Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200453
192 pages

p. 601 à 609
doi: en cours

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n° 174 2002/4

2002 Revue internationale des sciences sociales

Anthropologie de la violence extrême : le crime de profanation

Véronique Nahoum-Grappe Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (ehess). Au sein du cetsah (Centre d’Études Transdisciplinaires, Sociologie, Anthropologie, Histoire), ses recherches s’orientent vers l’anthropologie des pratiques corporelles et de la différence des sexes dans notre société contemporaine. Elle a publié Le Féminin (1997), et dirigé Vukovar Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie (1993). Elle travaille actuellement à un essai sur l’usage politique de la cruauté dans les sociétés contemporaines.
Le propos est ici de poser la question de la spécificité ou non du crime de cruauté, ou crime de profanation, au sein des formes possibles de violences politiques. Ce sont les témoignages des rescapés victimes de la purification ethnique en ex-Yougoslavie (sur lesquels nous avons travaillé) qui nous ont conduits à ce questionnement. Les crimes « cruels » semblent relever d’une strate non historique et politique de signification, ils tapissent la trame ordinaire des faits « divers » en temps de paix, et semblent éloignés de toute signification historique. Il s’agit donc de poser le problème d’une différence anthropologique entre deux gestes violents, ou deux sens possibles d’un même geste de violence, saisies dans leur situation concrète. À cette fin, la lecture de textes classiques est d’une grande utilité pour l’ethnologue des crimes de profanation qui tente d’apporter un complément à la définition juridique du crime contre l’humanité. Ainsi en est-il de certains écrits de Chateaubriand.
Nous avions utilisé la notion de « violence extrême » à propos de la guerre en ex-Yougoslavie (Nahoum-Grappe 1993). Après une enquête ethnologique effectuée auprès de réfugiés sur le terrain [1], il désignait pour nous à l’époque ce qui ne pouvait être compris seulement en termes de violence politique de guerre, à savoir toutes les pratiques de cruauté « exagérée » exercées à l’encontre de civils et non de l’armée « ennemie », qui semblaient dépasser le simple but de vouloir s’emparer d’un territoire et d’un pouvoir.
En 1992, il était difficile encore de comprendre pourquoi ces massacres, ces tortures, ces viols, ces déportations, ces camps de concentrations, se multipliaient dans ce pays européen – pourtant le plus riche et ouvert des anciens pays du bloc communiste. L’article de Roy Gutman dénonçant ces pratiques, paru le 2 août 1992 dans Newsweek et traduit en français l’année suivante (Gutman, 1993 ; Gutman, Rieff, 1999), apparut à l’époque comme incroyable.
Une grande méfiance entoura ces informations jusqu’à leur confirmation progressive. Depuis, le programme de la cruauté politique contemporaine nous a abreuvé de terribles récits, d’horreurs en tout genre dans des contextes hétérogènes, dont un historien de la Grèce ancienne peut écrire en 1999 : « sans aucun doute notre siècle est le plus cruel de tous ceux que la civilisation ait connus » (Bernand, 1999, p. 15).
Nous pouvons maintenant, presque dix années après nos premières observations [2], mieux comprendre ce que nous avions tenté de désigner grâce à ce terme de « violence extrême ». À savoir une catégorie de crimes, non seulement particulièrement graves, mais aussi différents quant à leur sens sur le terrain des autres pratiques de violence : la cruauté ici semble faire partie du programme que l’on désignera par la suite du terme « purification (ou nettoyage) ethnique » (« ethnic cleansing » en anglais ; traduction littérale du mot čišćenje, qui signifie précisément « nettoyage »).
Le crime cruel et absurde déborde la question de la violence historique proprement dite ; l’écart entre les deux semble être inscrit dans une évidence de bon sens. Si la violence est toujours liée à une effraction destructrice, productrice de plus ou moins de souffrance, la cruauté ajoute une intention de faire souffrir plus encore, et ce « plus » ajoute un coefficient de souillure, d’avilissement à la franche douleur.
Notre propos ici n’est pas de traiter de ces crimes d’un point de vue historique ou même du point de vue d’une sociologie politique prenant pour étayage une généalogie de textes. Ce travail voudrait plutôt interroger l’écart entre violence et cruauté du point de vue d’un regard ethnologique, discipline qui privilégie la description du sens des actions réelles, toujours inscrites dans une scène physique matérielle ordinaire. Mais la description de pratiques réelles dont témoigne les victimes pose toute une série de problèmes très spécifiques, méthodologiques et déontologiques, que nous n’avons pas la place ici de traiter. À ce stade de notre étude, il nous est apparu que les textes de grande littérature pouvaient être lus anthropologiquement et que, bien souvent, leur contenu tragique repose sur cet écart entre violence et cruauté que nous tentons de cerner ici.
 
