Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200453
192 pages

p. 543 à 549
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n° 174 2002/4

2002 Revue internationale des sciences sociales

Violences extrêmes de combat et refus de voir

Stéphane Audouin-Rouzeau Stéphane Audoin-Rouzeau est professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Amiens et co-directeur du Centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne-Somme). Ses travaux portent essentiellement sur le premier conflit mondial et sur l’anthropologie historique de la violence de champ de bataille aux xixe et xxe siècles. Sur la violence de guerre, il a publié notamment : 14-18. Les combattants des tranchées, Paris, Armand Colin, 1986 [traduction anglaise : Men at War, 1914-1918, Berg, 1992]. L’enfant de l’ennemi, 1914-1918. Viol, avortement, infanticide pendant la Grande Guerre, Paris, Aubier, 1995. En collaboration avec Annette Becker : 14-18. Retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, 2000.
« L’oubli » volontaire de la violence de combat par la plupart des spécialistes de la guerre appartenant au champ des sciences sociales, historiens en particulier, n’est que rarement un choix conscient. Cet article cherche à défendre un projet de dévoilement et d’analyse de la violence extrême des combats et des combattants, à la fois victimes et acteurs de cette violence. Il ne s’agit nullement de contester le bien-fondé de l’étude de la violence extrême infligée aux populations désarmées par les populations en armes, mais de s’interroger sur l’aspect tronqué de toute démarche qui exclurait la violence des hommes armés entre eux. La violence de combat ne constitue pas une sorte d’invariant de l’activité guerrière que l’on pourrait se dispenser de décrire et d’analyser. Ce refus de voir conduit à empêcher toute phénoménologie des pratiques mises en œuvre dans la violence guerrière, ce « langage » susceptible de mettre à nu les systèmes de représentations des acteurs. Elle conduit aussi à négliger la porosité entre violences de champ de bataille et violences contre des populations désarmées. Cette circulation entre les unes et les autres mérite d’être questionnée si l’on souhaite comprendre non pas tel ou tel aspect des violences extrêmes en temps de guerre, mais celles-ci dans leur totalité.
Pour tenter d’introduire ce sujet – de l’introduire d’un peu trop loin peut-être –, on évoquera le choix radical effectué à New York en 1995 par le photographe Alfredo Jaar, lors d’une exposition de ses photos du génocide rwandais : celles-ci n’étaient tout simplement pas visibles, car l’artiste les avait enfermées dans des boîtes noires absolument opaques. Seules les légendes restaient offertes au regard des visiteurs.
Cette posture ne pourrait-elle pas être rapprochée de celle de bien des spécialistes des sciences ? James Lucas, dans un ouvrage datant de la fin des années 1970 et portant sur la guerre à l’Est entre 1941 et 1945, écrivait en introduction cette phrase révélatrice : « Cette animosité mutuelle [entre Soviétiques et Allemands] a produit des deux côtés des actes d’une nature si atroce que je les ai délibérément exclus. » (Lucas, 1979, IX). Au moins « l’oubli » volontaire de la violence de combat par l’auteur a-t-elle ici le mérite de constituer un choix parfaitement conscient, ce qui n’est que rarement le cas parmi la plupart des spécialistes de la guerre appartenant au champ des sciences sociales. Les historiens, mieux connus par l’auteur de ces lignes, se sentiront ici particulièrement visés.
On aura compris que, volontaire ou non, conscient ou inconscient, ce choix du refus de voir, qui entraîne celui du refus d’analyser, n’est pas le nôtre : nous voudrions au contraire essayer de montrer à quel point une anthropologie historique du combat reste nécessaire. En privilégiant, dans le cadre de cet article, l’aire occidentale et l’époque contemporaine, c’est un projet de dévoilement et d’analyse de la violence extrême que nous voudrions défendre : celle de la violence des combats et des combattants, à la fois victimes et acteurs de cette violence. La saisie d’un tel objet d’étude exige sans doute, à la date où ces lignes sont écrites, qu’on établisse au préalable sa légitimité.
Là où l’historiographie anglo-saxonne paraît peu entravée sur le sujet de la violence de combat – on songe notamment aux travaux pionniers de John Keegan (1993), de Victor-Davis Hanson (1990), de Paul Fussell (1992) voire à ceux d’Omer Bartov (1999) –, l’historiographie française offre le cas inverse d’une violence de combat déréalisée. Le constat, il est vrai, vaut surtout pour la période contemporaine (Chaline, 1999), et le paradoxe est d’autant plus frappant que les xixe et xxe siècles ont été caractérisés, précisément, par l’émergence d’une violence de combat sans précédent. La conséquence d’un tel évitement – qui semble confiner ici au déni – est simple : nous restons très largement privés de connaissances minimales sur cet aspect spécifique de l’activité guerrière telle qu’elle s’est déployée au sein des sociétés occidentales au cours des deux derniers siècles.
