Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200446
192 pages

p. 389 à 400
doi: en cours

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n° 173 2002/3

2002 Revue internationale des sciences sociales

Histoires et savoirs autochtones hybrides chez les petits cultivateurs d’hévéa d’Asie

Michael R. Dove Michael R. Dove est titulaire de la chaire Margaret K. Musser d’écologie sociale et président du Council on Southeast Asian Studies de l’Université de Yale (F & ES, 205 Prospect Street, New Haven, Connecticut 06511-2189, États-Unis d’Amérique). Anthropologue qui a effectué du travail de terrain tant en Indonésie qu’au Pakistan, ses domaines de recherche sont notamment les rapports anciens et contemporains à l’environnement dans le Sud et le Sud-Est asiatiques, la sociologie des travaux de recherche sur les ressources, et l’étude des problèmes de développement et d’environnement.
Cet article remet en cause les hypothèses à la base du concept de « savoir autochtone », à partir d’une étude de cas qui porte sur un système de savoirs autochtones apparemment exemplaire, celui des petits cultivateurs modernes d’hévéa dans le Sud-Est asiatique. L’analyse débute par un bref historique des techniques de culture de l’hévéa, avec notamment le transfert de l’Hevea brasiliensis depuis l’Amérique du Sud jusque dans le Sud-Est asiatique et l’édification d’un savoir relatif à la culture de l’hévéa pendant et après ce transfert. Cette histoire d’édification d’un savoir s’est caractérisée par deux ruptures essentielles, qui ont consisté à séparer l’hévéa de son contexte conceptuel d’origine, puis à expérimenter des techniques de production extensive du caoutchouc. Chez les petits producteurs asiatiques, le système de culture qui en est résulté n’est, comme beaucoup d’autres systèmes de cette nature, ni exogène ni indigène mais plutôt de nature hybride, et cette idée d’hybridité est vivement contestée par les principales parties concernées, à savoir les petits producteurs d’un côté, et le secteur des propriétés d’État de l’autre. L’auteur en conclut que le concept de savoir autochtone est un type de « pratique divisante », qui masque une histoire faite d’interactions et de contestations et que ce concept a connu un « cycle de vie », au cours duquel il a d’abord été reçu et utilisé avant d’être rejeté et de tomber en désuétude.
 
