Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200446
192 pages

p. 425 à 433
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n° 173 2002/3

2002 Revue internationale des sciences sociales

Langues menacées, savoirs en péril

Luisa Maffi Linguiste, anthropologue et ethnobiologiste, Mme Luisa Maffi est cofondatrice et présidente de « Terralingua : partenariats pour la diversité linguistique et biologique », ong internationale dont le siège est à Washington, dc, aux États-Unis, qui s’emploie à encourager la diversité linguistique dans le monde et à étudier les liens entre les diversités linguistique, culturelle et biologique, par la recherche, l’information, l’éducation et la mise en œuvre de politiques. Mme Maffi est également la rédactrice en chef de la publication On Biocultural Diversity : Linking Language, Knowledge and the Environment (2001).
Durant les années quatre-vingt-dix, les questions liées aux langues menacées de disparition et à la perte de diversité linguistique dans le monde sont arrivées sur le devant de la scène, ce qui a suscité chez les linguistes un nouvel intérêt pour l’inventaire et la revitalisation de ces langues. Il est également apparu que la crise de la diversité linguistique s’inscrivait dans une crise plus large de la diversité de la vie sur terre, embrassant la diversité linguistique, culturelle et biologique. La recherche a montré les nombreux recoupements de ces multiples manifestations de la diversité de la vie dans leur répartition, ainsi que leurs liens et leurs appuis mutuels. Elle a aussi montré que les causes et les conséquences de la perte de diversité, à tous les niveaux, sont liées les unes aux autres. De même, on a établi une relation étroite entre langue et environnement dans les savoirs écologiques traditionnels. De multiples organisations et activités ont vu le jour afin d’encourager la préservation des langues dans le monde et de promouvoir une approche de « diversité bioculturelle » propre à maintenir la diversité de la vie. À l’aube du xxie siècle, il convient d’analyser l’action déjà accomplie, aussi bien dans la recherche que dans les politiques, et d’examiner les caractéristiques que devrait offrir un domaine intégré de la théorie et de la pratique linguistiques pour être parfaitement à même de gérer la crise qui pèse sur les langues. Enfin, si l’on veut « faire passer le message », il importe également d’intégrer la science dans d’autres formes de communication, dont l’art.
Dans la vie des langues, le changement est la règle et non l’exception. Des variations se produisent sans cesse au sein de toute communauté linguistique donnée. De manière à la fois consciente et inconsciente, chaque génération utilise sa propre ou ses propres langues de manière légèrement différente de la génération précédente (Stross, 1975). C’est à la faveur de ces mécanismes que les langues réagissent et s’adaptent aux besoins de communication de leurs utilisateurs (Kay, 1977), servant ainsi de passerelles dynamiques entre le passé et le futur, et de support de la transmission continue et toujours novatrice des savoirs, croyances, valeurs et coutumes d’une communauté (Maffi, 2001a). Dans une telle configuration normale, il est exact de dire que les langues ne meurent pas : elles ne font que subir des transformations.
Toutefois, nous savons aussi que, dans certains cas, les langues peuvent bel et bien mourir (Dixon, 1997 ; Crystal, 2000). Cela se produit lorsque l’utilisation d’une langue finit par se restreindre au point que, au lieu de subir des transformations sous l’effet de l’usage et du passage intergénérationnel, la langue n’est plus transmise d’une génération à l’autre. La chaîne de la communication et de la transmission est alors rompue car les individus adoptent, de gré ou de force, une autre langue généralement dominante, plus prestigieuse et plus puissante, et renoncent alors à enseigner leur(s) langue(s) maternelle(s) à leurs enfants. Dans certains cas extrêmes, mais fréquents, l’interruption de la communication et de la transmission peut même résulter de l’extermination des locuteurs à la suite de catastrophes naturelles, d’épidémies, de guerres ou de génocides.
