d’où viennent mes moyens de subsistance et où j’ai été élevé quand je grandissais. […] Aujourd’hui, j’ai 59 ans. Pour aussi loin que je me souvienne, j’ai été élevé dans le mode de vie cri. C’est mon père qui m’a instruit. Je suis né sur la terre. Je suis averti des plans qui sont proposés pour ce qui se passera ici, le barrage des rivières. J’ai un grand savoir concernant ce qui est nécessaire à un Cri pour assurer sa survie de la terre. J’ai vécu ce mode de vie toute ma vie, depuis mon enfance. »
Grande est la maîtrise du Verbe des Cris ! William ne se contente pas de mettre en avant ses qualités personnelles et sa parfaite aptitude à témoigner. Il tient à nous faire savoir d’où lui viennent les qualités qu’il a acquises.
Dès que j’ai été capable, mon père a commencé à m’apprendre le mode de vie cri. Il m’apprit comment poser des pièges et tout ce qu’il faut savoir sur les ntuhun, tous les animaux chassés, pêchés et piégés […]. Il m’apprit les savoir-faire qu’il faut maîtriser pour se procurer les ntuhun et la meilleure façon de le faire, pour tous les ntuhun. Depuis que mon père s’en est allé, et même aujourd’hui en 1994, je pense encore à toutes ces choses que mon père m’a enseignées.
Sa légitimité et son savoir sont liés à son inscription dans une lignée, indissociable de la relation à un territoire. Non pas un territoire dont il serait propriétaire au sens occidental du terme, mais un territoire qu’il a « acquis » en l’apprenant, dont il sait tirer parti et prendre soin.
J’ai un Imiskuuschiy (territoire de chasse au castor). J’ai inscrit ce territoire, où mon père assurait sa survie, à mon nom [2]. À chaque fois que je suis là et que je vois ce morceau de terre, tous les endroits où il avait coutume de nthuhu [3], tous les lieux où nous chassions, pêchons, piégions ensemble, je me souviens de lui et me rappelle ce qu’il m’a enseigné quand nous étions là […].
Par un raisonnement d’une implacable logique, William conclut enfin ce morceau d’éloquence. Si son savoir et son territoire sont l’héritage légué par son père, comment peut-on croire qu’il puisse en son âme et conscience laisser inonder le territoire où reposent ses restes ?
Si le projet de barrage des rivières continue, ses restes seront sous l’eau. Son corps sera dans la partie la plus profonde du réservoir. À la lumière de tout ceci, où puis-je trouver le moindre consentement au plus profond de moi-même pour être en paix, avec l’érection de barrages sur ce territoire ?
Dans plusieurs entretiens, les Cris nous ont parlé de deuil à propos des territoires inondés. Tous ceux qui ont un parent dont les restes ont été ensevelis sous les eaux des réservoirs en ont conçu d’intenses souffrances. Cette idée insoutenable leur fait perdre toute paix intérieure. Il faut voir la communauté tout entière souffrir quand un jeune homme est porté disparu et qu’on craint de ne plus le revoir, ou la douleur exprimée par tous lorsqu’un ancien disparaît, pour comprendre le profond attachement, l’amour respectueux que les Cris portent à leurs parents.
Dans cette introduction à l’évaluation environnementale et sociale d’un projet de barrage par un ancien, nous avons déjà compris un point essentiel : le caractère holistique des impacts, l’indissociable relation entre le social et l’environnemental. C’est parce qu’il est chasseur et descendant de chasseurs, que le lien de William avec le territoire et les animaux qui le parcourent représente l’essence de son mode de vie, donc de son économie, de ses savoirs, de sa culture et de ses affects. Nous allons maintenant aborder la part plus écologique de ses savoirs concernant les animaux et leur capacité prédictive en ce qui concerne les impacts environnementaux du barrage.
