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Revue internationale des sciences sociales

2003/1 (n° 175)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782749201399
  • DOI : 10.3917/riss.175.0097
  • Éditeur : ERES


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Introduction

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Au petit matin du 30 janvier 1995, à Delhi, dans le quartier nanti d’Ashok Vihar, les lève-tôt sortent faire leur marche matinale, certains en compagnie de leur chien. Alors que l’un d’eux entre dans le « parc » du quartier, seul espace vert de la localité, il aperçoit un jeune homme mal vêtu qui s’éloigne avec une bouteille vide à la main. Outré, le marcheur l’attrape, appelle ses voisins et la police. Un groupe de propriétaires furieux et deux agents de police tombent alors sur le jeune homme et en quelques minutes, le frappent à mort.

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Le jeune homme, un certain Dilip, âgé de 18 ans, était venu à Delhi assister au défilé à l’occasion de la Fête nationale (Republic Day). Il séjournait chez son oncle dans un jhuggi (bidonville) qui borde le quartier d’Ashok Vihar, le long de la voie de chemin de fer. Son oncle travaillait comme ouvrier dans un complexe industriel voisin qui, comme d’autres zones industrielles implantées à Delhi, n’a aucun logement prévu pour ses employés. Dans le jhuggi, il y a plus de 10 000 familles qui partagent trois sanitaires publics dotés chacun de huit latrines, soit une pour 2 083 personnes. Dans ces conditions, pour la plupart des habitants, tout espace vacant et ombragé devient un lieu où faire ses besoins. Cette utilisation du « parc » rapproche les habitants des bidonvilles des résidents aisés de la localité qui ont financé la construction d’un mur de séparation entre leurs habitations et les jhuggis sales et disgracieux. Une brèche n’a pas tardé à être ouverte dans le mur, aussi bien pour permettre aux domestiques qui vivent dans les jhuggis de se rendre chez les riches pour y faire le ménage, la lessive et s’occuper des enfants, que pour laisser les « délinquants » aller faire leurs besoins.

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La mort de Dilip est donc l’aboutissement d’une lutte déjà ancienne pour un espace contesté qui, pour certains, incarne l’idée d’une vie urbaine harmonieuse, un lieu de loisirs et de détente planté d’arbres et de verdure et pour d’autres, est le seul endroit pouvant être utilisé comme lieu d’aisances. S’il avait eu vent de ce conflit qui couvait, Dilip aurait probablement été plus prudent ; il aurait pris la fuite avant d’être interpellé et il serait peut-être encore en vie [1]  La violence ne s’est pas arrêtée là. Lors d’un rassemblement... [1] .

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Cet incident m’a profondément impressionnée. Au cours de mes recherches dans le centre de l’Inde, lieu de luttes contre les déplacements consécutifs à des projets de sylviculture et de construction de barrages et aux processus plus progressifs mais non moins incontournables d’appauvrissement dus à la précarité du régime foncier, je n’ai que trop souvent constaté la violence d’un État qui s’efforçait de réprimer les aspirations de pauvres gens faisant tout pour sauvegarder leurs moyens de subsistance et leur dignité (Baviskar, 2001). Aujourd’hui, j’observe une contestation similaire pour un espace qui s’étend jusque devant ma porte. Auparavant, j’avais étudié les luttes pour la préservation de l’environnement dans l’Inde rurale ; aujourd’hui, mon attention se porte sur la façon dont, dans un contexte urbain, les différents enjeux de ces luttes se négocient au travers de différents projets et pratiques. Au cours des deux années écoulées, deux procès sont venus confirmer cette préoccupation, chacun dans le but très vigoureusement affirmé de reconstruire le paysage urbain de Delhi. Par toute une série de décrets, la Cour suprême de l’Inde a entrepris de fermer toutes les entreprises polluantes et non conformes de la ville, mettant ainsi au chômage quelque deux millions de personnes employées dans 98 000 usines environ. Parallèlement, la Haute Cour de Delhi a prononcé la suppression de tous les jhuggis et le relogement de leurs habitants sur des terrains publics, décision qui s’est traduite par la démolition des habitations de plus de trois millions de personnes. Dans une ville de douze millions d’habitants, de tels changements sont ahurissants. Ces deux procès, intentés dans l’intérêt général par des écologistes et des associations de défense des consommateurs, montrent qu’un mouvement écologiste bourgeois [2]  J’utilise les mots « bourgeois » et « classes aisées... [2] commence à apparaître comme une force organisée à Delhi et que les préoccupations des classes aisées pour l’esthétique, les loisirs, la sécurité et la santé en sont arrivées à véritablement configurer la disposition des espaces urbains.