Pourquoi ? Tout se passe en fait comme si le déplacement de la pointe de la violence de guerre vers les populations désarmées (civils, prisonniers) – phénomène caractéristique de la seconde guerre mondiale et des conflits de la seconde moitié du xxe siècle –, avait entraîné dans son sillage l’historiographie elle-même. Avec le conflit de 1939-1945 en effet, le phénomène de totalisation de la guerre – déjà perceptible au cours de la Grande Guerre – est venu inverser le rapport entre les pertes sur le champ de bataille et les pertes infligées aux populations désarmées, là où ce même rapport jouait encore massivement en faveur des secondes en 1914-1918. On sait le rôle joué par le système concentrationnaire nazi et l’extermination des communautés juives dans ce processus. Le tropisme historiographique de la violence exercée à l’encontre des populations civiles sans défense s’est imposé presque sans partage à la suite de cet immense basculement.
Il ne s’agit nullement ici de contester le bien-fondé de l’étude de la violence extrême infligée aux populations désarmées par les populations en armes, qui a suscité tant de travaux à la fois nécessaires et remarquables. Mais on peut s’interroger sur l’aspect tronqué de toute démarche portant sur la guerre et qui exclurait de son champ de préoccupations la violence des hommes armés entre eux. La violence de combat constituerait-elle une sorte d’invariant de l’activité guerrière, invariant que l’on pourrait se dispenser de dévoiler, de décrire, d’analyser ? Serait-elle en quelque sorte une donnée de fait face à laquelle le spécialiste des sciences sociales, et l’historien notamment, n’aurait tout simplement rien à dire et pourrait dès lors se dispenser d’intervenir ? Nous ne le pensons pas, et il faut regretter ici que l’historiographie du combat se soit trouvée largement abandonnée, et depuis longtemps, à des historiens dits « militaires », de niveau souvent médiocre ; curieusement ces derniers, quoique militaires eux-mêmes, bons connaisseurs des armes et parfois de la guerre, ont parfois davantage contribué que les historiens « civils » à aseptiser l’historiographie du combat. N’est-il pas frappant, à cet égard, de constater à quel point les grandes leçons d’un Marc Bloch ont été peu retenues ? Ce dernier fut un prodigieux historien du combat, pendant la première guerre mondiale et à nouveau lors du conflit suivant. Mais curieusement, son œuvre n’est jamais lue sous cet angle ; L’étrange défaite, en particulier, fait généralement l’objet d’une lecture qui fait bon marché de la comparaison entre les deux expériences de violence traversées par l’historien (1990, 1997).
Ainsi se trouve-t-on confronté à un véritable refus de voir de type historiographique, un refus de voir nullement assumé de manière réfléchie, et c’est là tout le problème. Un jugement très dur d’Alain Corbin sur le « refus des paroxysmes » (Corbin, 1991) dans la discipline historique s’applique parfaitement au paroxysme guerrier et, pour être plus précis, au paroxysme de combat au sein du phénomène guerrier.
Ce refus doit-il faire l’objet d’une analyse en soi ? On pourrait suggérer qu’il s’adosse souvent à un soupçon jeté sur celui qui tente d’approcher de tels sujets. On semble redouter la fascination que ces derniers pourraient exercer sur le chercheur, on craint les difficultés de la mise à distance de l’objet, les obstacles dressés devant les exigences de la neutralité scientifique. On met l’accent sur la contradiction toujours possible entre les objectifs de la recherche et les soucis éthiques censés soutendre celle-ci. N’est-ce pas, au moins en filigrane, le péril de voyeurisme dont on paraît se méfier, la jouissance toujours possible face au spectacle de la violence et de son érotisation ? L’étude de la violence de combat se situerait-elle du côté de l’exhibitionnisme, de l’obscénité, voire de la perversité toujours à redouter de la part de celui qui la dévoile, par la parole ou par l’écriture ? Auquel cas, le refus de voir s’adosserait à une posture implicitement moralisatrice. Sans doute cette dernière pourrait-elle être défendue, mais à condition que ses prémisses soient nettement explicitées.