On sait – ou du moins on peut conclure – que ces deux phénomènes se sont produits dans toute l’histoire de l’humanité. Toutefois, alors que l’évolution des langues est depuis longtemps un objet d’étude pour les linguistes (elle est en fait l’une des causes profondes de l’émergence de la linguistique moderne au xixe siècle), la mort des langues n’a mobilisé l’attention qu’à une période plus récente. L’intérêt des chercheurs pour cette question s’est manifesté de manière sporadique vers la fin du xixe siècle. Les linguistes qui avaient entrepris l’étude des langues minoritaires et autochtones se déclaraient parfois préoccupés par l’avenir de ces langues et de ceux qui les parlaient au vu de changements sociaux, politiques et économiques de plus en plus rapides. Il a fallu cependant attendre les années quatre-vingt-dix pour que ces préoccupations prennent une acuité particulière et que cette crise de la diversité linguistique fasse l’objet d’un intérêt plus vif et toujours plus grand (Dorian, 1989 ; Robins et Uhlenbeck, 1991 ; Hale, 1992 ; Dixon, 1997 ; Grenoble et Whaley, 1998 ; Crystal, 2000). Ce regain d’intérêt tient pour une large part à l’accumulation de données chaque jour plus nombreuses non seulement sur les caractéristiques grammaticales et lexicales des langues du monde, mais également sur leur degré de vitalité (voir par exemple Grimes, 2000). De l’Europe aux Amériques en passant par l’Asie, l’Afrique, l’Australie et l’Océanie, le message est le même : les langues autochtones et minoritaires du monde disparaissent à une vitesse alarmante et de plus en plus grande, supplantées par un petit nombre de langues majoritaires en constante expansion (qualifiées de langues « tueuses » par Skutnabb-Kangas, 2000).
C’est animés dans un premier temps par un souci professionnel que les linguistes ont donné l’alerte devant cette menace qui pèse sur les langues. Ils considéraient en effet que cette crise compromettait la survie de 50 à 90 % des six mille huit cents langues parlées dans le monde au cours des cent prochaines années (Krauss, 1992) et menaçait de faire disparaître l’objet même de la linguistique. Ces chercheurs estimaient qu’il fallait avoir accès au plus grand nombre possible de langues humaines, et inventorier leurs sons et manières d’exprimer les catégories et relations grammaticales, etc., afin de caractériser de manière appropriée la notion de « langue humaine ». En l’occurrence, il s’agissait d’exhorter les professionnels de la linguistique à ne plus se consacrer exclusivement à l’élaboration de modèles grammaticaux abstraits (à partir de l’étude de l’anglais et de quelques autres langues majeures et abondamment décrites) et à redonner la priorité au travail d’enquête linguistique « à l’ancienne », axé sur la description et l’inventaire du plus grand nombre possible de langues menacées dans le monde, dans le souci de les conserver pour la postérité.
Aux yeux des non-professionnels de la linguistique, et notamment des membres des communautés de langues autochtones et minoritaires, il a peut-être semblé que ce premier appel à l’action était motivé uniquement par les intérêts professionnels des linguistes. Toutefois, au cours des années quatre-vingt-dix, on a progressivement admis au sein de la profession que la « postérité » en question devait avant tout viser les descendants des personnes parlant encore couramment les langues menacées, afin de contribuer à la préservation de ces dernières – ou à leur restauration, le cas échéant. Un cercle restreint mais néanmoins très motivé de linguistes a même choisi de mettre ses compétences au service des communautés linguistiques qui cherchent à redonner vie à leur langue et à mettre en place des programmes d’enseignement de la langue (voir par exemple : Hinton, 1994). Quelques organisations à but non lucratif ont été créées pour poursuivre les objectifs de cette « linguistique de sauvetage » (comme la Foundation for Endangered Languages, au Royaume-Uni, le Endangered Language Fund, aux États-Unis, la Société pour les langues menacées, en Allemagne, et le Centre d’information sur les langues menacées, au Japon). Ces organisations contribuent à sensibiliser le grand public à la menace qui pèse sur les langues, et participent à la collecte d’informations et à la promotion de programmes de recherche sur les langues autochtones et minoritaires, notamment en accordant des aides financières limitées. Parmi ceux qui ont bénéficié de ces financements se trouvent des membres de communautés linguistiques qui mènent des recherches sur leur propre langue. De manière générale, les politiques de subvention soulignent la nécessité de mettre les données de recherche à la disposition des communautés linguistiques de manière utile et encouragent également les mesures axées sur la conservation des langues et les programmes de revitalisation. Des organisations internationales comme l’unesco ont également abordé de diverses façons la question des langues menacées, avec par exemple la publication d’un atlas des langues en péril dans le monde (Wurm, 1996), d’une compilation de « livres rouges » des langues en danger de disparition et d’un Rapport sur les langues dans le monde.
