Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200453
192 pages

p. 505 à 513
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n° 174 2002/4

2002 Revue internationale des sciences sociales

La « juste distance » face à la violence

Sandrine Lefranc Sandrine Lefranc est chargée de recherche au cnrs (Laboratoire d’analyse des systèmes politiques, Université de Paris X). Ses recherches portent sur les politiques de « sortie » de la violence. Parmi ses publications : « L’homme politique : une “bête d’aveu” ? », dans Le remords, dignité du coupable ? (1999), et Politiques du pardon (2002).
La question du rapport du chercheur à l’objet « violence extrême » est abordée ici, non du point de vue de ses motivations subjectives, mais de la règle scientifique de la distanciation qui, faute de préconisations épistémologiques spécifiques, semble s’imposer à cet objet comme aux autres. Dans le contexte des « sorties » de la violence, lorsqu’un gouvernement démocratique succède à un régime autoritaire répressif, la « juste distance » du chercheur a des conséquences particulières : elle peut coïncider avec les présupposés des politiques gouvernementales de « réconciliation », et notamment avec l’injonction faite aux victimes de pondérer leurs exigences à l’aune d’un intérêt général de pacification. Cette convergence – qui n’implique pas nécessairement une collusion – montre la difficulté propre au rapport à l’objet « violence » : les règles épistémologiques ne sont pas dissociables d’un contexte politique particulier et d’un rapport social à la violence, et peuvent par conséquent avoir une portée normative.
De nombreux chercheurs se sont égarés dans des mondes peuplés de fantômes, de siluetas [1] et, parfois, de cadavres qui ne recouvrent que tardivement leur identité [2]. Ce sont là les seules formes de « présence » des « disparus » fabriqués en grand nombre par certains régimes autoritaires – en Amérique latine, notamment. Ces « disparus » côtoient d’anciens prisonniers détenus arbitrairement, des fonctionnaires révoqués et d’anciens torturés prenant ou non la parole. Les enquêtes qui peuvent être menées amènent aussi les chercheurs à entendre les plaintes des proches des « disparus » et des discours encore dictés par la haine, même lorsque les pratiques violentes qui sont leur objet font partie du passé.
La question est alors, pour le chercheur, celle de ses motivations, de ce qui a pu l’amener à se donner un tel monde pour objet. Ce choix, et le premier rapport à l’objet qu’il détermine, ne sont jamais les manifestations d’une parfaite objectivité, d’un simple intérêt « pour la science ». Attributs sociaux, fureur engageant des valeurs morales ou des orientations politiques, et hasards participent de ce choix : ils imposent le plus souvent une séparation stricte du coupable et de la victime. Le passage de ces « raisons d’analyser » initiales à la construction de l’objet et à l’analyse proprement dite est plus ambivalent : quel discours scientifique peut être tenu sur les causes, les manifestations et les conséquences de la violence extrême ? Le chercheur peut choisir de « rentrer » sa colère et, en conséquence, de se taire ou de garder pour lui son discours. Il peut, aussi, prendre publiquement la parole, et opter pour un discours politique « informé ». Il peut, enfin, revenir sur la vision manichéenne qu’il s’était donnée en entrant dans ce monde, la déconstruire et lui substituer une analyse objective. Trois rapports à l’objet « violence extrême » semblent donc possibles.
