2002
Revue internationale des sciences sociales
Populations civiles et violences de guerre : pistes d’une analyse historique
John Horne
John Horne est professeur associé d’histoire contemporaine et directeur du Department of Modern History à Trinity College, Dublin. Il s’intéresse à l’histoire trans-nationale de la Première Guerre mondiale et à l’histoire sociale et culturelle de la France au xxe siècle. Dernier livre (avec Alan Kramer), German Atrocities, 1914. À History of Denial, 2001 (Prix Fraenkel de l’Institute for Contemporary History, Londres).
Depuis le xviiie siècle, les rapports entre les populations civiles et les violences occasionnées par la guerre ont été marqués par trois processus évolutifs. D’abord, la politisation de la guerre. La « levée en masse », inventée par la Révolution française, imagine une mobilisation totale de la population pour la guerre, une idée qui atteint son sommet dans les guerres mondiales du xxe siècle. La même logique de mobilisation totale fait de toute la population ennemie une cible légitime de violence militaire. En second lieu la révolution industrielle et les transformations technologiques permettent l’application d’une puissance destructrice sans précédent contre les civils. Enfin, dans le demi-siècle suivant la Deuxième Guerre mondiale, la politisation et l’industrialisation de la guerre remodèle (en le rectifiant) le déséquilibre militaire considérable qui existait entre l’Europe et les colonies européennes. Les « violences extrêmes » à l’égard des populations civiles proviennent en partie de ces transformations de la manière de faire la guerre. Mais elles viennent aussi des critères de « normalité » dans la poursuite de la guerre et de la perception par les contemporains que, dans certaines circonstances, ces normes sont radicalement dépassées. Ce sont pour ainsi dire des « moments extrêmes » de la guerre.
Si « la guerre est un acte de force, dont il n’y a pas de limite logique », selon la définition célèbre de Clausewitz, elle est faite de violence et potentiellement de violences « extrêmes ». Mais quand la violence est constitutive, quel sens peut-on donner à la notion de caractère extrême ? Une définition abstraite, quantitative même, est possible. On pourrait comparer les échelles et les modalités de violence afin d’établir ce qui paraît « extrême » dans des cas précis. Ou on pourrait décider, comme point de départ, que telle sorte de violence est « extrême » et en chercher des manifestations dans des contextes historiques différents. Cependant, le risque de subjectivisme est évident, puisque le qualificatif « extrême » suppose une « normalité » dont la mesure serait la nôtre.
Paradoxalement, une mesure ouvertement relative – l’attitude des contemporains par rapport à la violence – pourrait nous fournir une mesure plus neutre. En principe, elle nous permet d’ausculter les normes et de saisir les moments où ces normes sont outrepassées et de nouveaux seuils de violence atteints. Il s’agit de reconstituer les valeurs, codes juridiques, idéologies, imaginaires, et passions – bref, de tous ces éléments qui composent une subjectivité historique. Des termes tels que « massacres », « atrocités », « représailles », « solution finale », « crimes de guerre », « génocide » sont autant de signes codificateurs de cette subjectivité, dont l’étude pourrait établir les barèmes d’une violence en mutation constante.
Mon but ici, en tentant de me servir d’une approche qui est celle de l’histoire culturelle, est d’esquisser quelques pistes d’analyse non pas de toute la gamme de violence guerrière, mais de celle dirigée contre les civils depuis le xviiie siècle, surtout quand elle franchit les seuils habituels. La tâche n’est pas mince et je m’y livre avec toute la réticence de l’historien à généraliser en termes de modèles. Toutefois, l’intérêt d’un dialogue interdisciplinaire sur le sujet de la violence vaut les risques encourus.
Depuis le xviiie siècle, au moins trois grandes tendances travaillent la relation entre soldats et civils. Il y a d’abord, et surtout, la politisation de la guerre ; ensuite l’impact de l’industrialisation et du « progrès » technologique sur les formes de la guerre ; enfin, une dynamique complexe à l’échelle mondiale, d’opposition et d’imitation entre les zones militairement les plus avancées et les zones plus en arrière – une sorte de sombre contrepoint au jeu du « développement » économique et politique.