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Ce mouvement écologiste bourgeois rejoint le zèle méthodique de l’État et sa volonté de créer des espaces lisibles et des sujets dociles (Scott, 1998). D’après Alonso (1994, p. 382), les formes modernes de surveillance des populations par l’État, d’organisation capitaliste et de discipline dans le travail reposent sur l’homogénéisation, la rationalisation et le cloisonnement de l’espace. Le statut particulier de Delhi et sa notoriété en tant que capitale nationale ont rendu encore plus vives les préoccupations de l’État pour la gestion des espaces urbains : Delhi compte parce que des gens très importants y vivent et s’y rendent ; elle est le reflet de l’État-nation. Du fait qu’elle incarne les ambitions modernistes de l’Inde, la capitale a été très soigneusement planifiée depuis 1962, lorsque le premier schéma directeur a été établi avec l’aide de spécialistes américains de la Ford Foundation. Ce schéma directeur ordonne le paysage de Delhi selon l’idéal du socialisme de Nehru et, sous le contrôle éclairé de l’État, une séparation fonctionnelle est aménagée avec un espace assaini réservé à l’Histoire où sont protégés les monuments jugés importants sur le plan archéologique (Khilnani, 1997). D’immenses étendues de terres agricoles sont acquises dans les villages voisins et placées sous le contrôle de la Delhi Development Authority [3]  La Delhi Development Authority (dda) a été créée en... [3] (dda) seule habilitée à transformer ces espaces en zones adaptées à une capitale moderne : centres commerciaux, centres administratifs, complexes sportifs, espaces verts, zones d’habitation et complexes industriels. La concrétisation des ambitions des autorités publiques devient d’autant plus urgente qu’environ 450 000 réfugiés [4]  En 1941, la ville comptait 917 000 habitants. En 1951,... [4] hindous et sikhs affluent de ce qui est devenu le Pakistan et s’installent à la périphérie de la ville dans des lotissements dont les eaux usées polluent le réseau d’approvisionnement en eau, occasionnant une épidémie de jaunisse en 1955 qui fait 700 morts (Saajha Manch, 2001, p. 5). Les préoccupations liées au bien-être matériel et à la protection sociale d’une telle concentration de population sont donc à l’origine d’une volonté de planification de la ville et rejoignent l’élan nationaliste en faveur de la modernisation qu’il appartient au premier chef à l’État de satisfaire [5]  Alors que l’intervention de l’État était considérée... [5] : la légitimité d’un gouvernement national jouissant du prestige que confère la lutte pour la liberté ravive le pouvoir d’un ancien régime mis en place par le capitalisme colonial (Ludden, 1992) qui accordait à l’État l’autorité suprême dans la mission de civilisation et de progrès.

La logique de la ville planifiée

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Les terrains qu’étudie la Delhi Development Authority ne sont pas des espaces vides : ils ont une vie et des traditions. Les deux Delhi impériales coexistent : Shahjehanabad et New Delhi (Gupta, 1981) ainsi que les nouveaux « villages urbains » dont les terres ont été acquises par la dda. Shahjehanabad, capitale des Moghols entourée de remparts, construite et reconstruite depuis le xvie siècle, est une mosaïque de coutumes diverses où les habitations, les entreprises, les boutiques, les lieux de culte et les bâtiments administratifs s’imbriquent de façon très désordonnée. D’un point de vue colonial, il faut mettre de l’ordre dans cette apparente anarchie afin d’empêcher l’apparition d’idées et d’actes de révolte. Après la première guerre d’indépendance de 1857, l’État colonial démolit des quartiers entiers de Shahjehanabad, installant des voies de chemin de fer en plein centre ville. En 1947, l’agglomération est dépeuplée et son paysage ethnique est recomposé car une grande partie de ses habitants musulmans ont fui vers le nouvel État du Pakistan au moment de la Partition. Au sud de Shahjehanabad, les Britanniques ont construit New Delhi en 1918, déplaçant le centre de l’empire sur le sous-continent de Calcutta à Delhi. La cartographie du pouvoir colonial est visible dans la conception même de l’espace de la ville : Central Vista avec le Palais des Vice-Rois surmontant le Parlement, le Secrétariat et les palais des dirigeants locaux. Les grandes avenues de New Delhi séparent les dirigeants blancs des babus de couleur en établissant, dans leur condition, une hiérarchie très précise et rendue visible par la taille des bungalows, mais elles créent aussi des espaces de bureaux et de magasins, par exemple, où dirigeants et populations locales peuvent faire du commerce de façon réglementée. La construction de New Delhi a entraîné le déplacement des intouchables qui vivaient au sud de Shahjehanabad et qui se trouvent désormais exclus de la périphérie occidentale de la ville nouvelle [6]  Aujourd’hui encore, la circonscription de Karol Bagh,... [6] . Par conséquent, la construction de la capitale de l’Inde indépendante commence par le regroupement de Shahjehanabad et de New Delhi et par une appropriation des terres de nombreux villages avoisinants. La présence de ces villages urbains, avec leur habitat traditionnel non planifié et l’impossibilité temporaire pour leurs habitants de disposer de leurs terres agricoles demeure une anomalie totalement incompatible avec la logique de la ville planifiée.

