2003
Revue internationale des sciences sociales
Déplacement, développement et modernité en Colombie du Pacifique
[*]
Arturo Escobar
Arturo Escobar est né et a grandi en Colombie. Il a étudié à l’Université del Valle (Cali, Colombie), à l’Université Cornell et à l’Université de Californie (Berkeley) (doctorat ès lettres : 1987). Il est l’auteur de Encountering Development : The Making and Unmaking of the Third World (1995). Il travaille en Colombie du Pacifique depuis 1993 en collaboration avec des organisations et mouvements sociaux locaux. Adresse : Department of Anthropology, University of North Carolina, cb 3115, Chapel Hill, NC 27599, États-Unis d’Amérique.
La présente étude se penche sur l’expérience des Afro-Colombiens déplacés, en particulier sur leur expulsion massive hors de leurs communautés d’origine du Pacifique depuis la fin des années 1990. Cette région a connu des changements sans précédent du fait de plusieurs processus liés entre eux : l’accélération du développement et de l’extraction des ressources naturelles après 1980, l’éveil de mouvements sociaux importants après que la Constitution nationale de 1991 a accordé aux minorités ethniques des droits culturels et territoriaux, et l’extension du conflit armé avec le régime de terreur et de déplacements qui l’accompagne. La thèse de l’auteur est que l’on ne peut expliquer ce qui se passe en Colombie du Pacifique que si l’on procède à un examen critique du développement et de la modernité en tant que processus qui, fondamentalement, créent des déplacements. Comme il apparaît ici, l’écart entre les facteurs de déplacement propres à la modernité et les mécanismes censés y remédier ne fait qu’augmenter. D’où la nécessité de politiques nouvelles qui s’appuient sur la capacité des communautés locales à résister sur place et à reconstruire des modernités différentes qui leur soient propres. La présente étude analyse le modèle de prévention des déplacements mis en place par des organisations locales du mouvement noir.
« Il y a une chose dont nous soyons certains, c’est que ceux qui utilisent le concept dominant de développement à leur avantage ne se soucient guère de ce qu’ils piétinent ainsi, ni à quel point ils le piétinent. On peut voir dans le déplacement interne forcé qui se passe actuellement en Colombie la pire agression dont aient été victimes ces cent cinquante dernières années les descendants des Africains en Colombie ; ce n’est pas un événement isolé mais un ensemble d’actes systématiques, non dissimulés et délibérés et, à ce titre, c’est un élément et un moteur de la guerre comme du développement. […] Après avoir été dans un premier temps « déplacés » d’Afrique et avoir reconstruit partiellement leur culture et créé de nouvelles significations, après avoir acquis un sentiment d’appartenance, ces gens sont actuellement victimes d’un déplacement qui rappelle l’époque de l’esclavage ; la douleur de l’éclatement familial, l’impossibilité de posséder et conserver des biens, la souffrance et les mauvais traitements infligés aux femmes, les hommes obligés à participer à une guerre qui ne les concerne pas et l’érosion des autorités locales et de l’autonomie territoriale, tout cela fait désormais partie de la mémoire collective » (Rosero, 2001).
Les déplacements massifs sont désormais une caractéristique notoire de notre époque. En paraphrasant le premier paragraphe du Manifeste communiste de Marx et Engels, on est tenté de dire : « Un spectre hante le monde : le spectre du déplacement. Toutes les puissances du Nouvel Ordre mondial s’unissent pour l’exorciser. » On est également tenté d’ajouter, toujours en paraphrasant le Manifeste : « Il est temps que ceux qui sont déplacés fassent connaître ouvertement à la face du monde leur expérience et leurs buts et opposent leur propre manifeste à la fable intéressée et technocratique du Spectre du Déplacement que content ceux qui sont au pouvoir. » La présente étude apporte une explication provisoire de la place éminente prise par le déplacement à l’époque moderne en le situant dans le cadre historique plus vaste de l’expérience de la modernité et du développement. Les débats récents sur la modernité s’y entremêlent à l’analyse d’un cas frappant, celui de la Colombie du Pacifique. En Colombie qui, dit-on, est le pays du monde qui compte le plus de réfugiés de l’intérieur (plus de 2 millions de personnes), les personnes déplacées commencent à s’organiser et à proposer, malgré tous les obstacles, leurs propres conceptions. Il ressort de la présente étude combien il importe de partir de ces conceptions si l’on veut parvenir à des solutions plus durables.
Pour dire les choses brièvement, ce que l’on soutient ici c’est que le déplacement fait partie intégrante de la modernité eurocentrique et de la manifestation qu’elle a prise après la Seconde Guerre mondiale en Asie, en Afrique, en Amérique latine, à savoir : le développement. La modernité comme le développement sont l’un et l’autre des projets spatio-culturels qui exigent une conquête incessante de territoires et de populations ainsi que leur soumission écologique et culturelle aux impératifs d’un ordre rationnel et logocentrique
[1].
Les déplacements massifs que l’on observe de nos jours dans le monde entier (qu’ils soient relativement bénévoles ou forcés) sont l’aboutissement des processus culturels, sociaux et économiques qui ont permis de consolider la modernité capitaliste. Par modernité, j’entends une forme particulière d’organisation sociale qui est apparue avec la conquête de l’Amérique et qui s’est d’abord cristallisée en Europe occidentale du Nord au xviiie siècle. Socialement, ce qui caractérise la modernité, ce sont des institutions telles que l’État-nation et la bureaucratisation de la vie quotidienne fondée sur les compétences ; culturellement, ce sont des orientations comme la croyance dans le progrès continu, la rationalisation de la culture et les principes d’individualisation et d’universalisation ; économiquement, ce sont les liens avec diverses formes de capitalisme, notamment le socialisme d’État comme forme de modernité.