 
Nourriture, habitat, abris : des besoins élémentaires pour des êtres non humains
 
 
Nous ne pourrons donner ici qu’un petit échantillon de l’ouvrage que le témoignage de William Kawapit constitue. Mais il nous semble important de préciser tout d’abord, comme les recherches en ethnoscience l’ont démontré pour de nombreuses sociétés, que ce savoir, tout comme celui des sciences occidentales, est structuré et a une organisation systémique. Le témoignage de plusieurs anciens nous a permis d’accéder au système de classification de l’environnement naturel élaboré par les Cris, un système taxonomique déployant une attention méticuleuse pour nommer et ordonner la diversité biologique. L’attention n’est pas distribuée de façon uniforme : les gros animaux comestibles, les ntuhun (mammifères, oiseaux et poissons) font l’objet, ce qui n’est pas surprenant pour un peuple de chasseurs-pêcheurs, d’une observation et d’une classification plus fines que les invertébrés non comestibles et de petite taille, les mintush.
Les capacités de ces chasseurs à observer, comparer, différencier, permettent donc tout d’abord d’assigner à chaque espèce sa place appropriée dans leur système taxonomique. Elles permettent de surcroît de faire des distinctions intraspécifiques extrêmement fines sur la base de l’âge, du sexe, de variations saisonnières, du comportement, qui se traduisent elles aussi par un vocabulaire spécialisé.
Le savoir écologique cri ne se réduit pourtant pas à nommer et classer. Nous présenterons ici, en prenant l’exemple d’une seule espèce animale, le castor, des extraits d’entretiens qui démontrent l’étendue et la nature des connaissances cries sur le comportement et l’écologie de « leurs » animaux.
La démarche de l’ancien qui livre son savoir est de même nature que toute démarche scientifique : poser des hypothèses, acquérir les données nécessaires à la résolution d’un problème, expliciter les conditions de leur recueil pour les valider, puis les analyser. Tout au long de sa réflexion, William met l’accent en particulier, quelle que soit l’espèce dont il traite, sur le type de nourriture qui lui est nécessaire, sur son habitat et le type d’abri qu’il se construit, pour ensuite se demander si elle aura la possibilité de trouver ces conditions de vie après les transformations environnementales liées au projet hydroélectrique.
Chaque sorte de créature qui vit dans cet environnement doit être considérée : nous devons examiner à fond et étudier les effets que cela aura sur sa vie. Laquelle des nourritures de cette créature sera détruite ? Quels sont tous les autres effets que cela aura sur sa vie quand l’inondation surviendra et que le paysage changera ? Il nous faut trouver chaque perte d’habitat de ces créatures quand cela se passera, et où sont les meilleurs lieux où chaque créature/animal avait l’habitude de vivre et qui seront perdus dans l’inondation. Si l’habitat des animaux est détruit, ils seront sans maison et misérables quand leur nourriture sera détruite en même temps que tout le reste.
Ce qui à notre sens se dégage de ces extraits, c’est l’unité de la démarche intellectuelle rigoureuse d’un chasseur, ancrée dans une éthique axée sur la vision d’un animal d’abord comme un être vivant, tout comme d’autres êtres vivants, les humains. De cette vision naît le principe d’une responsabilité des hommes à l’égard des animaux. Le manque de nourriture chez les animaux comme chez les humains entraîne un danger de mort. Le savoir est ici lié au devoir d’assistance, ou du moins de non-agression.
Il est très important pour nous de penser profondément à propos de ces choses. Nous devons réfléchir à propos de chaque animal, et à quel type de changements il fera face dans tous les aspects de sa vie. Certains animaux mourront durant l’inondation. Nous savons tous que quand quelqu’un ne mange pas de nourriture, il commence à avoir l’air très maigre et malade très rapidement, que la personne ne puisse pas se nourrir à cause d’un maladie ou pour une autre cause. La personne a l’air misérable et malade très vite.
William ouvre la discussion sur le castor en établissant sa propre expertise dans le domaine et en soulignant l’amplitude de ses observations et expériences personnelles. Non pas qu’il veuille se vanter de son savoir, ce qui est contraire à son système de valeurs. Mais au-delà de nous qui recueillons sa parole, il veut convaincre son auditoire et sait qu’il lui faut à cette fin rendre compte de ses années de formation spécialisée.
Je vais parler du castor pour un moment en détail. Aussi loin que je me souvienne quand je grandissais et aussi tôt que j’ai été capable de chasser, j’ai toujours été témoin de la recherche du castor. Vint le temps où je fus capable de chasser le castor moi-même. J’en vins à observer les habitudes du castor.