Pour autant, il ne semble pas que le soupçon de voyeurisme ou d’exhibitionnisme entache d’autres modalités d’approches, non-historiennes celles-ci, du sujet qui nous occupe.
Ainsi de l’archéologie de champ de bataille pour l’époque contemporaine, en particulier l’archéologie funéraire du premier conflit mondial qui servira ici d’exemple. Les premières excavations dont on dispose (peu nombreuses il est vrai, car la discipline est encore dans l’enfance) (14-18 Aujourd’hui, 1999) donnent à contempler des spectacles atroces en matière d’atteinte au corps des combattants. Les effets du combat moderne, en particulier, se lisent parfaitement sur les squelettes – ou les parties de squelettes – mis au jour par les fouilles. Or, ces excavations sont plutôt perçues comme autant d’hommages rendus aux victimes de la violence du combat moderne : cette dimension d’hommage fut ainsi très présente en 1991, lors de l’exhumation de la tombe de l’écrivain Alain-Fournier et de ses camarades tués en septembre 1914 dans la Meuse. Si une telle fouille a fait l’objet de beaucoup de critiques dans les milieux spécialisés, aucune, à notre connaissance, ne s’est fondée sur un soupçon de voyeurisme lié au dévoilement du massacre et de ses procédures grâce aux techniques archéologiques.
De même, il n’apparaît pas non plus que l’approche psychiatrique des violences de champ de bataille – approche dont les outils sont sans doute indispensables à l’historien préoccupé du même objet d’étude – ait besoin de défendre sa légitimité scientifique : celle-ci paraît suffisamment fondée, sans doute, par les exigences thérapeutiques de prise en charge des traumas et des conséquences post-traumatiques liées au combat.
Enfin, et sous bénéfice d’inventaire, il ne semble pas que l’anthropologie, lorsque celle-ci se trouve confrontée aux problèmes que nous évoquons ici, ait tellement à se justifier au plan éthique. Ce privilège serait-il lié à la légitimité, anciennement et solidement ancrée, de l’ « observation participante » ? Ou bien, plus profondément, à l’altérité des sociétés étudiées, censée protéger le chercheur des effets en retour suscités par l’objet examiné ? C’est peut-être cette dernière piste que conduit cette très belle réponse de Claude Lévi-Strauss, dans une interview donnée en 1959 : « […] Quand j’essaie d’appliquer à l’analyse de ma propre société ce que je sais d’autres sociétés, que j’étudie avec infiniment de sympathie, et presque de tendresse, je suis frappé par certaines contradictions ; certaines décisions ou certains modes d’action, quand j’en suis le témoin dans ma propre société, m’indignent ou me révoltent, alors que, si j’en observe d’analogues, ou de relativement proches, dans les sociétés dites “primitives”, il n’y a de ma part aucune ébauche de jugements de valeur. J’essaie de comprendre pourquoi les choses sont ainsi, et je pars du même postulat que, du moment que ces modes d’action, ces attitudes existent, il doit y avoir une raison qui les explique » (Charbonnier, 1961, p. 13-14).
Les réticences face au dévoilement de la violence de combat au sein des sociétés occidentales, seraient-elle donc liées à ce que la violence extrême est exercée en quelque sorte par et s’applique à nous-mêmes, que nous sommes ainsi, quoique indirectement, nous-mêmes en cause ? C’est là une piste possible, encore que cet effet de proximité n’explique sans doute pas tout. Dans un ouvrage récent sur la guerre pendant la préhistoire (Guilaine, Zammit, 2001), ouvrage qui se situe à la charnière de cette dernière discipline et de l’anthropologie, les auteurs démontrent de façon convaincante que, depuis le second conflit mondial et en partie à cause de lui, la plupart des préhistoriens ont cherché à nier, ou à tout le moins à minimiser, la violence de guerre dans les sociétés préhistoriques. À moins que, devant l’évidence de sources archéologiques de plus en plus probantes, ils aient cherché à « cantonner » cette violence des affrontements dans les périodes les plus récentes (néolithique et protohistorique), pour mieux en exempter les périodes plus reculées et moins connues (paléolithique). Désormais au contraire, la discipline semble redonner toute sa place à cette violence guerrière. Et, fait extrêmement troublant pour des historiens du contemporain, les conflits des années 1990 semblent avoir pesé lourd dans une telle redécouverte : « Après une longue période de paix, écrivent les deux préhistoriens, l’Europe renoue avec la guerre : Serbie, Tchétchénie, Kosovo. Dans le même temps, la violence, fruit de disparités économiques et de marginalisations sociales, gagne nos cités et, parfois aussi, nos campagnes. Est-ce pour cette raison que, parallèlement, les préhistoriens découvrent, ou redécouvrent, les tensions et la guerre ? » (Guilaine, Zammit, 2001, p. 7) Il est vrai que, dans le même temps, les auteurs estiment devoir, en conclusion, s’excuser d’avoir dû mettre ainsi l’accent sur la violence guerrière pendant la préhistoire : « C’est précisément parce que nous sommes – nous auteurs – convaincus du degré de développement culturel de ces sociétés que nous nous devons de n’en masquer aucun aspect. […] Reconnaître que la violence pouvait faire partie de la condition de l’homme préhistorique n’entraîne aucun sentiment de “barbarie” à son égard » (Guilaine, Zammit, 2001, p. 329).