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Dès le départ, il faut tenir compte, dans le processus de planification, des conceptions multiples de la ville. Il y a le modèle de Shahjehanabad qui repose sur une utilisation mixte du sol et reconnaît la nécessité de s’adapter à la complexité d’une société multi-ethnique, composée de diverses classes sociales dont les fonctions se recoupent géographiquement. Parmi les planificateurs, un courant d’opinion représenté par Patrick Geddes qui a beaucoup voyagé en Inde et a élaboré des plans pour plusieurs villes indiennes, préconise ce modèle de ville planifiée (Geddes, 1915). Puis il y a le modèle moderniste de ségrégation spatiale des populations et des fonctions. Les planificateurs ne mesurent pas les avantages et les inconvénients de tel ou tel modèle pour choisir judicieusement celui qui convient le mieux à Delhi et à ses besoins tels que les prévisions les définissent. Bien qu’il s’agisse ouvertement d’un processus scientifique rationnel et apolitique, la planification urbaine est toujours liée à l’exercice du pouvoir. Dans le cas du schéma directeur de Delhi, ce sont les aspects disciplinaires de la création des espaces et du contrôle des sujets qui définissent les limites. C’est la production d’informations qui joue un rôle capital dans la réalité du contrôle tel qu’il est prévu : au dénombrement des populations dans les recensements décennaux s’ajoute leur classification en diverses catégories socio-économiques auxquelles correspondent ensuite des zones bien précises qui séparent lieu de travail et lieu d’habitation, industrie et commerce, éducation, administration et loisirs. Les systèmes réglementaires, tels que l’octroi de licences, le recouvrement de l’impôt, l’inspection du travail et le contrôle de la pollution ont pour but de surveiller une économie en pleine croissance.

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Le schéma directeur de Delhi prévoit une ville modèle, prospère, saine et ordonnée sans penser que pour la construire, il faudrait faire travailler un grand nombre de pauvres pour qui rien n’a été prévu dans les plans. Par conséquent, la construction de la ville planifiée s’effectue avec, en miroir, l’expansion simultanée de la ville non planifiée. Dans les interstices qui séparent les zones du schéma directeur, espaces tout juste perceptibles le long des voies ferrées et des terrains en friche acquis par la DDA, se développent les bidonvilles construits par les ouvriers du bâtiment, les vendeurs à la sauvette, les artisans et toute une série de travailleurs dont l’existence misérable n’a pas été prévue dans les plans. Le développement des taudis n’est donc pas une entorse au schéma directeur ; il en est un élément constitutif : c’est en quelque sorte son frère siamois. La « géographie juridique » (Sundar, 2001) mise en place par ce schéma « criminalise » des couches importantes de la classe ouvrière de la ville, fragilisant encore davantage leur existence. Parallèlement, le développement des bidonvilles est rendu possible par toute une série d’opérations telles que le versement périodique de pots-de-vin à des responsables municipaux et les demandes d’intervention de personnalités politiques locales. Les efforts fournis par les planificateurs pour tracer une géographie juridique rigoureuse constituent en réalité une source de revenus pour des fonctionnaires et des responsables politiques qui négocient les autorisations de conserver les bidonvilles. Les planificateurs déplorent l’absence de « volonté politique », l’apparente incapacité des autorités municipales de faire appliquer la loi mais ils ne reconnaissent pas qu’ils sont eux-mêmes complices d’une situation où les pratiques illégales peuvent prospérer. La suppression progressive (par la criminalisation) de la nécessaire présence de la classe ouvrière n’est pas une erreur ; elle fait au contraire partie intégrante du projet visant à créer et reproduire des inégalités flagrantes. Ce refus d’admettre la situation est délibéré et systématique ; il constitue une stratégie organisée et garantie par l’institution pour concevoir des fictions sincères afin de reproduire des relations de pouvoir entre l’État, les espaces et les sujets (Bourdieu, 1977). Cette main-d’œuvre à bon marché permet à la ville planifiée de s’étendre, mais sa proximité brandit le spectre de la saleté, de la maladie et de la délinquance, autant de monstres qui menacent le corps social et que l’État s’efforce en vain de maîtriser.

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Le projet visant à discipliner les pauvres est donc le fruit de processus antagonistes du fait que planificateurs, responsables politiques et fonctionnaires municipaux sont animés dans ce dossier de préoccupations différentes. Le contexte historique particulier crée les conditions de la négociation et du compromis mais aussi celles de la répression et de la violence. L’élément à l’origine de la concrétisation des ambitions totalitaires des planificateurs est la proclamation de l’état d’urgence (1975-1977) par le gouvernement du Premier Ministre, Indira Gandhi, qui suspend les libertés civiles pour rester au pouvoir [7]  L’élection d’Indira Ghandi au Parlement a été annulée... [7] . Avec la participation active de Sanjay Gandhi, fils de Gandhi (le pouvoir non constitutionnel à côté du trône), Jagmohan, lieutenant-gouverneur de Delhi [8]  Après une période d’exil consécutive à la révocation... [8] , planifie et supervise la démolition des bidonvilles du centre de la ville fortifiée et leur réimplantation dans la partie orientale et marécageuse de Delhi. Emma Tarlo, dans son étude sur Seelampuri (2002), un de ces lotissements de « réinstallation », considère l’état d’urgence comme l’« événement décisif » (Das, 1995) qui a mis en lumière la violence structurelle qui établit un lien indissociable entre le contrôle exercé sur des sujets sexualisés et communalisés, et l’espace.