Guerre et crime, l’évidence d’une différence
 
 
On peut lire sous la plume de Chateaubriand écrivant l’histoire des campagnes napoléoniennes la phrase suivante : « Le ciel punit la violation des droits de l’humanité » (Chateaubriand, 1973, 2, p. 101). Il faisait référence ici à un horrible massacre de prisonniers désarmés commis sur ordre de Napoléon en Syrie le 10 mars 1799. L’idée de crime contre l’humanité qui était en germe dans la pensée des lumières, exprimée juridiquement par la déclaration des droits de l’homme de la Révolution française, se retrouve dans le Projet de paix perpétuelle de Kant : « La communauté plus ou moins étroite qui s’est généralisée entre les peuples de la terre en est arrivée au point que la violation d’un droit en un lieu de la terre est ressentie en tous » (Kant (1795) 1986, 3, 353). Mais l’expression « violation des droits de l’humanité » utilisée avec précision à propos d’un massacre commis en temps de guerre nous semble ici significative. Il faut lire la description du massacre pour mieux comprendre le sens de l’expression de Chateaubriand dans ce contexte : « Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient mis bas les armes et que leur soumission avait été acceptée » explique l’auteur. Il donne la parole à un témoin : « Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque j’y pense, comme au jour où je la vis, et j’aimerais mieux qu’il me fût possible de l’oublier que d’être forcé de la décrire. Tout ce qu’on peut se figurer dans un jour de sang serait encore au-dessous de la réalité » (Chateaubriand, 1973, 2, p. 98). L’auteur retrouve les écrits d’un témoin oculaire qu’il cite intégralement, en expliquant pourquoi : « Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne fallait rien moins que le récit d’un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros l’histoire d’une chose, autre d’en connaître les particularités : la vérité morale d’une action ne se décèle que dans les détails de cette action. Les voici d’après Miot » (id., p. 99). La vérité morale d’une action se donne à voir dans les détails, dans la description de la scène concrète, factuelle : ce point de vue est celui de l’ethnographe qui traque les conditions matérielles, les postures des corps, les gestes en temps réel. En effet, sans ce temps de la description, descriptions multipliées et croisées, vérifiées par l’historien bien sûr, qui est aussi celui du témoignage, on ne peut toucher la « vérité » d’un crime.
Témoignage de Miot, commissaire adjoint des guerres pendant la campagne d’Égypte
Le 20 ventôse (10 mars 1799) dans l’après-midi, les prisonniers de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d’un vaste bataillon carré formé par les troupes du Général Bon. Un bruit sourd du sort qu’on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d’autres personnes, à suivre cette colonne silencieuse de victimes pour m’assurer si ce qu’on m’avait dit était fondé. Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée ; ils ne versaient point de larmes […] Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrêta auprès d’une mare d’eau jaunâtre. Alors, l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le déclarer, ne se prêtaient qu’avec une extrême répugnance au ministère abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux. Il y avait près de la marre d’eau, un groupe de prisonniers parmi lesquels étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il devait se croire innocent et ce sentiment le porta à une action qui parut choquer ceux qui l’entouraient. Il se précipita dans les jambes du cheval que montait le chef des troupes françaises ; il embrassa les genoux de cet officier, en implorant la grâce de la vie. Il s’écriait : « De quoi suis-je coupable ? Quel mal ai-je fait ? ». Les larmes qu’il versait, ses cris touchants furent inutiles ; ils ne purent changer le fatal arrêt prononcé sur son sort. À l’exception de ce jeune homme, tous les autres Turcs firent avec calme leurs ablutions dans cette eau stagnante dont j’ai parlé, puis se prenant la main après l’avoir porté sur le cœur et la bouche, ainsi que se saluent les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. […] Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières annonçaient un grade supérieur, je le vis faire creuser froidement devant lui dans le sable mouvant, un trou assez profond pour s’y enterrer vivant : sans doute il ne voulut mourir que par la main des siens. Il s’étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire et douloureuse, et ses camarades adressant à Dieu des prières suppliantes, le couvrirent bientôt de sable et trépignèrent ensuite sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l’idée d’abréger le terme de ses souffrances. Ce spectacle qui fait palpiter mon cœur et que je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant l’exécution des pelotons répartis dans les dunes. Enfin, il ne restait plus de tous les prisonniers, que ceux placés près de la marre d’eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches, il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l’arme blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue, je m’enfuis pâle et prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous fait éviter le trépas, s’élançaient les uns dessus les autres, et recevaient dans les membres les coups dirigés au cœur et qui devaient sur le champ terminer leur triste vie. Il se forma puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant le sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à l’abri de ce rempart affreux épouvantable, n’avaient point été encore frappés. Ce tableau est exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main qui n’en rend point toute l’horreur. « La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique l’éloignement que l’on ressent pour lui », ajoute Chateaubriand. L’auteur s’est rendu sur les lieux : « j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements » et quelques lignes après vient la phrase… « Le ciel punit la violation des droits de l’humanité ».
(Chateaubriand, 1973, 2, p. 99-101)
Le droit de la guerre est violé, l’ordre du massacre n’a pas de raison, et l’auteur précise que rien ne menaçait le futur empereur qui aurait pu le conduire à un tel acte, que nul désir de vengeance, nul contexte sensé ne pouvait aider à la compréhension de la décision d’un tel massacre. La gratuité du crime est un argument de sa cruauté. L’inégalité du rapport de force, accrue elle aussi par la soumission des victimes désarmées qui n’ont donc plus le statut de soldats ennemis, la jeunesse et la vieillesse de certaines d’entre elles, leur héroïsme, leur peur, tous ces traits concourent à définir le crime et non la guerre. Les soldats français répugnent à cette mission, les témoins défaillent. Chateaubriand n’est pas le seul à être indigné, déçu. Napoléon tombe de son piédestal à cause de sa cruauté. Les corps des victimes, leurs postures, les définissent comme des êtres humains dans leurs faiblesses et leur héroïsme : piétiner un être respecté, « trépigner » sur la terre qui recouvre le corps encore vivant d’un vieillard vénéré, pour le sauver en le tuant, offre le souvenir d’une scène inimaginable. Quiconque a entendu des témoignages de survivants à des massacres de masse connaît ce moment effroyable du récit sans échappatoire, le contraire du film qui se termine bien. C’est l’injustice qui est la fin de l’histoire, c’est l’impossibilité de l’accepter, alors que c’est fait. Un retour, un contre-don du crime renvoyé au criminel est alors la seule survie possible : « Toujours dans l’histoire marchent ensemble deux choses : qu’un homme s’ouvre une voie d’injustice, il s’ouvre en même temps une voie de perdition dans laquelle, à une distance marquée, la première route vient tomber dans la seconde » (Chateaubriand, 1973, 2, p. 244). Dans cette phrase un peu bancale mais très claire, l’auteur ne réclame pas le droit contre l’injustice : il est trop tard et ce type de « rêve de recours » est impensable au début du xixe siècle. Mais une sorte de désir de conviction porte le pessimisme positif de l’auteur : que l’assassin ne l’emporte pas « au paradis », qu’il soit marqué au front d’un sceau fatal, frappé lors de la première transgression majeure, malgré les triomphes et succès politiques qui couronnent en réalité l’habitude des crimes et massacres du puissant politique. Un admirateur inconditionnel de Napoléon aurait passé par pertes et profits ce massacre, l’aurait minimisé et justifié avec des arguments rhétoriques assez plausibles pour semer le doute dans l’esprit du témoin lointain qui ne sait que penser. Mais alors, il faut échapper aux détails, à la réalité matérielle de la scène jetée avec d’autres moyens un peu sales en vue de fins supérieures. Il s’agit alors d’échapper à la « vérité morale » des faits qui tient à sa description détaillée par des témoins oculaires dignes de foi, car c’est au creux de cette vérité morale inscrite dans les quelques heures de la scène que se définit la nature du crime commis. Nous avons vu que la cruauté ici est liée à sa gratuité et à son injustice, elle s’accroît avec l’impunité et rend le témoin amer et imprécateur. La logique de la malédiction est ici requise lorsqu’en s’ouvrant une voie d’injustice, le tyran « s’ouvre en même temps une voie de perdition… ». Mais sa visibilité et donc sa désignation dans l’espace public ne tiennent qu’à l’écoute d’un récit, facilement étouffé. Laisser du champ au récit de cruauté qui prend en compte les détails physiques et matériels de la scène est la condition nécessaire de sa perception, de « sa vérité morale » et donc juridique.
 