Cet interdit qui touche à la violence de combat, s’il frappe tout particulièrement les historiens du contemporain confrontés à la mise en récit et à l’interprétation de cette violence spécifique, rejoint de près, me semble-t-il, les difficultés très comparables que semblent avoir rencontrées tant de reporters de guerre face à la mise en image du spectacle de la violence.
Marc Riboud, reporter au Vietnam entre 1965 et 1975, écrit à cet égard des phrases révélatrices : « Oui, j’ai fait la guerre, j’ai vu et photographié la guerre, mais souvent, devant la violence, le sang et la mort, j’ai fermé les yeux et baissé mon appareil » (Catalogue de l’exposition Voir, ne pas voir la guerre, 2001, p. 155). Marie-Laure de Decker, qui a « couvert » le Tchad, puis le Vietnam dans les années 1970, la Bosnie enfin dans les années 1990, écrit à son tour : « Il y a des choses que je ne peux pas photographier : les gens morts ou en lambeaux, le sang et les gens nus… Pas envie de le faire. Non plus de se souvenir de choses horribles […]. Je ne veux pas non plus gagner de l’argent avec de l’abject […] Tous les meurtres sont égaux, donc je ne les photographie pas. Je ne peux pas participer à ce commerce. » (ibid., 152). Christine Spengler, qui fut au Vietnam à partir de 1973, puis au Cambodge, au Salvador, au Liban et en Iran, écrit pour sa part : « Je rejette le sensationnalisme, ne photographie jamais de cadavres ni de chairs mutilées, une femme ne le fait pas » (ibid., 167).
Pour autant, il est particulièrement intéressant, pour un Occidental, de se trouver confronté à une société dont les choix en matière de diffusion d’images de combat s’inscrivent à rebours de cette auto-contention revendiquée par les reporters de guerre cités à l’instant. Dans le cas de l’Iran en guerre avec l’Irak entre 1980 et 1988, on assiste ainsi à une monstration particulièrement spectaculaire des atteintes corporelles subies par les combattants iraniens, atteintes corporelles qui restent encore largement exposées aujourd’hui grâce aux photographies de guerre grand format des « musées de martyrs », grâce aussi aux films tournés sur les champs de bataille et projetés aux visiteurs, comme c’est le cas dans le musée de Khorramchahr. Les blessures, les démembrements, et l’écoulement massif du sang en particulier, sont montrés avec insistance parce qu’ils sont considérés comme le signe même de l’élection divine au sein du milieu des jeunes volontaires de guerre (les Bassidji) qui ont constitué le fer de lance de l’armée iranienne tout au long du conflit contre l’Irak. (Khosrokhavar, 1995, 1997 ; Butel, 2001).
À l’inverse, les trois extraits de reporters de guerre occidentaux que nous avons cités, particulièrement révélateurs, appellent deux commentaires. Le premier a trait à la dimension sexuée du refus de photographier le massacre (« une femme ne le fait pas »), qui semble renvoyer à « l’idéologie du sang » telle que l’analysent Françoise Héritier (1996a, 1996b) ou encore Alain Testart (1986), et qui interdit aux femmes, dans toutes les sociétés humaines, la fréquentation des armes et l’atteinte à la barrière anatomique (celle du gibier à la chasse comme celles des êtres humains à la guerre). D’où peut-être, ici, et par extension, le sentiment d’interdiction qui frappe la photographie de cette même atteinte qui ouvre les corps et fait couler le sang. Quant à l’allusion à la nudité par Marie-Laure de Decker, elle nous renvoie au problème de l’obscénité de tout spectacle de violence extrême, plus exactement à son étymologie : obscenus, en latin, signifie « de mauvais présage ».