Introduction
 
 
Les savoirs autochtones
Dans un récent débat sur les savoirs autochtones, un auteur qualifie l’intérêt pour les savoirs autochtones de « révolution », tandis qu’un autre y voit une « antinomie autovalorisante [1] » (Ferradás, 1998, p. 240 ; Sillitoe, 1998, p. 223 et 246). Je me propose de soutenir qu’il y a du vrai dans ces deux opinions, et ce à partir de ma propre étude d’un système de savoir autochtone, celui des petits producteurs d’hévéa du Sud-Est asiatique. Comme d’autres, j’ai moi-même considéré les petites exploitations d’hévéa comme un remarquable exemple de gestion socialement et écologiquement durable des ressources (Dove, 1993 ; 1994 ; 1996). Les caractéristiques apparentes de ce système de savoirs et de pratiques agricoles sont typiques de nombre de ces systèmes qualifiés de « systèmes de savoirs autochtones » et étudiés comme tels : il apparaît comme immémorial, local, fonctionnel en termes économiques et écologiques, et aussi, presque par définition, en grande partie méconnu.
Ellen et Harris (2000, p. 7) constatent que les « origines épistémologiques » de bien des savoirs, qu’ils soient populaires ou scientifiques, demeurent cachées, et que cet anonymat a contribué à susciter une séparation imaginaire entre pratique scientifique et savoirs autochtones. Lorsqu’on peut mettre au jour les origines des savoirs, la validité du concept de savoir autochtone devient sujette à caution. Dans le cas des petites exploitations d’hévéa du Sud-Est asiatique, un examen plus minutieux révèle que, si l’on a effectivement affaire à un impressionnant système de savoir agro-écologique, il n’a pas grand-chose d’autochtone. L’Hevea brasiliensis lui-même n’est pas une plante d’origine locale : c’est une essence exotique venue du Nouveau Monde et sortie de son milieu d’origine, l’Amazonie. En outre, le système actuel de culture et d’exploitation de cette plante est le produit historique et hybride d’innovations introduites à la fois par les petits producteurs et par les plantations d’État, tant en Asie que dans le Nouveau Monde. Une telle histoire n’est pas rare, même s’agissant de réalités qui se présentent sous la forme de systèmes localisés et autochtones d’exploitation des ressources.
Cette conclusion se trouve confirmée par nombre d’études ethnographiques récentes portant sur des systèmes d’exploitation des ressources locales. Frossard (1998) par exemple, qualifie de « science paysanne » le mélange de savoirs populaires locaux et de connaissances scientifiques non locales que l’on rencontre actuellement dans certains systèmes philippins de riziculture. De même, Gupta (1998 ; cf. Vasavi, 1994) qualifie la théorie et la pratique paysannes en matière d’utilisation des herbicides dans l’agriculture indienne contemporaine de « mélange d’hybridité, de contresens et de disproportion [2] ». Scott (1998, p. 331), parlant de la diffusion du maïs du Nouveau Monde vers l’Afrique au xixe siècle, soutient que le « terme “traditionnel”, dans “savoir traditionnel” […] est un mot impropre, qui ne peut qu’induire en erreur ». Comme l’écrit Agrawal (1995, p. 422) : « Au vu des éléments qui tendent à prouver qu’il y a eu, au cours des siècles derniers, contact, variation, transformation, échange, communication et apprentissage, il est difficile de soutenir qu’il n’y aurait pas eu de contacts entre les formes de savoirs autochtones et occidentales. »
Mon intention ici est, dans un premier temps, de démontrer l’insuffisance du concept de savoir autochtone et, dans un deuxième temps, de suggérer que, telle qu’elle est perçue, cette insuffisance s’inscrit elle-même dans un processus intellectuel plus vaste. Aucun des participants aux débats actuels sur les savoirs autochtones n’a accordé la moindre importance au fait que ce concept de savoir autochtone a d’abord été accepté et seulement ensuite critiqué. J’avancerai qu’il a connu une sorte de cycle de développement, au cours duquel il a d’abord été plus utile et ensuite moins utile. Ce concept ne fait à cet égard pas exception, bien au contraire. De nombreuses innovations conceptuelles récentes dans le domaine du développement rural sont passées par ce type de cycle. C’est le cas de concepts tels que « développement durable », « conservation prise en charge par la communauté », et « développement participatif » qui ont tous à l’origine été considérés comme des avancées théoriques décisives, mais qui semblent tous avoir eu du mal à se remettre de critiques, désillusions et rejets en nombres croissants. Comme l’écrivent Cooper et Packard (1997, p. 29) : « L’histoire nous apprend que les théories qui paraissent en voie de conquérir le monde font partie de configurations mouvantes… »
Je m’appuierai dans cette analyse sur des données que j’ai rassemblées à Kalimantan (partie indonésienne de Bornéo) au cours de ces vingt-cinq dernières années, ainsi que sur des données comparatives et historiques que j’ai puisées dans la littérature sur ce sujet.
Le caoutchouc en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est
Avec la découverte en 1839 du procédé de fixation des propriétés élastiques du caoutchouc naturel sous l’action de la chaleur et avec incorporation de soufre (vulcanisation), ce qui n’était auparavant qu’un produit forestier tropical mineur a connu une expansion mondiale. La meilleure source de latex naturel s’est trouvée être l’Hevea brasiliensis ([Willd. Ex Adr. de Juss.] Muell.-Arg.), arbre originaire de la forêt tropicale de la rive droite de l’Amazone, au Brésil, dans le nord de la Bolivie, et dans l’est du Pérou. À l’époque de l’expansion, les récolteurs autochtones (seringueiros) se frayaient des chemins sinueux de plusieurs kilomètres à travers la forêt pour aller saigner de cent à deux cents arbres entre une fois par jour et une fois tous les trois jours en saison (Romanoff, 1992, p. 124). Les seringueiros travaillaient – essentiellement pour se nourrir – au service de négociants ou de gros propriétaires, dont l’autorité était diversement fondée sur les droits fonciers, la coercition, le crédit ou l’endettement. Au cours de l’expansion du xixe siècle, le caoutchouc a représenté jusqu’à 40 % de l’économie brésilienne, et a amené en Amazonie un niveau de prospérité jamais atteint jusqu’alors, ni depuis (Dean, 1987, p. 4).
Ce système de collecte du latex sud-américain a eu un équivalent historique avec la collecte des gommes autochtones du Sud-Est asiatique (Dove, 1994). L’un des principaux éléments du vieux commerce de produits forestiers dans cette région était constitué par les « exsudations » de gommes, résines dures ou molles et latex. Les besoins nouveaux des sociétés en cours d’industrialisation lors de la seconde moitié du xixe siècle ont généré des expansions mineures du commerce de ces latex autochtones du Sud-Est asiatique. Ces produits ont été cependant supplantés vers la fin du xixe siècle avec la venue de l’hévéa d’Amazonie dans le Sud-Est asiatique et, ultérieurement, par sa culture extrêmement fructueuse dans cette région. Le transfert de l’hévéa dans le Sud-Est asiatique a été une telle réussite que, alors que l’Asie du Sud-Est ne produisait que 1 % du caoutchouc mondial en 1906, elle en produisait 75 % 15 ans plus tard seulement (Keong, 1976, p. 181).
Dans le Sud-Est asiatique, l’hévéa a d’abord été cultivé dans les grandes plantations. Par exemple, celles-ci se taillaient la part du lion dans la production de caoutchouc en Indonésie aux débuts de cette industrie dans la deuxième décennie du siècle passé mais, depuis lors, elles ont progressivement reculé devant les petits producteurs, pour ne représenter en l’an 2000 que 14 % des superficies nationales plantées en hévéa et 21 % de la production totale de caoutchouc (goi, 2000, p. 195-198). Ce succès historique, les petits producteurs l’ont obtenu sans le soutien des gouvernements indonésiens qui se sont succédé, et souvent en dépit des obstacles délibérément dressés par les pouvoirs publics. La compétitivité des petits producteurs dans ce climat d’hostilité des pouvoirs publics repose sur le caractère composite de leurs activités : ils exploitent des cultures vivrières – généralement par des techniques d’écobuage extensives – pour assurer leur subsistance, et cultivent l’hévéa par nécessité commerciale (Dove, 1993).
 