Si la guerre a toujours eu sa dimension politique, celle-ci prend une nouvelle forme au xviiie siècle – celle de la modernité occidentale séculière – selon un double impératif de normaliser la violence de guerre (en essayant de la codifier juridiquement) et de préciser la nature et l’identité de l’ennemi. D’une part les penseurs des Lumières cherchèrent à soustraire les civils (comme les soldats prisonniers) à la violence de la guerre en leur octroyant un statut protégé de non-combattant dans la guerre imaginée comme une affaire entre États. Ce fut notamment l’argument de Vattel dans un ouvrage dont le titre exprime jusqu’à nos jours le thème de la poursuite de la guerre selon certaines normes par rapport aux civils, Le droit des gens, ou principes de la loi naturelle, appliquée à la conduite et aux affaires des nations et des souverains (1758) (Best, 1980, p. 36). D’autre part, et en contradiction directe avec ce premier impératif, la doctrine de la souveraineté populaire, lors de la Révolution française, enrôle le citoyen dans la guerre selon des modes sans précédent. Ainsi, le civil est placé en même temps en dehors de la guerre et au cœur de celle-ci, selon une ambiguïté qui ne cesse pas de hanter les conflits modernes.
Parallèlement, la révolution industrielle ne tarde pas à peser sur la pratique de la guerre. Elle exige une mobilisation économique poussée afin d’appliquer la technologie moderne à la guerre, tout en transformant l’envergure de la violence capable d’être dirigée contre les populations civiles. Enfin, le renversement des rapports déjà opérés par la « révolution militaire » du xvie au xviiie siècles en faveur des Européens et contre l’Asie et l’Afrique est couronné au xixe siècle par un déséquilibre tel que des populations entières se trouvent soumises à la puissance industrialisée occidentale. Le résultat, à la longue, est une intériorisation et un retournement contre l’Occident des normes et des technologies de la guerre moderne par le Japon, lors de la Deuxième Guerre mondiale, et par les luttes anti-coloniales à partir de 1945. Chacune de ces trois grandes tendances est génératrice de moments où les normes de force et de violence en matière de rapports entre soldats et civils sont outrepassées – moments où la violence risque d’être dénommée « extrême » à cause du dépassement des sensibilités contemporaines.
La politisation de la guerre est un processus protéiforme. Un premier aspect, en ce qui concerne les civils, tourne autour de ce qu’on pourrait appeler la logique de la « levée en masse ». La Révolution française transforme la guerre selon les nouveaux critères de la participation de masse dans la politique. Elle crée non seulement (à travers le principe du service militaire universel) la possibilité d’armées plus nombreuses, mais aussi de soldats différents – de soldats-citoyens. Bien sûr, en 1793 cette transformation est autant mythe que réalité – une question surtout de potentialité. Mais la logique de la levée en masse se découvre au cours du siècle et demi suivant et s’applique, lors des guerres mondiales, à toutes les puissances (Paret, 1992 ; Moran et Waldron, 2002).
La « levée en masse » est un héritage à deux volets. Le premier consiste en la volonté de l’état de mobiliser les ressources non seulement militaires, mais aussi économiques et idéologiques (en 1793 les femmes et les enfants sont appelés à fabriquer des armes, les vieillards à dénoncer les tyrans). Les pays qui n’ont pas l’expérience de la Révolution française, ou qui doivent se mobiliser contre elle ou contre son héritage, telle la Prusse sous l’occupation napoléonienne, doivent inventer des mythes compensatoires pour arriver à des fins analogues. Ce besoin de légitimer la guerre hante les régimes politiques tout au long des xixe et xxe siècles. Ludendorff, par exemple, critique rétrospectivement le déficit politique de la mobilisation allemande en 1914-1918 par rapport à celle des démocraties, et il confie au nazisme le soin de compenser ce manquement dans une guerre future (Ludendorff, 1920, 1936).
Cependant, si la mobilisation aspire à englober toute la population, elle suppose la même volonté de la part de l’ennemi – dont la société entière, par conséquent, devient une cible de guerre possible. Potentiellement, au moins, chaque élément du pays ennemi est hostile parce qu’il constitue une partie de la mobilisation politique et culturelle de celui-ci. Cette dynamique explique la violence des représentations qui, avec une insistance croissante, accompagne les guerres européennes entre 1870 et 1945. Dans le cas de la Première Guerre mondiale, par exemple, un langage d’hostilité totale fleurit chez les pays belligérants en faisant de l’ennemi le « barbare » manichéen qui nécessite un engagement total dans la guerre pour défendre l’existence de la nation. L’ennemi est déshumanisé, capable d’atrocités de toutes sortes, et très vite, donc, trouvé coupable d’atrocités apparemment avérées contre lesquelles des représailles, ou même des mesures préventives, se trouvent justifiées. En l’occurrence, l’auteur des atrocités peut être très bien imaginé comme un civil. C’est notamment le cas, lors de l’invasion de la France et de la Belgique, pour les armées allemandes, qui par une psychose collective s’imaginent être aux prises avec un soulèvement de la population civile, une guerre de « francs-tireurs » (Horne et Kramer, 2001).