Violence et cruauté : phénoménologie d’un écart
 
 
Nous posons ici la question d’une différence entre deux gestes violents, ou deux sens possibles d’un même geste de violence, du point de vue de leurs descriptions concrètes, ethnographiques, saisies en situation et dans leur contexte, et non pas en fonction de leur sens historique après coup. L’irruption de la violence, au coin d’une rue ou d’un écran, au tournant d’une page, avec tout son bruit et sa fureur, et parfois au son des rires affreux d’une horreur ritualisée, frappe toujours par son coefficient d’effraction et d’ébranlement, de totale surprise. L’écart entre les théories de la violence historique et l’événement violent lui-même est troublant comme entre le mot « bruit » et l’effet du tonnerre.
Cette différence de regard, entre le sens historique d’une scène, et son déroulement physique peut se retrouver dans une même expérience : par exemple, le jeune Chateaubriand, toujours lui, qui a vingt ans en 1789, croise la Révolution française place de la Bastille. Voici un premier regard, producteur d’un premier récit, rédigé comme on le sait des années avant la publication en 1849 :
« Le 14 juillet, prise de la Bastille. J’assistais, comme spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur : si l’on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canons, non par les invalides, mais par les gardes françaises, déjà montées sur les tours. De Launay, arraché de sa cachette après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de l’Hôtel de Ville ; le Prévôt des marchands, Flesselles, a la tête cassée d’un coup de pistolet […]. Tout cet événement, si misérable ou si odieux qu’il soit en lui-même, lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu’il fait époque, ne doit pas être traité avec légèreté : ce qu’il fallait voir dans la prise de la Bastille (ce que l’on ne vit pas alors) c’était, non l’acte violent de l’émancipation d’un peuple, mais l’émancipation même, résultat de cet acte. »
Chateaubriand ([1849] 1973, I, p. 217)
Pouvoir voir, réellement ou après coup, dans le spectacle des événements (jugés négativement en eux-mêmes par un auteur engagé dans la réaction) leur sens politique qui marque « l’époque », et pouvoir appréhender leurs « circonstances sérieuses » : voilà qui change toute l’éthique de la perception. Il y a des dégâts, voire du saccage, des « excès » peut-être, mais ces violences sont comme réduites et partiellement renvoyées dans l’ombre de ce qui ne vaut pas la peine d’être investi de significations.
Maintenant la deuxième scène, où le spectacle physique et matériel des objets produit une « vérité morale ».
« Quelques jours, après », Chateaubriand est à la fenêtre d’un hôtel parisien : « Nous entendons crier “fermez les portes ! fermez les portes !”. Un groupe de déguenillés arrive par un des bouts de la rue. Du milieu de ce groupe s’élevaient deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu’ils avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées, que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d’une pique : c’étaient les têtes de MM. Foulon et Berthier. Tout le monde se retira des fenêtres : j’y restais. Les assassins s’arrêtèrent devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies. L’œil d’une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage obscur du mort : la pique traversait la bouche ouverte dont les dents mordaient le fer : “brigands !” m’écriai-je… »
(Chateaubriand, 1973, 1, p. 219)
Il n’est point besoin de se poser la question de la véracité historique de cet épisode. Ce souvenir écrit plus de vingt ans plus tard lors de l’écriture des Mémoires d’outre-tombe doit être pris comme un récit assez significatif pour l’auteur pour expliquer ses choix : « Ces têtes, d’autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions politiques. J’eus horreur des festins de cannibales, et l’idée de quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit. » (id., p. 220).
Le piège du narcissisme rétrospectif (seul notre auteur se dresse, criant « brigands », au mépris de sa vie sans doute etc.) est assez banal pour pouvoir être déjoué. Pour notre propos ici – comparer deux souvenirs et en saisir les cadres descriptifs respectifs –, le texte suffit : aux historiens d’en travailler l’assise.
