Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200453
192 pages

p. 493 à 503
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n° 174 2002/4

2002 Revue internationale des sciences sociales

Le visage mouvant du meurtre de masse : massacre, génocide et « post-génocide »

Mark Levene Mark Levene est maître de conférences en histoire comparée à l’Université de Southampton, Royaume-Uni. Il a récemment publié The Massacre in History (en collaboration avec Penny Roberts, 2000) et termine actuellement le premier des trois tomes de son ouvrage Genocide in the Age of the Nation State (2003).
Cet article défend l’utilité d’une désignation spécifique d’épisodes distincts de violence extrême. Sans doute y a-t-il des éléments communs dans les exemples de « massacre », de « génocide » et de « post-génocide » donnés ici : mais leur spécificité résulte non pas de leur forme mais du cadre historique dans lequel chacun d’eux prend place. Ce n’est qu’en scrutant les configurations des processus historiques, en l’occurrence ceux qui concernent l’Empire ottoman tardif, que nous avons une chance d’élaborer une analyse plus générale de la nature et des causes de la violence chronique et systémique dans le monde moderne.
Ces dernières années, j’ai assuré un enseignement de 1er cycle sur le génocide dans l’histoire contemporaine. La rencontre avec cet objet représente bien sûr un défi pour les étudiants comme pour l’enseignant. Une fois que ceux-ci commencent à se sentir à l’aise dans le cours, ils sont nombreux – en particulier, les jeunes femmes parmi les étudiants sont nombreuses – à me demander, souvent avec persistance, « comment des gens peuvent-ils faire des choses pareilles ? » Si la question me semble naïve, je garde initialement cet avis pour moi, surtout au début quand je connais encore mal les étudiants. Ce que je voudrais rétorquer, cependant, serait « si nous consacrons tout le cours à répondre à cette seule question, nous tournerons en rond sans comprendre en rien pourquoi les gens peuvent faire de telles choses ».
Je mentionne cette expérience de salle de cours parce qu’elle peut suggérer que toute réponse à la question de Jacques Sémelin « quelle est la pertinence de la notion de violence extrême ? » sera déterminée dans une certaine mesure par la réponse que l’on apporte à son autre question : « Quelle est la position du chercheur à l’égard de cet objet de recherche ? » Ma position peut s’esquisser brièvement : la violence est latente en nous tous – y compris, pour la plupart d’entre nous, le potentiel de perpétrer des actes de violence gratuite et extrême. Ma croyance à cet égard n’est pas affaire de foi : je ne prétends nullement que les êtres humains soient irrémédiablement mauvais ou portés vers le mal. Je ne peux davantage faire mienne l’opinion, parfois avancée, selon laquelle, à la moindre occasion, les êtres humains vivant dans des sociétés dites civilisées régresseraient vers leur nature atavique. Ce point de vue est entièrement spéculatif, pour ne pas dire chargé, compte tenu de notre ignorance relative des comportements que nos ancêtres eurent les uns envers les autres pendant des millénaires de préhistoire.
Le fondement de mon interprétation de la violence extrême comme d’origine physiologique est plutôt empirique : je m’appuie sur mes lectures des travaux spécialisés ainsi que sur ce à quoi je suis exposé, comme tout un chacun, à la télévision sinon forcément dans mon environnement social immédiat (Storr, 1968 ; Riches, 1986 ; Bourke, 1999).
Certes, il nous faut tenir compte de différences, non seulement d’un individu à l’autre et entre hommes et femmes, mais aussi dans les formes d’éducation infantile, de socialisation et de politisation qui caractérisent les peuples de cultures et d’époques différentes. Toutefois, si nous acceptons le postulat fondamental selon lequel la violence en puissance fait partie de notre constitution humaine, encore faut-il se demander quel usage il convient de faire de ce savoir. Je voudrais proposer que la dissection de cet objet-là peut nous conduire à découvrir toutes sortes de choses sur nous-mêmes, y compris peut-être des choses que nous aurions préféré ne pas savoir. En revanche, en lui donnant une place exclusive, on ne peut que nourrir une certaine curiosité malsaine, en dépit de toutes nos protestations publiques contre les implications de nos observations.
Revenons donc à la première des questions du Professeur Sémelin. La pertinence de ce champ de recherches notoirement contesté ne peut émerger que d’une poursuite du questionnement. Dès lors qu’il est parfaitement clair que, dans la plupart des sociétés, la majorité des personnes ne s’engagent pas principalement – voire ne s’engagent jamais au cours de leur vie – dans la violence extrême, ce qui est latent doit également être évitable. Cela suggère que les éléments que nous recherchons concernent non seulement les déclencheurs physiologiques de la violence extrême, mais aussi les conditions politiques et sociétales plus générales qui sous-tendent le potentiel négatif. Pour paraphraser Comte, si l’on est incapable de comprendre la causalité, on ne peut anticiper ; et qui ne peut anticiper ne saurait non plus prévenir. Pourtant, s’agissant spécifiquement d’actes de violence collective extrême entre communautés, c’est précisément de ce point de vue que nous avons besoin d’une épistémologie plus rigoureuse que celle que nous avons jusqu’à présent atteinte.
