2003
Revue internationale des sciences sociales
Cibles mobiles : déplacement, appauvrissement et développement
[*]
Shelley Feldman
Charles Geisler
Louise S. Silberling
Peut-être est-il banal d’affirmer que la thématique du déplacement est décisive pour la compréhension des mécanismes d’intégration (ou de réintégration) mondiale et de changement économique au xxie siècle. On sait, par exemple, que les processus de déplacement sont caractéristiques de la restructuration des États et des secteurs économiques, des formes novatrices d’emploi et de subsistance économique et des travaux d’infrastructure ou des mégaprojets (ceux-ci n’étant pas limités à la construction de barrages et de routes). On sait aussi que les discours sur le développement font apparaître une tendance croissante à s’intéresser au déplacement dans les conceptions de la modernité et de la territorialisation, ainsi que pour mieux comprendre les modes d’organisation et d’intervention économiques, politiques et sociaux. Il n’est donc pas surprenant que les recherches sur les États postcoloniaux, la mondialisation des complexes industriels et militaires, les programmes de réinstallation planifiée et les projets d’infrastructure, ou sur les conséquences de la guerre et l’apparition de réfugiés, mettent en évidence une dislocation des communautés et des solidarités qui incite à redéfinir les notions d’appartenance, de foyer, d’identité, de citoyenneté et de droits. Le déplacement devient, du fait de ces changements, un aspect fondamental de l’expérience contemporaine.
À quelques exceptions notables près, ce n’est que depuis peu que les sciences sociales
[1] se penchent sur les questions de lieu et de déplacement. Auparavant, les chercheurs tenaient souvent – mais pas toujours – pour acquis les liens avec le lieu et les mouvements hors de celui-ci, ainsi que les interactions et les négociations complexes à l’intérieur du lieu. En d’autres termes, le concept de lieu s’utilisait davantage à des fins descriptives qu’à des fins analytiques et la réflexion théorique à son sujet n’était jamais poussée bien loin. De plus, les questions posées par les processus de négociation et la capacité des populations d’opérer des choix concernant le déplacement étaient rarement abordées. C’est ainsi que les démographes mettent généralement l’accent sur les schémas de redistribution des populations dans le temps et dans l’espace plutôt que sur le lieu ou l’espace en tant que contexte et outil d’analyse.
Néanmoins, les sciences sociales découvrent peu à peu non seulement les notions de lieu, d’établissement et de mouvement, mais aussi celles de lieu imposé, de réinstallation forcée et de migration contrainte. L’article de Thomas Gieryn (2000) intitulé A Space for Place in Sociology (Un espace pour la notion de lieu en sociologie) figure au quatrième rang des travaux de sociologie les plus lus, et Goodchild et al. (2000) voient avec raison dans l’analyse de l’espace et du lieu un élément de plus en plus central de la recherche en sciences sociales. Les démographes commencent de même à s’attaquer à la question complexe de savoir comment les communautés établies ou émergentes entretiennent, par l’intermédiaire de divers réseaux, des liens avec leur lieu d’origine, tout en tissant de nouveaux réseaux sur leurs nouveaux lieux de résidence. Les géographes et les chercheurs en urbanisme, s’inspirant d’études féministes, ont appelé l’attention sur les nouvelles configurations des communautés urbaines et sur l’utilisation et les significations de l’espace et du lieu. Les spécialistes de l’anthropologie culturelle ont balisé un nouveau terrain théorique pour remettre en question la conception statique de la notion de lieu et repenser les relations entre populations et nation, État, identité et transnationalité. L’articulation entre déplacement et transnationalité aide désormais à comprendre l’expérience humaine comme vécu et critique de la mondialisation en mettant en relief la perte du foyer et des racines et en dessinant une problématique de l’espace que l’on n’imaginait pas auparavant. Les significations diverses de la mondialisation ont attiré notre attention sur l’expérience des migrants, des voyageurs, des missionnaires et des militaires, ainsi que sur celle des diasporas (post)modernes.