Le passage sur la prise de la Bastille articule descriptions et considérations. Ces dernières effacent la réalité matérielle de la scène aux yeux du souvenir (notamment l’épisode de la tête « fracassée » d’un coup de pistolet) pour privilégier son sens historique. Et le second passage sur les têtes vues de la fenêtre effectue un arrêt sur l’image atroce, et choisit la description de l’horreur toujours investie dans une image du corps martyrisé, qui empêche toute conclusion sur le sens de l’action. En effet, le sens attribué au geste violent en efface partiellement la violence.
La différence de statut entre les deux récits se retrouve dans les manuels d’histoire pour accorder un statut d’événement crucial et signifiant à la prise de la Bastille où « le peu » de sang versé s’articule « au beaucoup » de sens produit. En revanche, une sorte de survol pudique et surtout dénué de toute interrogation historienne balaye rapidement les massacres de septembre 1792, appelés « mois tragiques » sans en dire plus, alors qu’ils furent particulièrement abominables en termes de cruautés insensées (Charpentier, Lebrun, 1987, p. 246).
Les révolutionnaires de 1789 qui brandissaient sur leurs piques les têtes du contrôleur général des finances (Foulon) et de son gendre, pouvaient percevoir comme mission sacrée et vengeresse ce supplice et ces meurtres : en prenant le gendre pour cible, la logique punitive s’étend aux membres de la famille parfois non impliqués. Ce qui est arrivé à l’enfant de Louis XVI, mort dans des conditions de véritable maltraitance, serait aujourd’hui considéré comme un crime cruel, non politique. D’une façon générale et ce, même aux yeux des acteurs, la violence politique perd en précision et en justesse ce qu’elle gagne en extension et en cruauté : lorsque les corps martyrisés ne sont perçus comme coupables que par « contamination » à cause des liens de parenté ou de proximité sociale avec le véritable ennemi politique. Mais lorsque la culpabilité de l’ennemi est pensée comme collective et se transmet par contamination aux proches, ce qui est perçu à l’extérieur ou plus tard comme cruauté arbitraire est posée comme juste violence par les acteurs. On voit ici que la question de la cruauté dans le champ politique est liée à la construction culturelle du corps de l’ennemi, plus ou moins collectif. Dans le souvenir de Chateaubriand, le spectacle, au travers d’une fenêtre du masque de l’horreur, anéantit le sens historique du contexte.
L’atrocité n’offre plus de place à la moindre compréhension, lorsqu’elle est perçue comme outrée et insensée, barbare, « un festin de cannibales » – autant partir chez les vrais Indiens, ce que fera le jeune Chateaubriand pour d’autres raisons aussi.
Il est évident que pour un historien ou un sociologue de la pensée politique, ce souvenir de l’auteur ne suffirait pas comme explication à sa « réaction » politique ; tout au plus est-il une justification rétrospective. Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les différentes manières de lire l’irruption de la violence collective dans la rue, soit en lui donnant un sens qui dépasse son propre cadre matériel transformé en emblème, voire en icône (la guillotine), soit en décrivant une image cruelle dont le sens est comme anéanti par l’horreur incarnée et exprimée par/dans le corps humain. Il suffit d’effacer la séquence descriptive du corps martyrisé dans la narration pour retirer au récit de violence son effet de cruauté. Cette description, par son excès abominable, insensé, met en péril le désir de compréhension. Pour cette même raison, le récit de cruauté peut être utilisé comme effet de chiasme sur la pensée lorsqu’il s’agit de construire un ennemi « bon à haïr ». La même outrance liée au récit de cruauté lui-même, sera alors l’argument du faux et en constituera le clou séducteur. Ce qu’il y a d’impossible à « voir en face » dans le témoignage d’un crime atroce, c’est l’esthétique de la cruauté elle-même qui sera le point de séduction et d’accroche du mensonge politique. Le récit des cruautés attribuées à l’ennemi est ainsi la tarte à la crème de toutes les propagandes de guerre, indépendamment des vraies atrocités. Le cœur de ce récit de cruauté, qu’il soit construit ou véridique, ou lieu de transgression insupportable, qui empêche toute tentative de banalisation ou déréalisation, c’est le corps. Le corps humain constitue cet espace sacré que le crime de cruauté touche : il est non seulement destructible et mortel, mais il est aussi un objet privilégié du crime de profanation.
 