Plutôt que d’entrer dans une auto-analyse, on voudrait ici questionner la clarté apparente de cette alternative, montrer que, même lorsque le scientifique s’engage dans une recherche voulue objective, l’objet « violence extrême » ne peut être construit de manière « ordinaire ». Non que l’analyse soit tout entière déterminée par des préférences, voire des traits pathologiques indiquant une fascination pour la violence (Boltanski 1993, p. 167 sq. ; Balibar 1996, p. 64), qui seraient ceux du chercheur comme personne, ni qu’elle corresponde nécessairement à la mise en forme scientifique d’une position politique. C’est ce qui, dans la part a priori la moins contestable de l’analyse – c’est-à-dire cette distance à l’objet qui devrait en garantir l’objectivité –, peut relever d’autre chose que d’un protocole d’enquête scientifique, qui nous intéresse. On revendique donc, ici, un droit à la mise hors jeu, en gardant pour soi ses dispositifs de défense et de neutralisation de l’objet déprimant. En écartant l’exposition des raisons intimes du choix de l’objet « violence extrême », pour lui substituer une réflexion sur le bricolage par le chercheur de règles épistémologiques, et son inscription dans un rapport social à la violence, on peut sembler exhiber une forme du puritanisme qui caractérise les recherches sur les objets « détestables [3] ». Mais c’est peut-être à ce prix qu’on peut éclairer la singularité du rapport à l’objet « violence ».
 
Violence « absente » et « réconciliation »
 
 
Ce refus de l’auto-analyse subjective se justifie d’une autre manière. La question de l’épistémologie du rapport à la violence est une question fuyante, puisque, n’était l’« interdit du tel quel » évoqué par Luc Boltanski dans La Souffrance à distance – c’est-à-dire la proscription de la description factuelle qui s’impose à tous (Boltanski, 1993, p. 43) –, il semble qu’il n’existe pas de préconisation épistémologique spécifique à l’objet « violence », et moins encore à l’objet « violence extrême ». Celui qui souhaite être lu sans être suspecté d’entretenir un rapport de fascination à la violence, est donc pris entre l’évidence de la prise de parole et l’interdit de la description crue… Mais il ne dispose pas d’une épistémologie spécifique. Les règles concernant la « juste distance » à entretenir avec la violence extrême sont disséminées dans les études de cas, et relèvent de bricolages individuels. Les ouvrages d’épistémologie des sciences sociales ne posent même pas la question. Par conséquent, vaudraient pour cet objet les considérations de neutralité axiologique – ce principe qui proscrit toute relation entre science et jugements de valeur de la part du scientifique – et de distance à un objet qu’il s’agit de construire, qui valent pour tous les autres.
Plutôt que de considérer ce silence relatif comme une lacune qu’il s’agirait de combler, on propose de le considérer comme ce qui pourrait être un symptôme de la difficulté du rapport à l’objet. Il s’agit de décentrer la perspective, de passer de la confrontation solitaire avec la violence extrême et les souffrances qu’elle provoque, à la situation du chercheur dans un rapport social à cette violence. On sait qu’aucune recherche ne peut prétendre à une parfaite objectivité, pour la simple raison que le chercheur continue de vivre dans le monde social et ne peut donc rompre complètement avec les représentations qui circulent dans ce monde. Mais cet ancrage de l’analyse dans un rapport social est ici redoublé par une spécificité de l’objet « violence » : il existe incontestablement une violence en soi (cette violence physique qui aboutit par exemple à la « disparition »), mais cette violence n’existe pas en tant que violence tant qu’elle n’a pas été qualifiée comme telle, et ce processus de qualification est toujours conflictuel (Michaud, 1978, p. 14-22).
Ce décentrement permet de voir en quoi ce rapport social peut être réintégré dans une épistémologie implicite des sciences sociales. La science politique, par exemple, implique peut-être une banalisation de l’objet « violence », qu’elle place généralement dans un continuum des pratiques de domination et à laquelle elle donne souvent un rôle « fondateur ». Lorsque cet objet lui résiste, ce qui pourrait être le cas de la violence « extrême », elle déploierait, davantage que des préalables épistémologiques lui assurant une prise neutre, des dispositifs de contournement, en les justifiant parfois par la prise en compte d’un « bon » rapport social à la violence.