D’autres motifs de préoccupation sont également apparus au cours des années quatre-vingt-dix, concernant les préjudices que peuvent subir les personnes qui parlent des langues menacées, ainsi que l’humanité tout entière, sous l’effet de l’érosion de la diversité linguistique dans le monde. Les effets de la perte de diversité linguistique ont également commencé à être étudiés du point de vue des droits de l’homme, de l’éthique, de la justice sociale et de la préservation de l’identité et du patrimoine culturels (Thieberger, 1990 ; Skutnabb-Kangas et Phillipson, 1994 ; Skutnabb-Kangas, 2000). Des liens existent, a-t-on suggéré, entre la diversité linguistique (et culturelle) et la biodiversité, en tant que manifestations distinctes mais complémentaires de la diversité de la vie sur terre (Harmon, 1996 ; Krauss, 1996 ; Mühlhäusler, 1996 ; Maffi, Skutnabb-Kangas et Andrianarivo, 1999 ; Maffi, 2001a). La recherche a mis en évidence les interrelations qui existent entre l’environnement et la langue, en particulier par l’intermédiaire des savoirs écologiques traditionnels, la langue étant le principal conservatoire et instrument de transmission des connaissances (Maffi, 2001a, b). Un domaine interdisciplinaire, qualifié de « diversité bioculturelle », émerge de la fusion des questions liées à l’environnement, la culture, les langues et les droits de l’homme. L’apparition de ce nouveau domaine a donné naissance à une autre ong internationale à but non lucratif : « Terralingua : partenariats pour la diversité linguistique et biologique » qui en assure la promotion. Créée au milieu des années quatre-vingt-dix, Terralingua a pour mission spécifique d’encourager et de promouvoir la diversité linguistique dans le monde et d’étudier les liens entre la diversité linguistique (et culturelle) et la biodiversité. Les travaux de Terralingua, menés à travers un programme de recherche, d’information, d’éducation et de sensibilisation, commencent à appeler l’attention internationale sur de nouvelles approches de la conservation concertée des ressources naturelles et culturelles (Maffi, 1998 ; Posey, 1999 ; Maffi, Skutnabb-Kangas et Andrianarivo, 1999 ; Oviedo, Maffi et Larsen, 2000). L’organisation, qui a également mis en évidence la question des droits linguistiques, en fait un aspect essentiel de la protection et de la promotion de la diversité linguistique (Terralingua, 1998 ; Skutnabb-Kangas, 2000).
Les réponses apportées par les chercheurs au cours des années quatre-vingt-dix et jusqu’en ce début de xxie siècle, pour remédier à la crise de la diversité linguistique, tendent ainsi à se répartir en deux catégories : les premières visent à inventorier les langues et à les fixer par écrit dans des grammaires, des dictionnaires et des textes, tandis que les autres se proposent d’appuyer et de promouvoir la diversité linguistique en tant que telle comme composante essentielle de la diversité de la vie. Ces deux catégories de réponses ne sont pas du tout incompatibles, que ce soit dans la théorie ou dans la pratique. Au contraire, les multiples facettes du problème rendent ces deux approches nécessaires (et les partisans de l’une reconnaissent en général et adoptent parfois les principes de base et les méthodes de l’autre). Toutefois, il importerait peut-être plus encore d’intégrer ces multiples efforts dans une discipline clairement structurée, étayée et reconnaissable, au croisement de la recherche et de la pratique, en s’inspirant un peu de l’action déjà accomplie par des disciplines relativement nouvelles, telles que la biologie de conservation et la santé des écosystèmes, dans les domaines de la biodiversité et de l’écologie.
Un domaine de la linguistique ainsi défini pourrait rassembler les efforts, actuellement épars, visant à lutter contre la crise des langues et serait en mesure de préciser les concepts, d’harmoniser les terminologies et de consolider les méthodologies. Cela conférerait aussi probablement à ce type d’entreprise la légitimité et l’autorité qu’elle n’a pas encore au sein de la linguistique. Cela pourrait même beaucoup contribuer à revitaliser la linguistique en tant que discipline et à lui donner une nouvelle pertinence dans les milieux universitaires et au-delà. De la sorte, les étudiants auraient la possibilité d’accéder et d’être formés à un domaine, associant la recherche à l’action, qui aurait défini ses propres objectifs, sa théorie et sa méthodologie, et dont la légitimité serait reconnue tant dans les milieux universitaires (et ainsi, dans le cadre du système d’avancement au mérite des professeurs d’université) qu’à l’extérieur (comme dans l’enseignement non académique, notamment au niveau des communautés de base, ainsi que dans les organisations de service à but non lucratif, etc.). En outre, la plus grande visibilité de ce domaine, ainsi que les liens clairement définis qu’il entretiendrait avec le « monde réel », permettraient de résoudre plus facilement la question du manque de financement, que l’on déplore actuellement, des activités en faveur des langues en péril.