Historique du développement des connaissances relatives à l’hévéa
 
 
L’Amérique du Sud et le Sud-Est asiatique
Dans les années 1870, l’Angleterre a, par quatre fois, tenté d’expédier des hévéas hors du bassin de l’Amazone, entreprise qui a concerné trois espèces différentes (Hevea, Castilloa et Ceara). La tentative la plus fructueuse fut, en 1876, celle de l’Anglais Henry A. Wickham. Il recueillit soixante-dix mille graines d’Hevea et les apporta aux Jardins botaniques royaux de Kew, en Angleterre ; deux mille sept cents germèrent, dont deux mille cinq cents furent expédiées dans les colonies anglaises d’Asie, où elles constituèrent le fondement même de l’industrie du caoutchouc de la région. Wickham est devenu célèbre (pour certains, tristement célèbre) pour ce seul exploit [3]. On sait moins qu’il passa une bonne partie du reste de sa vie à faire en sorte que ce ne soit pas seulement la ressource génétique, l’hévéa, qui soit transférée en Asie, mais aussi le système de savoirs du Nouveau Monde qui permettait d’exploiter une ressource dont Wickham se disait le spécialiste et sur laquelle il écrivit en 1908 un livre intitulé On the Plantation, Cultivation, and Curing of Para Indian Rubber.
Wickham aborde dans son livre un certain nombre de points qu’il estime essentiels au succès de l’hévéa en Asie. Il commence par signaler que l’hévéa est un arbre forestier et qu’il faudrait par conséquent le cultiver en milieu forestier, et non (par exemple) dans un jardin (Wickham, 1908, p. 3-4, 33). D’autre part, il soutient que l’hévéa met au moins trois fois plus de temps à parvenir à maturité à l’ombre d’autres arbres qu’à découvert ; il recommande par conséquent d’exploiter l’hévéa dans des plantations (ce qui est devenu en effet le mode d’exploitation de tous les hévéas). Il préconise de laisser un espace important entre les arbres (règle qui s’est imposée dans les grandes plantations mais pas dans les petites exploitations), et de ne pas labourer ni écobuer (règle partiellement respectée, de diverses manières, tant par les gros propriétaires que par les petits producteurs). (idem, p. 12-23, 65, passim.). Wickham affirmait qu’il ne fallait pas planter d’hévéas sur des terres marécageuses ; cette mise en garde n’a guère été écoutée au cours des premières années de cette industrie dans le Sud-Est asiatique mais on en a ensuite tenu compte lorsqu’il est apparu que Wickham avait raison. Il a également conseillé (idem, p. 29, 38-39) de conserver le latex en le traitant par la fumée à des fins antiseptiques, prescription qui a été observée dans la plupart des grandes plantations mais dans quelques petites exploitations seulement. Là où Wickham est surtout mal inspiré, c’est dans ses conseils quant à la manière de saigner l’hévéa : il soutenait qu’on ne devait entailler l’hévéa qu’au moyen d’un ciseau et d’un maillet, conformément aux usages autochtones de l’Amazonie d’alors (idem, p. 24-28). Un type d’entaille bien plus efficace en forme de V ou « en chevron », pratiqué au moyen d’un couteau de maréchal-ferrant modifié, a été mis au point par Henry Nicholas Ridley, à l’époque où il était directeur des Jardins botaniques de Singapour. Bien que Wickham (1908, p. 37-38) soutînt qu’en pratiquant « une excision au lieu d’une incision », comme il le disait, on provoquerait une atrophie des racines et des infestations probables par les parasites, c’est le système de Ridley qui a prévalu et qui a finalement été universellement adopté ; du coup, la renommée de Ridley dépassa celle de Wickham (Purseglove, 1957).
Pour dire les choses brièvement, le transfert des hévéas du Nouveau Monde vers l’Asie a eu pour conséquence une séparation nette entre la ressource et le système de savoirs originel qui servait à l’exploiter. La raison en est que les autorités coloniales et les scientifiques n’ont pas su transférer le système de savoirs sud-américain relatif au caoutchouc en même temps que les hévéas eux-mêmes. Comme l’ont écrit Wolf et Wolf (1936, p. 166) :
Si les botanistes du Gouvernement britannique en fonctions dans les jardins et les stations expérimentales d’Orient et les planteurs pour lesquels ils travaillaient avaient eu une bonne connaissance des savoirs amazoniens, si le rapport de Wickham au Gouvernement de l’Inde avait été diffusé comme une bible au lieu d’être abandonné à la poussière des bureaux, les choses auraient démarré à la brésilienne.
Au lieu de cela, les États coloniaux du Sud-Est asiatique ont dû beaucoup réinventer. Comme le disent plus loin Wolf et Wolf (1936, p. 166) :
« Ce qu’il fallait, c’était précisément le système de plantations qui a vu le jour en Orient, et s’il a vu le jour c’est parce que des hommes qui ne savaient rien de l’hévéa ont tâtonné et procédé à des expériences et essais sans se laisser rebuter par les échecs successifs jusqu’à ce qu’ils découvrent les méthodes de culture, de récolte et de coagulation qui ont donné le type de résultat que nous connaissons aujourd’hui. »
Les résultats de certaines de ces expérimentations sont ensuite passés du système des grandes plantations au système des petites exploitations du Sud-Est asiatique. Tout particulièrement, les principales caractéristiques du système de récolte de Ridley – qui consiste à faire une entaille en spirale en chevron sur l’écorce à l’aide d’un couteau de maréchal-ferrant modifié – ont été universellement adoptées par les petits producteurs du Sud-Est asiatique. Autre transfert de technologie réussi : l’utilisation de rouleaux mécaniques pour extraire l’eau des crêpes de latex coagulé (l’accord international de cinq nations sur le caoutchouc, conclu dans les années trente, avait en effet modifié la structure fiscale en faveur des caoutchoucs contenant moins d’eau). De là vient l’expansion, jusqu’aux confins les plus reculés de Bornéo, des « rouleaux à caoutchouc » en fonte (figure 1). Les petits producteurs se sont eux aussi lancés massivement dans leurs propres expérimentations, à titre indépendant cependant, apportant ainsi une contribution exceptionnelle au développement agricole.
Les petits producteurs du Sud-Est asiatique
Contrairement à une croyance largement répandue (par exemple Cramer, 1956, p. 292 ; Keong, 1976, p. 182), les petits producteurs du Sud-Est asiatique ne se sont pas contentés de calquer leurs systèmes d’exploitation des hévéas sur celui des grandes plantations (Pelzer, 1978, p. 282-283). L’une de leurs principales innovations a consisté à associer la culture de l’hévéa à l’écobuage. Cramer (1956, p. 292-294) suggère que ce fut le principal facteur de l’expansion rapide de l’hévéa en Indonésie après 1915 (cf. Pelzer, 1978 ; Dove, 1993). Cette association repose sur une complémentarité temporelle – dans les petites exploitations, le latex peut être récolté pendant les saisons creuses de la culture par écobuage, et pendant la saison de travail dans les essarts on peut laisser le latex se reconstituer (Dove, 1993, p. 139-141) – aussi bien que sur une complémentarité spatiale – la culture de l’hévéa dans les petites exploitations étant relativement intensive, l’hévéa occupe très peu de place sur un territoire d’écobuage extensif, et on peut même en général lui réserver les parcelles les moins propices à l’écobuage (Dove, 1993, p. 141-142). La combinaison des facteurs spatiaux et temporels offre peut-être la meilleure des complémentarités, avec ces jardins multiples et épars d’hévéas qui peuvent être entretenus à peu de frais, permettant aux petits producteurs de n’exploiter que celui qui, au cours d’une année donnée, est le plus près de la parcelle en écobuage qu’ils souhaitent cultiver.