Radicalisées par les conflits idéologiques issus de la Grande Guerre, les « cultures de guerre » de la Deuxième Guerre mondiale portent à son terme logique cette vision de la volonté politique de l’ennemi comme un élément primordial de sa résistance. Le cycle de violence qui va de 1914 à 1945 est marqué ainsi non seulement par des campagnes de propagande d’une violence inouïe, mais aussi par la désignation des ressources morales, psychologiques, et politiques de l’ennemi comme cibles militaires – quitte à gommer la distinction entre soldats et civils.
Prenons-en deux exemples de nature très différente. Dès 1915, au moyen de raids de dirigeables ou d’avions bombardiers sur les villes, on ressentait la potentialité de la guerre aérienne comme une arme stratégique qui pourrait amener la lutte directement chez les populations ennemies. Théoriquement, la guerre de siège pouvait s’étendre à un pays entier. L’imaginaire populaire entre les deux guerres, hanté par cette perspective, anticipait une intensification de la violence contre les civils dans un conflit futur. En fait, passer de cibles militaires, ou même économiques, à une attaque frontale contre la population représentait un grand pas pour une campagne aérienne. Les Britanniques le franchirent à partir de 1941, mais ce ne fut pas sans arrière-pensées ni critiques, qui accompagnèrent le bombardement des villes allemandes jusqu’en 1945, et rétrospectivement au-delà. Néanmoins l’armée de l’air (Bomber Command), de même que Churchill, cédèrent à une logique qui prit le moral des civils pour une cible légitime (Kennett, 1991, p. 41-62 ; Hastings, 1993, p. 107-22). Dans la rhétorique du régime nazi, les normes de guerre furent outrepassées et la destruction des villes allemandes équivalut à une guerre « terroriste ».
Dans un cadre politique et militaire tout à fait autre, celui de l’invasion de l’urss par l’Allemagne nazie, une vision à la fois idéologique et déshumanisée de l’ennemi soviétique dicta l’extermination physique de « l’intelligentsia judéo-bolchévique », considérée comme le fondement du régime et, donc, de sa résistance militaire. Certes, l’anti-sémitisme du régime nazi allait bien au-delà d’un « sous-produit » de son anticommunisme, constituant de façon indépendante le fond de son racisme biologique. Mais anti-communisme et anti-sémitisme se conjuguaient dans la vision nazie de l’ennemi soviétique pour générer une violence sans précédent envers la population civile pendant l’invasion du 22 juin 1941. Ici, la manière de faire la guerre se fond dans la finalité politique de celle-ci – un nouvel ordre racial – et élimine la distinction entre les cadres militaires et civils de l’ennemi (Burleigh et Wipperman, 1991, p. 99-102 ; Browning, 1992, p. 77-85 ; Browning, 2000, p. 22-23, 36).
Le deuxième volet de la « levée en masse » se place dans la perspective opposée – une violence pratiquée par des civils contre des soldats. Car si la politisation de la guerre se produit réellement, et non seulement dans l’imaginaire de l’ennemi, elle pousse logiquement, dans des situations d’invasion et d’occupation, à la résistance par les civils. En fait, le citoyen qui se mobilise pour défendre son pays ou sa révolution est au cœur du mythe et de la logique de la « levée en masse ». Ce volontarisme idéologique, traduit en la guerre irrégulière ou en des actes de terreur contre des forces conventionnelles de l’ennemi, risque de brouiller la frontière entre soldats et civils telle que les théoriciens des Lumières et leurs héritiers, les juristes et mouvements de paix aux xixe et xxe siècles, l’entendaient. Les élites politiques et militaires ont tendance à refuser un statut de résistant légitime à de telles impulsions de violence, car elles y perçoivent tout le danger de la déformation de la guerre par la politique, voire par la révolution. Elles les prennent pour rien moins que le « terrorisme » – terme employé dans ces cas par la Wehrmacht pendant la Deuxième Guerre mondiale comme par des armées coloniales et néo-coloniales contre les mouvements de « libération nationale » d’après 1945 (Heer, 1995 ; Branche, 2001). Là aussi, le vocabulaire traduit le dépassement des normes contemporaines.