Pour l’historien, la meilleure et la plus utile des contributions à une telle analyse est sans doute d’analyser de près des circonstances historiques particulières où les violences extrêmes ont été fortement en évidence afin de déterminer si quelque chose, dans ces circonstances, permet d’expliquer les violences. Pour illustrer cette démarche, j’ai choisi ici de me pencher sur l’Empire ottoman dans sa période crépusculaire, entre la fin des années 1870 et le début des années 1920, quand le caractère chronique des tendances étatiques et sociétales vers les violences extrêmes ne fait aucun doute. Plus généralement, cependant, je veux proposer ici qu’à la stabilité des formes des tueries répondent des changements frappants dans le cadre où elles s’inscrivent. On pourrait en déduire que le terme générique de « violences extrêmes » – en tout cas pour ce qui concerne la causalité – n’a qu’une valeur très limitée. On peut même aller plus loin. S’il est vrai que, comme je le suggérerai, cette configuration changeante de tueries de masse dans l’Empire ottoman tardif représente un microcosme d’un basculement plus général, à caractère paradigmatique, dans l’histoire contemporaine, alors toute tentative pour se passer de désignations descriptives spécifiques pour chacune des séquences esquissées ici – dont, pour au moins l’une d’elles, le terme bien connu « génocide » – serait intellectuellement insatisfaisante, voire franchement régressive.
Pour commencer, il nous faut clarifier quelques questions de méthodologie. La première concerne l’objet privilégié ici : trois séquences d’action étatique spécifique à l’encontre d’une même communauté – les Arméniens. Sans même parler des controverses qui entourent cette question, il est incontestable que, dans le cadre spatial et temporal qui nous concerne ici – l’Empire ottoman tardif –, les Arméniens ne furent pas seuls à subir des violences extrêmes. D’autres communautés chrétiennes minoritaires en furent victimes dans l’une au moins de nos séquences : ce fut particulièrement le cas des Nestoriens. Il en alla de même, un peu plus tard, des Ottomans grécophones. Dans ce dernier cas, de surcroît, la communauté dominante turque, principale responsable de l’assaut contre les Arméniens, subit également des violences extrêmes de la part des Grecs. Les Turcs, aux côtés d’autres Musulmans ottomans, avaient par ailleurs été les victimes, au cours de séquences antérieures sur la rive européenne du Bosphore, de massacres perpétrés par différents peuples chrétiens des Balkans – eux-mêmes victimes dans d’autres cas. D’ailleurs, il y eut aussi des attaques de Turcs musulmans contre des Kurdes musulmans, ce qui n’empêcha que ces derniers fussent des acteurs majeurs de la violence contre les Arméniens dans chacune de nos séquences. Et, juste pour aggraver cette confusion déjà considérable, des segments de la communauté arménienne furent eux-mêmes engagés, à différents moments, dans une interaction violente avec l’État ottoman ; ils furent également responsables de massacres punitifs dirigés contre d’autres communautés ethniques (Joseph, 1961, p. 131-136 ; Ahmad, 1994, p. 130-131 ; Hoffman et Koutcharian, 1986 ; McCarthy, 1995 ; Levene, 1999).
Si l’on adopte une vue d’ensemble, donc, c’est à un paysage de l’atrocité collective extraordinairement varié que nous sommes confrontés : dans sa complexité même, il résiste aux catégorisations tranchées. En outre, deux au moins parmi nos séquences font exploser le cadre de pensée occidental aux termes duquel le conflit violent serait enfermé dans les limites de la guerre déclarée et reconnue. L’attaque de 1894-1896 contre les Arméniens eut lieu en temps de paix, et certaines de pires tueries inter-communautaires des dernières années de l’Empire furent perpétrées après la fin des hostilités de la Grande Guerre. Cet ensemble d’interactions complexes déstabilise l’interprétation, avancée par nombre de spécialistes du génocide, selon laquelle cette forme de tuerie collective peut se comprendre dans sa spécificité à partir d’un modèle uni-dimensionnel, dans lequel s’opposent des bourreaux et des victimes bien définis [1]. Ainsi, l’usage analytique de la notion de génocide ne se laisse pas enfermer dans les catégories morales et politiques unilatérales que l’on associe souvent au terme dans le débat actuel.
Même le fait d’isoler les épisodes spécifiquement anti-Arméniens de violence extrême pose problème. Par exemple, il serait extrêmement difficile, en partant d’une description de la vie de nombre d’Arméniens dans les secteurs les moins sûrs de Mus ou de Bitlis dans les années 1890, de déterminer à partir de quel point ce que nous appellerions aujourd’hui des violations grossières des droits de l’homme se transformèrent en quelque chose de plus létal. On pourrait en effet soumettre que l’assaut contre le fondement même du tissu social de cette communauté dans ces secteurs fut tellement incessant pendant toute cette période qu’il mérite, dans son intégralité, le qualificatif de « génocide » – en tout cas si l’on adopte le cadre de référence élaboré par Raphaëel Lemkin (Lemkin, 1944, p. 79 [2]). Ainsi, si j’ai choisi ici de mettre un coup de projecteur sur des épisodes particuliers de tueries de masse, c’est moins parce que ceux-ci donnent une image générale de la violence contre les Arméniens dans l’Empire ottoman tardif qu’en raison du gain heuristique que l’on tire d’une telle focalisation.