Le second aspect important du système de culture conçu par les petits producteurs était son caractère écologique. Les gros cultivateurs (en particulier dans les colonies britanniques [Cramer, 1956, p. 286]) espaçaient beaucoup les arbres et désherbaient les terrains pour maximiser la production et réduire le plus possible les risques présentés par les ravageurs et les maladies, en particulier au niveau des racines. À l’inverse, les petits producteurs plantaient leurs hévéas de deux à trois fois plus serrés (Bauer, 1948, p. 56 ; Cramer, 1956, p. 305) et ils laissaient la végétation secondaire naturelle pousser entre les arbres en dehors des périodes de récolte ; même pendant les périodes de récolte, ils ne débroussaillaient que peu. On sait désormais que ces méthodes augmentent la température de l’air et l’humidité à l’intérieur d’un bois d’hévéas, ce qui favorise la production de latex et accélère la disparition des entailles de saignée, empêchant aussi le développement de parasites et de maladies (favorisé en fait par le caractère nettoyé et dégagé des grandes plantations) (Bauer, 1948, p. 58). La pratique des petits producteurs, qui consiste à laisser se développer la végétation secondaire naturelle entre les hévéas, présente aussi un autre avantage : cette végétation renferme également des hévéas de deuxième génération qui ont germé naturellement et qui peuvent à terme remplacer ceux qui, du fait de leur âge, cessent d’être productifs.
Le troisième aspect caractéristique du système de production des petits exploitants était sa structure socio-économique, riche de nombreuses innovations. L’une d’elles était (dans la plupart des régions d’Indonésie et de Malaisie) la participation des femmes à la production, alors que l’introduction de la culture commerciale a eu en général tendance à les marginaliser [4]. L’autre innovation a été le caractère transactionnel de la production de caoutchouc : pour la plupart des petits producteurs, le caoutchouc n’a été qu’un des éléments d’activités économiques diversifiées. La culture de l’hévéa se distinguait particulièrement de ces autres activités en ce sens qu’elle était plus monétisée et plus axée sur les besoins commerciaux et la reproduction à court terme des moyens des ménages, à la différence du système de culture vivrière, en général moins monétisé et plus centré sur les impératifs de subsistance et la survie du groupe à long terme. L’intensité et le rythme de la production se présentent aussi comme une innovation en rapport avec ce qui précède : étant donné le rôle du caoutchouc dans l’économie des ménages, les petits producteurs pouvaient produire plus, s’ils le voulaient, lorsque les cours chutaient (il y avait donc « courbe de production inverse » [Boeke, 1953, p. 125-126]), ou ils pouvaient produire moins, ou ne rien produire du tout et vivre de leurs activités de subsistance. Dernière innovation connexe : la constitution d’un ensemble de règles foncières nouveau et caractéristique pour les jardins d’hévéas, qui répondait à la nécessité de pouvoir défendre les précieux bois d’hévéas en cas de menace d’expropriation de la part d’acteurs extérieurs, y compris l’État [5].
La quatrième et la plus importante des innovations des petits producteurs a probablement été de créer un mécanisme pour rationaliser la combinaison entre les cultures de rapport destinées au marché et la culture vivrière. On trouve une illustration de la conciliation des deux systèmes dans le rêve d’un hévéa mangeur de riz qui s’est propagé partout à l’intérieur de Bornéo dans les années trente et a poussé les petits producteurs dayaks à trouver un équilibre entre les deux types d’activité agricole (Dove, 1996). Le système équilibré combinant cultures de rapport et cultures vivrières permettait aux petits producteurs de survivre à une crise de type dépression économique beaucoup mieux que les gros producteurs, ce qui prouve que c’est chez les petits producteurs plutôt que du côté des grosses plantations que le savoir mis au point en matière de culture de l’hévéa a été le plus novateur et le plus fructueux.
À l’époque de la dépression, la concurrence des petits producteurs a suscité l’opposition féroce du secteur des grandes plantations, qui a invoqué les réglementations internationales pour se défendre (Dove, 1996). Il appuyait l’essentiel de sa critique sur les menaces diverses qu’auraient représentées les méthodes agricoles des petits producteurs [6], en particulier les maladies qu’étaient censées favoriser leurs pratiques. Les recherches sur le terrain ont cependant montré que cette accusation était infondée [7]. On reprochait aussi aux petits producteurs d’être une menace pour eux-mêmes ; le secteur des grandes plantations affirmait en effet que la productivité et la compétitivité des petits producteurs étaient le fait d’une surexploitation, qui risquait à long terme de tarir leur source de revenu (Bauer, 1948, p. 37, 68). Là encore, des études de terrain ont démontré que cette menace était dénuée de tout fondement [8].
Le Sud-Est asiatique contemporain
De nos jours, le secteur des grandes plantations du Sud-Est asiatique, tout particulièrement en Indonésie, persiste sur cette voie et continue de s’attribuer le monopole du savoir et de l’utilité. La rivalité ressort surtout quand les titres fonciers des petits producteurs font obstacle aux projets de grandes plantations paraétatiques. Les petits producteurs ont été régulièrement expropriés sous le régime du Nouvel Ordre de Suharto en Indonésie, en général sans qu’on leur ait laissé le choix et avec des indemnisations insuffisantes pour laisser la place à des concessions de bois d’œuvre et à des plantations de bois à papier, d’hévéas et de palmiers à huile. Il n’était pas rare – et c’était même probablement la règle dans le cas des plantations d’hévéas – que l’entreprise paraétatique qui s’appropriait la terre exploite la même culture de rapport que le petit propriétaire d’autrefois.
Le principal programme de développement du Nouvel Ordre visait à mettre en place une grande « plantation-noyau » paraétatique centrale entourée de petites propriétés. Cette configuration spatiale traduisait les principes explicites du programme selon lequel la « mine d’expérience » que représentaient les grandes exploitations paraétatiques était essentielle au développement des petites exploitations (Barlow, 1991, p. 100). C’était nier d’emblée que d’autres mines de savoir plus utiles aient pu exister, notamment chez les petits producteurs.
En dépit de l’indifférence et de l’hostilité des pouvoirs publics, les petits producteurs indonésiens ont continué sous le Nouvel Ordre à agrandir leurs domaines et à conserver leur part de la production nationale de caoutchouc : en 2000, ils détenaient au moins 86 % des terres à hévéas d’Indonésie (en réalité probablement plus, étant donné la sous-évaluation chronique de la superficie plantée en hévéa dans les petites exploitations) et produisaient 79 % de son caoutchouc (goi, 2000, p. 195-198).
 