La tradition militaire allemande fut particulièrement allergique à ce type de combat par des civils, dont elle refusait d’admettre la légitimité malgré le précédent de la « guerre de libération » allemande de 1813. Pendant celle-ci, Frédéric-Guillaume III fit appel à une résistance populaire (une Volkskrieg) contre la Grande Armée. L’unification de l’Allemagne, entreprise d’en haut par des élites soucieuses de canaliser la participation politique d’en bas, masquait cette autre tradition allemande de guerre populaire – tradition qui, à partir de 1870-1871 et de la « levée en masse » de Gambetta, fut indissociablement liée aux idées démocratiques et révolutionnaires. D’où la peur qui en 1914 produisit l’illusion d’une Volkskrieg chez l’ennemi et qui justifia (aux yeux des militaires allemands) une répression sévère de la population civile (Horne et Kramer, 2001, p. 89-174). Le même réflexe resta ancré dans les comportements militaires allemands et aboutit à une réaction similaire (mais systématisée) contre les mouvements de résistance pendant la Deuxième Guerre mondiale. Hormis une tentation éphémère de la part de certains officiers au cours des années de la République de Weimar, c’est seulement quand la lutte menée par la Wehrmacht fut perdue en 1945, que Hitler fit appel à une résistance populaire (Moran et Waldron, 2002).
Ainsi, cette politisation de la guerre, que je résume sommairement par la logique de la « levée en masse », s’oppose à la volonté affichée durant la même période de distinguer nettement entre la guerre comme affaire d’état et la violence interpersonnelle. Le statut du civil (comme celui du prisonnier de guerre) exempte l’individu de culpabilité personnelle pour les actes guerriers de l’état dont il (ou elle) est le sujet. La jurisprudence positiviste essaie d’inscrire la protection du civil, y compris son droit de s’engager sous certaines conditions dans une « levée en masse » spontanée, dans des accords internationaux (Conventions de la Haye, de Genève, etc.) (Best, 1980, p. 128-285). Il serait trop facile d’écarter ces tentatives comme l’irréalisme du droit face à la réalité de la guerre. Si nous restituons leur contexte, qui fut une tentative d’élaboration d’une communauté morale internationale, nous détenons un moyen pour explorer avec une certaine précision les moments où les normes sont dépassées par des violences perçues comme « extrêmes ». Les scrupules britanniques par rapport au « bombardement de tapis » des villes allemandes étaient de cet ordre (Watt, 1979). De même, la tentative des alliés (y compris des Soviétiques), en réaction contre les nouvelles des « crimes nazis », de reconstituer cette notion de communauté morale à travers la redéfinition des normes du comportement des soldats envers les civils aboutit à un langage et une jurisprudence, susceptibles d’exprimer le sentiment que le régime nazi avait profondément transgressé les sensibilités contemporaines. Les résultats, bien sûr, furent l’invention du terme « génocide » en 1944, les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo, et la réélaboration compréhensive des conventions de Genève en 1949 (Lemkin, 1944 ; Best, 1980, p. 288-301).
La politisation de la guerre explique la violence contre les civils par un autre aspect – la mobilisation politique et culturelle tendant à se définir contre des minorités nationales ou des éléments étrangers au sein de la communauté nationale – bref, contre l’ennemi intérieur. S’il est vrai que la « nation en armes » est profondément liée aux identités nationale et idéologique créées en temps de paix, les tensions internes de celles-ci, leur jeu d’attraction-répulsion réciproque, fournissent les éléments d’une mobilisation non seulement positive mais également négative en temps de guerre (Jeissmann, 1992 ; Horne, 1997).
L’ennemi intérieur rejoint ainsi celui de l’extérieur. Dès août 1914, une vague de xénophobie se déclencha contre l’espion imaginé ou l’envahisseur occulte, et elle eut son pendant en 1939-1940 dans la cinquième colonne, les parachutistes, etc. (Becker, 1977 ; Delporte, 2000). Des minorités, suspectes comme agents ou sympathisants de l’ennemi, subirent une mise en marge morale, ou pire, une exclusion du processus de mobilisation. Ces persécutions avaient moins de chance d’être cautionnées par des démocraties libérales, dont les valeurs officielles refusaient de telles chasses aux sorcières. Même ici, les exceptions abondent. Dans le cas d’états plus autoritaires qui tentaient de maîtriser les passions populaires en rapport avec la guerre, ou de ceux dont la politique misait déjà sur l’exclusion d’éléments internes, la chasse à « l’ennemi intérieur » devint une sorte de mobilisation éliminatoire (Panayi, 1993).