Puis il décrit longuement l’habitat préféré du castor, les circonstances écologiques dans lesquelles ils se développent et se multiplient. Un terme cri pour cet écosystème émerge de la discussion : aniipsiskaach, « une zone humide où le saule pousse ».
Cette sorte de lac autour duquel poussent beaucoup de saules est appelé aniipsiskaach. C’est le type de lac que les castors aiment habiter. C’est sûr qu’on peut trouver les castors dans cette sorte de lac chaque année, et qu’ils vont y habiter pendant de nombreuses années.
Une caractéristique importante de ces eaux est qu’elles ont des fonds boueux plutôt que pierreux, un trait caractéristique des lacs les plus « chauds ».
Le castor aime les lacs et les points d’eau qui ne sont pas pierreux, et préfère les lacs qui sont boueux. On dit que cette sorte de petit lac, un lac sans roches, a tendance à avoir des eaux plus chaudes. Particulièrement si ce lac a presque l’air d’une tourbière, mischaakw saakiikins.
La présence d’une riche couche organique au fond du lac est de grande importance, parce qu’elle est associée à la présence d’un approvisionnement abondant dans les nourritures préférées des castors : wiskitimwii, la racine du nénuphar, et niipisiy, les saules.
Quand un lac est comme cela, boueux et avec un fond doux où poussent d’autres végétaux, les nénuphars y poussent en abondance. Le castor préfère ce type de lac. C’est très évident quand il y a des wiiskitimwii dans un lac, parce qu’elles sont attachées aux plantes appelées wischitaasiuch (nénuphars). Quand il y a plein de nénuphars qui poussent à un endroit, alors il y a plein de wiiskitimwii sous la boue.
Les castors ne se contentent pas de manger pendant leur saison de production les plantes qu’ils préfèrent. Ils les stockent également en prévision de l’hiver.
Le castor mange toutes sortes de saules et stocke aussi dans son cache des racines de nénuphars… même s’il peut avoir des nénuphars très aisément en hiver. Il rassemblera des nénuphars et les mangera pendant l’hiver. Ce sont les habitudes des castors.
Outre son association avec leurs nourritures préférées, la présence de boue est également essentielle pour les castors afin de bâtir leurs abris, les loges qui les protègent de la rigueur des froids hivers subarctiques. C’est grâce à la superposition judicieuse de couches de boue combinées avec d’autres matériaux que le castor peut se construire une loge chaude et résistante pour l’hiver. L’ancien explique en détail la façon dont la loge est construite, en soulignant l’importance de ce matériau essentiel.
La première chose que le castor fait, c’est une tanière dans un monticule de terre. L’ayant faite, il place des morceaux de bois et de saule dessus. Après avoir fait cela, il place de la boue par-dessus. Alors cette construction commence à durcir et il continue à placer et mélanger des morceaux de bois par-dessus, et il utilise aussi des cailloux avec les bâtons pour cette construction. Il fait cela, et pourquoi place-t-il des bâtons sur le dessus ? C’est d’abord pour que l’entrée ne ferme pas avec le poids des autres matériaux de construction. C’est pourquoi il le construit comme ça.
Il souligne au passage les savoir-faire des vieux castors, supérieurs, comme dans la société des hommes, à ceux des jeunes.
Les castors les plus vieux aiment mettre des morceaux de bois plus grands par dessus l’entrée d’abord, et utilisent aussi des bois plus gros pour la construction.
Les castors, outre leurs qualités d’architecte en ce qui concerne la structure et la solidité de leurs ouvrages, démontrent également une grande expertise dans le choix des matériaux de construction, qui leur permet d’obtenir un grand confort thermique et donc une bonne qualité de vie hivernale.
La boue est très chaude pour la construction. Même s’il utilise d’autres sortes de végétation pour construire sa tanière, il la mélange toujours avec de la boue. Après que le point d’eau gèle, le castor sort, et ajoute de la neige et de la glace mélangées à de la boue pour couvrir sa loge, ce qui la rendra très dure. Il fait cela parce qu’il veut faire sa loge très chaude pour la durée de l’hiver.
Ces lacs avec des berges bordées de saules et des fonds boueux fournissent également des tanières chaudes d’un autre type, creusées dans leurs rives.