L’expérience des diasporas a soulevé elle aussi des questions cruciales concernant le lieu. Comme il fallait s’y attendre, ce sont l’étude des communautés de migrants et les recherches contemporaines sur les notions de race, de classe et d’inégalité entre ethnies dans les sociétés multiculturelles et pluralistes qui ont amené à s’intéresser au concept de lieu et à la création de lieux. De tels travaux utilisent des métaphores spatiales, fondées sur des revendications territoriales nouvelles ou de longue date, en vue d’explorer divers aspects touchant à la souveraineté nationale et aux mouvements de populations à travers les frontières nationales, entre communautés locales et à l’intérieur de groupes sociaux. Ces représentations du lieu servent d’assise à des recherches sur le déplacement et la réinstallation, et influent sur notre manière de différencier la postmodernité de la modernité, en particulier pour ce qui touche à la citoyenneté et aux droits.
La mondialisation offre un autre point de vue sur les questions de lieu et de déplacement. Pour certains auteurs au moins, elle révèle une rupture dans les capacités des nations, des États et des communautés en cette période d’intégration croissante des marchés. Cette rupture s’inscrit en outre dans un contexte postcolonial, où l’évolution du sentiment identitaire et de la perception du foyer, de l’appartenance et des droits emprunte des voies aboutissant à une reconfiguration des frontières nationales et communautaires ainsi que des échanges et contacts transnationaux. Dans cette optique, le déplacement – forme de mouvement particulière – désigne le transfert d’êtres de chair dans un nouvel espace/lieu social. Mais il renvoie aussi, de manière tout aussi importante, à l’évolution des attentes et des formes d’oppression, des chances et des exclusions parmi ceux qui se déplacent et ceux qui sont arrachés à des positions où ils jouissaient de la sécurité matérielle, sociale, politique, économique et personnelle. C’est dire que le déplacement s’accompagne d’attentes normatives qui ont pris corps au cours de l’histoire et qui, à travers des systèmes de régulation juridique et morales, rendent possibles et déterminent les significations associées à l’appartenance.
Le déplacement est un aspect que prennent aussi en compte la sociologie et l’anthropologie appliquées au développement, les évaluations de projets de développement et les bilans des pratiques de développement, y compris des mégaprojets nécessitant des campagnes de réinstallation à grande échelle. Au nombre des questions qui retiennent l’attention des praticiens et des chercheurs figure la relation entre projets de développement et facteurs d’inégalité et de pauvreté. Les coûts négatifs des mégaprojets et des plans de réinstallation, par exemple, sont une préoccupation majeure lorsqu’il s’agit d’élaborer des méthodes de compensation au bénéfice des populations affectées. Mais il n’est souvent fait aucun cas de toute une série de pertes – perte des réseaux familiaux et sociaux, perte de l’esprit d’entreprise et de la confiance qui étaient attachés à des lieux particuliers, ou encore perte des ressources investies dans un logement ou dans une activité professionnelle. Ces pertes ne pouvant donner lieu à aucune évaluation, il ne s’agit plus de compensation, mais de pauvreté et de réduction de la pauvreté.
D’aucuns font valoir que, si la pauvreté a augmenté en valeur relative, elle a diminué dans l’absolu grâce aux interventions du capitalisme moderne en faveur du développement. D’autres affichent à ce sujet des positions différentes, tout en reconnaissant que le souci de réduire la pauvreté et les questions de répartition sont désormais « une partie intégrante de la performance économique, et non un élément surajouté auquel on ne s’intéresserait qu’une fois l’efficacité économique acquise (Kanbur et Lustig, 1999, p. 288). Cette nouvelle prise de conscience de la nécessité de réduire la pauvreté a une grande importance pour l’analyse des facteurs et des indicateurs de l’inégalité et pour l’élaboration de modèles de compensation qui prennent en compte les pertes particulières subies par les groupes obligés à se réinstaller ailleurs.
Malgré les remarquables avancées de la réflexion sur la genèse et la réduction de la pauvreté, la recherche ne s’intéresse guère dans la réalité au fait que la pauvreté a changé de nature et qu’elle n’est plus un statut ou une condition sociale propre à des individus, à des communautés ou à des nations (en particulier dans les économies situées à la périphérie du système mondial), mais un processus social lié au développement et au déplacement. Le déplacement agit comme un révélateur de l’appauvrissement envisagé en tant que processus historique particulier qui découle de certaines structures institutionnelles et politiques et qui s’interprètent à l’aide de cadres discursifs particuliers.