Un dernier problème mérite d’être signalé. Pour une très large part, les massacres eurent lieu en Anatolie orientale, où vivaient la majorité des Arméniens. Faut-il, par conséquent, l’attribuer à des facteurs structurels, ou plutôt à des particularités des relations humaines dans cette région ? Nous faut-il également intégrer d’autres éléments ou relations qui auraient pu influencer le résultat ? Si c’est le cas, jusqu’où faut-il élargir le regard ? Convient-il de s’arrêter aux relations entre État et communautés, en partant du principe que des tueries limitées à un certain territoire doivent nécessairement y trouver leur principe d’analyse, ou faut-il aller au-delà, afin de prendre en considération l’impact sur l’État et la société ottomans de toute une série d’enjeux géopolitiques ou géo-économiques ? En un mot, il me semble que la réponse à cette dernière question est oui. Toute véritable compréhension des origines de ces tueries exige de les penser globalement.
Revenons donc à nos séquences de tueries pour en résumer les principales caractéristiques.
La première séquence se déroule entre 1894 et 1896. Il ne s’agit pas d’un massacre ininterrompu, mais plutôt de deux phases distinctes, séparées par un hiatus d’un an. Les premiers massacres ont lieu dans le secteur isolé de Sassun en Anatolie orientale puis, peu après et de manière très publique, à Constantinople. La deuxième phase, quant à elle, déferle dans une vague plus large en Anatolie orientale et se termine, quelques mois plus tard, par un nouveau massacre à Constantinople. Sur le nombre de victimes, les évaluations divergent beaucoup. On peut toutefois estimer que, sur environ deux millions d’Arméniens ottomans, 80 000 à 100 000 y perdent directement la vie [3]. Ces événements, sous la désignation de « massacres arméniens », reçoivent une large publicité contemporaine dans la presse étrangère.
Une deuxième séquence, tristement célèbre, commence au deuxième semestre de 1915 et se poursuit en 1916. Elle résulte d’une tentative beaucoup plus systématique de la part de l’État d’exterminer des communautés entières, soit en les massacrant dans les régions où elles vivent, soit au cours de déportations vers différentes destinations dans le désert de Syrie, où nombre d’autres personnes sont massacrées. Outre les massacres, des violences extrêmes en forme de famine, d’épidémies et de brutalités contribuent indirectement à une mortalité massive. Au total, ce sont entre 600 000 et plus d’un million de personnes qui trouvent la mort [4]. Bien que tout cela se produise en temps de guerre, ni les reportages de journalistes ni les analyses savantes plus exigeantes ne font défaut. Ce que les contemporains désignent, à nouveau, par le terme de « massacres arméniens », les commentateurs ultérieurs, à l’instar de Lemkin, l’ont généralement qualifié de génocide.
Une troisième séquence, plus confuse, prend place entre 1917 et 1921, alors que l’autorité ottomane en Anatolie orientale reflue au point de paraître se décomposer. Elle comporte des massacres inter-ethniques massifs et répétés, dans lesquels les Arméniens sont à la fois victimes et bourreaux [5]. Le contexte de ces tueries est donné par les agissements d’autres États qui s’efforcent de prendre directement ou indirectement le contrôle de la région, notamment après l’armistice de Mudros en 1918. Ces tueries passent presque inaperçues en Occident. Aujourd’hui encore, l’absence de données fait obstacle à une évaluation satisfaisante de la mortalité ou une analyse adéquate des dynamiques à l’œuvre. Il n’y a d’ailleurs aucun consensus parmi les historiens sur le terme le plus approprié pour designer cette séquence.
Tout cela étant dit, on note des caractéristiques communes aux trois séquences quant à la manière de tuer. On constate dans tous les cas une cruauté gratuite extrême. Des techniques sont conçues, affinées ou improvisées afin de faire souffrir le plus possible, que ce soit avant la mort ou au cours du meurtre. Aux souffrances physiques s’ajoutent l’humiliation et la torture émotionnelle, notamment par l’obligation faite aux victimes d’être spectateurs, voire acteurs, des sévices sexuels ou de la mort infligés à leurs propres parents proches. Cette violence extrême s’exprime tout particulièrement par l’assaut contre les femmes, violées ou mutilées en tant que véritables incarnations de leur communauté. On ajoutera que les éléments historiques à notre disposition n’indiquent nullement que ces violences aient été « froides », alors même que des êtres humains en grand nombre étaient tués ou brûlés vifs. On tire parfois d’une certaine interprétation du génocide nazi une équivalence entre le meurtre de masse moderne et une sorte de détachement bureaucratique aseptisé. Dans les cas qui nous intéressent ici, il n’en est rien. Les tueries ont lieu en face à face, et mettent en œuvre des armes grossières, voire la seule topographie du paysage. Elles comportent également des formes ritualisées de mutilation, tirées d’un répertoire qui associe des motifs sacrificiels et religieux à une puissante charge érotique [6]. Ce répertoire doit sans doute se comprendre en termes à la fois de contexte culturel et de psychologie des acteurs. Peut-être, d’ailleurs, le caractère stéréotypé des atrocités est-il en rapport avec les dynamiques nécessaires de toute tuerie collective en tant que telle. Il est difficile de savoir comment démêler tous ces éléments en l’absence de données empiriques systématiques, qui, dans les cas évoqués ici (comme dans nombre d’autres qui intéressent l’historien), sont définitivement indisponibles.