Les déplacements massifs et l’appauvrissement que nous constatons aujourd’hui sont créés par la modernité capitaliste en même temps qu’ils la restreignent dans la mesure où ses propres outils ne semblent plus suffire à la tâche. On constate alors que l’écart entre les facteurs de déplacement propres à la modernité et les mécanismes censés y remédier ne fait qu’augmenter. Dans bien des cas, il faut réfléchir à d’autres façons de traiter ces problèmes en renforçant la capacité des populations à résister aux traumatismes de la modernité (depuis la pauvreté jusqu’à la guerre) sur place, en s’appuyant sur les luttes des populations pour défendre leur localité et leur culture, et en les encourageant à gérer de façon autonome leur territoire et leur culture. La sécurité alimentaire et les droits culturels et territoriaux sont essentiels pour atteindre cet objectif. Les institutions modernes (l’État, le système des Nations Unies, les organismes d’aide humanitaire) ont un rôle important à jouer, mais les relations avec elles doivent être placées sous l’angle de ces critères. En dernière instance, nos efforts pour réorienter l’idée que nous nous faisons du déplacement peuvent être conceptualisés en termes de modernités différentes ou de choix autres que la modernité.
Conflit, développement et déplacement en Colombie du Pacifique
La Colombie du Pacifique est une vaste région essentiellement recouverte d’une forêt pluviale de 900 km de long et de 50 à 180 km de large, située entre le Panama, au Nord, et l’Équateur, au Sud, et entre l’océan Pacifique et les contreforts occidentaux des Andes. Elle est peuplée de près d’un million d’habitants, dont 90 % sont des Afro-Colombiens, et 50 000 appartiennent à divers groupes ethniques autochtones, les Emberas et les Wounans étant les plus nombreux. S’il faut en croire les indicateurs conventionnels, c’est également la région la plus pauvre du pays. Oubliée et relativement isolée pendant longtemps, elle est devenue dans les années 1980 un nouveau champ d’expansion, avec des projets de macro-développement et de nouvelles formes d’accumulation de capital telles que les plantations de palmiers et l’élevage industriel de la crevette. C’est aussi une des plus riches régions du monde du point de vue de la diversité biologique, d’où l’intérêt que lui portent les organisations de défense de l’environnement. Une nouvelle constitution nationale publiée en 1991 accordait des droits territoriaux collectifs aux « communautés noires » (communidades negras) de la région ; d’importants mouvements noirs sont apparus pour défendre les droits territoriaux et culturels à la suite des nombreux changements que la réforme constitutionnelle avait rendus possibles (Loi n° 70 de 1993). Comme les mouvements indigènes de cette région, les mouvements noirs insistent sur la protection de la différence culturelle et sur le droit de disposer de leurs territoires.
Depuis 1996 environ, avec une nette augmentation après 1998, la région a connu des déplacements massifs de populations dus à la présence, dans de nombreux endroits, de groupes armés – guérilléros gauchistes et unités paramilitaires de droite. Massacres et déplacements massifs sont devenus choses quotidiennes à mesure que s’intensifient les luttes pour s’emparer des richesses de la région. Bien qu’il n’y ait encore aucun recensement digne de foi sur les minorités ethniques au sein des populations déplacées, leur taux est très élevé si l’on considère leur répartition (c’est encore plus vrai des groupes autochtones). Sur une population nationale d’environ 40 millions d’habitants, 2 % sont considérés comme autochtones et, en fonction des critères adoptés, de 10 à 26 % sont Afro-Colombiens (ce dernier chiffre est celui que retiennent de nombreuses organisations noires). À l’échelle de la nation, les déplacements ont connu un premier point culminant en 1988-1991 (environ 100 000 personnes déplacées par an), pour augmenter ensuite régulièrement et de façon spectaculaire après 1996 (181 000 en 1996, 257 000 en 1997, 308 200 en 1998, 288 000 en 1999, 317 000 en 2000). Selon les estimations, 2 200 000 personnes ont été déplacées depuis 1985, ce qui constitue l’une des situations les pires du monde, et peut-être la pire, ainsi que l’a reconnu le représentant du Secrétaire général de l’onu chargé de la question des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays.
Le Groupe thématique de l’
onu chargé des personnes déplacées (
gtd) a signalé qu’en 2000 entre 57 % et 63 % des récents déplacements de populations étaient dus aux groupes paramilitaires (
auc), de 12 à 13 % aux guérilléros et le reste essentiellement à des groupes inconnus et aux forces de l’ordre. Selon le
rss (Réseau de solidarité sociale,
Red de Solidaridad Social) et le
codhes (Office colombien chargé des populations déplacées et des droits de l’homme), les déplacements de populations ont sensiblement augmenté au cours du premier semestre 2001. Rien que pendant les trois premiers mois de cette année, 44 500 personnes ont été déplacées. En 2000, on comptait en moyenne 352 personnes déplacées par jour, chiffre qui a brutalement augmenté à 495 par jour pendant le premier trimestre 2001. En avril 2001, le pire massacre organisé sur l’un des fleuves du Pacifique, le Rio Naya, s’est soldé par la mort d’une trentaine de personnes brutalement exécutées par des groupes paramilitaires ; plusieurs centaines d’autres ont été déplacées. On estime que 38 % des personnes déplacées appartiennent à des minorités ethniques, avec une augmentation de 80 % lors du premier trimestre 2001 par rapport à 2000
[2].