La matière du sacré
 
 
L’expérience du rapprochement physique avec le monde réel où se déroule la scène est parfois nécessaire à sa compréhension. Parfois, un écrit, une image, un document, produisent cet effet de réalité toujours lié à une modification des outils de compréhension. Comme lorsque l’on visite un camp de concentration nazi, et que tout à coup, à cause de ce rapprochement physique avec la machinerie architecturale du crime contre l’humanité, on découvre avec effroi ce que l’on savait par cœur.
Le concept de « la violence » est théorique, mais la scène des violences réelles est hors d’atteinte de cette production théorique, son « bloc d’abîmes », selon le beau titre donné par Annie Lebrun à son travail sur Sade, produit un vertige qui déstabilise toute posture.
Lorsque l’on utilise les termes « excès », « bavures », « erreurs » pour désigner certains épisodes de grande violence produite par le politique, la description est prise dans la double injonction d’avoir à se dessaisir de ce qu’elle est obligée de mentionner. Les « excès », relèvent d’une outrance qui n’ajoute rien, au contraire. Les « bavures » sont des « saletés » mineures, exsudées par le corps en sueur de l’événement sur l’écume de faits – dont la question du sens est déjà nettoyée par ce choix d’appellation. Et les « erreurs » sont un malencontreux faux pas sur le chemin mathématique de la vérité, à corriger certes d’un trait de gomme. Dans la réalité du régime stalinien par exemple, ces « erreurs » se chiffrent à des millions de morts irrémédiables.
Ce qui est éliminé du champ de l’expertise, c’est la scène de violence elle-même, incarnée dans la matérialité de son propre décor se déroulant en temps réel : le rythme trop lent, trop rapide, de l’éternité fugace et lourde de la vie quotidienne touche à une invraisemblable platitude. Prendre la vie quotidienne physiquement ordinaire comme échelle de l’analyse descriptive ouvre le continent indéfini du présent : le corps humain se retrouve pétri de chair (si l’on ose ce pléonasme) et pris au piège de son propre fonctionnement organique. La honte et l’avilissement d’une personne « en chair et en os », qui est acculée à ne plus pouvoir se protéger de son propre fonctionnement organique, sont autant de voies possibles où l’inconfort extrême de la détention marque le début d’une profanation. Un exemple, le 9 avril 1945, Georges Petit est déporté :
« Au départ de Compiègne, nous avions été entassés par cent par wagon […] Plus nous nous éloignions de Compiègne, plus la chaleur et le manque d’air s’accroissaient. Tout le monde voulait se tenir debout et, recherchant l’air frais, tentait de se rapprocher des lucarnes malgré les guirlandes d’excréments qui garnissaient les barbelés posés dans les ouvertures (car il fallait bien vider de temps en temps l’unique tinette qui subvenait à nos besoins). Ces décorations nauséabondes tempéraient mes tentatives de déambulation entre les corps pressés et je finis par ne plus chercher l’air de ce côté. Avais-je le pressentiment de rentrer dans le royaume de la merde ? En tout cas ce premier signe reçut d’amples confirmations tout au long de mon séjour en Allemagne : à Buchenwald d’abord, dans les latrines rudimentaires ; dans les latrines du petit camp où m’apparut pour la première fois le spectacle effrayant des alignements de chiasseux atteints de prolapsus du rectum ; au “scheisse-commando”, où j’assistais incrédule, au zèle du ss gardant, sans déplaisir apparent, des prisonniers qui pataugeaient dans des ruisseaux de merde, dans un autre Kommando où un autre fut forcé de manger ses excréments parce qu’il avait omis de demander au Posten ss la permission de s’écarter pour se soulager ; à Langeinstein ensuite, lorsqu’un matin, courant à l’appel, plusieurs copains avaient failli se noyer dans des feuillées recouvertes d’une trop mince couche de terre. Merde omniprésente, signature inoubliable pour nous, Français raillés pour leur prétendue malpropreté, du régime National Socialiste ».
(Petit, 2001, p. 27-28)
Comment intégrer cette odeur effroyable dans la thèse théorique sur le génocide ? Pourtant le dégoût qui saisit le lecteur à l’idée d’une « guirlande de merde » offre une information précise sur ce qu’est le crime de profanation lié à la manière dont sont traités les corps que l’on décide de massacrer en masse. La scène réelle du témoignage concernant la quotidienneté de mise en œuvre du crime contre l’humanité – du génocide – est toujours gênante, indécente, pleine d’odeurs et d’horreurs que seul le récit narratif prend en charge. Cette description va dans le sens du travail d’Olivier Razac sur l’histoire politique des barbelés (Razac, 2000), outil et signe emblématique du totalitarisme du xxe siècle. Des barbelés « enguirlandés de merde » barrant la lucarne du wagon plombé ne seraient peut-être pas jugés représentables, même dans un théâtre à l’extrême pointe de l’avant-garde. Pourtant, cette image insupportable définit l’inscription du totalitarisme dans le réel, dans sa production de laideur sociale et de souffrance esthétique au sens littéral du terme, appréhender par tous les sens. Le crime contre l’humanité vue sous l’angle de la première scène réelle commence toujours avec une première agression du décor, du contexte, qui, en touchant à la dignité de la présence physique, produit un effet de souillure. Avant l’horreur elle-même, il y a une aura de l’horreur, son paysage de barbelé, son « odeur de merde »…
