Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749201412
192 pages

p. 425 à 428
doi: en cours

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n° 177 2003/3

2003 Revue internationale des sciences sociales

Renforcer le rôle des sciences sociales dans la société : l’Initiative mondiale en matière de sciences sociales

Ali Kazancigil Ali Kazancigil a été élu Secrétaire général du Conseil international des sciences sociales en janvier 2003, après une carrière à l’unesco où il a été rédacteur en chef de la Revue internationale des sciences sociales (1984-1990), directeur de la division du développement international des sciences sociales (1990-1993), directeur principal de la division des sciences sociales, de la recherche et des politiques, et secrétaire exécutif du Programme « Gestion des transformations sociales » (most) (1994-2002).
Il semblerait qu’il y ait une inadéquation entre la demande de connaissances en sciences sociales exprimée par la société et l’offre de connaissances émanant des sciences sociales. La nécessité de réévaluer le fonctionnement des sciences sociales, ainsi que leur rôle et leur position dans la société, est la principale raison d’être de l’Initiative mondiale en matière de sciences sociales (wssi) lancée par le Conseil international des sciences sociales. Née après une série de conférences internationales de l’ocde sur le thème « Repenser les sciences sociales », conférences également financées par la Direction générale de la recherche de la Commission européenne et par le Programme « Gestion des transformations sociales » (most) de l’unesco, la wssi fournit un cadre flexible aux efforts visant à améliorer la qualité scientifique et à accroître la pertinence sociale des sciences sociales.
Les sciences sociales ont fait des progrès considérables au cours du xxe siècle et se sont répandues dans le monde entier. Les sociétés humaines, vivant dans des environnements complexes, interconnectés, qui changent rapidement, ne cessent de se différencier et de se segmenter. Il est difficile, à maints égards, pour les individus et les groupes sociaux, de faire face et de s’adapter à cette situation, ce qu’il faut attribuer en particulier à une connaissance et à une compréhension insuffisantes des transformations sociales observées aux niveaux local et mondial. Les sciences sociales disposent d’outils théoriques, méthodologiques et pratiques capables d’aider les sociétés à surmonter ces insuffisances, à comprendre les défis actuels et à définir les politiques nécessaires pour les relever. Il y a d’ailleurs une prise de conscience que l’élaboration de politiques efficaces exige une solide base de connaissances dans les domaines socio-économique et culturel, et une demande de données fournies par la recherche en sciences sociales. Il semble cependant y avoir une dissociation, une inadéquation entre la demande des sociétés et l’offre des sciences sociales. Il faut donc réévaluer le fonctionnement des sciences sociales, ainsi que leur rôle et leur position dans la société. Telle est la principale raison d’être de l’Initiative mondiale en matière de sciences sociales (wssi) lancée par le Conseil international des sciences sociales. Elle a été conçue comme un cadre souple dans lequel on pourrait : a) entreprendre de réévaluer et d’améliorer par des innovations le fonctionnement des systèmes d’enseignement et de recherche en sciences sociales pour les orienter davantage vers des activités déterminées par le changement social et ses effets, tout en encourageant une production autonome des connaissances stimulée par la curiosité et la dynamique des publications ; b) accroître l’utilité publique des sciences sociales, surtout pour les politiques publiques, le secteur privé et la société civile. Durant la première phase de la wssi, il est notamment prévu d’effectuer des enquêtes internationales et régionales, d’organiser des ateliers et de mener des études afin d’alimenter le débat mondial et de proposer des innovations aux producteurs, aux utilisateurs et aux organismes de financement des sciences sociales. L’idée de lancer la wssi est née à la suite d’une série de conférences internationales de l’ocde sur le thème « Repenser les sciences sociales ». [La direction générale de la recherche de la commission européenne et le programme « Gestion des transformations sociales » (most) de l’unesco ont également financé ces conférences tenues à Ottawa en 1999, à Bruges en 2000, à Tokyo et à Lisbonne en 2001.] L’idée de la wssi vient aussi de la déclaration de Lisbonne intitulée « Les sciences sociales dans la société : un nouveau partenariat », adoptée au terme de la série de conférences de l’ocde. La wssi a fait par ailleurs l’objet d’une discussion détaillée pendant la conférence internationale du ciss sur le thème « Sciences sociales et politiques sociales au xxie siècle » (Vienne, décembre 2002), qui a adopté, elle aussi, une déclaration. Voici le texte des deux déclarations, qui fournissent un cadre général à la wssi.
 