Le problème qui est posé ici est donc celui de certaines formes de distanciation mises en œuvre par la science politique lorsqu’elle est confrontée à la violence extrême, et, plus précisément, de l’invention de ces formes en interaction avec des tentatives politiques et sociales, mais aussi individuelles, pour surmonter la « mémoire » d’une violence extrême. La question peut être reformulée : qu’est-ce qui, conjointement avec l’impératif de neutralité axiologique, participe de la fixation des critères de la « juste distance » avec l’objet ? Précisons d’emblée que l’objectif de cet article n’est pas la dénonciation de collusions entre les chercheurs et un pouvoir oublieux des crimes. On sait que les scientifiques ont souvent contribué à justifier les pratiques violentes, et parfois devancé le pouvoir dans cette justification. On sait aussi que les gouvernements tentent parfois – au moyen par exemple de l’amnistie – d’empêcher que justice soit faite lorsque des crimes ont été commis, y compris lorsqu’ils l’ont été par les agents d’un précédent gouvernement. Ce qui nous intéresse ici n’est cependant pas tant d’éventuelles collusions – délibérées ou non –, que les convergences inattendues qui découlent, du côté des chercheurs, de règles épistémologiques proprement scientifiques.
Ce double processus de distanciation, scientifique et « dans l’intérêt général », est envisagé dans un contexte précis, celui de la répression qu’ont mise en œuvre trois régimes militaires latino-américains – l’Argentine, l’Uruguay et le Chili – et le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Quoique très distincts, ces régimes ont en commun d’avoir mis en œuvre une violence d’État systématique. Celle-ci, et plus particulièrement l’une des pratiques répressives des régimes autoritaires, bien connue sous le terme de « disparitions », représente une manifestation par excellence d’une violence extrême qui n’est pas une violence de masse. Elle est en effet sélective : les agents des forces armées et de sécurité choisissent leurs victimes sur des critères d’abord politiques [4]. Elle fait relativement peu de victimes : 164 « disparitions » en Uruguay, de 9 à 15 000 en Argentine, par exemple, si on prend pour base les conclusions des commissions de « vérité » (serpaj, 1989 ; conadep, 1984). Cette pratique répressive n’en a pas moins des effets sur l’ensemble de la société, dans la mesure où elle ne vise pas tant à supprimer le « subversif » qu’à « terroriser » ses proches, et plus largement ses groupes d’appartenance. La « disparition » impose aux proches de la victime de s’engager dans la quête sans fin d’un « mort vivant », dont ils ne peuvent faire le deuil faute de retrouver le corps du « disparu » ou même d’acquérir la certitude de sa mort.
Parce que la « disparition » se caractérise par son invisibilité (Bigo, 1994), son caractère de violence doit être établi, tant par les chercheurs que par les personnes directement concernées. L’épreuve de qualification qu’implique toute violence est ici redoublée par l’absence des corps. La seule souffrance visible est en effet celle des proches. Or, ces derniers tentent de faire la preuve d’une violence qui n’a pas laissé de trace : la « disparition » ne laisse ni corps, ni témoignage de tiers, ni preuve juridique. Les discours qu’ils tiennent sont tenus par les autres (les « disparus » ne sont plus là pour en parler). Ils sont aussi tenus pour les autres, c’est-à-dire pour que les victimes indirectes – les proches, ainsi que les autres membres de la société, acquièrent la certitude de la violence, de la mort. Il s’agit non pas tant de faire le récit d’une violence avérée que de construire une absence (celle des « disparus ») en récit de violence.
Ce procès de qualification se heurte dans un premier temps au refus des agents du régime autoritaire de reconnaître les « disparitions ». Il doit, après que des gouvernements démocratiques ont été installés, s’accommoder des exigences d’une « sortie » de la violence. Les responsables des gouvernements démocratiques invitent les sociétés considérées à en « finir » avec la mémoire de la violence. Cette mémoire est paradoxale, puisque la violence doit être prouvée et que les responsables de cette violence demeurent des interlocuteurs politiques [5]. Les bourreaux ne seront pas châtiés : lois du « Point final » (en Argentine), de la « Caducité de la prétention punitive de l’État » (en Uruguay), de « Promotion de l’unité nationale et de la réconciliation » (en Afrique du Sud), restreignent, plus ou moins fortement, le champ des crimes et des criminels pouvant faire l’objet de poursuites. Un récit historique sera, par ailleurs, élaboré, qui reconnaîtra la violence mais d’une manière susceptible de satisfaire l’urgent besoin de réconciliation identifié par les gouvernements.