Avec toutes ces réserves, on peut néanmoins esquisser quelques spéculations, fondées sur des données aussi bien spécifiques que comparatives, quant aux dynamiques psychologiques à l’œuvre dans les tueries de masse. Dans chacune des séquences envisagées ici, une large participation volontaire, voire enthousiaste, est bien attestée. Sans doute y a-t-il nombre d’hommes en uniforme – dans l’armée ottomane, dans la gendarmerie, dans d’autres unités paramilitaires – qui sont astreints à la discipline militaire. Mais, sans même parler du fait que ceux-ci n’ont vraisemblablement pas l’obligation de faire preuve d’enthousiasme, on note également nombre de participants civils qui échappent à la discipline militaire. Parmi ces derniers, on trouve des membres de tribus kurdes, turkmènes ou circassiennes dont on pourrait peut-être se dire qu’ils étaient plus habitués à la brutalité, voire au meurtre, que les citadins ou les paysans. Il n’empêche qu’il y a également de très nombreux participants citadins : en plus d’une occasion, d’ailleurs, les victimes sont torturées et battues à mort dans le cadre de spectacles publics qui associent des communautés entières dans une ambiance de fête (Walker, 1967, p. 167 ; Hartunian, 1968, p. 64-65).
Tout cela constitue un véritable catalogue de la violence extrême. Mais qu’en faire ? Un axe de recherche légitime serait de s’interroger sur les motivations des bourreaux et sur le sens qu’ils donnent à leurs exactions. Quelles justifications se donnait-on, ou proposait-on à sa famille, quand on avait infligé des dommages corporels graves à des personnes qui étaient, dans bien des cas, des voisins, des employés, des employeurs, des clients, voire des amis ? On trouve la trace dans certaines attaques de griefs localisés, voire personnels, mais aussi un dénominateur commun : l’appât du gain. Ceux qui ne dépouillent pas leurs victimes, ceux qui ne pillent pas leurs maisons, leurs propriétés ou leurs commerces, se privent simplement de ce que d’autres prendront sans hésiter. Ce désir de ne pas être à l’écart est vraisemblablement pour quelque chose aussi dans le plaisir manifesté par les participants. On imagine que, dès lors que d’autres se déchaînent, il peut y avoir une pulsion, une nécessité de s’y joindre. C’est pourquoi les tueries de masse ne peuvent s’analyser simplement comme sommation de folies meurtrières individuelles. Au contraire, elles passent par la fusion de groupes familiaux, claniques, de voisinages ou de statut, qui agissent collectivement en tant que tels ou au sein de foules plus vastes, ainsi que dans le cadre d’agences étatiques dont l’organisation est plus évidente [7].
En aucun cas les tueries de masse ne résultent d’une combustion spontanée : elles ne se produisent nullement dans un vide socio-politique. Gabriel Hanotaux, alors Ministre français des Affaires étrangères, a bien tort d’écarter les massacres des années 1890 comme « l’un de ces milliers d’incidents de lutte entre chrétiens et musulmans [8] ». Sans qu’il faille offrir un tableau idyllique des relations communautaires traditionnelles, il y avait au sein du système politique ottoman des tabous très forts, de même que des contraintes juridiques, qui s’opposaient précisément à ce que de tels affrontements se produisent. Pour que les règles changent ainsi, il fallait que les gens ordinaires trouvent des raisons très fortes de croire qu’il était nécessaire, voire moralement justifié, de participer aux tueries – et peut-être que l’État en était à l’origine (Dadrian, 1995, p. 147-148). Dans le même sens, un anthropologue travaillant sur la nature de la violence extrême dans la récente guerre en Bosnie a proposé que, aussi individuelles et désorganisées que puissent être les tortures que les bourreaux s’inventent, le contexte dans lequel ils agissent est bel et bien organisé (Sorabji, 1995).
Il pourrait sembler que notre troisième séquence fait éclater ce cadre d’analyse, dans la mesure où l’autorité étatique avait, de fait, disparu. Dès lors, les tueries de 1917-1921 furent, par la force des choses, plus fluides et eurent un caractère inter-communautaire plus marqué. Cependant, on peut également y voir un indicateur d’un basculement plus général. Si l’anatomie de l’atrocité ne change guère au cours de nos trois séquences, chacune s’inscrit dans des conditions socio-politiques assez différentes. On pourrait en conclure que, pour saisir pleinement leur développement, et les évolutions de l’une à l’autre, il faut non seulement des observations de terrain mais aussi la prise en compte d’un cadre plus large aux propriétés essentiellement macro-politiques. À cette condition, nos séquences cessent d’être une masse indifférenciée d’atrocités : elles apparaissent désormais dans leur spécificité. Celle-ci, à son tour, exige que chaque séquence puisse être nommée.