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Avec la forte opposition du public à ces excès au lendemain de l’état d’urgence, le désir de discipline reste en sommeil pendant les deux décennies qui suivent. À la fin des années 1970, les constructions redémarrent dans la capitale, l’objectif immédiat étant de construire des installations pour les Jeux asiatiques qui doivent se tenir à Delhi en 1982. Ce projet, considéré comme mettant en jeu le prestige national, permet à la dda de ne pas respecter son propre schéma directeur et de suspendre l’application des réglementations pour conclure des contrats douteux avec des entreprises du bâtiment. La construction de voies de circulation surélevées, d’installations sportives et d’appartements de luxe pour héberger les athlètes (logements reconvertis depuis en foyers pour fonctionnaires âgés) a pour effet d’attirer en ville environ 1 million de travailleurs d’autres États. Une fois les constructions achevées, ces travailleurs restent, souvent dans des lotissements insalubres à proximité des structures en béton qu’ils ont construites, à la recherche d’un autre emploi. Au début des années 1980, leur présence est tolérée, voire encouragée par les responsables politiques locaux qui leur installent l’eau courante et leur remettent des cartes de rationnement pour effectuer des achats subventionnés. Les gouvernements populistes du Centre souhaitent accorder aux immigrés une certaine reconnaissance, néanmoins limitée. S’ils ne vont pas jusqu’à proposer des logements à prix modérés ou des équipements collectifs (installations sanitaires, électricité, écoles et dispensaires par exemple), ils accordent quand même aux ouvriers un répit temporaire dans leur lutte pour l’obtention de logements à proximité de leur lieu de travail.

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Cependant, à la fin des années 1980, lorsque de nouvelles politiques de libéralisation économique menacent de mettre un terme à son monopole, la dda s’imagine alors un nouveau rôle, en collaboration avec les constructeurs privés. Elle décide, par exemple, de céder des terrains en location à des sociétés coopératives de logements collectifs, généralement des professionnels de l’urbanisme, qui ont construit leurs propres appartements à l’est et au nord-ouest de Delhi. Les familles aisées déménagent dans ces nouveaux quartiers périphériques du sud-ouest de la ville construits par des promoteurs privés. La demande de logements et d’espaces de commerce et de loisirs de cette classe sociale n’ayant pu être satisfaite, il en résulte une hausse des prix de l’immobilier dans la ville qui incite la dda et le gouvernement de Delhi à accélérer leur programme de développement urbain de manière à pouvoir en tirer de meilleurs profits (légaux et illégaux). Or, pour accélérer la mise en valeur des terrains et mener à bien des projets d’urbanisme gigantesques – autoroutes, voies de circulation surélevées, aménagement de berges – il faut supprimer les bidonvilles (jhuggi) qui empiètent sur les terrains publics.

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Une fois encore, le schéma directeur de la dda s’efforce d’orchestrer une transformation qui fera de Delhi un espace urbain idéal régi par le statut particulier de capitale nationale, sur les plans à la fois matériel et symbolique. Cependant, le désir des planificateurs de procéder à une manipulation contrôlée et ordonnée du changement ne cesse d’être contrarié par l’indiscipline caractérisée des peuples et des lieux. Les limites des techniques modernes d’exercice du pouvoir indispensables pour la planification ne tardent pas à apparaître. Il se révèle impossible d’obtenir des données chiffrées précises, sans lesquelles on ne peut pas prendre d’initiatives en matière de modernisation ni évaluer et prévoir la situation démographique présente et future et les modes de production et de consommation de la population en raison de l’ampleur, du dynamisme et de la complexité de la réalité que ces chiffres sont censés traduire. Appadurai (1993, p. 317) décrit comment les méthodes de dénombrement contribuent de façon décisive à « créer l’illusion d’un contrôle bureaucratique et à alimenter un imaginaire colonial dans lequel les décomptes abstraits de personnes et de ressources, à tous les niveaux et à des fins innombrables, donnent l’impression qu’il existe une réalité indigène contrôlable ». Si les chiffres sont un élément important qui peut justifier une intervention, ils deviennent contestables quand leur exactitude est douteuse et quand ils ne permettent pas de produire les résultats escomptés. Ainsi, le gouvernement de Delhi a été récemment sanctionné par la Cour suprême pour avoir fourni des estimations multiples et contradictoires des entreprises industrielles de Delhi et n’avoir pas pu donner d’informations précises sur leur processus de production ; en outre, son incapacité de les contraindre à appliquer la réglementation a été révélée par la présence constante de niveaux particulièrement élevés de pollution de l’air et de l’eau dans la ville. De même que les activités économiques rejaillissent sur la taxinomie élaborée par un État pour réglementer les populations urbaines (par exemple « secteur des ménages » signifie à la fois l’activité des membres de la famille et celle de ses employés avec des qualifications et des modalités d’emploi diverses), de même la délimitation de zones avec des fonctions spécifiques est réduite à néant par toute une série de pratiques illicites : travailleurs sans abri (n’ayant pas les moyens de financer leurs déplacements quotidiens) qui s’entassent à proximité de leur lieu de travail ; existence d’une mafia dans le secteur immobilier qui négocie des accords avec les autorités municipales et les détenteurs des capitaux nécessaires pour acquérir et utiliser illégalement les terrains ; et attitude des dirigeants qui encouragent ces installations illicites dans la perspective d’obtenir les voix des habitants qui occupent des terrains peu sûrs.