Tous les propos qui sont tenus sur cette violence sont donc des propos sur la sortie de la violence. Les victimes réclament souvent la possibilité de faire leur deuil, et les gouvernements mettent en avant la nécessité pour la communauté politique de ne pas s’engluer dans cette violence – et sont souvent confortés en cela par les majorités électorales ou « silencieuses ». Les responsables de la violence en appellent, quant à eux, à l’oubli, à l’instar d’Augusto Pinochet : « Vous voulez que je vous dise comment on atteint la paix et la réconciliation ? Savez-vous comment on éteint les feux ? On ne les éteint jamais en partie. On prend un seau d’eau froide, on la jette sur le feu et tout est fini. C’est cela faire la réconciliation ! » (Correa et Subercaseaux, 1996, p. 124). La pratique des « disparitions », conçue pour désorganiser des réseaux sociaux bien au-delà de la seule personne assassinée et pour interdire toute action juridique, doit par conséquent être appréhendée à partir des effets qu’elle produit sur les « victimes » indirectes et, à travers elles, sur la société. Le chercheur qui entreprend de saisir ses effets et ses « raisons » doit décentrer son analyse, des pratiques violentes à proprement parler aux discours sur la violence. L’impératif de distanciation qui pèse sur le chercheur est en quelque sorte redoublé par le fait que ce sur quoi porte son analyse, les récits de violence et les « justifications » qui sont apportées par les agents de la violence, est d’emblée porteur d’une tentative de distanciation.
 
Le chercheur et la victime : distanciation avec l’objet, réconciliation avec les vivants
 
 
Le travail du chercheur, lorsqu’il porte sur une violence « absente », est plus complexe qu’une simple tentative d’articulation entre sa position subjective et les exigences scientifiques de distanciation. La construction par le chercheur de la « juste distance » par rapport à l’objet prend place dans un contexte politique et social particulier. La similarité apparente de ces deux processus de distanciation avec la violence extrême – celui engagé par le chercheur pour recouvrer l’objectivité la plus grande possible, et celui mis en œuvre par certains groupes et les gouvernements des sociétés qui ont été confrontées aux « disparitions » – invite à prolonger leur mise en regard. En quoi l’objectivation scientifique rencontre-t-elle la réconciliation politique ? En quoi ce qui est attendu du sujet défini comme victime dans l’après violence extrême peut-il être rapproché de ce que celui qui étudie ces questions exige de lui-même ?
Dans le cadre des politiques gouvernementales de « réconciliation », on attend des victimes directes et indirectes qu’elles surmontent le rejet de l’autre (le bourreau) constitutif de leur identité violentée. Ces attentes sont formulées, certes, à partir des exigences de la Realpolitik, mais aussi à partir de perspectives « médicales » ou psychologiques : il s’agit, dans les textes de loi et les discours politiques, de guérir les blessures, ou encore d’atteindre la catharsis, la réconciliation, c’est-à-dire un « bon oubli » comparable à celui qui résulte de la perlaboration psychanalytique [6]. La victime raisonnable doit donc comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui fut une période de violence généralisée, et non seulement le moment d’une souffrance individuelle incommensurable ; comprendre que son désir de faire entendre un récit de violence doit être pondéré à l’aune d’un intérêt général de pacification. Elle doit surmonter cette « folle » propension à se laisser happer par la mémoire de la violence, dépasser la mémoire de la souffrance singulière pour entrer dans un récit généralisable.