Déplacement et développement
Si pour certains le monde contemporain peut effectivement ressembler à une « huître », du fait qu’il est aujourd’hui possible de se déplacer dans l’espace d’une manière qui était inconcevable ne fût-ce qu’il y a un quart de siècle, pour la grande majorité des habitants du globe, cette vision idéale échappe même à l’imagination. On estime à plus de dix millions le nombre de personnes qui sont déplacées chaque année. Dans son acception la plus évidente et la plus courante, le déplacement implique que celui qui le subit est physiquement arraché à son foyer, à sa région ou à sa nation. Ce déplacement, fortuit ou contraint, résulte en général d’une guerre, d’une famine, de grands travaux d’infrastructure ou de la mise en valeur d’espaces publics. Il a pour corollaire la perte des moyens d’existence et des liens communautaires et peut conduire à une réinstallation en un lieu proche ou dans un autre pays. Il est parfois temporaire, mais le plus souvent permanent, en particulier lorsque le lieu d’origine cesse d’être habitable ou est affecté à d’autres usages. Il peut être suivi de déplacements secondaires – exposant les habitants des zones d’accueil à des risques – en général sans que les pouvoirs publics ne s’en inquiètent.
Ceux qui critiquent les programmes de migration forcée soulignent en général le peu d’attention qui est apporté au processus de réinstallation. C’est la raison pour laquelle on prescrit de plus en plus des interventions économiques visant à venir en aide aux personnes déplacées. Toutefois, comme le font observer Cernea (1995) et Downing (1996), concentrer exclusivement les efforts sur l’aide économique, c’est oublier tout un ensemble d’aspects sociaux et culturels du déplacement qui jouent un rôle central lors de l’implantation dans un nouveau lieu. Pour ces auteurs, la pauvreté va bien au-delà de la perte des biens, de l’emploi et des revenus, aussi vitales que soient ces ressources. Pareille conception repose sur l’idée que des programmes de réinstallation mieux conçus et offrant de meilleures opportunités vont adoucir le sort des personnes en situation de pauvreté. Beaucoup de ceux qui s’efforcent d’humaniser ces programmes ne se rendent pas davantage compte que les personnes déplacées subissent, simultanément ou successivement, de multiples déracinements. Ils ne s’interrogent pas sur les raisons précises de ces opérations planifiées, ni ne remettent en question les justifications surdéterminées mettant en avant des « causes naturelles » (famines, inondations, etc.).
Le déplacement accroît souvent, plus qu’il ne les atténue, l’insécurité économique, l’éloignement de la communauté et le problème des droits à la terre et autres formes de propriété privée ou collective. Ainsi, même si la mobilité physique peut être volontaire et associée à la sécurité économique, les études sur les personnes déplacées révèlent que de tels mouvements soulèvent quantité de questions concernant la perte de l’identité, l’absence de sécurité personnelle et l’impossibilité d’exercer les droits qui vont généralement de pair avec la citoyenneté. Dès lors qu’il y a insécurité économique, la distinction entre réinstallation volontaire et réinstallation contrainte peut perdre son sens, et il est malaisé de déterminer quand commence et quand s’achève exactement le processus. Les intéressés savent en tout cas que ce dernier risque de les priver de l’accès à des réseaux familiaux établis de longue date dans lesquels s’inscrivait leur vie sociale quotidienne, aux identités collectives, et aux allocations qui les aidaient dans les périodes difficiles. De même, le sentiment d’appartenance à un lieu ou d’enracinement dans ce lieu qui apporte la sécurité en termes d’intégration, de ressources et d’affects, disparaît pour faire place dans le nouveau lieu à une impression d’isolement et d’aliénation.