Ainsi, le dévoilement et l’étude de la violence de combat – comme de toute violence extrême plus généralement – ne met-il pas radicalement en cause celui qui la regarde, comme chercheur, comme spectateur ou comme lecteur ? Celle-ci suscite en effet l’effroi, elle est effraction. Et d’abord, à notre avis, parce qu’en révélant nos structures psychiques profondes, elle subvertit de fond en comble notre vision de nous-mêmes. Ainsi met-elle en relief, par exemple, les liens très étroits qu’entretiennent la chasse et la guerre – y compris lors des conflits les plus modernes auxquels ont participé les sociétés occidentales –, et, conséquence de cette proximité, elle souligne la capacité humaine à animaliser l’ennemi en temps de guerre, tout particulièrement au moment du combat. Elle révèle enfin la porosité très grande entre violences extrêmes et pratiques de cruauté, lorsque la violence dépasse son propre objet pour devenir source de jouissance pour le bourreau (Nahoum-Grappe, 1996).
En effet, notre représentation courante, spontanée, de l’activité guerrière ne présuppose-t-elle pas un très large fossé entre celle-ci et nos activités du temps de paix ? Pourtant, l’analyse un peu poussée de la violence de combat démontre plutôt l’inverse, c’est-à-dire la facilité du passage entre pratiques du temps de paix et mise en œuvre de la violence extrême des temps de guerre. Le phénomène, aujourd’hui parfaitement expertisé, des « atrocités » (contre les civils, mais aussi entre combattants, notamment sur les blessés et les prisonniers) commises par les armées d’invasion à l’été 1914 (Horne, Kramer, 2001), souligne que pratiques de violence extrême et pratiques de cruauté ne se sont pas déployées de manière progressive, en parallèle avec la radicalisation du conflit et sa totalisation, mais dès les premiers jours de l’affrontement, et presque sans transition entre temps de paix et temps de guerre : bel exemple de cette minceur du fossé, là où nous inclinons généralement à voir un gouffre. C’est précisément cette erreur de perspective qui nous empêche de comprendre la possibilité du passage vers la violence extrême, et qui nous rend sans doute opaques de larges pans de cette violence elle-même. Au fond, à travers le refus de dire la violence de combat, à travers la suspicion qui s’attache à un tel objet d’étude, n’est-ce pas tout simplement nous-mêmes que nous refusons de voir, nous-mêmes dans notre capacité à l’extrême violence ? Cette interrogation renvoie à la terrifiante question finale posée par Christopher Browning dans ses Hommes ordinaires : « Alors, si les hommes du 101e bataillon de réserve de la police ont pu devenir des tueurs, quel groupe humain ne le pourrait pas ? » (Browning, 1994, p. 248).
Ainsi serait-on peut-être fondé à poser la question de la légitimité de notre objet d’étude en termes inversés, la question n’étant pas : « au nom de quoi étudier la violence extrême de combat ? », mais bien plutôt : « pourquoi, au nom de quoi se refuser à l’étude de cette dimension spécifique des violences extrêmes ? ». Car il faut bien, pour finir, prendre conscience des conséquences d’un tel refus, qui se traduit aujourd’hui par un déficit historiographique destiné à n’être comblé que peu à peu.
Ce refus de voir conduit tout d’abord à empêcher toute phénoménologie des pratiques mises en œuvre dans la violence guerrière. Elle interdit d’utiliser celle-ci comme un « langage » susceptible de mettre à nu les systèmes de représentations des auteurs de la violence. En d’autres termes, le dévoilement des motivations profondes des acteurs, qu’un moderniste comme Denis Crouzet a si brillamment mené à bien pour les guerres de religion du xvie siècle en analysant dans tous leurs détails les gestes de violence et de cruauté des protagonistes (Crouzet, 1990), reste généralement interdite dans le cas des conflits guerriers contemporains, là où, précisément, la violence extrême a pris des proportions nouvelles. En bref, peut-on continuer de faire le choix de l’opacité maintenue, c’est-à-dire de l’inintelligibilité ?