Or, cette demande adressée par les gouvernements à la victime est à certains égards comparable avec ce que celui qui étudie ces phénomènes exige de lui-même (et qu’on exige de lui) : la fascination (ou la stupeur) devant le « pathologique » ne doit pas interdire l’analyse raisonnée. Il faut, par exemple, ne pas – trop – restituer les récits de torture. Il faudrait, aussi, « normaliser » l’objet violence : le rendre moins « singulier » à des fins de comparaison, et analyser les pratiques violentes comme des stratégies largement rationnelles, ce qui fait encourir au chercheur le risque de passer à côté de dimensions cruciales de la violence extrême (Sémelin, 2001, p. 13-15). Cette obligation de redonner un « sens » à la violence extrême, lorsqu’elle amène à n’envisager que la violence instrumentale, a une portée particulière dans les contextes qui sont étudiés ici, alors que les protagonistes tentent de faire valoir leurs versions concurrentes de l’Histoire. Les appels gouvernementaux à la réconciliation coïncident en effet avec certaines règles épistémologiques implicitement adoptées par les chercheurs qui s’intéressent à la violence. Il faudrait passer de la haine pour les bourreaux à la compréhension neutre de leurs motivations et actes ; passer de la compassion pour les victimes à la perception des aspects stratégiques de leur action militante. On retrouve ici l’un des traits traditionnels du rapport des sciences sociales à la souffrance, critiqué par Luc Boltanski : le caractère spontané et gratuit des émotions doit être remis en question, pour dévoiler les stratégies rationnelles qu’elles recouvrent (Boltanski, 1993, p. 127-128).
Cette étrange convergence entre la situation du chercheur en quête de distanciation et celle de la victime sommée de se réconcilier avec les vivants prend la forme, dans les contextes étudiés, de passerelles visibles. Les spécialistes des sciences sociales ont par exemple été, dans le cône sud latino-américain et en Afrique du Sud, des interlocuteurs privilégiés des gouvernements. Historiens, sociologues, juristes, etc., participent directement à l’élaboration des politiques de réconciliation. Ils sont aussi des interlocuteurs des victimes. Le recueil des témoignages auquel ils procèdent parfois est une enquête, qui exige que soient pondérés et vérifiés les récits : les rapports des commissions dites de « vérité et de réconciliation » articulent ainsi des fragments de témoignages de victimes, voulus exemplaires, et des propos plus généraux évaluant l’importance quantitative des crimes commis, ou les réinscrivant dans un enchaînement historique des pratiques de violence. Mais il s’agit aussi de la prise en charge d’une « fonction thérapeutique », pour reprendre l’expression utilisée dans le rapport de la Commission de vérité et de réconciliation sud-africaine. L’écoute doit soulager, tout en permettant de composer un récit historique vraisemblable et acceptable par la majorité. Et les règles qui président à cette composition sont tout autant l’impératif social d’une reconnaissance visant la pacification que les « règles du métier ». Ce récit, autorisé sinon officialisé, absorbe les plaintes. Une fois établi, il permet de rejeter dans l’innommable, dans ce qui ne doit plus être rappelé, sauf à vouloir menacer un improbable consensus social, mais aussi les conditions d’une lisibilité scientifique.
Le transport des considérations épistémologiques dans le traitement social de la violence, et dans le rapport qu’entretiennent les victimes avec leur souffrance, devient particulièrement évident. Inversement, les considérations, d’ordre psychologique le plus souvent, relatives à la catharsis individuelle, se retrouvent dans les productions scientifiques. La Commission de vérité et de réconciliation sud-africaine revendique, par exemple, les méthodes des sciences sociales, et ses implications sur, notamment, le rapport aux bourreaux : ses membres ont voulu considérer ces derniers « comme des individus multidimensionnels et complexes plutôt que de les définir simplement comme les auteurs d’actes horribles » (Truth and Reconciliation Commission 1999, vol. 5, chapitre 7.2.). La Commission revendique donc la position du « spectateur, de l’observateur, du greffier, de l’évaluateur, du scientifique » (ibid., ch. 7.51) et passe en revue depuis ce point de vue surplombant les motivations et les causes. C’est cette même position, entre neutralité et empathie à des fins d’analyse, qui régit l’octroi de l’amnistie ou les échanges courtois avec les responsables de la répression.