Production des connaissances
 
 
Cette histoire de la construction des connaissances relatives à la culture de l’hévéa est riche de mouvements, d’inventions et de luttes qui ne cadrent pas avec le concept de savoir autochtone. Ce décalage résulte, en particulier, de deux ruptures critiques liées au transfert de l’hévéa d’Amérique du Sud en Asie du Sud-Est : premièrement, l’hévéa a été isolé non seulement de son contexte biologique mais aussi de son environnement culturel ; deuxièmement, les conditions d’expérimentation du système de production du caoutchouc ont été particulières.
On sait depuis longtemps qu’en isolant une plante de son milieu d’origine, celle-ci est libérée des ravageurs et des maladies avec lesquels elle s’était développée ; cet avantage est souvent cité pour expliquer le succès de tant de cultures tropicales en dehors de leurs environnements naturels (par exemple l’hévéa, mais aussi le cacao, la quinine, le café, le clou de girofle, la noix de muscade, la canne à sucre, la banane, le citron vert et la vanille [Purseglove, 1957, p. 128]). Certains spécialistes du caoutchouc, en particulier Dean (1987), ont donc essayé d’expliquer que la culture de l’hévéa a beaucoup mieux réussi en Asie du Sud-Est qu’en Amérique du Sud parce que l’Asie du Sud-Est est indemne du ravageur naturel le plus grave de l’hévéa, à savoir la maladie des feuilles (Microcyclus ulei). Toutefois, d’autres obstacles à cette culture, y compris la mise au point d’un système plus productif et plus durable d’extraction, ont été surmontés en Asie du Sud-Est et, par contraste, l’échec de la lutte contre la maladie des feuilles de l’hévéa en Amérique du Sud laisse penser que des motivations différentes étaient en jeu [9].
J’ai tendance à penser que les avantages résultant de l’isolement d’une plante de son contexte social, économique, politique et conceptuel sont comparables voire supérieurs aux avantages de l’isolement d’une plante de son environnement biologique. J’ai déjà fait remarquer que ce transfert a permis de développer une technologie d’exploitation beaucoup plus efficace. J’avance maintenant que ce transfert a aussi rendu possibles des innovations supplémentaires plus subtiles, qui ont ouvert la voie au succès ultérieur de la culture de l’hévéa par les petits exploitants d’Asie du Sud-Est. La plus importante de ces innovations est liée aux régimes fonciers. La possibilité d’innovation dans ce domaine (mentionnée plus haut) s’est présentée dès que l’hévéa a quitté son milieu d’origine : dans cet habitat originel, l’hévéa pouvait être planté mais cela n’était pas obligatoire (et cela n’était pas souvent le cas [Schultes, 1956, p. 140-141] ; loin de son habitat originel, par contre, comme en Asie du Sud-Est, l’hévéa devait être planté. Cette distinction est importante car, dans l’ensemble, en Asie du Sud-Est comme en Amérique du Sud, la reconnaissance de l’occupation d’une terre est basée sur la mise en place de plantes cultivées et non sur l’exploitation de plantes non cultivées. L’hévéa était un arbre sauvage à latex en Amérique du Sud ; c’est devenu une plante cultivée en Asie du Sud-Est. En plantant ou en ne plantant pas – donc en soulevant ou non des questions de domaine public par rapport au domaine privé et en opposant la nature et la culture – le contrôle potentiel exercé par des élites de l’État sur les petits exploitants se présente de manière très différente.
Une dimension apparentée du transfert de l’hévéa d’un continent à l’autre a été l’expérimentation ultérieure et prolongée concernant la culture de l’hévéa. Comme Hevea a été transféré en Asie du Sud-Est en grande partie sans référence à l’expérience sud-américaine (Wolf et Wolf, 1936), il a nécessairement fallu faire beaucoup d’expérimentations (Dean, 1987, p. 7). Effectivement, l’introduction de Hevea lui-même a été précédée par des expérimentations importantes sur d’autres essences. Même lorsque le choix du matériel végétal s’est réduit à Hevea, l’introduction a encore gardé un caractère très expérimental. Au départ, Ridley a eu tellement de mal à persuader les planteurs malaisiens d’introduire Hevea que ses efforts incessants de promotion de cette essence lui ont valu le sobriquet de « Mad Ridley » [Ridley le fou]. Selon Ridley lui-même, même le gouverneur de Malaisie occidentale « lui avait conseillé de moins perdre de temps sur un produit non rentable tel que le caoutchouc » (Purseglove, 1957, p. 135). La situation ne s’est retournée que lorsque des maladies des plantes et des revirements du marché ont déçu les planteurs de café et de thé et les ont mieux disposés à expérimenter la production de caoutchouc (Davidson, 1927, p. 677-679 ; Keong, 1976, p. 35-36 ; Purseglove, 1957, p. 135). De plus, comme l’hévéa cultivé s’est répandu dans la population des petits exploitants d’Asie du Sud-Est, une tradition distincte d’expérimentation s’est constituée et poursuivie, comme on l’a noté plus haut. L’expérimentation la plus importante de toutes dans le transfert de l’hévéa en Asie du Sud-Est a été inattendue : il s’agissait de savoir si la plantation ou la petite exploitation était la plus rentable, et c’est cette dernière qui s’est avérée la plus performante.
Le caractère expérimental du transfert de l’hévéa et l’isolement du matériel génétique par rapport à l’ensemble des connaissances qui lui avaient été associées expliquent l’angoisse que cette expérience a engendrée chez Wickham, agent initial de ce transfert. Ses écrits sont émaillés de critiques de « l’expérimentation » qui est faite sur Hevea : il estime que le transfert de Hevea en Asie « peut difficilement être considéré comme une expérience ». Wickham (1908, p. 59) explique son opposition à l’expérimentation en affirmant que les autochtones sud-américains ont déjà effectué les expérimentations nécessaires et ont déjà perfectionné Hevea (ce qui est une référence inattendue dans ce contexte aux savoirs autochtones). Il écrit :
Il n’y a vraiment rien d’expérimental quant au « latex raffiné ». C’est, et c’était (probablement des générations avant l’arrivée des Espagnols en Amérique du Nord), un produit rendu plus durable – ou d’une qualité plus résistante au climat – qu’aucun produit fabriqué en usine, par certaines tribus indiennes de la forêt (telles que les Guyangomo et les Piaroa).
L’aversion de Wickham à l’égard de l’expérimentation reposait sur le fait que celle-ci n’était pas favorable au statu quo sud-américain, y compris ses aspects culturels et biologiques, auquel son propre statut était lié. Ainsi, il écrit (Wickham, 1908, p. 58-59) :
Beaucoup de temps, sans doute, a été perdu en « expérimentation », et il semble dommage que l’expérience et les recommandations contenues dans mes rapports pour l’India Office n’aient pas été appliquées et portées à la connaissance du praticien – de l’homme de terrain.
 