Les massacres de septembre 1792 dans un Paris, capitale de la Révolution, où la peur de l’invasion se doubla de la hantise d’un complot « contre-révolutionnaire » est un événement matriciel dans l’élaboration de l’ennemi intérieur sous sa forme moderne. Les violences les plus extrêmes à l’égard des civils pendant la Première Guerre mondiale furent de ce type. Les déportations forcées et les pogroms déclenchés par l’armée russe en retraite en 1915 concernèrent des populations frontalières dont beaucoup furent des sujets russes (Von Hagen, 1998). Il est encore plus clair en ce qui concerne le « génocide » (le terme, bien sûr, n’est pas encore inventé) pratiqué la même année par l’État ottoman contre la minorité arménienne qu’il partagea avec son adversaire russe, et qui se trouva exclue par les critères laïcisés et historicisés du nationalisme des « Jeunes Turcs ». Les Arméniens furent imaginés comme étant capables – ou déjà auteurs – des pires crimes contre la nation en guerre (Ternon, 1996, p. 222-232). En Allemagne, en 1916, le recensement des Juifs à l’armée, accusés par des milieux nationalistes d’être des « embusqués », contribua à une démonologie de l’ennemi intérieur dont l’antisémitisme devint un élément principal. Elle fut héritée par l’extrême droite de Weimar à travers la Dolchstosslegende [la légende du « coup de poignard dans le dos » dont aurait été victime l’armée allemande de la part du gouvernement civil].
Lors de la Deuxième Guerre mondiale, cette mobilisation contre l’ennemi intérieur, déjà radicalisée en temps de paix par les régimes nazi et stalinien, joua un rôle central et meurtrier dans les dynamiques de guerre soviétique et allemande. Dans le premier cas, les déportations d’éléments sociaux et surtout nationaux des régions frontalières de l’urss reprirent à partir de 1939-1941 à une échelle encore impensable en 1915. En ce qui concerne l’Allemagne, la politique raciale, qui fut la force motrice du régime nazi, ambitionna par définition (selon des modalités qui restèrent à préciser) l’élimination d’éléments intérieurs jugés nocifs, hostiles, ou incompatibles par rapport à la « communauté raciale ». Une façon parmi tant d’autres d’essayer de comprendre le génocide des juifs serait de l’analyser comme une double logique de diabolisation – de l’ennemi intérieur et de l’ennemi extérieur – qui convergea, grâce à la guerre, vers un même espace et vers une même solution.
L’industrialisation de la guerre eut des séquelles tout aussi complexes que celles de la politisation de la guerre par rapport au sort des civils. J’ai déjà évoqué la conséquence d’une augmentation telle de la puissance de feu, et un développement tel de ses moyens de livraison, que toute une population civile se trouva exposée à la terreur aérienne – dont l’apothéose arriva sous la forme de la guerre nucléaire gelée après les démonstrations éclatantes de 1945. Cependant, je voudrais souligner une autre dimension économique qui semblait aux contemporains franchir tout autant un seuil de violence contre les civils – celle de l’exploitation des populations vaincues au moyen d’une gamme de mesures allant du travail forcé à l’univers concentrationnaire. Ce processus est lié à l’impératif (et à l’impossibilité) de mobiliser l’économie nationale pour une guerre totale. D’une part, il y a contradiction directe entre les demandes économiques et militaires pour une même main-d’œuvre masculine. D’autre part, la direction militarisée du travail risque d’aliéner une classe ouvrière dont le soutien reste vital dans l’optique d’une mobilisation consensuelle, que ce soit en régime démocratique ou autoritaire. Le programme Hindenbourg de 1916-1917 indiqua (par son effet inattendu de renforcement du pouvoir ouvrier) les limites de la militarisation du travail national – limites dont Hitler fut pleinement conscient vingt-cinq ans plus tard. Les occupations de territoires, par contre, offraient un terrain d’exploitation de la main-d’œuvre sans les contraintes du cadre national (Herbert, 1986).