Déclaration de Lisbonne sur les sciences sociales
 
 
Les sciences sociales dans la société : un nouveau partenariat
8 novembre 2001
Le monde actuel se caractérise par des changements rapides et profonds à tous les niveaux de l’échelle géographique, du niveau mondial au niveau local. Nous vivons à une époque passionnante de l’histoire mondiale, qui lance de grands défis aux chercheurs en sciences sociales et aux responsables politiques. Les connaissances produites par les sciences sociales sont très utiles pour comprendre et surmonter la complexité, les incertitudes et les dangers propres à notre monde. Les gouvernements, ainsi que les acteurs sociaux et économiques, doivent donc faire un usage plus systématique et plus large des sciences sociales dans la mesure où elles produisent des connaissances spécialisées sur les questions de société, et favorisent la participation des citoyens à la gestion des affaires publiques.
Les chercheurs en sciences sociales et les responsables politiques doivent pour cela réévaluer complètement la contribution que les sciences sociales peuvent apporter aux politiques publiques. Il faut en particulier veiller plus que jamais à conjuguer des activités autonomes, inspirées par la curiosité, avec des activités qui intéressent plus directement les politiques publiques. Il faut aussi réexaminer l’importance relative actuellement accordée aux activités suivantes :
  • les activités déterminées par les publications et les activités déterminées par le changement social ;
  • les activités essentiellement liées à l’évolution des différentes disciplines et les activités consacrées aux problèmes et aux principales forces agissantes qui transforment la société ;
  • les activités menées au niveau national et les activités menées au niveau international ou mondial.
Dans cette perspective, les sciences sociales doivent déployer tous leurs efforts pour :
  • s’ouvrir davantage à la société et aux autres domaines de la connaissance étudiés par les sciences humaines, les sciences de la nature et de la vie ;
  • renforcer leurs capacités de coopération interdisciplinaire, internationale, et de coopération à l’échelle mondiale ;
  • favoriser l’évaluation des résultats par rapport aux normes universitaires et aux politiques publiques, et élaborer des modes d’évaluation originaux qui facilitent la coopération interdisciplinaire.
Pour atteindre ces objectifs, il faut avant tout que les sciences sociales soient autonomes sur les plans intellectuel et professionnel, et qu’elles puissent combiner des activités d’intérêt public avec une démarche réflexive ou critique. Elles doivent aussi resserrer leurs liens avec la société et ses acteurs, et accepter de travailler avec ces derniers. Il faudrait que les communautés et les groupes sociaux concernés par différentes questions puissent participer aux recherches sociales. Les chercheurs en sciences sociales doivent en outre participer plus que jamais aux débats publics sur les questions de société, de morale, etc., ainsi qu’à l’élaboration des décisions à différents niveaux. À cet égard, il est de plus en plus nécessaire d’appliquer des méthodes de recherche participante et des procédures rigoureuses de participation aux affaires publiques.
Les acteurs du système des sciences sociales doivent prendre les mesures suivantes.
Il est instamment demandé aux chercheurs en sciences sociales d’accorder plus d’importance aux innovations dans la théorie et la pratique de leurs disciplines, et d’élaborer des systèmes d’évaluation qui s’appliquent aussi bien aux recherches autonomes à long terme qu’aux recherches à court terme déterminées par la demande. Ils doivent s’ouvrir à une véritable internationalisation, en accueillant des idées et des opinions provenant de régions du monde qui n’ont actuellement part ni au développement des sciences sociales ni aux connaissances que celles-ci produisent. À côté de leur travail scientifique, ils doivent porter une attention constante aux questions de morale et de normes qui concernent leur profession, par exemple en contribuant proactivement à réduire l’écart entre le Nord et le Sud et entre l’Occident et l’Orient dans le domaine des équipements et des services nécessaires aux sciences sociales, ou en combattant les inégalités sociales et intersexuelles. Ils doivent enfin promouvoir le multilinguisme dans les sciences sociales, puisque c’est une des conditions de leur universalité.
Les universités doivent réexaminer les pratiques et l’organisation de leur section de sciences sociales afin d’encourager et de récompenser la formation et la recherche interdisciplinaires pendant les deuxième et troisième cycles, tout en renforçant l’enseignement des bases de chaque discipline pendant le premier cycle. Il pourrait être utile, à cette fin, de stimuler systématiquement les processus de reconnaissance et d’auto-organisation.
Les gouvernements doivent, dans le cadre des politiques scientifiques nationales, donner des moyens suffisants aux sciences sociales et reconnaître pleinement la contribution importante qu’elles peuvent apporter à la connaissance et à la compréhension de la société et du changement social, ainsi qu’à tous les processus d’élaboration des politiques. Ils doivent introduire les sciences sociales dans l’enseignement pré-universitaire pour qu’elles fassent partie de la culture de tous les citoyens ; ils peuvent en particulier, pour cela, accroître la part des sciences sociales dans des matières scolaires comme l’économie, le droit, l’histoire ou la géographie.
Les organisations internationales gouvernementales et non gouvernementales, y compris les fondations, doivent encourager les programmes internationaux et mondiaux de sciences sociales, notamment les programmes de recherche participante et transdisciplinaire relatifs à des problèmes d’intérêt mondial. Il faut que les sciences sociales continuent de s’internationaliser !
 