Discussions et conclusions
 
 
Le concept de savoir autochtone implique que le système dans lequel les connaissances sont enracinées est isolé et en dehors de l’histoire, ce qui ne tient pas, même pour les groupes les plus éloignés de petits exploitants d’Asie du Sud-Est qui ont été étudiés ici, qui ont entretenu des relations avec le vaste monde depuis un siècle maintenant (par l’intermédiaire du caoutchouc seulement) au niveau de la réception et de l’échange, de l’adoption et de la dotation de matériel génétique et de systèmes technologiques.
Pratiques divisantes
L’idée qu’il y a un abîme et non une confluence entre les systèmes locaux et extralocaux de savoirs n’est pas neutre sur le plan sociologique : cela crée un espace conceptuel se prêtant à l’exercice d’une autorité bureaucratique centrale pour « combler » des fossés imaginaires, ce qui privilégie l’autorité en question (voir l’observation citée plus haut de Ferradás, 1998, p. 240 selon lequel le savoir autochtone est une « antinomie auto-valorisante »). La division voulue entre les savoirs autochtones et non autochtones est un exemple de ce que Foucault (1982, p. 208) appelle les « pratiques divisantes », par référence aux multiples façons par lesquelles les sociétés objectivent l’autre et s’auto-valorisent (par exemple en faisant une distinction entre fou et sain d’esprit, malade et en bonne santé, criminels et citoyens honnêtes). En rendant problématique la division entre local et extralocal, le concept de savoir autochtone fait oublier les liens existant entre les systèmes locaux et extralocaux ; et en soulignant la nécessité de combler le fossé, ce concept masque la possibilité que, par exemple, le fossé ait en fait besoin d’être non pas comblé mais négocié.
L’histoire des connaissances sur la culture de l’hévéa illustre clairement à la fois les liens et leur contestation. Cette histoire est émaillée de luttes pour le pouvoir et l’autorité, notamment d’une lutte à propos des connaissances (sur l’hévéa), et en particulier d’une lutte au sujet des déclarations officielles concernant les « vrais » détenteurs des connaissances. Historiquement (et encore aujourd’hui dans une certaine mesure), la rhétorique du secteur d’État en Asie du Sud-Est concernant les bonnes et les mauvaises pratiques d’extraction du latex, de désherbage, etc., était dirigée contre les savoirs des petites exploitants et faisait valoir les connaissances mises au point sur les grandes plantations. Dans ce cas et dans d’autres situations similaires, le concept de savoir autochtone présente comme différences de savoirs une réalité qui correspond en fait à des divergences d’intérêts.
Le concept de savoir autochtone en particulier et le qualificatif d’autochtone en général sont, dans ce sens, un « marqueur » de la modernité et de la prédilection moderne pour le gommage des liens et des conflits. Étant donné la part réduite des populations mondiales dont la vie n’est pas marquée par des liens et des conflits, il y a de moins en moins de communautés que l’on peut qualifier d’« autochtones ». C’est en partie la base des critiques émises par des chercheurs comme Gupta (1998) et Li (2000), qui soutiennent que le concept de « caractère autochtone » exclut trop de monde de sa protection. Ils affirment en outre que le concept peut se retourner contre la minorité à laquelle il semble s’appliquer. Nous en voulons pour preuve la prolifération, ces dernières années – et donc l’attrait manifeste – des histoires de « faux caractère autochtone ». L’affirmation en vogue du caractère « autochtone » s’accompagne d’une contestation accrue de la validité de ce qualificatif. Le caractère inévitable de cette cohabitation oblige de nombreux chercheurs et activistes à conclure que l’étiquette d’« autochtone » apporte aujourd’hui un bienfait tout relatif.
Cycles de vie des concepts
Agrawal (1995), dans sa critique d’avant-garde du concept de savoir autochtone, compare la dichotomie autochtone/non autochtone aux dichotomies établies il y a une génération en anthropologie, en particulier par Lévi-Strauss (1962). Agrawal (1995, p. 414, 424) écrit ce qui suit :
En prenant Lévi-Strauss comme exemple représentatif, je pense que les controverses dans les écrits contemporains au sujet des savoirs autochtones font écho à celles qui ont accompagné les premières tentatives des anthropologues d’étudier « les pensées sauvages » et « les cultures primitives ».