Mais si la question des barbelés merdeux n’a aucune incidence théorique sur la pensée, pourtant, d’un point de vue de sociologie phénoménologique, la question du confort et de son contraire est une donnée centrale en tant que cadre de l’imagination politique. Ce sont les crachats, les paroles d’injures (sur le ventre de la mère et la sexualité des hommes de la famille), les objets souillés (des chaussettes sales), les excréments qui, jetés sur le corps de l’autre jusqu’à le toucher, véhiculent la souillure – d’autant plus symbolique qu’elle est physique et matérielle. Le crime de souillure a ceci de particulier que la honte est portée par la victime, sous les regards et le rire des bourreaux. Le viol constitue le crime de souillure par excellence où l’humeur du corps du bourreau est enfoncée de force dans le corps de la victime dont l’identité est alors changée à ses propres yeux.
La profanation est le viol du sacré : quel est donc le champ du sacré pour la victime ? Son corps, le corps d’autrui dans sa matérialité, sa fragilité corporelle physiologique dont la présence sociale est toujours une reconstruction qui le personnalise, l’habille : autour de ce corps tout ce qui lui donne un nom, tout ce qui l’identifie – un couvre chef, un blason, une forme d’habit, un signe quelconque – sera porteur d’un investissement « sacré » : tout ce qui touche à cet ensemble que constitue une personne physiquement présente sur une scène sociale. Tout ce qui le « décoiffe » le déconstruit, le « salit », qui salit ne serait-ce que son nom, atteint ce sacré non religieux qui enveloppe la dignité de la personne dans toutes les cultures, et produit la honte avant la souffrance, cette douleur purement sociologique. Puis tout ce qui touche à la transmission de cette identité entière, avec le nom, le corps physique, l’habit, le style, les croyances, les valeurs publiques, tout cela qui se transmet à la génération suivante par la sexualité, qui passe dans le ventre des femmes et se fige sur le dôme d’une tombe respectée en temps de paix ; tous ces signes culturels d’appartenance que le corps humain sexué véhicule avec son « sang » et toutes les autres humeurs du corps, c’est tout cela qui forme les cercles concentriques du sacré autour d’une personne, qui se loge au fond de son regard, et qui est pris pour cible par le crime de profanation.
Le viol d’une tombe et celui d’une femme sont donc des crimes homologues au plan anthropologique car ils veulent atteindre une même cible, en plein cœur de cet espace du sacré personnel. L’enfant ou le vieillard qui pouvaient échapper au crime de violence instrumentale (celle qui poursuit un but extérieur à elle), n’échappent pas au crime de profanation puisqu’ils sont tous deux, dans leur corps même, les porteurs emblématiques d’une transmission : l’un en tant que promesse d’avenir, l’autre en tant que preuve d’un enracinement dans le passé, espace qu’il s’agit de « nettoyer » aussi, en éradiquant la vieille souche, la petite pousse et le germe dans le ventre maternel… La matière du sacré, c’est donc le corps lui-même, physique donc personnel, en « chair et en os », donc tout entier né et vivant, portant son nom et son ombre sur la terre.
La description qu’effectue Chateaubriand des têtes au-dessus des piques produit un effet de révulsion parce qu’il s’agit du visage humain défiguré dans sa matérialité organique. Non seulement il y a meurtre, mais aussi avilissement. Cette implication du corps humain physique est la marque distinctive de ce que nous appelons ici crime de souillure.
Ce qui est évacué des analyses théoriques lorsqu’il s’agit de donner un sens au crime qui est lié à la vie politique collective, c’est précisément cette dimension de souillure, c’est-à-dire de la prise en compte du corps humain, non seulement dans la description mais aussi dans l’analyse des faits. Or, la distinction s’impose, à l’écoute des témoignages des victimes de crimes contre l’humanité, entre ce qui relève de l’usage de la violence et ce qui relève de l’usage politique de la cruauté, appelée ici crime de souillure. La définition du crime de profanation est donc liée à la question de la définition des espaces et objets sacrés pour la victime : le criminel doit avoir accès à cet espace précieux de l’ennemi, pour mieux le « toucher », atteindre en lui, au fond de ses yeux, ce lieu intime de ce à quoi il tient le plus. La cruauté produit ce coefficient de douleur accrue lorsque l’on porte atteinte à ce qui est sacré pour lui, et qui permet de lui faire mal avec précision. La violence vise un but extérieur à elle, la cruauté vise la souffrance de la victime, et pour y arriver avec virtuosité, use du crime de profanation contre elle.
 