Il n’est pourtant pas facile de proposer une catégorisation cohérente d’un meurtre de masse, d’autant qu’il n’existe aucun consensus parmi les spécialistes à propos du terme crucial « génocide ». On en conclurait un peu vite qu’il revient donc aux spécialistes de se mettre en conclave pour élaborer une définition plus claire. Le problème, c’est que de telles tentatives débouchent trop souvent soit sur une définition si restrictive qu’elle ne s’applique pratiquement à aucun cas possible, soit à un usage si large que « génocide » devient pratiquement un synonyme de « meurtre de masse ». J’ai déjà indiqué que, à mon sens, ni la forme ni l’ampleur d’une tuerie ne peuvent en elles-mêmes lui valoir d’être qualifiée comme génocide. La pertinence du terme ne peut s’apprécier qu’en traçant un tableau historique plus large des relations entre un État et ses communautés constitutives, dans le cadre des relations internationales de celui-ci et de ses perceptions de la place qu’il occupe dans le monde. J’en conclus que : « Le génocide se produit quand un État, jugeant que l’intégrité de son projet politique est menacée par une population dans son ensemble – définie par l’État en termes collectifs ou communautaires – cherche à y remédier par l’élimination physique, en masse, de ladite population, soit dans sa totalité, soit jusqu’à ce qu’elle n’apparaisse plus comme menace. » (Levene, 1994, p. 10).
De cette définition, il résulte, au moins implicitement, que ce genre d’extermination de masse est d’une certaine manière en rapport avec les aspirations et les programmes de développement étatiques. Je proposerais, de surcroît, que nous avons affaire en l’espèce à un phénomène qui n’a pas vraiment sa place dans un monde antérieur moins globalisé, dans lequel les différents États n’étaient pas exposés à l’exigence de se transformer pour répondre à un modèle essentiellement occidental. Les attaques étatiques contre des communautés ethniques ou religieuses étaient fréquentes dans les périodes antérieures, mais leurs objectifs étaient généralement punitifs plutôt que transformatifs. Ce n’est pas pour autant que le terme « massacre » – celui auquel on pense spontanément pour décrire les épisodes pré-modernes de violence extrême – perd toute pertinence au xxe siècle. Bien au contraire, il est manifeste que des massacres ponctuels pourraient conduire à un génocide, au sens que je viens de préciser, ou, cumulativement, en constituer un. Néanmoins, entre le massacre ponctuel limité dans le temps et dans l’espace et le génocide, plus étendu aux deux titres, il y a non seulement une différence quantitative, mais également une différence qualitative qui tient aux objectifs que vise l’État en déployant ses massacres dans le temps et dans l’espace.
En poursuivant l’analyse, le terme « génocide » présente donc, à la différence du terme « massacre », une affinité particulière avec la construction de l’État, fût-ce en phase de crise, à l’époque où émerge un système international constitué normativement d’États-nations. Mais que faire, alors, de cas de tueries communautaires de masse au sein d’États administrativement déliquescents, fragmentés selon des clivages ethniques ou autres, ou qui ont purement et simplement cessé d’exister ? La question a une tonalité post-moderne : pour qu’elle se pose, il faut précisément une faille régionale – ou plusieurs – dans l’ordre mondial actuellement normatif qui postule, de manière théoriquement cohérente, une partition de l’espace en États-nations contigus et imbriqués. À supposer, comme je le suggère, que le terme « post-génocide » évoque une violence extrême de l’avenir, on pourrait se demander à juste titre dans quelle mesure on peut l’appliquer au passé ottoman. En fait, compte tenu de l’effondrement complet des fonctions étatiques qui intervient en Anatolie orientale pendant le crépuscule impérial à la fin de la Première Guerre mondiale, la destruction des Arméniens et ses retombées, des années 1890 au début des années 1920, peuvent peut-être précisément se lire comme prototype d’une progression du massacre au post-génocide en passant par le génocide.
Voyons dans quelle mesure ce schéma peut s’appliquer à nos trois séquences ottomanes. Dans une perspective très générale, on pourrait soutenir qu’elles se situent toutes dans un contexte dominant. En effet, du traité de Berlin en 1878 au traité de Lausanne en 1923, la société et le système politique ottomans furent dans un état de crise ininterrompue face aux efforts concurrents des grandes puissances désireuses de dicter à l’Empire sa destinée. On aurait donc des raisons d’envisager cette période sous le signe de la continuité. Il suffit d’imaginer la question récurrente sur les lèvres de tous les patriotes ottomans : l’Empire doit-il rester assujetti aux contraintes néo-coloniales de forces extérieures, au risque de sa dissolution, ou peut-il sortir de ce statut par la réaffirmation de son intégrité politique et économique ? L’argument de la continuité peut également s’étayer sur la dynamique des relations entre l’Empire et les Arméniens. Dès avant la première des trois séquences – et encore après la fin de la troisième –, les Arméniens avaient été désignés par les élites gouvernementales ottomanes, parmi toutes les communautés de l’Empire, comme agents subversifs et dangereux des intérêts étrangers et donc comme menace pesant sur tout projet patriotique. Pour des raisons de place, les différents aspects de cette accusation générique ne peuvent être analysés en détail ici [9]. Ce qui compte pour les besoins de la présente discussion, c’est que, justifiée ou non, la croyance qui sous-tendait l’accusation est restée intacte pendant toute cette période.