Récemment encore, la région du Pacifique était considérée comme un laboratoire de coexistence pacifique et de règlement des conflits. Les choses ont commencé à changer au début des années 1990, quand des guérilléros, en particulier les farc, ont adopté une stratégie d’occupation du territoire qui a exigé davantage de présence dans les zones clés de la région (Agudelo, 2000). C’est ainsi que le Pacifique est devenu un nouveau théâtre d’opérations, et un territoire sur lequel guérilléros et groupes paramilitaires ont essayé d’asseoir leur emprise, ainsi que l’armée dans la mesure où l’extension de la guérilla a amené davantage d’interventions, en particulier de la part des groupes paramilitaires. L’arrivée de ces derniers dans le Chocó après 1996 (par exemple à Bajo Atrato, voir Wouters, 2001) et, au Sud, dans les zones rurales autour d’agglomérations comme Buenaventura et Tumaco après 1999, a entraîné une accélération des affrontements armés et un déchaînement de terreur et de violence contre les populations civiles.
La situation a empiré en 2002 avec la rupture des pourparlers officiels entre le gouvernement et les guérilléros des farc ; la guerre a donc repris de plus belle, les deux groupes décimant les populations et suscitant un nouveau cycle de déplacements. Dans la région du Pacifique, il y a donc une relation nette de cause à effet entre conflit armé et déplacement, les groupes paramilitaires mais aussi les guérilléros appliquant des stratégies de terreur, massacrant les populations et les déplaçant pour avoir la haute main sur des territoires riches en biodiversité et en ressources naturelles et sur les grands projets de développement. Tant les groupes paramilitaires que les guérilléros poussent les cultivateurs de certaines régions (par exemple, tout au sud de la région de Tumaco) à planter de la coca et se battent pour s’emparer à cette fin de certains territoires. Dans la même région, des groupes paramilitaires liés aux riches exploitants d’huile de palme chassent de nombreux habitants pour étendre encore les palmeraies.
Dans cette situation, nombre d’organisations noires et autochtones ont adopté une politique de neutralité dans le conflit armé. Cette position a acquis un poids supplémentaire, à la fin des années 1990, quand plusieurs localités se sont déclarées « communautés pacifiques ». En 1998, la principale organisation noire du Chocó (Asociación Campesina Integral del Atrato, acia) a proposé de déclarer la province « territoire pacifique », appelant tous les belligérants (guérilléros, armée et groupes paramilitaires) à quitter la région et proposant un plan d’action qui prévoyait notamment de maintenir les titres collectifs sur les territoires, d’effectuer des réformes socio-économiques et politiques, de mener à bien des politiques de développement « ethno-environnementales » et de reconnaître les autorités traditionnelles (voir Agudelo, 2000). D’autres propositions faites par le pcn en faveur des personnes chassées des provinces du Sud (Vallée del Cauca, Cauca et Nariño) insistaient pour que soient créés des « territoires protégés » dans la région, avec surveillance et contrôle confiés à des entités internationales. Il s’agissait d’empêcher une aggravation de la déstabilisation culturelle et de proposer de faire de l’ensemble de la région du Pacifique un « territoire de paix, bonheur et liberté » à l’abri de la violence armée.
Il est clair que les revendications des droits ethniques et territoriaux et les mouvements qui se sont développés dans les années 1990 ont amené les communautés sur la trajectoire de la violence armée. Le « refuge de paix » interne qu’était la région est donc devenu un nouveau champ de bataille dans un pays qui en compte déjà beaucoup (Wouters, 2001). Les cibles visées étaient l’intégrité territoriale, sociale et culturelle des groupes noirs et autochtones, la possibilité, pour ces groupes, d’exercer leurs pratiques culturelles, leurs modes d’organisation, et l’on a procédé à l’expulsion systématique – et parfois à l’élimination – de militants et à la mainmise sur les ressources naturelles (par exemple le bois, l’or, les palmeraies) sans égard pour les réglementations environnementales ni les droits des habitants. Le but final de la violence, selon les militants, c’est l’élimination des groupes ethniques de Colombie du Pacifique en tant que cultures distinctes. Les droits ethniques qui avaient été octroyés à ces groupes avec la Constitution de 1991 et le processus d’organisation des années 1990 se sont donc heurtés à une violence brutale, dont une caractéristique permanente est la suppression des différences ethniques et culturelles.
Les initiatives officielles pour faire face aux déplacements de population sont le plus souvent fragiles, éphémères et mal conçues. Les personnes déplacées sont rarement les bienvenues dans les localités d’accueil et les fonctionnaires locaux ne savent pas grand chose de leur culture, de leur situation ou de leurs besoins spécifiques. Bien que les migrations et déplacements fassent partie intégrante de l’histoire récente de la Colombie (au moins depuis la période de La Violencia entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1960), les fonctionnaires locaux comprennent rarement la dynamique qui est depuis longtemps celle des zones d’implantation à la périphérie de villes comme Cali, Medellin et Bogota où les populations récemment déplacées tendent à se rendre. Si les secours d’urgence se sont améliorés (ils sont en majeure partie fournis par le RSS, des institutions catholiques, des organismes multilatéraux et des ong financées par l’Union européenne, ainsi que par l’Institut colombien de protection de la famille), les services d’aide après l’urgence et d’action préventive n’existent pratiquement pas. L’aide alimentaire est décisive dans la situation d’urgence que suscitent les déplacements proprement dits, mais même elle est insuffisante, ainsi qu’il ressort du rapport 2001 du Programme alimentaire mondial. La « panoplie de la modernité » (nécessaire à la « stabilisation socio-économique » lors du retour ou de la réinstallation, et qui comprend logement, santé, nourriture, éducation et accès à la terre ou à l’emploi) se fait attendre, est limitée et instable (gtd, 2001). Bref, si la modernité a créé le déplacement, les institutions de développement modernes ordinaires ne semblent pas capables (ni, d’une certaine manière, désireuses) d’apporter des solutions efficaces, au moins si l’on considère la situation désastreuse qui est celle de la Colombie.