Le croisement de ces deux manières d’envisager la « juste distance » – celle des scientifiques et celle des institutions devant assurer la « sortie » de la violence – légitime ainsi, voire fonde, certaines politiques de réconciliation.
 
Distanciation sociale et distanciation scientifique : la « juste distance »
 
 
Cette convergence des distanciations scientifique et sociale se prolonge dans la construction de théories de la « sortie » de la violence. Positions scientifiques et « politique des réconciliateurs » convergent ainsi de manière particulièrement surprenante dans un courant de la science politique qui, inspiré par la théorie des choix rationnels, s’est donné pour objet les « transitions vers la démocratie ». Les transitologues fournissent en effet une justification raisonnée du choix gouvernemental du compromis, même lorsque leur propre rapport à la violence les inciterait à privilégier des options plus sévères pour les bourreaux. Guillermo O’Donnell et Philippe Schmitter, par exemple, ne tranchent pas le dilemme né de l’opposition entre leur préférence individuelle pour « la justice » et « la solution raisonnable » qui consiste à « enterrer le passé » (O’Donnell, Schmitter et Whitehead, 1991, p. 28-32). D’autres, comme Samuel Huntington, n’hésitent pas à proposer des guidelines for democratizers, recommandant l’abandon des poursuites dans presque tous les cas, en y adjoignant un « débat public dépassionné » sur la vérité historique (Huntington, 1991, ch. 5).
Les approches transitologiques, mais aussi le courant de la conflict resolution (Jeong, 1999) et d’autres analyses qui ne ressortent pas d’une « école » (Osiel, 1997, p. 153-158), affichent plus généralement une préférence pour l’unification : le maintien de la dissidence et l’affichage de la haine apparaissent insupportables du point de vue de l’intérêt général mais aussi d’une lucidité proprement scientifique par rapport aux raisons d’agir. La « juste distance » requise par l’analyse scientifique débouche donc sur une méfiance par rapport aux représentants des victimes qui affirment que « la haine est une émotion nécessaire », comme la présidente des Mères de la place de Mai en Argentine [7]. Ces dernières étaient folles pour les répresseurs, elles sont déraisonnables pour la plupart des scientifiques.
Le discours scientifique « distancié » vient donc recouper et, parfois, justifier, une demande de distanciation adressée aux victimes. Le brouillage des frontières entre, d’une part, une distanciation répondant aux seules exigences d’une neutralité axiologique et, d’autre part, une mise à distance érigée en nécessité politique et sociale invite à s’interroger sur le caractère contextuel, voire « d’utilité publique », de la distanciation scientifique ainsi conçue. L’écrivain argentin Ricardo Piglia considère ainsi que les formes de récit qui s’inventent au moment de la sortie de la violence favorisent l’examen de conscience généralisé [8]. Il conclut : « Il est difficile de trouver une erreur mieux construite : distribuer les responsabilités d’une manière démocratique… » Si on le suit, les formes mêmes de la construction des récits admissibles participeraient de l’élaboration d’une bonne sortie de la violence, au détriment peut-être de la compréhension de ses causes.
Une telle hypothèse ne signifie pas nécessairement que la construction des normes de distanciation scientifique corresponde à une simple transposition des normes sociales concernant le discours sur la violence « acceptable ». Elle ne correspond pas plus à une dénonciation du rôle d’expertise rempli par certains des scientifiques évoqués (comme les « transitologues »). Elle signifie, davantage, que les règles épistémologiques mêmes qui sont bricolées par le chercheur analysant la violence extrême ne sont pas dissociables d’un contexte politique (et non d’une intention politique) particulier. Les règles scientifiques participent parfois de la construction des normes sociales, et inversement.