La première séquence anti-arménienne fut, pour l’essentiel, dirigée et organisée sous l’autorité personnelle du sultan Abdulhamid ; au moins au début, elle semble avoir résulté d’une volonté de punir une communauté pour les actes qu’on lui imputait plutôt que d’une volonté exterminatrice à proprement parler. Faute de capacités d’action centralisées, ce sont des tribus kurdes, pour l’essentiel, qui avaient reçu de l’État le mandat secret de mettre à feu et à sang le cœur du territoire arménien en Anatolie orientale. Il s’agissait là d’un mécanisme fort traditionnel de massacre sous couvert de l’État. De manière très significative, cependant, autant la phase initiale en 1894 correspond à cette description, autant les massacres beaucoup plus répandus de 1895 – qui intervinrent après que les grandes puissances furent intervenues pour réclamer des réformes en faveur des Arméniens – semblent indiquer quelque chose de beaucoup plus radical et systématique. Comme nous l’avons vu, des segments plus larges de la communauté dominante furent délibérément mobilisés au service des tueries ; de même, il semble y avoir eu un accent plus marqué sur la destruction de l’infrastructure culturelle et religieuse de la vie arménienne. De plus, les tueries paraissent n’avoir pris fin qu’au moment où la communauté arménienne fut jugée suffisamment affaiblie comme force socio-politique dans le cadre ottoman plus large. Ainsi, des massacres qui commencèrent sur un mode traditionnel, comme punition localisée de subversion, de terrorisme ou d’insurrection supposées, se terminèrent en génocide partiel. Et si les Arméniens en furent les victimes, il est clair aussi que les massacres devaient envoyer un message aux grandes puissances : l’Empire était maître de sa destinée et ne tolérerait aucune ingérence étrangère dans ses affaires intérieures (Lepsius, 1897, p. 76-77).
Cette séquence a donc quelque chose d’une transition, non seulement entre massacre et génocide partiel, mais aussi entre pré-moderne et moderne. Le génocide de 1915, en revanche, relève beaucoup plus clairement du contexte moderne. Parmi les éléments décisifs qui indiquent une transformation paradigmatique, notons que ce génocide fut déclenché à l’instigation non d’un autocrate mais du Comité de l’union et du progrès (cup), fer de lance de la modernisation, qui avait pris le pouvoir lors des troubles révolutionnaires anti-hamidiens de 1908-09. Ce changement dans les structures du pouvoir s’accompagna d’un projet conscient de transformer l’Empire ottoman multinational dans un sens nationaliste, donc proprement turc. L’attaque contre les Arméniens coïncida avec la pleine maturation de ce programme, rendue possible à son tour par les conditions extraordinaires de la Grande Guerre, dans laquelle le cup avait engagé la Turquie fin 1914 principalement pour rejeter la domination étrangère et réaffirmer sa force politico-militaire sur la scène internationale [10].
Cette analyse exige toutefois quelques réserves. En particulier, les ressources logistiques et humaines à la disposition du parti restaient limitées et dans un sens très important pré-modernes. En dépit du rôle de l’armée et des unités spéciales des Teshkilat-i Makhsusa en première ligne des tueries (Dadrian, 1993), le cup était, en dernière analyse, aussi lourdement dépendant que son prédécesseur des années 1890 à l’égard des administrateurs provinciaux. Par conséquent, il dut faire appel dans les conditions traditionnelles aux sous-traitants de l’atrocité – au premier chef sous la forme d’auxiliaires tribaux, notamment kurdes – pour assurer la mise en œuvre complète de son programme. Les tueries n’en furent que plus prolongées, souvent chaotiques, et extrêmement sanguinaires. Ces facteurs induisent une complexité qu’aggrave la vision partielle que donne la recherche existante du déploiement des massacres. Il y a en fait des raisons de douter qu’ils commencèrent comme projet d’extermination consciemment totalisant, et on peut en tout cas penser qu’ils subirent un processus cumulatif de radicalisation au fur et à mesure que la lutte plus large dans laquelle ils s’inséraient prenait un caractère de vie ou de mort (Bloxham, 2002). Ce qui est sûr, c’est que des pratiques de dépouilles et de butin, conformes aux traditions les plus anciennes de la guerre, furent encore clairement visibles dans ces massacres. Loin que chaque individu fût exterminé, on « épargna » ainsi de jeunes garçons ou de jeunes filles pour les réduire en esclavage, voire pour les adopter au sein des familles des bourreaux (Miller, 1993, chap. 5).