Même en l’absence de déracinement physique, certaines personnes vivent parfois une sorte de déplacement in situ. Cette forme de déplacement vécue en restant sur place se présente aussi comme un processus continu, mais qui diffère sur le plan conceptuel de l’expérience consistant à changer de position dans la hiérarchie sociale. Le déplacement in situ est davantage déterminé par des relations d’exclusion qui fixent de nouvelles limites aux mouvements physiques et sociaux possibles. Des exemples évidents en sont la perte du droit à des prestations sociales et autres avantages, le fait d’être frappé de discrimination ou d’ostracisme, d’être dépouillé de ses droits civils ou encore de voir suspendre les contrats autorisant la jouissance de certains biens. Toutes les formes de déplacement envisagées dans la présente série d’étude se rattachent de multiples façons aux aléas du projet de développement.
Du point de vue qui nous occupe, le développement n’est pas l’aboutissement d’une trajectoire dessinée par l’amélioration des indicateurs de croissance économique, et il ne se définit pas non plus par rapport à la pénurie de telles ou telles ressources dans des lieux particuliers, pénurie qui devrait être surmontée pour permettre aux habitants d’accéder à la modernité (postulat dominant de la pensée euro-américaine). À l’instar de la mondialisation, le développement nous apparaît plutôt comme un processus historique d’intégration capitaliste croissante qu’accompagnent certains discours normatifs sur la croissance et le progrès. C’est un processus que font passer pour naturel des intérêts devenus hégémoniques, et que reproduisent donc ceux qui en recueillent les bénéfices et ceux qui en sont venus à croire en ses objectifs. La critique du développement fait appel à un certain nombre de raisonnements discursifs et d’intuitions relatifs au déplacement, perçus comme un aspect intrinsèque du développement, mais qui n’en revêt pas moins des formes extrêmement variées.
Nous tentons de mettre en lumière les conditions et les relations façonnant le projet de développement qui viennent compromettre le sentiment de sécurité et la jouissance des droits. De tels travaux sont de plus en plus attentifs au rôle de la société dans la construction du soi et de l’autre, à l’importance primordiale de l’identification à une ethnie, et à la polyvalence des subjectivités et des identités émergentes, même s’ils ne cherchent pas à théoriser le déplacement et la transplantation.
Repenser le développement en tant que projet social, et étudier le déplacement volontaire ou contraint sous l’angle de l’identité, de l’identification et de l’appartenance, enrichit notre compréhension des processus complexes de négociation individuelle et collective qui s’opèrent pendant le déplacement. Pareil exercice implique que l’analyse du développement prenne acte de l’importance des agents, tout en tenant compte de l’ubiquité des relations de pouvoir dans les négociations entre États et communautés. Cette prise en compte des capacités des agents permet d’enrichir la conception courante des personnes déplacées comme victimes. Considérer le développement comme un projet social, c’est privilégier ce qu’il a de construit, se concentrer sur les relations d’inégalité dynamiques qui façonnent l’économie mondiale et mettre en lumière la myriade d’institutions, de collectivités, de ressources, de stratégies, d’intérêts et de pratiques qui entrent en jeu dans les relations mondiales.
L’expression « cibles mouvantes
[2] » employée dans le titre de ce numéro évoque à la fois la mobilité des personnes et le rapport en constante évolution entre déplacement, développement et appauvrissement. On est en présence d’un processus de changement intégré qui remodèle les États et les nations ainsi que les schémas et relations concomitants d’exclusion et d’inclusion.
Dans cette série d’études, nous nous interrogeons sur la manière dont les gens perdent le contrôle ou l’accès des biens, des ressources, des lieux de résidence, des réseaux sociaux, des relations familiales et de diverses ressources matérielles, ainsi que sur leur mode de négociation des identités et de défense contre les pertes, la vulnérabilité, l’insécurité personnelle et les menaces à l’individualité. Le déplacement sert de révélateur aux auteurs pour mettre en question le développement et les processus par lesquels personnes et politiques, États et intérêts de classe, contrôlent et infléchissent les relations sociales. Ils attirent l’attention sur les conséquences cachées des guerres et des catastrophes naturelles, sur l’intervention des nouvelles technologies et des mégaprojets, ainsi que sur les politiques publiques qui changent le sens des notions d’ethnicité, de langue et de lieu.