Le castor aime aussi un lac, ou un étang, autour duquel il est facile de faire beaucoup de tunnels. Les castors vont réutiliser ces tunnels pendant des années. Si le lac a une rive sinueuse et des berges élevées, le castor aime à se contenter d’une tanière creusée dans la berge, et ne fait pas de loge. Il vivra alors dans cette tanière au lieu d’une loge. Il aime à vivre dans cette sorte de tanière creusée dans la rive si les saules et les nénuphars sont en abondance.
L’importance de ces habitats, essentiels à la survie du castor, ne peut être trop soulignée. L’ancien trace un parallèle auquel il revient à plusieurs reprises, en mettant l’accent sur la nature similaire de l’expérience humaine et animale. C’est là un des points fondamentaux de la vision du monde crie.
Je connais les habitudes et la façon d’élever les jeunes pour les animaux avec lesquels je suis familier et qui vivent dans ce lieu. Je connais les endroits où ils préfèrent vivre. Je suppose que ces animaux considèrent leurs maisons comme nous-mêmes considérons les nôtres, des lieux où ils se sentent en sécurité. Je suppose qu’ils sont très heureux quand ils sont dans leurs tanières, une fois qu’ils les ont bâties où ils voulaient, parce que c’est chaud et sûr. Nous pouvons déduire cela de nos propres expériences en tant qu’humains, Cris quand nous avons des habitations chaudes et sûres, nous sommes heureux. L’animal, aukaan, est semblable à nous. Imaginez comme ils seraient malheureux si toutes leurs maisons étaient entièrement détruites.
 
Comment les animaux pourront-ils survivre après le déluge ?
 
 
William discute alors du sort des nombreux castors qui aujourd’hui occupent le territoire qui serait inondé, si les réservoirs prévus sont construits. S’ils survivaient à l’inondation, où iraient-ils vivre ? Les lacs « chauds », aux fonds boueux ou aux rives élevées propices à la construction d’abris, riches en végétation, seraient submergés sous les eaux des réservoirs. Les nouvelles rives seraient hautes, sur les flancs des montagnes. Comme le constate un ancien de Chisasibi, la communauté voisine dont le territoire a été submergé par les eaux des réservoirs : Maintenant tout ce que vous voyez ce sont des îles, autrefois les sommets des montagnes.
En tenant compte des mœurs du castor, de ses nourritures préférées, de ses habitats préférés, comment le castor pourrait-il survivre sur les rives d’un réservoir dont les eaux vont lécher les sommets pierreux des montagnes ? Où pourrait-il bâtir des maisons chaudes et sûres pour supporter le froid de l’hiver ?
Je vous dis seulement ce que je sais sur le castor, et ce qu’il préfère. Je peux en déduire que après l’inondation si un castor voulait construire sa loge près de ou sur ce qui était autrefois le sommet des montagnes caillouteuses, il n’aurait pas assez de matériaux de construction.
Si le castor veut construire sa tanière près des sommets des montagnes où il n’y a que du lichen et des endroits pierreux et secs, il ne pourrait pas trouver de boue pour construire sa tanière.
Si un castor veut se faire une loge près des sommets des montagnes, si nous y réfléchissons un instant, je crois qu’il aurait du mal à faire des tunnels dans cette sorte de région, surtout si c’est pierreux.
De tels sites seraient inhospitaliers pour le castor, non seulement en raison de l’impossibilité de construire loges ou tanières, mais aussi à cause du manque de disponibilité de la nourriture appropriée à leur survie.
Quand l’inondation commencera, il devra construire sa loge presque sur le sommet où étaient autrefois les hautes montagnes. Si cela arrive, ils n’auront pas de nénuphar à manger. Je crois que le castor ne serait pas capable de trouver le moindre nénuphar autour s’il avait érigé sa loge près des sommets de la montagne.
De surcroît le castor ne se contente pas d’un seul type de nourriture, il a aussi besoin d’un régime varié. Encore une fois William trace un parallèle entre les expériences des humains et des animaux, déduisant les besoins des animaux de ceux des humains, et rendant ainsi ses conclusions plus accessibles à la fois dans le domaine de l’intellect et dans celui des sentiments.