Négocier les contradictions

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Compte tenu des liens qui unissent les squatteurs, leurs protecteurs politiques, les agents immobiliers qui s’enrichissent, ceux qui recherchent des terrains, et les petits fonctionnaires qui tirent parti de la situation en fermant les yeux sur les infractions, de puissantes collaborations se font jour qui remettent en cause le rêve bourgeois de recomposer la ville. Le schéma directeur de l’État est de fait réduit à néant par une résistance à la fois intérieure et extérieure. Le déplacement qu’aurait entraîné la création d’une ville propre et verte a été mis en échec par les équations politiques délicates dont dépend la légitimité de l’État. La manipulation méthodique des personnes et des lieux ne peut pas s’appuyer que sur la force même si l’application des directives de la Cour suprême a donné lieu bien souvent à des heurts violents. Les responsables politiques de la ville, tous partis confondus, reconnaissent que leurs chances d’être élus dépendent de l’appui aussi bien des financiers que des pauvres qui, numériquement, pèsent de tout leur poids. Pour négocier les contradictions de cette clientèle électorale très disparate, l’administration municipale réagit diversement aux décrets de l’autorité judiciaire : en essayant de gagner du temps, en préconisant une modification des règles, en calmant les juges avec de nouveaux plans mais aussi en s’empressant d’assurer aux groupes menacés qu’elle protégera leurs intérêts. Les fractures au sein de l’autorité politique, qui résultent en partie du fait que Delhi n’est pas une ville ordinaire car c’est la capitale de l’Inde, contribuent à créer des espaces ambigus et à susciter des pratiques irrégulières dans des zones juridiquement floues où l’on peut transférer les responsabilités à un nombre impressionnant de décideurs sans qu’aucune mesure ne soit prise.

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Comme on pouvait s’y attendre avec un groupe aussi hétérogène, les réactions des chefs d’entreprise de la ville sont diverses. Pour les quelques dirigeants de grandes entreprises du centre-ville, la crise est l’occasion de transformer leurs terrains en espaces de commerces ou de bureaux plus rentables. D’autres se déplacent vers une périphérie nouvelle, à proximité du Rajasthan, où ils vont probablement continuer à polluer sans entrave. De nombreux chefs de petites entreprises affirment que l’installation d’équipements anti-pollution ou le passage à des technologies non polluantes risquent de nuire à la rentabilité de leur activité. Autrement dit, leur profit est fonction des dommages causés à l’environnement. Il est tout à fait vraisemblable que certains petits entrepreneurs vont simplement cesser leur activité pour laisser la place à des technologies à plus forte intensité de capital.

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La capacité de surmonter le déplacement varie selon qu’on peut ou non disposer du capital matériel et symbolique. La Cour suprême prend des dispositions pour que les chefs d’entreprise et leurs salariés soient indemnisés. Toutefois, pour pouvoir faire valoir leurs droits, les ouvriers doivent être reconnus comme étant des salariés officiellement inscrits sur des listes. Or, la logique de l’abaissement des coûts qui pousse les chefs d’entreprise à ne pas appliquer les lois relatives à la lutte contre la pollution est la même que celle qui les pousse à ne pas inscrire les ouvriers sur les listes. Les subtilités de la sous-traitance dont l’objet est de maintenir les coûts de main-d’œuvre au plus bas niveau et de laisser les capitalistes maîtres de la situation, font que la plupart des travailleurs ne sont pas reconnus comme étant déplacés et donc susceptibles d’être indemnisés par telle ou telle entreprise. Avec ce processus de restructuration de l’économie urbaine, les journaliers qui ne connaissent pas la sécurité de l’emploi et qui sont parmi les plus vulnérables des pauvres de la ville se retrouvent dans le dénuement le plus complet. Les conditions de travail précaires et toujours changeantes qui les ont empêchés de s’organiser politiquement font que la violence dont ils sont victimes ne se voit pas. « Libre » – au sens doublement ironique où l’entendait Marx – de vendre sa force de travail là où elle le souhaite sans détenir le moindre capital, la majeure partie de la classe ouvrière de Delhi vit le déplacement comme un fait accompli permanent.