Les neo-indigenistas semblent avoir peu progressé depuis Lévi-Strauss. Dans une image qui perdure opposant la science aux systèmes cognitifs des populations primitives, Lévi-Strauss faisait la distinction entre l’ingénieur et le bricoleur.
L’analogie que suggère Agrawal est pertinente et elle illumine de nombreux problèmes liés au concept de savoir autochtone que j’ai soulevés plus haut dans cette analyse. Cela ne résout toutefois pas d’autres questions : les dichotomies ainsi construites, ingénieur/bricoleur ou autochtone/non autochtone, peuvent-elles jouer un rôle productif (ainsi qu’improductif) dans le travail de recherche et ne sont-elles pas, en tout cas, inévitables ? Ces questions supplémentaires sont abordées, en particulier, dans les travaux de Derrida sur ce même sujet.
Dans le commentaire de Derrida (1967, p. 285) sur les travaux de Lévi-Strauss, il conclut, comme Agrawal, que la distinction entre esprits sauvages et esprits civilisés, ou entre bricoleurs et ingénieurs, est un « mythe ». Il écrit ce qui suit : « L’idée de l’ingénieur qui aurait rompu avec tout bricolage est donc une idée théologique ; et comme Lévi-Strauss nous dit ailleurs que le bricolage est mytho-poétique, il y a tout à parier que l’ingénieur est un mythe produit par le bricoleur » (Derrida, 1967, p. 285). Toutefois, Derrida ne conteste pas ces mythes car il y voit le produit d’un problème épistémologique fondamental et universel, qu’il caractérise comme suit : « Le problème du statut d’un discours empruntant à un héritage les ressources nécessaires à la déconstruction de cet héritage lui-même » (idem, p. 282). Derrida pense qu’il y a une contradiction fondamentale au cœur de toute déconstruction ou critique, qui est illustrée dans la dichotomie de Lévi-Strauss entre l’ingénieur et le bricoleur, ou bien entre la nature et la culture. Se référant à la seconde, Derrida écrit que « Lévi-Strauss a éprouvé à la fois la nécessité d’utiliser cette opposition [entre la nature et la culture] et l’impossibilité de lui faire crédit ». (Derrida, 1967, p. 283). Le travail de Lévi-Strauss est exemplaire, selon Derrida, parce qu’il ne se contente pas d’éluder cette contradiction. Comme l’écrit Derrida avec admiration (1978, p. 284) : « Lévi-Strauss sera toujours fidèle à cette double intention : conserver comme instrument ce dont il critique la valeur de vérité. »
La contradiction de Derrida entre un « héritage conceptuel » et sa « déconstruction » a des incidences sur la façon dont les concepts tels que les savoirs autochtones se transforment dans le temps. De même que cette contradiction comprend la déconstruction de l’héritage, de même elle comprend l’intégration de la déconstruction dans l’héritage. La contradiction contribue, en bref, à ce que l’on pourrait qualifier de « cycles de vie » conceptuels, dont un exemple est donné par l’histoire intellectuelle du concept de savoir autochtone, qui a parcouru en deux décennies l’espace conceptuel qui va du statut d’outil innovant à celui de dichotomie rebattue. La dimension cyclique du concept est bien résumée dans le commentaire ironique de Ellen et Harris (2000, p. 28) : « les savoirs autochtones sont morts, vive les savoirs autochtones ».
Lorsque le concept de savoir autochtone a été élaboré pour la première fois, il constituait une riposte utile face au refus courant de cette possibilité – à savoir l’existence possible de savoirs autochtones. Plus ce refus était exagéré (et il l’était tout à fait), plus la riposte se devait de l’être. Dans la mesure où cette riposte a permis à la longue de créer l’espace conceptuel dans lequel le savoir autochtone pouvait être reconnu, cette exagération devenait moins nécessaire et semblait d’autant plus excessive. Cet excès a donc suscité le contre-discours évoqué plus haut de « faux caractère autochtone ». De plus, et d’importance égale sinon supérieure, au fil du temps, l’affirmation initialement radicale de l’existence des savoirs autochtones est purement et simplement devenue routinière (tandis que le concept était initialement une déconstruction d’un héritage, dans le sens où l’emploie Derrida, il a ensuite moins appartenu à la déconstruction et fait davantage partie de l’héritage). Le concept a de plus en plus souvent été invoqué de manière abstraite et référentielle, ce qui l’a encore isolé des joutes oratoires qui l’avaient fait naître.
Si nous attachions davantage d’attention à ces cycles de vie conceptuels, nous serions peut-être en mesure de mieux transcender les débats circulaires qui ne font, selon Derrida (1978, p. 280-281), que « nous détruire réciproquement ».
Traduit de l’anglais
 