Une autre chose que je sais à propos du castor, c’est que s’il mange la même chose pendant trois nuits, il en est déjà fatigué… Le castor est comme nous, si nous mangeons la même chose pendant trois jours, nous ne nous sentons pas tellement bien. Tous les animaux sont ainsi. Quand le régime alimentaire d’un animal est varié, une partie de sa nourriture lui manquera (s’il n’en mange pas pendant quelques jours).
Son savoir extrêmement précis sur la détermination du castor à rechercher certains types de nourritures est basé sur ses observations de chasseur. Quand le chasseur détruit leur loge et leurs tunnels pour tenter de capturer les castors d’un lac, parfois un castor s’échappe et établit une nouvelle maison loin de la précédente. Il retournera pourtant à son ancienne habitation, même si la distance est considérable, afin de reprendre un type de nourriture particulièrement désirable qu’il avait mis en cache dans sa loge.
Comment je sais cela ? C’est parce que quand on chasse un castor… s’il sait que sa loge a été détruite, il nagera très loin de cet endroit. Il s’en ira loin. Quelquefois… il arrive que le castor refasse sa loge quelque part très loin. [Toutefois] il reviendra pour reprendre sa nourriture de son ancien endroit. Quelquefois, il peut ne prendre qu’un morceau de saule, puis il revient à sa nouvelle maison. J’ai connu certains castors qui se sont noyés parce qu’ils devaient sauver cette nourriture particulière de très loin. […]
Le castor est un animal dont je sais qu’il fera cela, essayer de sauver une part de sa nourriture envers et contre tout.
Après une démonstration experte sur les mœurs du castor, la conclusion rapporte ces connaissances à la situation spécifique qui prévaudra lors de l’inondation de l’habitat ordinaire du castor, pour démontrer les impacts qu’aura le projet envisagé.
Voilà comment je sais que l’inondation des terres affectera le castor très gravement.
 
Concepts cris des impacts écologiques
 
 
Dans cette longue série d’entretiens, l’ancien n’oubliera pas une seule espèce animale. Pour chacune il répertorie ses nourritures préférées, discutant en détail par exemple des variétés de baies consommées. Pour chacune il établit également ses habitats d’hiver et d’été et les types de lieux spécifiques nécessaires à sa survie. Il décrit ainsi rigoureusement les conditions dont chaque espèce a besoin pour se nourrir et nicher, pour hiberner, pour avoir ses petits. Il discute tour à tour de plusieurs mammifères : caribou, loutre, vison, moufette, marmotte, rat musqué, porc-épic, renard, ours, écureuil, puis aborde ces mêmes questions à propos des oiseaux : huart, goéland, aigle, faucon, balbuzard, hibou, corbeau, lagopède, sans oublier les poissons : brochet, omble, corégone, meunier, dont il mentionne les lieux spécifiques de frayage.
Dans chaque cas, il signale les lieux et espèces qui sont menacés par le projet, ce qui permettrait d’établir, outre une base de données écologique, une véritable cartographie du territoire et des habitats importants et menacés.
Nous nous contenterons ici, pour rester brefs, de souligner quelques notions essentielles qui sont démontrées tout au long de ces entretiens. La première est, comme Berger le soulignait à propos des Inuits, l’utilisation du concept, qui n’est bien entendu pas identifié comme tel, de chaîne alimentaire. La menace qui pèse sur chaque baie, nénuphar, ou espèce animale consommée par d’autres espèces, est en effet notée, non seulement pour elle-même, mais aussi pour sa place dans une chaîne où chaque élément est nécessaire à l’ensemble.
La seconde est la notion d’habitat, toujours déclinée de façon précise, en fonction des saisons, mais également enrichie par la considération de l’animal en tant que sujet. Ce n’est pas seulement de tel ou tel type de lacs dont les castors ont besoin, mais bien de matériaux spécifiques pour construire leur environnement, plus précisément encore pour tenir leur « maison » chaude et sèche pendant qu’ils élèvent leurs petits. La loutre, elle, a besoin d’un endroit particulier d’où elle aime sortir de l’eau. Tous ces lieux spécifiques sont nommés en langue crie, ce qui a comme conséquence, comme nous l’a précisé la directrice de l’école, notre traductrice, que la perte du territoire entraîne irrémédiablement celle de la langue et de la culture cries. Comme dans toute société à tradition orale, ce n’est qu’au travers des pratiques que l’on transmet. Celles de la chasse sont intimement liées au territoire. Un territoire amenuisé, tronqué, inondé, c’est aussi une langue et une culture menacées.