L’Association des Afro-Colombiens déplacés (afrodes) et les organisations autochtones et noires voient dans cette situation une stratégie raciste et, à leurs yeux, le gouvernement se montre incapable de protéger des droits ethniques et humains pourtant inscrits dans des accords internationaux et dans la législation nationale. Les Afro-Colombiens estiment que leur situation de personnes déplacées, qui est aussi la situation que connaissent les populations autochtones, a quelque chose d’unique parce que, premièrement, ils ont été arrachés au lieu et au territoire auxquels ils étaient culturellement attachés, deuxièmement parce qu’il y a un rapport entre les grands projets de développement et le sort réservé aux groupes ethniques du Pacifique, troisièmement du fait de l’impact délétère du Plan Colombia sur les territoires ethniques et quatrièmement en raison d’une situation ancienne de discrimination omniprésente.
Somme toute, les principaux facteurs que les organisations noires associent au déplacement sont les grands projets de développement (par exemple le projet de canal interocéanique et l’extension spectaculaire – plus de 20 000 hectares – des plantations de palmiers à huile dans la région de Tumaco) aux dépens de la forêt et des exploitations agricoles locales, le conflit armé proprement dit, l’existence de richesses naturelles (or, bois et tourisme) et le développement des cultures illicites dans certaines régions.
Les déplacements de populations ne s’arrêtent pas là. Le groupe « Processus des communautés noires (
Proceso de Comunidades Negras), ou
pcn, fait par exemple les observations suivantes
[3].
Les déplacements de populations se sont accrus quand les territoires collectifs ont commencé à être délimités et à faire l’objet de titres. En fait, les déplacements dans la région se situent dans le contexte d’une riposte aux avancées culturelles et territoriales des communautés ethniques à l’échelle de l’ensemble du continent, depuis le mouvement zapatiste jusqu’à la résistance des Mapuches. On pourrait élargir encore le point de vue et établir un lien entre déplacement, guerre et racisme, depuis l’Afrique jusqu’aux Balkans et au Pacifique.
Les déplacements ne sont pas aléatoires mais sélectifs et planifiés. Par exemple, les déplacements les plus importants ont eu lieu dans les zones réservées à des projets de macro-développement. Les opérations militaires ont pour objectif de tenir les voies d’accès et de contrôler l’entrée des armes et la sortie des produits. Cette stratégie est en grande partie conçue et financée par des industriels de l’intérieur comme on le constate avec l’extension des palmeraies.
La terreur et les déplacements ont pour but d’empêcher la réalisation des projets des communautés, de briser la résistance de celles-ci, voire de les anéantir ; le recours de plus en plus fréquent aux armes facilite la chose. De la sorte, on peut donc dire avec le poète salvadorien Roque Daltón, que « la guerre, c’est l’activité économique poursuivie par d’autres moyens ».
On peut également dire que le but est de restructurer les relations entre les communautés ethniques et la société colombienne selon des modalités qui effacent les différences culturelles. En d’autres termes, le projet dominant vise à réorganiser le territoire et la population ; il est de ce fait d’autant plus difficile, voire impossible, de penser à l’autonomie dans le cadre de l’État-nation.
Les déplacements ont modifié les modes caractéristiques d’immigration et d’émigration propres à la Colombie du Pacifique depuis les années 1950 et 1960, de sorte qu’il est difficile, voire impossible, aux gens de rejoindre le segment de fleuve dont ils sont originaires ; d’où, en fin de compte, une modification de l’utilisation des sols, des systèmes de production traditionnels, de la répartition spatiale des populations et ressources, etc.
Les éléments armés, en particulier les groupes paramilitaires, ont favorisé un transfert sélectif et autoritaire des territoires des communautés riveraines – déplaçant certains groupes et en faisant venir d’autres qui se plieront aux règles de comportement culturel, économique et écologique qui leur sont imposées.
Il est important de souligner que, du point de vue des organisations noires et des organisations de personnes déplacées, tous les acteurs extérieurs – que ce soient les guérilléros, les groupes paramilitaires, les capitalistes ou l’État – ont en commun un même projet, à savoir s’approprier les territoires pour reconfigurer de fond en comble la région du Pacifique en fonction du projet, propre à la modernité capitaliste, d’extraction et d’exploitation des ressources naturelles. Or, ce projet n’est pas conforme aux intérêts ni à la réalité des communautés noires et autochtones. Il s’agit d’un processus planifié, pas de quelque chose de spontané ou d’une simple conséquence de la guerre civile. Ce projet planifié possède aussi toutes les caractéristiques de la discrimination telle qu’elle s’est manifestée dans l’histoire dans la mesure où ce sont les Noirs et les autochtones qui sont les plus durement touchés. En d’autres termes, la Colombie du Pacifique a été soumise, comme d’autres régions du monde avant elle, aux impératifs territoriaux et culturels de la modernité capitaliste. En fin de compte, ce projet doit être vu dans sa triple dimension de transformation à la fois économique, écologique et culturelle.
Ce dont il s’agit dans cette région de la Colombie, c’est de reconfigurer de façon spectaculaire des paysages biophysiques et culturels qui conservent quelque chose d’exceptionnel. C’est cette unicité que les écologistes et anthropologues ont en vue quand ils parlent de « systèmes de production traditionnels » pour décrire des communautés riveraines qui ne dépendent pas entièrement du marché (environ 40 % des populations de la Colombie du Pacifique habitent encore dans des agglomérations situées au bord de cours d’eau). Ces systèmes, caractérisés par la multiplicité des activités – agriculture peu intensive, pêche, chasse, cueillette, extraction de l’or en petites quantités, autres activités d’extraction pour le marché – reposent sur des modèles locaux d’exploitation de la nature, d’utilisation des espaces en fonction des sexes, de relations sociales fondées sur la parenté et de tout un univers de représentations et de savoirs qui se caractérise par sa différence économique, écologique et culturelle vis-à-vis du modèle euro-andin dominant. Les systèmes de production traditionnels reposent aussi sur la diversité et sont donc mieux adaptés à la conservation et à la durabilité, de même qu’ils sont orientés vers la subsistance plutôt que vers l’accumulation. C’est précisément cette constellation de pratiques et de paysages que défendent les militants noirs et indigènes
[4].