Remerciements
 
J’ai effectué mon premier travail de recherche à Bornéo de 1974 à 1976 avec le soutien de la National Science Foundation (bourse #GS-42605), avec le parrainage de l’Académie des sciences d’Indonésie (lipi). J’ai rassemblé des données supplémentaires à l’occasion de travaux ultérieurs pendant six ans à Java entre 1979 et 1985, en effectuant des voyages périodiques sur le terrain à Kalimantan, avec le soutien des fondations Rockefeller et Ford et du centre Orient-Occident. Une série de missions sur le terrain à Kalimantan dans les années quatre-vingt-dix ont reçu un appui de la fondation Ford, du programme des Nations Unies pour le développement, et de la fondation John D. et Catherine T. MacArthur. Je remercie Carol Carpenter pour ses observations sur une version précédente de cet article. Une version antérieure a été publiée dans Indigenous Environmental Knowledge and its Transformations, R. F. Ellen ; A. Bicker ; et P. Parkes (dir. publ.), 2000, Amsterdam, Harwood, p. 213-251.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Ferradás (1998, p. 240) écrit : « Le concept de savoir autochtone est contesté. Par “savoir autochtone”, on entend ici les connaissances d’un autre qui se trouve défini par opposition à un “nous” qui fait autorité, vaguement présenté comme les scientifiques occidentaux… »
[2]Je ne suis toutefois pas d’accord avec Gupta quand il affirme que cette « hybridité, erreur de traduction et incommensurabilité » caractérise la « modernité postcoloniale ». La présente analyse de l’histoire de l’hévéa montre que l’hybridité caractérise également des traditions bien antérieures concernant les savoirs, qui remontent à l’époque coloniale.
[3]L’idée de transférer Hevea en Asie et de le cultiver sur ce continent couvait déjà depuis plus de trois quarts de siècle à l’époque où Wickham a effectué ses collectes. Wolf et Wolf (1936, p. 154) écrivent ce qui suit : « C’était un vieux rêve, cette idée de transplanter et de cultiver l’arbre à caoutchouc américain, depuis que les Européens savaient que le caoutchouc était produit par des plantes originaires du Nouveau Monde. » On trouve la première mention écrite dans le numéro du 23 mars 1791 de The Bee or Literary Weekly Intelligencer d’Edimbourg. Mais Wickham (1908, p. 45) voulut, comme à son habitude, s’attribuer le mérite non seulement de la collecte de graines mais de l’idée même de cultiver Hevea : « J’étais à l’époque en avance sur mon temps – comme quelqu’un prêchant dans le désert. Le poids de l’inertie, pour ne pas dire de l’opposition, était plus fort. L’idée de cultiver un “arbre de la jungle” était considérée comme une vue de l’esprit. » Wickham ne se donne même pas la peine de mentionner que tous ces transferts de matériel phytogénétique emboîtait le pas au transfert réussi de l’arbre producteur de la quinine, le quinquina ou cinchona (Eugenia caryophyllus) d’Amérique du Sud en Inde par Sir Clements Markham de l’India Office. Il préfère aussi passer sous silence le fait que l’initiative de sa propre collecte de graines venait de l’India Office : Markham demanda à Joseph Hooker, directeur des jardins botaniques de Kew, de demander à Wickham de collecter des graines d’Hevea. Cette initiative a en tout cas été précédée par d’autres efforts du même ordre, y compris au moins une collecte antérieure qui avait été coordonnée par Markham et Hooker, et deux voyages distincts de collecte par Cross sous la direction de Markham (Davidson, 1927, p. 675-676 ; Purseglove, 1957, p. 134). Markham reconnaît en fait qu’un autre Anglais, Robert Cross, avait été le premier à collecter des graines d’Hevea (Davidson, 1927, p. 674-675), qui avaient ensuite été envoyées à Ceylan et qui y auraient « bien poussé ».
[4]Des observateurs hollandais de l’époque coloniale ont estimé que la participation des femmes « n’était généralement pas favorable pour les plantations » (Cramer, 1956, p. 301)…
[5]D’autres innovations à porter au crédit des petits exploitants concernent la mise au point – en collaboration avec les négociants en aval – du suivi des prix du marché, le transport des produits vers le marché, la commercialisation, la gestion du crédit et le paiement en nature dans une économie partiellement monétisée, etc.
[6]Ghee (1974, p. 109-110) raconte les histoires sans fondement propagées par des fonctionnaires concernant des problèmes d’épidémies et d’abandons sur les petites exploitations. Ces accusations ont été reprises par écrit jusque dans les années cinquante (par exemple, Cramer, 1956, p. 303).
[7]L’enquête sur les petits exploitants malais a conclu que huit arbres seulement sur les neuf mille arbres examinés chez des petits exploitants avaient succombé à la maladie des racines (Bauer, 1948, p. 58).
[8]Lorsque les petites exploitations malaises ont fait l’objet d’une enquête en 1931-1933, on a constaté que le taux d’utilisation de l’écorce était tout à fait conforme à son taux de production par les arbres (Bauer, 1948, p. 36).
[9]Alors que l’exploitation orientée vers le marché des arbres d’Amérique du Sud remonte aux années 1840 et que les premières plantations privées en Asie du Sud-Est datent de la fin du xixe siècle, la première tentative de grande ampleur de culture de l’Hevea sur des plantations en Amérique du Sud n’a été lancée qu’en 1928 par la firme Ford Motor Company (Purseglove 1968, p. 147-148, 150-151). Le fait que cette première tentative ait échoué à cause de la maladie des feuilles de l’hévéa – et privilégié cette cause – n’explique pas pourquoi il a fallu attendre plus de trois quarts de siècle pour lancer cette tentative. Cela n’explique pas non plus pourquoi aucun effort de culture n’a été fait à la fin du xixe siècle, alors qu’un certain nombre d’arbres différents étaient exploités pour le latex, y compris deux représentants du genre Hevea qui sont naturellement résistants à la maladie des feuilles de l’hévéa (à savoir Hevea benthamiana Muell.-Arg. et Hevea nitida Mart. ex Muell.-Arg).
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