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Les syndicats qui représentent la minorité d’ouvriers officiellement reconnus protestent devant les tribunaux contre la fermeture des usines et le déplacement des travailleurs et organisent des manifestations de masse [9]  Ils sont freinés dans leur action par le caractère... [9] . Leur argument est que les préoccupations écologiques sont contraires à leurs intérêts. Tous dénoncent le fait que : shahar ko sundar banane ke liye ameer log mazdoor ke pet par laat maar rahe hain (pour que la ville soit belle, les riches se débarrassent des travailleurs). Or, cette situation ne rend compte que partiellement de la complexité de la politique qui aboutit au déplacement : l’écologisme bourgeois et les schémas directeurs vont dans le même sens que d’autres processus de restructuration capitaliste et de promotion immobilière. L’écologisme n’est pas non plus un programme incompatible avec les intérêts de la classe ouvrière. Ce sont souvent les ouvriers qui sont le plus exposés aux conditions de vie et de travail écologiquement dangereuses. L’obligation économique de travailler dans des conditions dangereuses et l’impuissance politique résultant d’une absence totale d’organisation associées à l’incapacité de l’État de réglementer le travail et la protection de l’environnement créent une situation conflictuelle dans laquelle emploi et défense de l’environnement sont perçus comme étant antagonistes. Delhi est une ville dans laquelle la majorité des habitants s’efforce de se faire une place précaire dans la course pour l’espace et l’emploi, et où les revendications dans le domaine du logement portent sur l’accès à des installations sanitaires, à l’eau et à l’électricité dans des lotissements insalubres. Pour ces populations, la précarité de l’emploi suffit à rendre impensable l’éventualité de poser des questions sur les conditions de travail, les salaires, la sécurité et le risque pour l’environnement. En règle générale, les organisations syndicales ne parviennent pas à faire valoir qu’un cadre de vie et de travail sûr et sain est aussi une priorité pour les travailleurs. Comme le fait observer Ravindran (2000, p. 116), « Après quatre décennies d’urbanisation qui a progressivement marginalisé aussi bien les pauvres que l’environnement urbain, on fait maintenant semblant de concilier les deux. »

L’environnement pour qui ?

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La bourgeoisie, dans son désir de faire de Delhi une ville propre et verte, contribue, avec le capital commercial et l’État, à refuser aux pauvres d’exercer leurs droits dans le domaine de l’environnement. Bien que l’environnement soit considéré comme un luxe pour ceux qui ont à peine de quoi subsister, l’étude des luttes pour l’emploi et le logement permet d’apprécier ce que l’écologie représente, avec le temps, pour les différents groupes tels qu’ils sont recomposés par les conflits sur la délimitation de l’espace. La prolifération des squats et la criminalisation des pauvres qui travaillent et qui y habitent sont une conséquence directe des déplacements prévus dans le schéma directeur. Le monopole de l’État sur les terrains urbains et son incapacité de construire ou de favoriser la construction de logements à faible coût font que les bidonvilles sont la seule solution envisageable. Alors que pour le regard des bourgeois ces enclaves défigurent le paysage, pour leurs habitants, les jhuggis représentent un investissement considérable tant sur le plan financier que du point de vue de l’énergie déployée pour en faire des lieux habitables : coordination avec d’autres « bâtisseurs », agencement de terrains et de rues, installation de canalisations, amélioration des matériaux de construction, négociation avec les autorités municipales, pétitions pour obtenir des sanitaires, des écoles et l’accès aux soins de santé. La différence manifeste entre les jhuggis anciens et récents montre bien que de plus en plus, on s’efforce de construire des habitations et des quartiers vivables. Avec le temps, les cloisons en plastique et les cabanes en bambou sont remplacées par du plâtre et des briques plus solides, on voit apparaître des routes et des canalisations, et l’espoir d’une installation définitive s’exprime aussi par la présence de rosiers et de plants de basilic sacré soigneusement cultivés dans des conteneurs en plastique recyclés et alignés devant la porte.

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L’espoir d’une installation durable n’a rien de fantaisiste. Les habitants des bidonvilles savent bien que s’ils supportent et assument d’être des résidents illégaux, leur enclave constitue un fait accompli qui peut être un argument de poids pour faire reconnaître leur statut juridique. Le temps aidant, leurs demandes de régularisation deviennent de plus en plus pressantes si bien que l’État soit légalise leur installation soit leur propose d’être relogés dans des lotissements à la périphérie de la ville. Ayant appris à anticiper cette succession de conflits et de compromis, les pauvres et les politiques qui les protègent collaborent volontiers à cette entreprise d’enclavement et négocient le risque de déplacement dans l’espoir d’obtenir une reconnaissance future et une jouissance permanente des lieux. Les bidonvilles, tout comme les industries non conformes et polluantes qui, pour la Cour suprême, sont en infraction avec la loi, constituent pour les habitants le résultat d’années de compromissions dont les instances chargées de faire appliquer la loi ont été parfaitement complices. S’attaquer continuellement aux espoirs de la classe ouvrière et à ses rêves d’un avenir meilleur, et entretenir des relations faites de conflits et de compromis sont les caractéristiques d’une profonde violence structurelle. Les efforts collectifs des habitants des bidonvilles qui se mobilisent pour améliorer et défendre leurs modestes habitations en se heurtant aux équipes de démolition et en reconstruisant toujours obstinément, sont en quelque sorte sabotés par les promesses de relocalisation dans des lotissements de réinstallation. Motivées par le désir d’obtenir un logement légal et de prendre pied dans l’économie précaire de la ville, ces populations renoncent à la lutte collective au profit d’avantages individuels. Lorsque les camions municipaux viennent chercher les gens pour les conduire dans ces mornes lotissements de réinstallation situés dans des zones périphériques et que les responsables municipaux brandissent les formulaires leur promettant une parcelle dans ces terrains vagues, chacun se précipite pour démolir les habitations minutieusement construites brique par brique au fil des années et être le premier à monter dans le camion. Une fois arrivés sur place, dans des parcelles dépourvues de tout service, les pauvres sont à nouveau confrontés à la difficulté d’imaginer puis de créer un lieu vivable. C’est ainsi que l’État s’acquitte de sa mission de civilisation et de progrès les pauvres faisant le travail, à la sueur de leur front, pour réaliser leurs rêves.