Il n’empêche que rien dans ces considérations n’annule le basculement qualitatif et quantitatif que représentèrent les événements de 1915. Le prétexte selon lequel les Arméniens représentaient une menace à la sécurité intérieure en agissant pour le compte de puissances étrangères reprenait, certes, la justification avancée dans les années 1890. À cette occasion, toutefois, l’argument était au service d’objectifs géostratégiques conscients : il s’agissait avant tout de consolider la frontière orientale de l’Empire, envisagée comme un pont territorial vers les peuples turcs plus à l’est. Au fondement implicite de ces objectifs se trouvait une hypothèse nationaliste tout à fait neuve : c’est désormais par rapport à une communauté politique turque, et non plus ottomane multi-ethnique, que la capacité d’être un sujet loyal devait s’apprécier. Cela valait avertissement qu’aucune communauté ethnique ou religieuse qui serait incapable de s’en accommoder, ou qui refuserait de le faire, ne saurait être tolérée. Il faut ajouter, toutefois, que la destruction collective des Arméniens ne signifiait pas seulement qu’ils étaient considérés comme une cinquième colonne ou comme une population superflue : les tueries contribuèrent aussi à des objectifs tangibles explicitement reliés à la construction de l’État-nation. La liquidation totale des Arméniens, au moins en Anatolie orientale, a donné à l’État un accès sans entrave à des terres, des propriétés et du capital considérables ; ces ressources purent, par la suite, être redistribuées ou utilisées directement à des fins dirigistes. D’une certaine façon, les massacres ont offert un raccourci vers l’accumulation étatique du capital [11].
Ainsi, quelle que fût la nature des tueries de 1915 au niveau des acteurs, et quel que fût le rôle de la paranoïa aiguë d’État dans la configuration qui les rendit possibles, elles avaient en dernière analyse une logique utilitaire au service de la restructuration économique et de la transformation sociale. Ces massacres ne furent ni simplement punitifs, ni rétributifs, mais plutôt un outil par lequel un État traditionnel, affaibli et en retraite, s’efforça de briser les obstacles qui paraissaient barrer la route vers une modernisation indépendante à même de réaffirmer sa puissance au sein d’une économie politique déjà globalisée sous domination occidentale. C’est dans ce cadre d’analyse que cette forme particulière de violence extrême à l’encontre d’une communauté prend le visage reconnaissable d’un acte de génocide moderne [12].
Il est paradoxal, bien sûr, que l’accélération de l’effort pour réaliser les objectifs du cup en temps de guerre soit devenue un rocher sur lequel le cup, et avec lui tout l’Empire, s’est brisé. Par conséquent, les tueries de masse en Anatolie orientale à partir de fin 1917 ne correspondent plus à un projet de construction étatique relativement cohérent, quoique désespéré, mais plutôt à un effondrement étatique et sociétal dans lequel tout un maelström de belligérants – Arméniens, Kurdes, Russes, Turcs, Géorgiens, Azéris, de même que, sur le tard, Français et Britanniques – s’efforçaient de préserver leur position relative ; le tout, de surcroît, dans un contexte d’effondrement économique, démographique et environnemental aigu, de famine, d’épidémie, et de flux massifs de réfugiés. La transformation de l’Anatolie orientale en zone d’anarchie profonde a assuré qu’aucune estimation précise du nombre de victimes ne serait disponible : il n’y avait tout simplement personne pour tenir la comptabilité. Pour des massacres dans un tel contexte, qu’ils interviennent ou non au lendemain d’un génocide, je proposerais le terme de « post-génocide ».
Si l’effondrement définitif de l’Empire marqua la fin de la progression en trois séquences analysée ici, les tueries ne s’arrêtèrent pas pour autant. La résurrection improbable d’un l’État turc désormais national et profondément reconstruit sous l’égide de Kemal Atatürk se traduisit non seulement par le rétablissement de l’autorité de l’État en Anatolie orientale à partir de 1921 environ, mais aussi, dans les années suivantes, par une nouvelle séquence de massacres d’État. Celle-ci, qui ne peut être ici qu’évoquée, se démarque à plusieurs titres de celles que j’ai analysées en détail dans cet article. Tout d’abord, faute d’Arméniens, les Kurdes de la région en furent les principales victimes. Ensuite, le contexte en fut donné non par la tentative de sauver un État en voie d’effondrement mais par la consolidation d’un État émergent. Enfin, avec la reconnaissance internationale de la nouvelle Turquie à Lausanne en 1923, l’intérêt et la préoccupation étrangers, très présents dans la période antérieure, se sont évaporés.
Il ne s’agit cependant pas ici d’intenter le procès exclusif du cup ou de ses successeurs, ni de suggérer que l’État turc ait un quelconque monopole des violences extrêmes ou des manipulations de l’histoire pour les faire disparaître [13]. Au contraire, l’histoire violente de la Turquie dans la période contemporaine est significative précisément en tant qu’elle est exemplaire de la place de l’État dans le système mondial qui a émergé au cours des xixe et xxe siècles. Dans le cas turc, comme dans d’autres, il y a une relation étroite entre, d’une part, le passage d’une subordination néo-coloniale au statut d’État-nation fort et indépendant et, d’autre part, le mouvement, parallèle, des massacres punitifs traditionnels à l’oblitération de communautés ethniques entières. Le qualificatif de « génocide » est bien indispensable ici, moins pour décrire des actes de violence extrême que pour comprendre, en offrant un point d’articulation entre les exemples, nombreux, d’assauts étatiques contre des groupes communautaires et la logique plus générale du développement contemporain (Levene, 1999).