Les articles répondent à une série de questions dont les auteurs ont fait une présentation récente à l’Université Cornell. Les interrogations suivantes ont notamment été au centre des discussions : comment les mouvements de personnes d’un pays à l’autre, à l’intérieur des frontières nationales et in situ nous aident-ils à faire évoluer notre réflexion sur les facteurs et les expériences de l’appauvrissement ? Comment les processus de déplacement annoncent-ils les changements qui interviennent dans la solvabilité économique et l’intégrité culturelle à mesure que les gens perdent leur accès aux ressources matérielles nécessaires à la reproduction de la vie quotidienne et à la préservation de leur environnement social et naturel ? Les études sont présentées dans un ordre permettant un dialogue. Le premier groupe d’articles, dû à Paul Gellert et Barbara Lynch, Ravi Kanbur, Michael Cernea et Peter Vandergeest, débute par des questions que l’on s’attendrait à trouver dans une série d’études sur le déplacement et sa relation avec le développement et l’appauvrissement. Plutôt que d’offrir une interprétation étroite des mégaprojets et des questions de compensation, ils s’interrogent sur cette relation et sur les prescriptions qui lui sont habituellement associées. Gellert et Lynch, par exemple, soutiennent que les grands projets déplacent la nature aussi bien que la société humaine, que le déplacement revêt des formes primaires et secondaires et que la continuation des déplacements tire son origine de la théorie de la modernisation. Kanbur propose une interprétation historique de la difficile question de la compensation accordée aux personnes déplacées, telle qu’elle est traitée dans les publications économiques alors que Cernea nous invite à envisager des formes de compensation prenant en compte la totalité des coûts sociaux de la réinstallation et à dessiner une « nouvelle économie de la réinstallation ». Vandergeest complète ces points de vue en s’intéressant à la relation prévisible entre déplacement et développement et avance que même des efforts ayant théoriquement pour but la redistribution de la richesse, comme la réforme agraire au Laos, aboutissent finalement à des déplacements.
L’article de Gaim Kibreab ajoute une dimension essentielle en évoquant la citoyenneté et les limites que son absence impose aux personnes déplacées. En arrière-plan, les politiques de l’État sont considérées comme faisant obstacle à l’accueil des gens dans leurs nouvelles communautés et à la négociation par les migrants de leurs nouvelles conditions d’existence et aussi quand il s’agit d’apprécier la contribution que l’octroi des droits civiques aux réfugiés apporte à la sécurité politique et économique des pays hôtes.
Comme Vandergeest, Charles Geisler et Anke Wessels poussent plus loin l’étude du rôle de l’intervention étatique. Ils montrent comment les réformes dans le domaine de la conservation et de la protection sociale engendrent de nouvelles formes, souvent cachées, de déplacement et d’appauvrissement. Dans les deux cas, politiques et discours masquent les effets du déplacement sur des populations importantes. Geisler propose une perspective mondiale, tandis que Wessels s’attache à un seul comté du nord de l’État de New York. Chacun montre comment le phénomène du déplacement permet de révéler des conséquences contradictoires de ce qui passe généralement pour des formes positives d’intervention étatique.
S’attachant comme Geisler à la conservation rurale, Amita Baviskar ouvre des perspectives sur des mouvements écologistes prétendument progressistes opérant en milieu urbain à New Delhi (Inde). Elle attire notre attention sur les coûts de l’écologisation pour les pauvres dans un contexte de modernisation urbaine, en insistant sur les aspects politico-culturels de l’urbanisme et leurs effets sur l’exclusion. L’étude d’Andrew Willford sur Kuala Lumpur (Malaisie), autre agglomération urbaine, nous fait entrer dans le monde de la production esthétique et des traditions où elle s’enracine qui sont invoquées par l’État et font partie de son imaginaire. Dans ces productions qui s’expriment non seulement sous la forme de rituels communautaires mais aussi dans l’architecture et l’aménagement des espaces publics, certains groupes ethniques sont associés à la création des lieux, tandis que d’autres se voient refuser le droit à la parole et à la reconnaissance dans les villes où ils sont censés avoir leur foyer.