La troisième est une notion d’ordre éthique et philosophique. Pour les Cris, les animaux font partie d’un univers sociocosmique, dont eux-mêmes sont un des éléments. Le Créateur a donné aux Cris ce monde-là pour qu’ils en tirent parti et en prennent soin, ce qui pour un Cri est un pléonasme. Les Indiens cris, tout comme les Inuits et les peuples circumpolaires, ne considèrent pas les animaux qu’ils chassent comme des proies. Dans leurs représentations du monde, les animaux en effet se donnent à eux. Les chasseurs consomment la chair de ces animaux et traitent leurs restes, os ou arêtes pour les poissons, avec respect, les nettoyant puis selon les cas les suspendant dans un arbre ou leur donnant le traitement approprié. Ce traitement respectueux permet que le cycle continue, et que l’âme de l’animal, qui est immortelle, puisse se réincarner pour se présenter à nouveau au chasseur qui bénéficiera une fois de plus de ce don de nourriture. C’est seulement si l’on comprend cette notion de partenariat respectueux entre les humains et les animaux que l’on peut pleinement apprécier les propos de William Kawapit. Dans les extraits d’entretiens concernant le castor, il mentionne à plusieurs reprises cette similitude entre humains et castors. Les castors, tout comme les humains, se soucient du bien-être de leurs enfants, ne se contentent pas de manger pour s’alimenter. Ils ont un besoin vital de nourritures diversifiées. Chez eux aussi les anciens ont plus de savoirs et de savoir-faire que les jeunes.
Ce souci de leur progéniture est partagé par d’autres êtres vivants animaux. Comme le précise William à propos de ce fléau que sont les moustiques durant l’été subarctique :
Tous les animaux essaieront de préserver leurs jeunes des moustiques qui sont abondants en été. Les jeunes animaux sont tout comme les enfants humains, et ils dépendent de leurs parents pour éloigner les moustiques. Autrefois, il n’y avait rien comme les produits anti-moustiques. Si les moustiques allaient sur un jeune enfant, il serait alors couvert de piqûres sur toute la figure. Quelquefois, il ne pourrait même plus ouvrir ses yeux et serait malade à cause de ces piqûres de moustiques. Ces piqûres pouvaient s’infecter. L’animal veillera après ses petits afin de s’assurer que les moustiques ne le piquent pas trop souvent.
Ce passage est particulièrement significatif, car l’auteur passe des humains aux animaux sans même se donner la peine de le mentionner. Mais de nombreux autres entretiens décrivent des soins aux enfants qui sont la responsabilité des parents animaux, tout comme celle de leurs homologues humains.
De cette relation sociale entre humains et animaux, les humains étant les obligés des animaux qui les nourrissent, de cette homologie entre êtres vivants humains et non humains, découle un principe de responsabilité morale. Les hommes ne doivent pas par leurs entreprises détruire les animaux, non seulement parce qu’ils en ont besoin, eux et les générations futures qu’ils engendreront, mais aussi par simple principe moral.
 
Au-delà des animaux ordinaires : créatures de l’eau et mythologie
 
 
Pour terminer cette brève présentation de l’univers cri, il nous faut encore mentionner ce qui pour les Occidentaux ne fait pas partie de la nature, mais de la surnature, et qui pour les Cris est partie intégrante de leur univers sociocosmique.
Selon William, le projet proposé aura un grand impact sur le territoire des Cris, non seulement sur les animaux ordinaires, mais également sur d’autres créatures que l’on rencontre plus rarement. Pourtant, elles méritent d’être respectées par les développeurs et les Cris : « Ce sont des créatures qui vivent dans l’eau et que nous n’avons jamais vues, mais elles sont pourtant là, même celles qui sont dangereuses. »
Une grande partie du savoir cri sur ces créatures vient des « grands récits » (waaskich tipaachimuun) transmis pendant plusieurs générations, ainsi que des expériences de première main de gens de l’entourage de William. Il se demande « combien de ces créatures que nous n’avons jamais vues seront détruites par l’inondation », et affirme également que « beaucoup de ces histoires du passé seront touchées » par le projet proposé.