Il est intéressant de signaler ici la publication de David Crystal Language Death (Crystal, 2000), un des premiers ouvrages à proposer une analyse de la crise de la diversité linguistique à l’attention du grand public, qui préconise un peu la même approche en définissant les priorités absolues de l’action à mener. Crystal propose d’utiliser l’expression « linguistique préventive » pour ce nouveau domaine, par analogie avec la terminologie médicale. Néanmoins, car elle n’est pas sans ambiguïté, l’expression risque d’être mal interprétée par nombre d’acteurs possibles de ce domaine ou par les utilisateurs de ses résultats (en particulier, les personnes parlant des langues autochtones et minoritaires). En revanche, l’appellation « linguistique de la conservation » pourrait être proposée par analogie avec l’expression « biologie de la conservation », compte tenu de la distinction, proposée par Maffi (2000), entre « préservation » (action ex situ, c’est-à-dire par la fixation écrite dans les livres et autres supports matériels) et « conservation » (action in situ, c’est-à-dire menée sur le terrain, au sein de la communauté linguistique). Toutefois, les connotations négatives qu’a pu avoir le mot « conserver » (entendu comme « enfermer dans un musée » ou « figer dans le temps ») soulèvent aussi certaines objections (voir par exemple : Skutnabb-Kangas, 2000, note de bas de page 1). L’idée serait de donner à ce mot, en parlant des langues, le sens de « sauvegarder dans son contexte » et « de sauvegarder par une utilisation et un développement continus », par assimilation à l’acception qu’il prend de plus en plus souvent dans le domaine de la biodiversité. L’analogie pourrait être poussée encore plus loin selon la progression proposée par le philosophe de l’environnement J. Baird Callicott (David Rapport, commentaires personnels, 2001) : de la préservation à la conservation à l’éthique de la terre à la santé de l’écosystème. Cette analogie laisserait entendre que, dans le cas des langues, l’objectif est en définitive d’assurer la bonne santé des écologies linguistiques, c’est-à-dire de ce qu’on a appellé la « logosphère », la toile tissée par les langues du monde (Krauss, 1996).
Quelle que soit l’appellation retenue pour désigner ce domaine, il serait utile de savoir comment il pourrait faire progresser l’intégration des recherches sur la crise des langues et la diversité linguistique, et promouvoir la mise en œuvre de politiques et de stratégies d’application. Les observations faites par Crystal vont dans le même sens (Crystal, 2000). En premier lieu, ce nouveau domaine, la « linguistique de la conservation » (nous choisissons d’utiliser ici cette expression par souci de commodité) devrait bien sûr élaborer sa propre approche théorique. Ainsi que le signale Crystal, on manque encore d’une terminologie rigoureuse pour désigner les phénomènes inhérents à la perte de diversité linguistique (« langues menacées », « langues tombées en désuétude », « mort linguistique », etc.). Il conviendrait également de reconnaître les sous-entendus idéologiques de cette terminologie, et la volonté de certains de désigner les coupables en préférant par exemple la formule « meurtre linguistique » à « mort linguistique » (Skutnabb-Kangas, 2000). Par ailleurs, il nous faut d’abord définir ce que nous entendons exactement par « diversité linguistique ». Cette expression désigne-t-elle la simple richesse linguistique, ou bien recouvre-t-elle également des concepts comme la rareté et l’endémisme, à l’instar de la définition de la biodiversité qui ne se réduit pas à la richesse des espèces ? Enfin, quels autres éléments pourrait embrasser cette expression ? D’un point de vue théorique, il faut entre autres recenser : les transformations, structurelles et fonctionnelles, de telle ou telle langue permettant de conclure à son déclin plutôt qu’à son évolution « normale » (Hill, 2001) ; les multiples circonstances déjà connues qui déterminent l’abandon d’une langue et l’adoption des langues dominantes ; les conditions qui font qu’on puisse désigner une langue comme « menacée », « en désuétude » ou « morte ». Dans tous les cas, il importe d’élaborer une terminologie et une méthodologie conceptuelles appropriées sur la base d’une typologie rigoureuse des phénomènes correspondants. Même si certains linguistes soucieux de l’état des langues dans le monde risquent de n’y voir qu’une goutte d’eau dans l’océan, beaucoup de travaux ont déjà été menés à travers le monde sur des cas d’abandon d’une langue et d’adoption d’une autre langue. Ces travaux de recherche doivent être rassemblés de manière comparative et synthétique. Nous découvrirons peut-être alors que nos connaissances sont en réalité plus complètes que nous le pensons – et nous serons par la même occasion en mesure de repérer les lacunes.