À ce premier inconvénient du refus de voir vient s’ajouter un second : nul ne prête généralement attention au fait que les violences contre les populations désarmées – les populations civiles sans défense, victimes de ceux qui ont le monopole de la force grâce au port des armes – ne peuvent être complètement comprises, dans bien des cas, sans le recours à une contextualisation plus large faisant une large place aux violences entre combattants. Et ce en raison de la porosité – là encore – entre violence de combat et violence contre les populations désarmées. Le combat moderne en particulier, en créant une situation de stress extrême et prolongé pour ceux qui y sont immergés, produit une dynamique de violence dont les répercussions peuvent être immédiates sur les populations civiles. Là encore, l’expérience d’invasion de l’été 1914 constitue un exemple particulièrement probant : sans l’agression sensorielle inouïe qu’a représentée pour les combattants la découverte du combat moderne, sans le spectacle de la mort de masse des premiers jours de combat, sans la vision des atteintes corporelles atroces subies par les camarades d’unité, on ne peut imaginer l’ampleur prise par les atrocités commises par les troupes allemandes contre les populations civiles de Belgique et du nord de la France : séparer les deux phénomènes, c’est les rendre tous les deux incompréhensibles. L’étanchéité entre populations en armes et populations désarmées n’existe alors que sur le papier des traités de La Haye signés en 1899 et 1907 : la réalité vécue du champ de bataille est bien différente. De même que l’ennemi blessé ou prisonnier est l’objet de violences systématiques au début de la Grande Guerre, les pratiques de cruauté à son encontre préparent évidemment celles qui sont mises en œuvre parallèlement à l’encontre des populations civiles. Ces dernières, d’ailleurs, à l’instar des soldats adverses blessés ou prisonniers, restent perçues comme potentiellement dangereuses : la circulation des violences est ainsi continuelle, jusqu’à la normalisation relative apportée par la guerre de position.
Le cas du massacre de My Laï le 16 mars 1968 offre à cet égard un autre exemple particulièrement convaincant : sans les pertes éprouvées par la compagnie Charlie à partir de la mi-février 1968, et sans les formes prises par ces pertes, infligées par un ennemi invisible, on ne peut concevoir la pulsion de vengeance mêlée de terreur qui a saisi le groupe combattant américain, le sentiment de vide moral et d’anomie qui l’a emporté en son sein lors des jours précédant le 16 mars, et qui entraîna finalement le massacre, dans des formes particulièrement abominables, des 343 vieillards, femmes et enfants du village. Comme l’a dit très clairement un des protagonistes de la tuerie à la télévision américaine en novembre 1969 : « Il semble qu’à ce moment-là j’avais l’impression de faire ce qu’il fallait faire, parce que j’avais perdu un sacré bon copain, Bobby Wilson, et j’avais ça sur la conscience. Aussi, après l’avoir fait, je me suis senti bien ; c’est plus tard que j’ai réalisé » (Bilton, Sim, 1992, p. 262).
Inversement, on peut suggérer que les pratiques d’extrême violence contre les populations civiles puissent elles-mêmes préparer, en retour, à l’extrême violence des pratiques entre combattants ennemis. L’histoire de la circulation des violences entre ce qui appartient au « champ de bataille » et ce qui, en théorie, n’y appartient pas, reste à faire. Ceci est d’autant plus vrai qu’au cours du xxe siècle, les phénomènes de « francs-tireurs » et de « partisans » ont contribué à l’élévation des seuils de violence et à l’affaiblissement de la distinction entre les deux. Cette porosité entre violences de champ de bataille opposant des combattants entre eux et violences contre des populations désarmées, qui semble n’avoir pas cessé de s’accroître au xxe siècle, cette circulation parfois très intense entre les unes et les autres, mérite d’être questionnée si l’on souhaite comprendre non pas tel ou tel aspect des violences extrêmes du temps de guerre, mais celles-ci dans leur totalité, c’est-à-dire dans leur logique profonde. Se cantonner à un type de violence, n’est-ce pas se condamner à ne pas comprendre la violence elle-même ?
 
Conclusion
 
 
Concluons en tentant de souligner l’importance du sujet qui n’a été ici qu’esquissé. La guerre, et dans la guerre le combat, constituent à l’échelle des individus et des groupes humains une expérience d’une intensité sans équivalent. La guerre et le combat ont cet étrange pouvoir de devenir, dans le cours d’une vie humaine, « l’événement de vie » le plus important, l’élément central de référence autour duquel s’ordonnent toutes les autres expériences du sujet. Le phénomène de trauma de champ de bataille n’est-il pas l’illustration-limite de l’aspect décisif de cette expérience de violence pour la vie psychique de tout individu ? C’est pourquoi refuser de regarder ce qui se joue dans la violence de combat conduit, à notre sens, à refuser de saisir le phénomène guerrier dans son aspect central. Peut-être à refuser de s’en saisir tout court. C’est un choix possible, peut-être défendable. Mais c’est un choix qui fait subir aux sciences sociales une amputation capitale.
 
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