Dans son témoignage William nomme cinq types de créatures d’eau ; raconte les grandes histoires qu’il a entendues à leur propos ; identifie les lieux qu’elles fréquentent rapporte enfin des preuves de leur existence basées sur de récentes observations.
Les misinchikuch sont des loutres de taille gigantesque connues pour fréquenter un lieu le long de la rivière Grande Baleine, cent kilomètres en amont de la communauté. Cette région dominée par une haute falaise est nommée misinchikuch ataach, d’après ces créatures extraordinaires. Selon les grandes histoires, les chasseurs qui ont repéré ces énormes créatures de loin les ont prises à tort pour des îles, qui disparaissaient ensuite soudainement lorsque les animaux plongeaient. On sait également que des changements soudains du niveau de l’eau et de grandes vagues les jours calmes et sans vent sont provoqués par les déplacements de ces loutres géantes.
Non loin de ce lieu un autre site important est connu des Cri sous le nom de maamakwaasiiuch ataach. Les maamakwaasiiuch sont des êtres qui ressemblent aux gens ordinaires mais ne sont pas des humains. Leur présence est souvent ressentie par les gens qui passent dans ce lieu. D’après les grandes histoires, un groupe de maamakwaasiiuch pris sur le fait en train de voler du poisson dans des filets s’est alors montré aux Cris qui les poursuivaient en canot. D’après les chasseurs, leurs visages n’étaient pas du tout agréables à regarder.
Un troisième type de créatures aquatiques sont les mintu, des êtres de l’eau qui ressemblent aux sirènes et aux tritons, et habitent certains lacs connus comme dangereux, sujets à de forts vents soudains, et dont les eaux turbulentes font chavirer les canots.
Il est tout à fait imprudent de traverser ce lac, dont il faut se contenter de longer les rives. Ceux qui essaient de pagayer au milieu du lac sont de suite pris dans de fortes bourrasques.
William, qui a lui-même été témoin directement de ces phénomènes, ajoute que selon lui il n’est pas prudent de pagayer sur ce lac dès que la nuit est tombée.
Il mentionne enfin deux derniers types de créatures, le misipishu, un lynx géant que son propre frère a vu, et l’ichaan, un être qui mange les hommes, et dont la présence a été ressentie et vue grâce à son pouvoir spirituel par un chasseur près du lac Bienville. Ce lac est extrêmement important pour tous les peuples autochtones qui vivent dans cette région, tant les Indiens montagnais que les Inuits ou les Cris, et a été de tous temps un haut lieu de la chasse au caribou. Le projet de développement hydroélectrique aurait submergé les eaux du lac Bienville sous celles d’un immense réservoir.
Les Cris accordent aux lieux connus pour être fréquentés par ces créatures une grande importance. Quand ils voyagent dans ces lieux, ils prennent grand soin de les traiter toujours avec respect car ils savent que si on mécontente ces créatures, les conséquences peuvent être dramatiques.
Ces créatures qui vivent dans l’eau et que nous n’avons jamais vues, quand quelqu’un les rend malheureuses, elles se vengent sur cette personne. Elles peuvent même causer sa mort… ou seulement emmener la personne dans leur monde. C’est ce que j’ai entendu.
Dans sa configuration actuelle, le projet hydroélectrique ferait disparaître sous les eaux des réservoirs ces lieux dont William nous a décrit l’importance culturelle et le caractère potentiellement dangereux. Son témoignage vise donc à les inclure parmi les impacts majeurs, ignorés par le développeur du projet pour cause de vision du monde radicalement incompatible avec la vision crie.
Je vous raconte ces histoires, car je pense que si ces créatures sont courroucées, si leur maison est perturbée, quelque chose pourrait arriver. […]
Nous ne connaissons pas la force du pouvoir qu’ont ces créatures.
 
Une vision autochtone des impacts
 
 
L’intégralité de ce monde naturel et culturel qui est le leur et le sentiment de sa beauté font aussi partie des besoins élémentaires des Cris. La destruction de la beauté de la terre et des arbres, des fleurs, des plantes sont perçues comme une menace au bien-être des humains.