Ainsi que le signale également Crystal (2000), l’élaboration d’un cadre théorique détaillé est indispensable pour guider la collecte des informations sur la situation des langues dans le monde, leur évaluation et leur suivi. Juger des caractéristiques actuelles et des perspectives futures d’une langue ne se réduit pas au simple décompte des personnes qui la parlent à un instant donné. Il importe également de disposer d’informations sur l’évolution du nombre de personnes parlant cette langue et de les corréler avec les données démographiques, les facteurs sociolinguistiques, le contexte sociopolitique et économique, etc., de la population en question. Il s’agit là d’une approche similaire à celle utilisée dans les évaluations de la biodiversité ou de l’état des écosystèmes dans le monde, qui visent en général à décrire la situation, les menaces et les tendances du moment, ainsi que les perspectives d’avenir (et les mesures qui peuvent être prises, voir ci-après). De même, en suivant les méthodes utilisées dans l’étude de la biodiversité, le suivi des tendances mondiales de la diversité linguistique pourrait s’appuyer sur des indices conçus pour mesurer la vitalité et la perpétuation des langues dans le monde, et permettrait ainsi de dégager les tendances à long terme au lieu des données approximatives et des projections au jugé dont nous devons actuellement nous contenter.
En outre, se référant aux travaux de Terralingua, Crystal fait valoir que les liens avec l’écologie ne se réduisent pas à de simples métaphores ou à des phénomènes se rapportant exclusivement à l’écologie linguistique proprement dite (Haugen, 1972 ; Mühlhäusler, 1996). Cette étude et d’autres travaux, menés notamment par des ethnobiologistes et des ethnoécologistes, laissent penser que les écologies linguistiques et biologiques s’influencent mutuellement par le truchement des connaissances, de l’utilisation et de la gestion de l’environnement et par l’usage des langues dans la transmission des savoirs et coutumes (Oviedo, Maffi et Larsen, 2000 ; Maffi, 2001a). Nous devons étudier en profondeur ces influences réciproques. Il est en général admis que les petites sociétés qui ont été en mesure d’occuper durablement un territoire sans être inquiétées tendent à élaborer et à préserver des savoirs détaillés et précis sur leurs niches écologiques, ainsi que sur les moyens durables d’exploitation et de gestion des ressources naturelles à leur disposition. Leurs manières de parler, leurs traditions et expressions artistiques orales transmettent ces connaissances. Au cours de l’histoire, l’incapacité de certaines sociétés à assurer un équilibre dynamique et durable avec les environnements dont elles dépendaient est liée pour une bonne part à l’avènement de civilisations complexes, vivant et étendant leur domination au-delà des limites de leurs écosystèmes locaux. Ce phénomène s’est produit le plus souvent au détriment de peuples autochtones et autres sociétés locales qui ont vu entravés ou niés leur droit de disposer de leurs terres et de leurs ressources et leur liberté d’exercer leur mode de vie et d’utiliser leur langue. (Oviedo, Maffi et Larsen, 2000 ; Skutnabb-Kangas, 2000 ; et Maffi, 2001a). Même s’il reste à préciser la nature et l’importance des liens que la langue entretient avec les savoirs ou la culture, il semblerait que la perte de la langue ou des langues traditionnelle(s) entraîne la perte des savoirs, croyances, valeurs et coutumes encodés et véhiculés par cette ou ces langue(s) (Zent, 2001).