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L’existence de la classe ouvrière de Delhi est subordonnée au maintien des ouvriers dans la condition de migrants. La qualité de migrant, qui signifie l’appartenance à un « ailleurs », empêche les pauvres d’être reconnus comme des habitants de Delhi à part entière, habilités à exercer pleinement leurs droits civiques et à bénéficier d’une protection sociale. Bien qu’historiquement, Delhi soit une ville de migrants, avec une population composée pour une écrasante majorité d’immigrés de la première ou de la deuxième génération, le phénomène migratoire est utilisé de façon sélective pour stigmatiser certains groupes sociaux. Si l’on reconnaît comme légitimes les efforts fournis par la bourgeoisie pour établir une généalogie prouvant sa présence à Delhi, les mêmes stratégies sont refusées aux personnes démunies. Considérer les pauvres comme des migrants et des intrus récemment arrivés dans le paysage urbain est une méthode dont le but est de priver les intéressés de leurs droits civiques. Cette attitude peut aussi être infléchie par une identification communautaire. Lorsque le bjp, parti nationaliste hindou, était au pouvoir aussi bien au gouvernement central qu’à celui de Delhi entre 1996 et 1999, les noms de milliers d’habitants musulmans des bidonvilles ont été rayés des listes électorales au motif qu’il s’agissait d’immigrés clandestins bangladais. La présence de musulmans de langue bengalie (censés venir du Bangladesh) a permis de priver tous les musulmans de leur droit de vote dans un contexte où l’identité nationale était difficile à prouver. Le bjp a tenu à instituer un système de surveillance reposant sur le contrôle des cartes d’identité pour empêcher que Delhi ne soit envahie d’immigrés. Un tel système permettait aussi bien de protéger certains groupes sociaux que d’exclure et de stigmatiser d’autres identités culturelles. Ces dispositifs de filtrage misent sur l’inquiétude de la bourgeoisie qui craint l’effondrement des infrastructures urbaines, la pénurie d’eau et d’électricité, le développement de la délinquance et de la maladie, et la multiplication des lieux et des personnes incontrôlés.

Conclusion : faut-il réformer ou transformer Delhi ?

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À Delhi les pauvres ont réagi à ces tentatives de soumission en adoptant diverses stratégies faites d’initiative, de compromis et de résistance. Ils ont exercé leur droit de vote (constituant ainsi la « réserve de voix » que la bourgeoisie méprise), mobilisé les réseaux familiaux, participé à des négociations dans des conditions d’inégalité avec des responsables politiques et des employeurs, se sont mobilisés collectivement par l’intermédiaire d’associations de voisinage et, récemment, ont tenté de créer une coalition d’organisations d’habitants des bidonvilles, de syndicats et d’ong. Cette coalition, qui s’intitule Saajha Manch (Forum conjoint), critique violemment depuis trois ans le schéma directeur de Delhi, mettant en avant l’absence de participation de la population à sa formulation et soulignant les inégalités flagrantes au niveau de la consommation des ressources urbaines. Ces actions multiples, qui portent sur les problèmes à la fois sociaux et spatiaux, visent à démocratiser l’aménagement urbain de même qu’elles remettent en cause l’état d’esprit dominant qui règne dans le traitement de la question environnement-développement.

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Le présent article a montré que l’urbanisation planifiée, comme d’autres modes de construction de l’État, s’efforce de transformer les relations entre les populations et l’espace et, ce faisant, de déplacer et d’appauvrir un grand nombre de citoyens. Dans le cas de Delhi, construire l’État ne consiste pas seulement à le reproduire à l’échelle nationale et internationale et à garantir les ressources nécessaires à la restructuration capitaliste ; il s’agit aussi d’intervenir pour améliorer la qualité du cadre de vie de la bourgeoisie de la ville. Qu’il s’agisse de la bourgeoisie ou des immigrés pauvres, les processus en jeu dans la construction d’espaces se caractérisent à la fois par la violence et le rêve (Malkki, 1992, p. 24) car il y a incompatibilité entre déplacement et aspiration à une vie meilleure. Les stratégies utilisées par ces sujets pour trouver un emploi et construire une habitation – les fondements constitutifs de l’être social et de l’identité – reposent sur la négociation de zones d’influence multiples et changeantes (Moore, 1998). Plutôt que de considérer la création de lieux comme un projet d’exercice du pouvoir, je me suis attachée à l’accomplissement de l’exercice du pouvoir (Li, 1999) et aux contradictions et compromissions qui transforment radicalement ce projet. Cette analyse a eu pour objet de déterminer et de comprendre la complexité de l’exercice de l’autorité par des sujets subalternes quand ils essaient d’intervenir dans les processus inégalitaires de création d’espaces et d’identité constitutifs du projet d’aménagement urbain.