Ce n’est pas seulement ce qui arrivera aux animaux qui aura des impacts pour les Cris. Beaucoup de choses qui poussent sur la terre seront affectées, ce qui aura aussi un effet sur les Cris. Esthétiquement, nous sommes très heureux et nous nous sentons bien quand nous voyons les arbres et les fleurs qui poussent sur notre terre. Nous nous sentons bien et sommes heureux en voyant les arbres pousser. […] et savons à l’intérieur de nous-mêmes que le Créateur a donné les arbres pour notre bénéfice tant que nous vivons dans cet environnement. Tout ce qui arrivera ici aura des conséquences directes sur nous.
De tous les discours des Cris émane une représentation des impacts dont on peut difficilement imaginer qu’elle pourrait être atteinte par un autre moyen que le recueil de la pensée et des savoirs des anciens. Les Indiens cris, tout comme de nombreux autres peuples autochtones, n’ont pas besoin d’une révolution paradigmatique pour devenir interdisciplinaires. Alors qu’il nous a fallu attendre que la science occidentale souffre de sa trop grande compartimentation pour envisager une construction de l’objet qui prenne en compte l’ensemble des disciplines nécessaire à sa compréhension, les savants locaux que sont les experts autochtones ont d’emblée une vision intégrée et systémique du fonctionnement des écosystèmes dont ils se considèrent comme partie prenante. Cette vision ne peut elle-même être séparée d’une pensée sociocosmique ou religieuse qui intègre une éthique environnementale. La protection de la nature ne peut en effet se concevoir comme un domaine séparé lorsque l’on conçoit sa propre survie comme une conséquence d’un don de soi des autres êtres vivants.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berger, T. R. 1977. Le Nord : terre lointaine, terre ancestrale, Ottawa, Gouvernement du Canada.
·  Berkes, F. 1988. « The intrinsic difficulty of predicting impacts : Lessons from the James Bay Project », Environmental Impact Assessment Review, 8, p. 201-220.
·  Geisler, C. ; Green, R. ; Usner, D. ; West, P. C. (dir. publ.). 1982. Indian sia : The Social Impact Assessment of Rapid Resource Development on Native Peoples, University of Michigan, Natural Resource Sociology Research Lab, Monograph 3.
·  Freeman, M. M. R. 1979. « Traditional land users as a legitimate source of environmental expertise », dans G. Nelson (dir. publ.), The Canadian National Parks : Today and Tomorrow, Waterloo University, Studies in Land Use, History and Landscape Change.
·  Johannes, R. E. 1993. « Integrating Traditional Ecological Knowledge and Management with Environmental Impact Assessment », dans Inglis, Julian T. (dir. publ.), Traditional Ecological Knowledge : Concepts and Cases, Ottawa, Canadian Museum of Nature/idrc, p. 33-39.
·  Nakashima, D. 1990. Les connaissances des autochtones appliquées aux études d’impact environnemental : Les Inuit. Les eiders et le pétrole de la baie d’Hudson, Hull, Conseil canadien de la recherche sur l’évaluation environnementale.
·  Roué, M. ; Nakashima, D. 1999. « The Discourse of Ecological Correctness : of Dam Builders “Rescuing” Biodiversity for the Cree », dans D. Posey (dir. publ.), Cultural and Spiritual Values of Biodiversity, Nairobi, unep.
·  —. ; —. 2002. « Indigenous Knowledge, Peoples and Sustainable Practice », dans T. Munn (éd.), Encyclopaedia of Global Environmental Change, New York, John Wiley & Sons.
·  Sallenave, J. 1994. Giving Traditional Ecological Knowledge its Rightful Place in Environmental Impact Assessment, carc-Northern Perspectives, vol. 22, n° 1.
 
NOTES
 
[1]Nous remercions Emily Masty, directrice de l’école de Whapmagoostui, qui a traduit l’ensemble de ces entretiens en anglais.
[2]William Kawapit fait ici allusion au fait que l’administration canadienne a demandé aux chasseurs cris d’enregistrer leurs droits coutumiers sur un territoire de chasse, en particulier par rapport au castor. Chaque groupe familial a aujourd’hui un territoire enregistré et numéroté, dont un maître de territoire assure la gestion.
[3]Le même mot ntuhu a le sens, central dans le système de valeurs cri, de chasser, pêcher ou piéger les animaux dont dépendent les Cris.
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