Aussi est-il logique d’envisager l’évaluation et le suivi intégrés de la diversité biologique et linguistique (et au sens large, culturelle). C’est précisément ce que propose un projet d’évaluation de la diversité bioculturelle dans le monde (Global Biocultural Diversity Assessment), récemment lancé par Terralingua, dans le cadre d’évaluations de l’environnement à grande échelle comme celle menée actuellement au niveau international sous le nom de Millennium Ecosystem Assessment (Évaluation des écosystèmes pour le nouveau millénaire). Ce type de travail interdisciplinaire, fondé sur la collaboration étroite entre spécialistes en sciences de la nature et en sciences sociales (et sur l’enseignement de compétences interdisciplinaires à une nouvelle génération de scientifiques) devrait permettre d’aboutir à une compréhension beaucoup plus poussée des phénomènes complexes et imbriqués qui influent sur les multiples manifestations de la diversité de la vie, et fournir des outils d’intervention plus efficaces axés sur l’élaboration de politiques et de mesures variées face à la crise de la diversité.
Il n’est pas question de nier le travail considérable déjà effectué dans la mise en œuvre de politiques et autres mesures conçues pour faire face à la crise de la diversité linguistique. Ce travail porte en particulier, d’une part, sur la formulation des droits linguistiques, y compris dans l’éducation, et sur leur protection et, d’autre part, sur l’élaboration, au niveau mondial, d’un large éventail de programmes et projets de sauvegarde et de revitalisation des langues (se reporter aux analyses critiques de Skutnabb-Kangas et Phillipson, 1994 ; Skutnabb-Kangas, 2000 ; Fishman, 1991, 2000 ; Hinton et Hale, 2001). Toutefois, les droits linguistiques continuent d’être bafoués dans le monde ou du moins ne sont-ils pas respectés, et les communautés linguistiques doivent sans cesse lutter pour imposer des programmes linguistiques, le plus souvent sans grande aide extérieure – sans parler des résistances, voire d’une véritable opposition. Ici également, il est impératif d’entreprendre une évaluation de la situation au niveau mondial et de repérer les lacunes.
S’agissant des droits linguistiques, l’absence d’un cadre officiel pour leur protection constitue peut-être la principale lacune au niveau international. L’unesco n’a pas approuvé le projet de déclaration universelle des droits linguistiques qui lui avait été soumis en 1996, et aucun autre processus ne s’y est substitué. Dans certains cas, des initiatives régionales (comme la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, adoptée en 1992 et ratifiée par un nombre croissant de pays européens) semblent avoir été à l’origine d’avancées plus convaincantes. Toutefois, ce sont les politiques nationales qui constituent le véritable test. Il ressort des données disponibles en la matière que la situation dans le monde n’est guère brillante. De manière générale, les pays expriment au mieux une adhésion ostensible aux droits linguistiques sans les faire respecter de manière appropriée – notamment en ce qui concerne l’offre de programmes d’enseignement dispensés dans les langues autochtones et minoritaires – ou bien ils manifestent une « insouciance bénigne ». Au pire, ils s’emploient à violer ces droits (Skutnabb-Kangas, 2000). S’agissant des programmes d’appui aux langues autochtones et minoritaires en général, les pays adoptent rarement une attitude constructive et dynamique pour reconnaître et promouvoir la diversité linguistique à l’intérieur de leurs frontières. Au lieu de quoi, ils prônent le monolinguisme au niveau national, invoquant des arguments erronés, comme la menace que ferait peser le multilinguisme sur l’unité nationale ou le coût trop élevé des programmes linguistiques (Skutnabb-Kangas, 2000).
C’est donc au niveau des pays que doit se concentrer l’essentiel des efforts en matière de politiques linguistiques, compte tenu des réalités politiques, économiques et sociales du pays concerné, dans le cadre d’une approche mondiale des questions liées à la diversité linguistique et aux langues en péril. Les deux perspectives, nationale et mondiale, ne peuvent que s’éclairer et se renforcer mutuellement. Il en va de même des programmes et projets de sauvegarde et de revitalisation des langues. Des analyses menées au niveau mondial (ou même régional) de l’action passée et présente seront fort utiles dans l’élaboration d’une typologie des mesures à prendre, et dans l’estimation des initiatives qui ont réussi (ou échoué), dans quel contexte et dans quelles circonstances. D’autre part, il faut mettre la pression sur les gouvernements et autres institutions internes afin qu’ils conçoivent, promeuvent et financent ces politiques, programmes et projets.