Il convient spécialement de mentionner la présence significative de femmes parmi les populations déplacées. Outre qu’elles sont victimes de la discrimination ethnique, les femmes noires font l’objet d’une discrimination sexiste qui peut aller jusqu’à la violence sexuelle. Comme les femmes des zones rurales passent une grande partie de leur vie dans leur village, les liens avec la localité, qu’il s’agisse du foyer ou de la communauté, sont rompus par le déplacement. La dégradation de la solidarité suscite donc souvent chez les femmes un sentiment de perte plus grand que chez les hommes. Mais les femmes réinstallées dans des cadres urbains en retirent souvent plus d’avantages que les hommes puisqu’elles ont plus de chances de trouver un emploi (par exemple, comme employées domestiques ou marchandes des rues) (voir Meertens, 2000 ; Grueso et Arroyo, 2002).
La modernité comme cause de déplacements
De nombreux universitaires définissent l’impératif spatio-culturel de la modernité sans ambiguïté. Il faut reconnaître à Marx le mérite d’avoir énoncé une première théorie du déplacement en relation avec l’histoire de la modernité capitaliste ; sa théorie de l’accumulation primitive comme cause de l’expropriation massive des populations campagnardes a été un des premiers écrits sur le déplacement massif. Comme Polanyi (1983) l’a dit, les Européens sont entrés dans la modernité par la porte du paupérisme. La politique de pauvreté a permis de s’emparer de pans entiers de la vie sociale par des discours techniques en lien avec les appareils administratifs de l’État (l’essor de ce que l’on a appelé « la société »). Le plus intéressant chez Polanyi, c’est toutefois l’accent qu’il met sur la séparation de l’économie et de la vie sociale qu’a entraînée l’apparition du marché autorégulateur. Selon un mode plus neutre, Giddens (1990) a vu dans ce processus la quintessence de la modernité, à savoir le fait que les relations avec les absents deviennent de plus en plus importantes, le lieu et l’espace étant fractionnés et la vie sociale étant arrachée au contexte local et soumise à des systèmes experts translocaux. Plus récemment, Virilio (1977, 1995) a analysé la rationalité du déplacement inhérente au capitalisme de haute technicité qui s’appuie sur des technologies de l’information et de la communication fonctionnant à la vitesse de la lumière. Ce qu’il appelle la « délocalisation globale » a pour effet de rendre la localité sans intérêt, et d’assurer le triomphe de l’éloigné sur le rapproché, de la cyber-interactivité sur le face-à-face. Pour Virilio (1977), « l’expulsion est devenue notre pain quotidien car […] dès que nous nous délocalisons, il y a quelque chose ou quelqu’un qui s’occupe de notre mobilité, qui met à profit le mouvement de nos vies actives […]. Toute masse doit être soumise en permanence à la dictature du mouvement ». Généralement parlant, c’est donc la délocalisation qui accompagne la modernité capitaliste et qui entraîne ce déplacement incessant qui a atteint des proportions de raz-de-marée.
Pour bien comprendre pourquoi le déplacement est une partie intégrante de la modernité et non pas le défaut de systèmes encore à perfectionner, on recourra utilement à la critique de la modernité qu’opère la phénoménologie. Pour les phénoménologues, le mépris de la localité est, depuis Platon, endémique et traditionnel. La philosophie classique partait de l’idée que le lieu n’est qu’une subdivision transitoire d’un espace universel et homogène. On retrouve ce mépris de la localité particulière dans toutes les sciences sociales et humaines même si, comme le soutiennent avec passion certains phénoménologues, c’est notre immersion inévitable en un lieu qui prime, ontologiquement parlant, dans l’engendrement de la vie. Bref, nous sommes gens d’un lieu. Comme le dit le philosophe Edward Casey (1997), vivre, c’est vivre localement, et savoir c’est avant tout savoir où l’on est. Dans une perspective anthropologique, il n’est pas sans importance d’insister sur ce qu’ont d’implanté toutes les pratiques culturelles, la culture étant transportée en des lieux par des corps. Les localités sont bien sûr l’aboutissement de pratiques historiques. Il serait peut-être plus juste de parler de « personnes en un lieu » et de « personnes en réseaux » étant donné qu’aucun lieu n’est fixé à un territoire et que tous les lieux sont reliés entre eux par des réseaux de natures multiples. De nos jours, aucun groupe social n’est strictement local, même si les pratiques ancrées localement restent importantes dans la politique de nombreux groupes subalternes et féminins
[5].