Cependant, nous n’en sommes pas encore quittes. Admettons, avec Ron Aronson, d’envisager le génocide comme résultant d’un effort pour « réaliser ce qui ne peut être réalisé » (Aronson, 1983). Qu’est-ce qui vient ensuite, quand l’État s’est effondré sous le poids de cet effort même ? Dans ses efforts pour réduire son différentiel de puissance par rapport aux leaders hégémoniques de l’ordre international, la Turquie ottomane pensa le génocide comme mécanisme de sortie de crise : en cela, elle ne fut nullement unique. De même, il n’y a rien d’inédit dans les blessures terribles qu’elle s’infligea en y ayant recours. La question est donc : le génocide se comprenant comme sous-produit d’un projet étatique de transformation structurelle fondamentale, que se passe-t-il quand ce projet a démoli tout l’édifice de l’État et de la société ? Pendant quelques années, la coquille vide de l’Empire ottoman a paru entrer dans un tel enfer post-génocidaire. Aujourd’hui, si l’on regarde, par exemple, l’Afrique centrale, région marquée de part en part par le génocide rwandais de 1994, on peut se demander dans quelle mesure le post-génocide pourrait devenir l’expression dominante de la violence extrême au xxie siècle.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Walker, C. J. 1980. Armenia. The Survival of a Nation, Londres, Croom Helm.
 
NOTES
 
[1]Ainsi Chalk et Jonassohn (1990, p. 23) définissent le génocide comme une « forme de tuerie de masse unilatérale par laquelle un État ou autre pouvoir vise la destruction d’un groupe ».
[2]Lemkin décrit le génocide comme « projet coordonné, regroupant différentes actions visant à la destruction des fondements essentiels de la vie de certains groupes nationaux, avec l’objectif d’annihiler les groupes eux-mêmes ». À mon sens, Lemkin décrit ici plutôt un « processus génocidaire », qui pourrait dans certains circonstances s’actualiser comme « génocide ».
[3]Lepsius, au cours d’une analyse contemporaine et prudente (1897, p. 330-331), propose un chiffre de 88 000 « à partir de compilations statistiques incomplètes et préliminaires tirées de sources authentiques ».
[4]Melson (1992, p. 145-147), au terme d’une synthèse attentive des recherches existantes, conclut qu’environ un million de personnes périrent, soit environ la moitié de la population arménienne d’avant-guerre.
[5]On trouve des références limitées et à demi-voix aux massacres perpétrés par les Arméniens chez certains auteurs pro-arméniens, dont Hovannisian (1967, p. 194 ; Walker, 1980, p. 279 ; Ahmad, 1994, p. 170). Au contraire, McCarthy, (1995 p. 198-230) met l’accent sur ces exactions dans son tableau d’un effondrement démographique catastrophique parmi les musulmans. C’est peut-être exact, mais en l’occurrence McCarthy ne permet nullement de différencier la mortalité au sein des différentes communautés musulmanes, ni dans les populations non musulmanes.
[6]Il existe peu de recherches sur cet aspect des massacres arméniens. On trouve toutefois de nombreuses preuves de crucifixions et de bûchers collectifs, servant comme une forme d’expurgation purificatrice, de même que de nombreuses descriptions de cadavres qui soulignent spécifiquement l’érotisme sadique des bourreaux (Cf. Davis, 1989, p. 31 ; Toynbee, 1916, p. 85 ; Miller, 1993).
[7]Je ne connais pas de récit propre à ces séquences des sensations que l’on éprouvait en tant que participant à une foule meurtrière. De manière plus générale, d’ailleurs, nous manquons d’analyses de ce genre de dynamique de groupe. Voir cependant l’étude exploratoire classique de Canetti (1966). Voir également Also Aiyar (1995), qui propose une étude de cas dont la complémentarité avec celle esquissée ici est évidente : cet article situe notamment une explication de l’« action des foules » dans le cadre plus large d’une organisation, d’une planification, d’une expertise militaire à un niveau supérieur.
[8]Cité par Dadrian (1995, p. 78).
[9]Cette accusation est au centre du raisonnement de ceux qui nient ou minimisent l’ampleur de ces séquences et, en particulier, contestent la désignation de celle de 1915 comme « génocide » (See Shaw, 1977, p. 315-317). Il est frappant que l’argument négationniste passe ici par l’hypothèse que le génocide ne peut, par définition, résulter d’une dynamique violente qui oppose un État à une communauté. En réalité, une telle dynamique, qui mobilise certains au moins parmi la communauté visée, constitue la règle plutôt que l’exception en matière de génocide.
[10]Selon Shaw (1977, p. 305) le projet du cup pendant la guerre aurait conjugué « une modernisation rapide pour sauver l’Empire » et « une poursuite effrénée de la laïcisation ».
[11]Nous avons besoin de travaux scientifiques sur ce point, et plus particulièrement sur le rôle de la Emvale-i Metruke (Commission des propriétés abandonnées), créée pour faciliter le transfert à l’État des avoirs arméniens.
[12]Le rapprochement entre le génocide de 1915 et d’autres génocides modernes – la Shoah ne constituant ici qu’une exception apparente – sera au cœur de mon ouvrage à paraître The Coming of Genocide (Oxford, Oxford University Press, 2003), qui constituera le premier tome d’une étude en trois tomes sur Le génocide à l’âge de l’État-nation.
[13]D’ailleurs, contre la tendance habituelle de la négation d’État, des historiens turcs commencent aujourd’hui à aborder sérieusement la face sombre de leur histoire (See Akcam, 1996).
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