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Traduit de l’anglais


Références

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Notes

[1]

La violence ne s’est pas arrêtée là. Lors d’un rassemblement d’habitants des jhuggis venus protester contre cet assassinat, la police a ouvert le feu et a tué quatre autres personnes (pudr, 1995).

[2]

J’utilise les mots « bourgeois » et « classes aisées » pour qualifier un groupe immédiatement reconnaissable à Delhi par son habillement, son allure et sa langue : les padhe-likhe (éduqués) et les possédants, professions libérales et chefs d’entreprise, autrement dit ceux qui possèdent le capital matériel et symbolique.

[3]

La Delhi Development Authority (dda) a été créée en 1957 par une loi visant à « Contrôler la croissance anarchique et non planifiée de Delhi ».

[4]

En 1941, la ville comptait 917 000 habitants. En 1951, sa population avait augmenté de plus de 50 % en raison de l’afflux de réfugiés.

[5]

Alors que l’intervention de l’État était considérée comme allant de soi, la nature de cette intervention était dans une certaine mesure controversée, comme le montre la correspondance entre Nehru et Gandhi sur l’opposition entre planification centralisée et industrialisation suscitée par l’État, d’une part, et populisme agraire, d’autre part.

[6]

Aujourd’hui encore, la circonscription de Karol Bagh, à l’ouest de Delhi, est réservée aux candidats des castes énumérées car ils demeurent très nombreux dans ce secteur.

[7]

L’élection d’Indira Ghandi au Parlement a été annulée par la Haute Cour d’Allahabad pour irrégularité de procédure, et son gouvernement a dû faire face à une vague d’opposition croissante de la part des mouvements étudiants et ouvriers.

[8]

Après une période d’exil consécutive à la révocation du Congrès à la suite de la proclamation de l’état d’urgence, Jagmohan réintègre la carrière politique et est nommé gouverneur de Jammu et du Cachemire au plus fort de l’insurrection dans cet État. Puis, ayant tourné casaque et rejoint le bjp, il est nommé Ministre de l’Union pour l’aménagement urbain, poste auquel il poursuit les projets d’assainissement qu’il a entrepris pendant l’état d’urgence. C’est sous son mandat que les décrets relatifs à la fermeture de sites industriels et à la réimplantation des bidonvilles sont vigoureusement critiqués. Bien qu’ils se soient acquis le soutien de la bourgeoisie, les responsables politiques du bjp à Delhi, inquiets des retombées que l’empressement de Jagmohan pourrait avoir sur leur avenir électoral, réussissent à l’évincer du Ministère de l’aménagement urbain en septembre 2001.

[9]

Ils sont freinés dans leur action par le caractère extrêmement réglementé des espaces publics de Delhi. Pendant plusieurs années, aucune manifestation n’est autorisée dans un certain périmètre autour du Parlement et dans des quartiers où les manifestants auraient pu véritablement sensibiliser l’opinion publique. Tenus à l’écart dans des lieux « autorisés » comme les terrains situés derrière le Fort Rouge, les manifestants se regroupent ainsi en masse sans avoir guère de chances de faire entendre leur cause.

Résumé

Français

La construction de l’État est un processus qui consiste à créer des sujets et des lieux afin d’établir et de perpétuer des relations d’autorité qui favorisent des projets d’exercice du pouvoir. Considérant le développement comme une forme particulière de construction de l’État (Escobar, 1995), des chercheurs et des militants ont mis en lumière le caractère coercitif et souvent traumatisant des déplacements que le développement entraîne. Le présent article tend à démontrer que le discours sur le développement puise sa force non seulement dans l’appareil répressif qui l’accompagne mais aussi dans les multiples façons dont il peut satisfaire les aspirations des différents groupes sociaux à une vie meilleure. La violence et le rêve sont intimement liés dans les modes de développement et de déplacement. Cet argument est présenté dans une perspective ethnographique qui analyse les conflits associés à l’urbanisation planifiée et à l’amélioration de l’environnement à Delhi, capitale de l’Inde. L’auteur décrit la façon dont Delhi a été faite et défaite comme une ville « propre et verte » et les vives protestations auxquelles a donné lieu la création d’un espace urbain et d’une personnalité urbaine. Elle étudie les tentatives de contrôle et de restructuration de l’espace urbain par l’État et explique que grâce aux compromissions (Li, 1999) mais aussi à la résistance, les luttes ouvrières pour obtenir un logement et un emploi reproduisent la relation entre environnement et développement que les urbanistes et la bourgeoisie cherchent à imposer.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. La logique de la ville planifiée
  3. Négocier les contradictions
  4. L’environnement pour qui ?
  5. Conclusion : faut-il réformer ou transformer Delhi ?

Pour citer cet article

Baviskar Amita, « De la violence au rêve : espace, pouvoir et identité dans la formation de la métropole de Delhi », Revue internationale des sciences sociales 1/ 2003 (n° 175), p. 97-97
URL : www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2003-1-page-97.htm.
DOI : 10.3917/riss.175.0097

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