Les mesures que la modernité a adoptées pour faire face à une délocalisation de plus en plus généralisée ont eu des formes multiples : planification démographique, planification urbaine/régionale, planification du développement, restructuration des écologies humaines et biophysiques selon des grilles et hiérarchies particulières (par exemple Révolution verte, villes régularisées), création de normes et de disciplines conçues pour assurer le bon fonctionnement du monde (Foucault), « colonisation du monde vécu » (Habermas), c’est-à-dire, appropriation de plus en plus marquée d’environnements culturels qui allaient auparavant de soi par les discours experts de l’administration publique, logique de croissance et de progrès perpétuels ainsi que dépassement du présent (cf. Vattimo, 1987), dé-territorialisation et re-territorialisation constantes de la vie sociale par l’appareil de l’État, du capital et du savoir (Deleuze et Guattari, et ce que Foucault appelait « gouvernementalité »). Ce qui importe surtout, c’est que l’on peut voir dans ces principes et dispositifs une logique qui, simultanément, cause des déplacements et les prévient (en un mot, qui replace) ; par sa nature même, la modernité capitaliste dé-place (littéralement : change de place, parfois physiquement, mais toujours en tout cas culturellement) ; elle cherche également à re(m)placer (replace) grâce aux mécanismes évoqués ci-dessus. Ce sont précisément cette logique et ces mécanismes de re(m)placement qui paraissent s’enrayer, et c’est la logique du déplacement qui semble gagner du terrain. L’écart entre ces deux logiques nécessairement complémentaires de la modernité s’accroît. Pourquoi précisément maintenant ? Cela reste une question importante, liée à l’intensification actuelle de la modernité capitaliste sous l’effet de la mondialisation néo-libérale, dans des conditions d’une accumulation désormais toujours plus marquée et d’une résistance culturelle et écologique croissante.
Certes, il importe de ne pas réduire tous les mouvements de population passés et présents à la même catégorie ou expérience de lieu et de déplacement. Dans la mesure où elles se situent toutes dans la période historique et la configuration culturelle connues sous le nom de « modernité capitaliste », on est fondé à considérer que les principales formes de déplacement ne sont pas étrangères à la logique sous-jacente de délocalisation, de désencastrement et de conquête territoriale et culturelle qui caractérise cette modernité. Depuis le déplacement des populations autochtones et africaines à la suite de la conquête et de la colonisation du Nouveau Monde, jusqu’aux vagues de déplacements massifs de paysans, d’ouvriers et de pauvres du monde entier lors de phases plus tardives de la modernité, les tendances au déplacement ont connu des alternatives d’augmentation et de diminution. Les efforts logocentriques pour les neutraliser ont également beaucoup oscillé : depuis les concessions faites aux paysans et aux classes ouvrières jusqu’aux projets de réinstallation dans les situations contemporaines où la conquête de territoires a été plus littérale, comme dans le cas de projets de développement. D’une certaine façon, les projets de réinstallation et les camps de réfugiés ne sont que la partie visible d’un phénomène beaucoup plus complexe ; en fait, ce pourraient être des projets pilotes anticipant les crises des déplacements de population de l’avenir. Comment la rationalité et les institutions modernes réagissent devant les 2 200 000 personnes déplacées à l’intérieur de la Colombie ? Comment pourront-elles faire face aux millions susceptibles d’être déplacés à la suite de la « guerre à la terreur » que l’élite américaine est en train de faire ? La réponse est que leur réaction sera, au mieux, très éphémère.
Des universitaires latino-américains procèdent actuellement à une réinterprétation utile de la modernité qui s’éloigne des cadres eurocentriques (cf. Mignolo, 1999 ; Quijano, 2000 ; Dussel, 1996). La conquête et le colonialisme ont ouvert le continent américain à un modèle européen local qui s’efforce maintenant de déboucher sur un dessein universel. Dès le départ, ce dessein avait une logique territoriale et culturelle. Coloniser voulait dire peupler un territoire ; cela entraînait un dé-placement et un re(m)placement (dans certains cas une élimination) de certains groupes (Indiens et Africains). Il est arrivé que le re(m)placement prenne la forme manifeste d’une protection accordée à certains groupes pour les soustraire à la brutalité du déplacement (par exemple avec la création de resguardos censés « protéger » les Indiens restants de la barbarie de la conquête et du traitement que leur réservaient les encomenderos). Après l’indépendance, les nations nouvelles se sont édifiées sur des régimes de représentation qui étouffaient et excluaient les Indiens, les Noirs, les femmes et les classes populaires (Rojas, 2002). Ces régimes de représentation ont été le lieu de la violence originelle dirigée contre ces groupes, que l’on rangeait du côté de la barbarie par opposition à la civilisation, de l’irrationalité par opposition à la rationalité, etc. Le fait d’avoir d’emblée exclu ces populations de la représentation a contribué à les dé-placer/re(m)placer de diverses manières pendant tout le xixe et le xxe siècle. Par exemple, la répartition spatiale des Noirs et populations autochtones en Colombie était claire. Ces groupes ont essayé, non sans quelque succès, de s’installer dans certains lieux comme sur le littoral du Pacifique.
Pour ces théoriciens, on ne saurait comprendre la modernité si l’on ne tient pas compte de la « différence coloniale » ou de la « colonialité du pouvoir » qui en a été l’incontournable substrat. Ces concepts manifestent le double projet d’emprise culturelle et économique sur des groupes subalternes et sur le savoir subalterne qui est allé de pair avec l’implantation de la modernité en Amérique latine, depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui. Le colonialisme était synonyme de mainmise non seulement sur les ressources et la main-d’œuvre mais aussi sur les cultures et le savoir des subalternes. La modernité doit donc toujours être comprise comme un double processus de modernité et de colonialité, de création d’une différence coloniale et de modernités coloniales, de mainmise simultanée sur la main-d’œuvre et sur la culture. Au cœur de la modernité/colonialité il y a donc un refus de l’altérité qui s’est manifesté comme projet local de la modernité européenne, s’est universalisé par l’hégémonie et a abouti à une conception universelle étendue aux périphéries. Les modernités coloniales ont amené à produire des ordres spatio-culturels de différence coloniale – cette même différence qui semble aujourd’hui s’affirmer de façon positive et avec une vigueur perceptible contre les appareils du déplacement, comme dans le cas des mouvements noirs et autochtones du Pacifique.