Au-delà des situations de « sortie de la violence » étudiées ici, cette question des limites de la « juste distance » se pose aussi au sein de la communauté des historiens, et plus largement des spécialistes des sciences sociales, qui s’interrogent sur le statut de la victime ou du témoin. Qu’il s’agisse de dénoncer la « dictature du témoignage » (Audoin-Rouzeau et Becker, 2000, p. 52) ou les « abus de la mémoire », un consensus s’est établi sur ce que serait une attitude objective du chercheur. Or, la « juste distance » qu’il s’agit de mettre entre le chercheur et la victime, comme entre le chercheur et le bourreau, se prolonge, implicitement ou explicitement, dans la construction d’un profil de la « bonne victime », celle qui surmonte sa souffrance singulière pour entreprendre une montée en généralité. Les raisons mêmes qui, sur le plan scientifique, amènent le chercheur à prendre ses distances avec le témoignage de la victime, lui permettent de prendre position dans un débat politique et de juger les attitudes des acteurs : il y aurait « un mérite incontestable de passer de son propre malheur, ou de celui de ses proches, au malheur des autres, de ne pas réclamer pour soi le statut exclusif […] de l’ancienne victime » (Todorov, 1993, p. 42). Le rapport du chercheur à la violence extrême débouche ainsi sur un dilemme qui, notamment parce qu’il s’inscrit dans un rapport social et politique à la violence, semble ne pouvoir être résolu : les règles mêmes qui président à la construction d’une « juste distance » sont celles qui replacent le chercheur au cœur du débat politique en ne lui permettant pas de se déprendre du dilemme victime/bourreau.
Les apories de la « juste distance » scientifique s’expliquent sans doute par le fait que la recherche sur la violence extrême n’est pas dissociable d’un contexte historique particulier. La distanciation exprime l’exigence de la neutralité axiologique, mais aussi un souci démocratique. Les discours scientifiques (ceux par exemple des « transitologues ») sur la sortie de la violence prennent place dans une démocratie « pacifiée », du moins qu’il s’agit de pacifier en faisant notamment prévaloir le compromis sur les grands affrontements. Ils font à certains égards écho à une théorie de la « juste distance » démocratique. Pierre Legendre et Antoine Garapon, partant de la critique usuelle de la victimisation, y voient le symptôme d’une tendance à la « désinstitutionnalisation » des sociétés démocratiques. Celles-ci souffriraient aujourd’hui d’une trop grande propension à l’écoute de la victime, du récit de la souffrance et de la violence, au détriment de l’impartialité de la loi. La portée normative de ces propos apparaît clairement : seule la juste distance, celle du juge mais aussi celle du chercheur neutre, peut contribuer à la lutte contre une semblable consécration des « plaignants [9] ».
Les interventions des spécialistes des sciences sociales dans les politiques de réconciliation, de même que les théories formalisant les modalités de sortie de la violence, semblent de ce fait échapper à ce qui est généralement considéré comme un trait – et une limite – classiques du rapport contemporain à la violence : l’adoption du point de vue de la victime et la stupeur devant une violence extrême devenue « banale » (Brossat, 1998, p. 243). Mais ces interventions et théories participent peut-être de la construction d’un autre consensus : les règles épistémologiques reformulées dans le contexte de la sortie de la violence justifient en effet l’impératif d’un récit unanime, sans point de vue ou perspective spécifique. Elles participent aussi d’une autre forme de retrait : devant la concurrence des versions de l’Histoire défendues par les victimes et les agents de la violence, le chercheur peut s’absenter, jusqu’à conforter ce qu’on a appelé en Argentine une « théorie des deux démons », c’est-à-dire une version de l’Histoire qui renvoie dos-à-dos victimes et bourreaux… ce au détriment sans doute de la compréhension des enchaînements qui ont rendu possible la violence. Même ceux des chercheurs qui parviennent à se défaire d’un récit du point de vue de la victime reconduisent, peut-être, l’impasse d’une élucidation scientifique des causes et conséquences de la violence prise au piège par un processus de qualification de la violence, qui implique pour tous de se prononcer sur son caractère juste ou injuste.
 
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NOTES
 
[1]Ces représentations des « disparus », évoquant le trait de craie parfois dessiné autour des cadavres par les policiers, qui ont été peintes sur les murs de villes latino-américaines.