Ainsi, les tentatives de déportation en Allemagne de travailleurs belges et polonais en octobre 1916 étaient directement liées au programme Hindenbourg. Déjà, la fonction économique se mêla à l’aspect coercitif (terreur, punition, représailles), le tout étant inhibé, pourtant, par l’effet de l’opinion internationale (une sorte de sphère publique internationale, à laquelle toutes les puissances en 1914-1918 prêtaient une certaine importance) – ce qui obligea le gouvernement allemand à renoncer aux déportations.
Nulle contrainte comparable lors de la Deuxième Guerre mondiale. L’Allemagne nazie se trouva les mains libres pour pratiquer dans les pays occupés une économie de pillage. Cette politique se combina aux objectifs raciaux du régime pour exploiter la main-d’œuvre conquise selon une gamme de mesures qui allèrent jusqu’à l’extermination par le travail. Evidemment, dans le cas soviétique, le travail militarisé (y compris le goulag) fut un produit des années de paix. Cependant, ses racines sont à chercher en partie dans le « communisme de guerre » de 1918-1920, et il s’adapta parfaitement aux besoins tant coercitifs qu’économiques du régime lors de la Deuxième Guerre mondiale. Le rapport entre guerre et expropriation autoritaire de la valeur travail se révèle ainsi une source nouvelle de violence à l’égard des civils, du moins par rapport aux guerres européennes depuis le Moyen Age.
Je terminerai en signalant quelques implications de la politisation et de l’industrialisation de la guerre pour les rapports de l’Europe avec l’Afrique et l’Asie. Il est clair que l’extrême déséquilibre militaire entre colonisateurs et peuples colonisés aux xixe et xxe siècles s’exprima par une brutalité militaire à l’égard des civils aussi bien qu’envers des guerriers, qui – idéologies racistes aidant – avait peu d’équivalent en Europe elle-même avant 1914. La campagne d’extermination menée par l’armée coloniale allemande contre les Hereros de l’Afrique du Sud-Ouest en 1904-1907 ne fut qu’un exemple particulièrement brutal.
Le retournement de ce rapport commença avec la Première Guerre mondiale et se confirma à partir de 1945. Par un apprentissage de la guerre industrialisée et sa politisation sur les modèles adaptés de l’Occident, des sociétés coloniales et néo-coloniales s’inscrivirent au cœur du cycle d’une violence plus diffuse, qui pendant un demi-siècle succéda à la conflagration du deuxième conflit mondial. Il n’est guère surprenant d’y retrouver, en écho et en élaboration, des violences analogues à celles pratiquées en Europe pendant la première moitié du siècle. La logique de la « levée en masse » dans ses deux variantes s’enracina. La mobilisation volontaire des mouvements anti-coloniaux par une résistance civile ou dans une guérilla s’inscrivait dans les traditions européennes – et appelait une violence envers la population civile de la part de l’appareil militaire colonial qui à certains égards rappelait celle de la Wehrmacht pendant la Deuxième Guerre mondiale – une ironie qui n’échappa pas à une partie de l’opinion française lors de la guerre d’Algérie.
En même temps, la « levée en masse » en tant que volonté de mobilisation de toutes les ressources pour une guerre conventionnelle fut l’aspiration de plusieurs mouvements anti-coloniaux, et souvent la condition de leur réussite – par exemple, au Vietnam. Ce qui appela à son tour, dans ce cas précis, une réaction américaine qui, si elle ne visa pas la population civile dans sa totalité, se donna au moins une définition très large des cibles militaires. Dans la campagne de bombardements qui en résulta, les avions américains lancèrent plus de bombes contre le Vietnam du Nord que contre le Japon en 1944-1945, et en 1967 tuèrent 2800 habitants par mois (Moran, 2001, p. 188-189).
Certes, on pourrait objecter par rapport à tout cela que seules les apparences changent, et que la nature essentielle de la violence contre les civils en temps de guerre – que ce soient les massacres ou l’esclavage – est caractérisée plutôt par la continuité à travers l’histoire. Une certaine « longue durée » dans le domaine ne fait pas de doute, si l’on adopte une perspective suffisamment générale. Cependant, les transformations associées à la modernité occidentale – la division du travail, la souveraineté populaire – changent non seulement les vocabulaires de la violence mais également la capacité des régimes en guerre de la diriger systématiquement contre toute une population – capacité qui échappe à d’autres sociétés et à des périodes antérieures. En même temps, une normalisation juridique et morale de la conduite de la guerre qui refuse ces mêmes types de violences crée le sentiment contemporain de transgression, qui est peut-être la seule mesure historiquement sûre de ce que sont les « violences extrêmes ».
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