Comment les organisations afro-colombiennes considèrent le déplacement
Quelle conception se font du déplacement les organisations qui travaillent en relation étroite avec les populations déplacées telles que l’afrodes et le pcn ? En octobre 2000, la Première rencontre nationale des Afro-Colombiens déplacés (Primer Encuentro Nacional de Afrocolombianos Desplazados) a appelé à créer une commission nationale chargée d’appliquer un plan d’action pour les Afro-Colombiens déplacés et à revoir la politique des pouvoirs publics et les mécanismes juridiques. Les participants à cette rencontre ont aussi adopté un ensemble de principes directeurs pour des politiques nouvelles, qui se présente comme suit :
1. Un principe du retour qui vaudrait de façon générale pour tous les groupes ethniques de Colombie du Pacifique, compte tenu de leur culture particulière et de leur relation au territoire. Dans la mesure du possible, la réinstallation devrait être considérée comme l’exception et non la règle, et comme une mesure temporaire, jamais permanente. La mise en œuvre de tous les accords devrait être soumise à une supervision internationale.
2. La déclaration effective de la région-territoire du Pacifique comme territorio de paz, alegria y libertad (territoire de paix, de bonheur et de liberté), à l’abri de toutes formes de violence armée ; cela signifie que des accords humanitaires soient conclus entre les groupes armés pour prévenir les violations de droits et les nouveaux déplacements de populations, et que soit accordée aux populations locales une protection et des conditions leur permettant de rentrer chez elles en toute sécurité.
3. Un système efficace d’alerte avancée et de prévention des déplacements de populations ; presque tous les phénomènes de déplacement ont été annoncés longtemps à l’avance, sans pourtant que l’État prenne de mesures préventives ; au contraire, il a été établi qu’il y avait une corrélation entre la présence de guérilléros et la présence de l’armée, suivie des groupes paramilitaires qui se chargent de procéder aux déplacements annoncés
[6].
4. Pour les communautés déplacées et celles qui retournent chez elles, une aide humanitaire intégrale respectueuse de leurs réalités culturelles ; cette aide doit être fondée sur des registres précis des populations, faire appel à la participation d’organisations communautaires et atteindre les groupes qui ont refusé de quitter leur territoire traditionnel. De façon plus large, il s’agit d’assurer à plus grande échelle une « stabilisation socio-économique » (expression inventée par le rss), en ce sens que l’État doit s’acquitter de sa tâche en garantissant à toutes les communautés le plein exercice de leurs droits sociaux, culturels et économiques.
Le pcn a également abordé plusieurs autres questions politico-culturelles. Premièrement, il est impératif que les communautés noires poursuivent leur projet historique d’identité, de territoire et d’autonomie. Depuis 1993, le pcn privilégie quatre principes organisateurs : le droit à l’identité, au territoire, à une certaine autonomie et à une conception propre du développement (Grueso, Rosero et Escobar, 1998). Cela exige, en deuxième lieu, un renforcement de l’organisation sociale des communautés, notamment, pour les personnes déplacées, une capacité institutionnelle de négocier les conditions du retour. Troisièmement, il serait peut-être même possible d’envisager un certain renversement de la logique du développement en s’enfonçant davantage dans la forêt pour créer les conditions minimales du maintien sur le territoire ; cela signifie renforcer les systèmes et pratiques traditionnels de production, en particulier en matière de sécurité alimentaire. Comme un chef autochtone nasa l’a déclaré, toute stratégie de survie devrait avoir un objectif important, à savoir « démondialiser l’estomac » – c’est-à-dire, encourager l’autonomie alimentaire. Enfin, une stratégie de résistance et de retour doit approfondir et élargir les relations entre les localités du Pacifique et les localités qui, dans le monde, résistent également à la reconversion néo-libérale (par exemple, en participant à des mouvements mondiaux pour la justice, comme le pcn le fait effectivement).
Ce sont là des critères généraux pour un processus culturellement spécifique et autonome de retour et de re(m)placement. Ils s’écartent de la conception décontextualisée de la réinstallation ou des trains de mesures normalisées conçus pour assurer la transition vers une situation et un lieu nouveaux (en fait, comme étape dans le long voyage qui mène les communautés vers la modernité capitaliste). Mais les projets de développement et la modernité capitaliste vont à coup sûr se poursuivre. À ce niveau, il importe d’encourager et d’utiliser ce que Arce et Long (2000) ont appelé les tendances opposées au développement et à la modernité – le travail d’opposition que tous les groupes effectuent
nécessairement sur les éléments du développement et de la modernité. Le développement et les politiques en matière de déplacement de populations doivent s’appuyer sur les tendances locales d’opposition déjà à l’œuvre dans les initiatives des groupes locaux visant à réorienter le développement et la modernité proprement dits. En insistant sur le fait que le Pacifique doit s’éloigner du développement conventionnel, les approches adoptées par les organisations contribuent à la mise en œuvre d’une modernité différente. En suggérant une reconceptualisation fondée sur la différence culturelle – en particulier sur les savoirs subalternes de la région, pour reprendre des catégories propres au schéma modernité/colonialité – elles indiquent qu’il peut y avoir des solutions autres que la modernité. En somme, le travail d’opposition créatrice est un élément important des stratégies appliquées par les organisations afro-colombiennes pour résister sur place ainsi que re(m)placer et élaborer des modernités différentes
[7].