Quant aux mesures qui peuvent être prises, une des taches principales qui incombent à tous ceux qui s’intéressent à la diversité linguistique dans le monde demeure, à l’évidence, la mise en œuvre de programmes de sensibilisation du grand public visant surtout à bien l’informer du problème et à le mobiliser durablement. L’instauration d’un climat incitant les gouvernements et les administrations compétentes à mettre en place des politiques linguistiques, des programmes d’éducation linguistique, etc., qui soient adéquats, présuppose un public bien informé. Cela veut dire un public conscient des bienfaits de la diversité linguistique pour la santé et la vitalité des sociétés humaines et des écosystèmes, et non un public méfiant qui assimile la diversité linguistique à une menace potentielle ou réelle pour la cohésion et la stabilité de la société. La réalisation d’un tel objectif exigera un effort de créativité considérable de la part de toutes les parties intéressées. Les linguistes, en particulier, devront mettre l’accent sur l’élaboration attentive et la diffusion de concepts novateurs comme la « logosphère » (Krauss, 1996), les « écologies linguistiques » (Mühlhäusler, 1996), « les langues comme ressources » (Maffi, 1998), et peut-être même « les services linguistiques » (similaires, et liés peut-être aux services assurés par les écosystèmes de la planète).
Une mobilisation du public est également indispensable si l’on souhaite attirer l’attention des bailleurs de fonds, qui n’ont guère pris en compte les questions linguistiques (à l’exception, bien sûr, des fondations de recherche – qui s’intéressent toutefois davantage à la linguistique théorique qu’à la description des langues ou à la linguistique appliquée, et encore moins aux politiques linguistiques). Des changements commencent néanmoins à se faire sentir dans ce domaine, qui résultent de la mobilisation croissante face à la crise de la diversité linguistique des années quatre-vingt-dix. Parmi les fondations de recherche, la Fondation américaine pour les sciences vient d’ouvrir un budget pour le financement de la description des langues menacées. De même, les grandes fondations privées, comme la Fondation Ford, la Fondation MacArthur, et la Fondation Volkswagen commencent à proposer des financements pour des travaux sur les langues en péril, la sauvegarde des langues et les politiques linguistiques. Il est essentiel de maintenir cet élan afin que ces affectations de crédits deviennent pratique courante chez les bailleurs de fonds.
Toutefois, ceux qui s’inquiètent de la perte de la diversité linguistique comme composante de la diversité de la vie, se sentent souvent incapables de faire partager leurs préoccupations. On dirait que leur message n’arrive jamais à se répandre assez vite, assez loin, assez amplement, et de manière assez convaincante. La moindre avancée s’accompagne toujours, semble-t-il, d’un nombre infiniment plus grand de revers : décès des dernières personnes parlant telle ou telle langue, négation des droits linguistiques, abandon ou mise en œuvre inefficace de politiques d’enseignement des langues, etc. Chaque avancée, quel qu’en ait été le coût, n’est jamais à l’abri d’un revirement. L’étape nécessaire que constitue l’approche préconisée ici suppose, face à la crise, la synergie entre recherche en sciences de la société et de la nature, information, éducation, action publique et mobilisation.
Ce n’est pas tout : bien que nécessaire, cette étape n’est pas suffisante. La recherche s’adresse à notre rationalité, mais il importe également de solliciter l’émotion et le sens esthétique. Loin d’être de simples instruments utiles, le langage et les langues sont également des manifestions de la beauté, si bien que la disparition des nombreuses expressions du langage humain constitue aussi une perte considérable de beauté. Pour faire passer ce message, il faut recourir à l’art. C’est sans conteste la raison pour laquelle tant d’écrivains, et tant de chercheurs devenus écrivains, consacrent une part toujours plus grande de leurs écrits aux méditations passionnées et analyses personnelles que leur inspirent cette perte et son incidence sur la pensée, sur l’espèce humaine et sur la vie telle que nous la connaissons. Il nous faut cultiver davantage l’art de manier les mots (et, pourquoi pas, les arts visuels et la musique, ainsi que le suggère Crystal) pour s’adresser non seulement à l’esprit mais aussi au cœur et à l’âme. La science et l’art peuvent s’unir pour nous ébranler, nous émouvoir, nous élever au-dessus de l’horizon borné des comportements destructeurs, et nous indiquer la voie d’un avenir moins destructeur, où la diversité de la vie, cultivée à nouveau, retrouvera son plein épanouissement pour le bien-être physique, culturel et spirituel des générations présentes et futures.
Traduit de l’anglais
 
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