Shelley Feldman utilise le contexte contingent de la Partition de l’Inde en 1947 pour ouvrir la discussion sur la nation, l’État et la formation du sujet. Elle s’attache plus spécialement aux contradictions dans les représentations des différences entre des gens qui partagent une histoire, une langue et des prescriptions culturelles communes. Le déplacement est un processus social qui transforme l’appartenance en différence dans le contexte d’opportunisme lié à la création d’États et à la fin de la colonisation. La notion d’exclusion intra-ethnique est traitée différemment dans l’étude qu’Angela Gonzales consacre aux jeux et aux casinos tribaux. Bien que souvent considérés comme une aubaine pour le développement, les jeux peuvent être vus comme une autre forme de déplacement pour les Amérindiens, par exemple lorsque l’appartenance tribale est redéfinie dans un sens exclusionniste et que les autres voix de la tribu sont réduites au silence.
Ajantha Subramanian, Louise Silberling et Arturo Escobar explorent plus avant dans leurs articles les questions de nation, de droits et de citoyenneté. Subramanian étudie la résistance et les revendications de droits civiques des pêcheurs sur la côte Sud de l’Inde où les différences ethniques et religieuses procèdent de schémas qui sont à la fois imposés par les autres et invoqués par les minorités pour se défendre. Cet appel à l’État pour la défense des droits contre la remise en cause de l’accès à la terre et aux ressources peut donner aux intéressés des moyens d’agir mais recèle aussi des menaces comme le montre Silberling dans le cas des communautés afro-brésiliennes quilombo. La défense du lieu va au-delà de la nostalgie ; elle peut être libératrice et créatrice de pouvoir, à mesure que des « modernités alternatives » voient le jour en réponse à la mondialisation. L’article d’Escobar sur les communautés afro-colombiennes de la région Pacifique explicite la notion de « modernités alternatives », en explorant les possibilités de résistance pacifique dans une nation multi-ethnique qui a longtemps souffert de multiples vagues de déplacements violents.
Traduit de l’anglais
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Appadurai, A. ; Breckenridge C. 1989. « On moving targets : Editors’ introduction », Public Culture 2(1), i-iv.
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Arendt, H. 2002. Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard.
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Cernea, M. M. 1995. « Understanding and preventing impoverishment from displacement : Reflections on the state of knowledge. » Journal of Refugee Studies, 8, p. 245-164.
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Downing, T. 1996. « Mitigating social impoverishment when people are involuntarily displaced. » dans McDowell, C. (dir. publ.), p. 33-48 dans Understanding Impoverishment : The Consequences of Development-Induced Displacement, Providence et Oxford, Berghahn Books, p. 33-48.
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Gieryn, T. F. 2000. « A space for place in sociology », Annual Review of Sociology, 26, p. 463-496.
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Goodchild, M. F. ; Anselin, L. ; Applelbaum R. P. ; Herr-Harthorn, B. 2000. « Towards a spatially integrated social science », International Regional Science Review, 23, p. 139-159.
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Kanbur, R. ; Lustig, N. 1999. « Why is inequality back on the agenda ? » p. 285-306, dans Annual World Bank Conference on Development Economics, Banque mondiale, p. 285-306.
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Marx, K. 1993. Le Capital, livre 1, « Le développement de la production capitaliste », Paris, puf.
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Polanyi, K. 1944. The Great Transformation, New York et Toronto, Farrar & Rinehart, Inc.
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La rédaction des présents articles a été rendue possible grâce au soutien financier généreux de la Population Inequality et Development Initiative et du Polson Institute of Global Development de l’Université Cornell. Faisant suite à un atelier international, un groupe de travail associé au Polson Institut et dirigé actuellement par Shelley Feldman et Charles Geisler s’emploie à animer plusieurs dialogues réguliers sur le thème du déplacement. Parmi les participants figurent des professeurs, des étudiants déjà diplômés et des chercheurs invités. Pour davantage d’informations, le lecteur est invité à nous contacter à l’Université Cornell ou par e-mail à rf12@cornell.edu ou ccg2@cornell.edu.
[1]
Pour d’importantes exceptions, voir Marx (1993, particulièrement le livre 1, chapitre VII), Polanyi (1944) et Arendt (2002), qui associent les discours sur le déplacement et l’appauvrissement à l’expansion du développement capitaliste.
[2]
Voir Appadurai et Breckenridge (1989) pour un emploi légèrement différent de la notion de cibles mouvantes.