[2]Des « disparus » ont été anonymement enterrés dans des tombes collectives. Après l’établissement d’un régime démocratique, de nombreuses exhumations ont eu lieu, notamment au Chili et en Argentine, et l’identification de certains cadavres a été rendue possible, notamment grâce au travail de l’équipe de bioanthropologie légale argentine, créée en 1984.
[3]Cf. l’article de Paul Zawadzki dans le même numéro.
[4]Par exemple, sur un total de 3 197 victimes (dont 423 imputables aux mouvements armés d’opposition au régime militaire) au Chili – morts et « disparus » –, près de la moitié appartenaient à des partis ou mouvements politiques (Padilla Ballesteros, 1995).
[5]Ils demeurent des interlocuteurs du fait du caractère négocié du passage du régime autoritaire à la démocratie, mais aussi dans la mesure où ils détiennent des atouts importants, qu’il s’agisse de clauses constitutionnelles (par exemple, des « sénateurs désignés », un budget militaire protégé et des mécanismes électoraux favorisant leurs alliés, au Chili), d’une légitimité résiduelle, de la détention par une armée auparavant associée au régime autoritaire du « monopole de la violence physique légitime », ou de la participation aux premiers gouvernements démocratiques (le Parti national, en Afrique du Sud).
[6]Les familles des « disparus » expérimenteraient, selon certains psychanalystes, une situation traumatique caractérisée notamment par la privatisation de la souffrance née d’une perte indissociable d’un contexte social et par une défaillance de la fonction de la pensée et du langage. Confrontées à un « deuil spécial » – bloqué par l’absence des prémisses nécessaires que sont la connaissance des faits, la présence du corps et l’existence de rituels –, elles subiraient les conséquences d’une représentation fantasmatique du « mort vivant » et seraient acculées à un « fonctionnement délirant » qui peut être déni ou élaboration mélancolique du deuil (Kordon, 1995 ; Puget, 1989).
[7]Hebe de Bonafini, El País, 27 avril 1995.
[8]« Sous le mandat Alfonsín (premier Président argentin démocratiquement élu après le régime militaire), il y a eu une évolution favorable au roman psychologique. La société a été incitée à conduire son examen de conscience. La technique du monologue intérieur s’est généralisée. Une forme de style autobiographique gothique a été élaborée, avec en son cœur la culpabilité : (on parle) de la tendance despotique des Argentins, du nain fasciste qu’ils hébergent tous à l’intérieur d’eux, de l’autoritarisme subjectif. Le débat politique a été intériorisé. Chacun a dû se construire une histoire autobiographique pour examiner les liens personnels qu’il avait entretenus avec l’État autoritaire et de terreur. » « Los pensadores ventrílocuos » (Angel, 1992, p. 33).
[9]Pour Antoine Garapon, l’omniprésence actuelle de la logique victimaire, qui s’exprime notamment dans l’institution judiciaire, menace le cadre démocratique lui-même, en exaspérant les conflits et donc en donnant à voir l’insuffisance des référents : « Cette forme sentimentale et effusionnelle de faire de la politique s’accorde bien avec une opinion publique orpheline de conflit central, qui n’arrive plus à se représenter autrement le lien social que selon le code binaire agresseur/victime » (1996, p. 95). Ces conclusions rappellent les propos de Pierre Legendre, regrettant la tendance actuelle à la « psychologisation » du droit, à sa désinstitutionnalisation – soit une dénégation de « la fonction structurante du droit et du juge » (1995, p. 31). Ces deux auteurs considèrent que seule une restauration de la « juste distance » qui caractérise le procès, et par-là de la fonction de « tiers » de l’État, peut contrer cette tendance.
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Des « disparus » ont été anonymement enterrés dans des tomb...
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Cf. l’article de Paul Zawadzki dans le même numéro. Suite de la note...
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Par exemple, sur un total de 3 197 victimes (dont 423 imput...
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Ils demeurent des interlocuteurs du fait du caractère négoc...
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Les familles des « disparus » expérimenteraient, selon cert...
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