Conclusion : Le crime de profanation comme tentative d’extermination symbolique d’une communauté
 
 
Les différences théoriques, juridiques et philosophiques entre, d’une part, la volonté d’extermination totale d’une communauté (dont il faut débarrasser le sol) et, d’autre part, la purification ethnique productrice de crimes de profanations (et où le meurtre de tous ne semble pas nécessaire) sont évidentes. Mais le regard anthropologique offre une autre possibilité de penser cette différence : le « nettoyage » choisit des signes et des cibles à massacrer, à saccager et à profaner, tels qu’il ne semble pas utile au bourreau de tuer systématiquement chacun des membres de la communauté visée sur la planète entière. Défaire une naissance collective est un projet qui peut tenter soit un imaginaire « nazi » qui programme l’extermination totale de l’être collectif visé (et y inclut aussi, portés à leur comble, les crimes de profanation pour dépersonnaliser la victime), soit l’imaginaire du « purificateur ethnique » qui économise les morts réelles grâce à l’efficacité du crime de profanation qui, en touchant le corps réel de l’un, détruit l’espace moral de tous, et constitue donc une tentative de tuer l’identité communautaire. D’un point de vue fonctionnel, le nettoyage par la souillure, qui vise non pas seulement une victoire sur le terrain, mais un anéantissement de l’identité historique et collective de l’autre à ses propres yeux, est le génocide du pauvre si l’on ose dire, à portée de tout petit pays qui ne peut ambitionner la conquête et le nettoyage absolu de la planète entière. Du point de vue de la victime qui n’a que faire des typologies, le crime de profanation touche sa personne, sa définition d’être humain, et lui fait regretter d’être né.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bernand, A. 1999. Guerre et violence dans la Grèce antique, Paris, Hachette.
·  Chateaubriand, A. 1973. Mémoires d’outre-tombe, 3 tomes (texte de l’édition originale 1849), Paris, Librairie Générale Française.
·  Gutman, R. 1993. Bosnie. Témoin d’un génocide, Paris, Desclée de Brouwer.
·  Gutman, R. ; Rieff, D. (dir.) 1999. Crimes of War. What the Public Should Know, New York, Kenneth Anderson.
·  Kant, E. 1986. Œuvres philosophiques, tome 3, Paris, Gallimard, La Pléiade.
·  Nahoum-Grappe, V. (dir.) 1993. Vukovar Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Paris, Esprit.
·  Nahoum-Grappe, V. 1997. « L’usage politique de la cruauté », dans Héritier F. (dir.), De la violence, Paris, Odile Jacob.
·  Nahoum-Grappe, V. 1999. « Guerre et différence des sexes, les viols systématiques en ex-Yougoslavie. 1991-1995 », dans Farge A. et Dauphin C. (dir.), De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, p. 175-204.
·  Petit, G. 2001. Retour à Langenstein. Une expérience de la déportation, Paris, Belin.
·  Razac, O. 2000. Histoire politique du barbelé. La prairie, la tranchée, le camp, Paris, La fabrique.
 
NOTES
 
[1]Cette enquête ethnologique sur le thème « Alcool et guerre » (ireb, Institut de Recherche et d’Études sur les Boissons, et ehess, École des Hautes Études en Sciences Sociales) fut effectuée de 1992 à 1995 en Bosnie et Croatie, à raison de quatre voyages par an d’environ un mois. L’article où la notion de « violence extrême » fut utilisée parut dans Le Monde, 13 janvier 1993.
[2]L’ensemble des dossiers d’enquêtes de la Commission des Droits de l’Homme de l’onu et les travaux d’enquêtes du Tribunal pénal international de La Haye confirment maintenant les dossiers et témoignages que de nombreuses ong ont récoltés tout au long de la guerre. Le nombre d’experts en mission d’observations issus d’institutions internationales hétérogènes (ong, ministères variés, agences de renseignements, missions parlementaires, etc.), plus ou moins mandatées officiellement, venus du monde entier, n’a pas été encore évalué, mais on estime que ce conflit fut l’un des plus « expertisés » de la planète.
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