Déclaration de Vienne sur les sciences sociales
 
 
Sciences sociales et politique publique au xxie siècle : vers un nouvel ordre du jour
Déclaration adoptée par la Conférence internationale sur les sciences sociales et la politique sociale au xxie siècle (Vienne, 9-11 décembre 2002)
Constatant
Que des problèmes anciens liés au développement mondial (inégalités économiques et sociales à l’échelle mondiale, concurrence pour l’obtention de ressources décroissantes, conflits d’origine culturelle, affrontements entre États et dans les États, etc.) se sont aggravés, et que de nouveaux problèmes (liés, par exemple, au vih/sida, aux relations entre les sexes, à l’inégalité et à la précarité du développement, à l’évolution de la biotechnologie) ont pris de l’importance.
Constatant en outre
Que le partenariat à long terme entre l’unesco et la communauté internationale des chercheurs en sciences sociales, partenariat destiné à promouvoir la recherche en sciences sociales, illustré par le rôle de l’unesco dans la création, il y a cinquante ans, du ciss et par le soutien qu’elle lui a apporté depuis, ainsi qu’à d’autres organismes et initiatives, n’a jamais été aussi étroit.
Constatant enfin
Que l’objectif primordial de l’unesco et de la communauté des chercheurs en sciences sociales, qui est de promouvoir un ordre mondial plus juste et plus pacifique, reste l’objet de préoccupations constantes au niveau international.
Nous déclarons ce qui suit
Premièrement, les participants à la Conférence demandent à l’unesco, au ciss et à tous les autres organismes nationaux ou internationaux qui s’occupent de sciences sociales, de mettre à profit le dynamisme des sciences sociales et des sciences du comportement, et d’utiliser les connaissances spécialisées qu’elles produisent, pour s’attaquer aux grands problèmes mondiaux indiqués ci-dessous en examinant la nature et les causes de ces problèmes et en proposant des solutions possibles aux responsables politiques. Ces problèmes sont les suivants :
  • les inégalités sociales et économiques structurelles dans les États et entre les régions, qu’elles soient fondées sur la différence de classe sociale, le sexe, la race ou d’autres différences ;
  • la violation systématique des droits de l’homme dans les États, et la dénégation des droits politiques et sociaux des groupes marginalisés, en particulier des autochtones ;
  • les conflits entre groupes dans les États, qu’ils soient fondés sur l’appartenance ethnique, la langue, la religion ou d’autres critères ;
  • les effets du développement industriel sur l’environnement et les populations humaines à l’échelle mondiale ;
  • la concurrence pour l’exploitation et la distribution de ressources décroissantes (comme le pétrole et l’eau), et ses conséquences sociales et politiques ;
  • la diffusion des maladies et notamment du vih/sida, considérée comme un problème social et un obstacle au développement.
Deuxièmement, les participants à la Conférence demandent à l’unesco, au ciss et à tous les autres organismes nationaux ou internationaux qui s’occupent de sciences sociales, d’élaborer une stratégie pour développer de façon efficiente les équipements nécessaires aux sciences sociales et pour renforcer les capacités des régions qui en ont le plus besoin :
  • en facilitant l’enseignement des techniques de la recherche de pointe aux jeunes et aux nouveaux chercheurs ;
  • en promouvant l’étude des sciences sociales dans les établissements d’enseignement supérieur ;
  • en encourageant l’enseignement des sciences sociales dans les écoles secondaires ;
  • en améliorant les services d’information et les bases de données utilisés par les sciences sociales ;
  • en attirant davantage l’attention du public et des médias, notamment sur Internet ;
  • en favorisant la participation de cultures et de régions diverses au développement et au discours des sciences sociales.
Troisièmement, les participants à la Conférence soulignent la nécessité d’un dialogue systématique entre l’unesco, les autres institutions du système des Nations Unies, les organismes gouvernementaux et non gouvernementaux des différents pays, les groupes de réflexion mondiaux et locaux, d’une part, et, d’autre part, les individus et les organisations qui mènent des recherches en sciences sociales, pour montrer que les politiques doivent se fonder sur les faits, et pour inciter les responsables politiques à faire bon usage des résultats de la recherche.
Traduit de l’anglais
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