En fin de compte, il importe aussi (mais c’est un aspect qui ne peut être abordé ici qu’en passant) d’étudier la classification triple des conflits de distribution qui se jouent dans des cas semblables : conflits de distribution économique, en termes d’inégalités de classe, d’inégalité des revenus et de la dette extérieure (conflits qui relèvent donc de l’économie politique), conflits de distribution écologique, portant sur l’accès aux ressources naturelles et sur leur maîtrise ainsi que sur leur utilisation éventuellement abusive (c’est-à-dire une démarche qui relève de l’écologie politique, cf. Martínez-Alier, 2002), et les conflits de distribution culturelle, qui n’ont pas encore été théorisés (mais qui font l’objet d’études culturelles ou relèvent de l’écologie politique), conflits dus à des différences de pouvoir effectif attribué aux diverses valeurs pratiques et significations culturelles (par exemple le concept moderne de nature comme ressource par rapport aux modèles locaux de nature insérés dans la vie sociale et qui sont donc plus en accord avec la préservation). Ces derniers conflits sensibilisent à la nécessité d’une interculturalité effective, définie comme dialogue et transformation mutuelle (ou « interfécondation » pour reprendre un terme de Panikkar, 1999) des cultures dans des contextes de pouvoir. Une stratégie de défense de la localité et de la culture – en vue de pallier les tendances au déplacement – doit aborder ces trois conflits de distribution, dans la mesure où ce qui est en jeu du fait du déplacement, comme il apparaît au moins clairement dans l’exemple de la Colombie du Pacifique, c’est un approfondissement de la triple conquête (économique, écologique et culturelle) de la modernité capitaliste et de la transformation qu’elle a apportée, tentative impitoyable pour se débarrasser de la différence économique, écologique et culturelle incarnée dans les pratiques des communautés ethniques.
Traduit de l’anglais
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[*]
Ces notes reposent sur des travaux ethnographiques menés en Colombie du Pacifique depuis 1993. On trouvera une étude récente du conflit chez Leal (1999). Je remercie l’
afrodes d’avoir mis des documents à ma disposition ; je remercie aussi en particulier Carlos Rosero et Libia Grueso, du
pcn, pour les entretiens qu’ils m’ont accordés sur le schéma du déplacement élaboré par les organisations afro-colombiennes (Bogota, octobre 2001). Ces notes portent aussi la marque de l’exposition de photographies de Sebastião Salgado intitulée
Exodos (voir le catalogue édité par la Fondación Retevisión, Madrid, 2001). Les recherches effectuées pour la présente étude ont été en partie financées par une bourse de recherche et d’écriture dans le cadre du Global Security and Sustainability Program de la Fondation MacArthur.
[1]
Conformément à ce que l’on trouve dans la littérature sur l’environnement, je définis le logocentrisme comme un projet culturel tendant à ordonner le monde selon des principes censément rationnels, en d’autres termes, pour édifier un monde ordonné, rationnel et prévisible. Dans le présent contexte, le logocentrisme est, plus techniquement, la conception métaphysique selon laquelle la vérité logique est le seul fondement d’une théorie qui considère le monde comme composé de choses et de sujets connaissables que l’on peut ordonner et organiser.
[2]
Informations rassemblées en vue de la première rencontre nationale d’Afro-Colombiens déplacés, organisée par l’
afrodes et le
pcn du 13 au 15 octobre 2000. Les chiffres viennent du
codhes, du
rss, de l’Institut latino-américain de services juridiques alternatifs (
ilsa), du
gtd et de l’Equipo Nizkor. On trouvera certains de ces documents sur le site Web de l’
ilsa www.ilsa.org.co/. En anglais, on consultera Colombia Watch sur
znet (par exemple, le rapport de J. Podur et M. Rosental, http://www.zmag.org/content/Colombia/podu-rozental2.dfm).
[3]
Entretien avec Carlos Rosera et Libia Grueso, Bogota, 16 octobre 2001 ; documentation de l’
afrodes ; voir aussi Rosero (2001). Le
pcn est un réseau de mouvements sociaux des communautés noires de la Colombie du Pacifique.
[4]
Pour des études sur les systèmes de production traditionnels, voir Sánchez (1998). Les modèles locaux de nature en Colombie du Pacifique ont été étudiés par Restrepo et del Valle (1996), et par Camacho (1998).
[5]
Pour une phénoménologie de la localité, voir Casey (1997). On trouvera un aperçu de la littérature sur la localité chez Escobar (2001). En 2000-2003, j’ai lancé un projet sur le thème « Pouvoir, localité et justice : les femmes et la politique de la localité » avec Wendy Harcourt, de la Société pour le développement international de Rome. Voir le numéro spécial consacré à cette question dans la revue de la
sid (
Development 45(1), 2002), ainsi que la page Web de la
sid, www.sidint.org.
[6]
Les liens entre la présence des guérilléros, des groupes paramilitaires et de l’armée (en particulier ces deux derniers) ont été montrés à plusieurs reprises dans des rapports d’Americas Watch et de l’
onu. Pour une analyse de la responsabilité partagée de ces trois acteurs dans le massacre de mai 2002 à Bojayá (Chocó), où une centaine de personnes ont été tuées, surtout des enfants et des femmes, voir « Informe de la Oficina en Colombia del Alto Comisionado de las Naciones Unidas para los Derechos Humanos sobre su Misión de Observación en el Medio Atrato »,
onu, Bogota, mai 2002.
[7]
Le concept de travail d’opposition
(counter-work) élaboré par Arce et Long (2000) suppose des niveaux multiples : passage, par un traitement phénoménologique collectif, des interventions du développement et de la modernité dans un contexte culturel local commun, réinsertion des formes modernes dans des représentations locales de la vie sociale et, de façon générale, processus endogène et permanent de confrontation avec la modernité et de transformation de celle-ci. On aboutit ainsi à ce que l’on appelle des modernités mutantes ou locales, des modernités d’en bas, etc. Cette conceptualisation débouche sur de nouvelles façons de penser le développement.