2003
Revue internationale des sciences sociales
Des données plus solides pour des politiques mieux informées
Introduction
Ekkehard Mochmann
Ekkehard Mochmann est directeur général de l’Archive centrale pour la recherche sociale empirique (za) à l’université de Cologne, Allemagne, et membre du Conseil d’administration des sociétés allemandes d’infrastructures en sciences sociales (gesis). Il est ancien président du Conseil européen des archives de données en sciences sociales (cessda).
Sans doute le monde ne sera-t-il jamais pleinement débarrassé des idéologies politiques, mais il n’en est pas moins vrai que l’individu rationnel ne souscrira pas nécessairement à des propositions qui apparaissent théoriquement fondées alors même que des données factuelles les infirment. Cet équilibre délicat fait à la préservation d’un dialogue ouvert entre pouvoirs sociaux concurrents une contribution essentielle. Il y va, entre autres facteurs, d’un usage optimal par la réflexion analytique du socle d’indicateurs socio-économiques qui a été construit au cours du dernier demi-siècle. Qu’il s’agisse désormais d’« améliorer » ce socle témoigne de l’existence d’une fondation solide. L’enjeu actuel est la réflexion sur la qualité des données et sur leur contextualisation, ainsi que sur l’accessibilité des données déjà recueillies.
Les quatre articles rassemblés ici touchent à différents aspects de ces questions. Ils furent initialement présentés lors d’une session spéciale intitulée « Améliorer le socle de données pour des sociétés et des politiques informées » à l’occasion d’un colloque qui s’est tenu à Vienne en décembre 2002 pour marquer le cinquantième anniversaire du Conseil international des sciences sociales (
ciss) et le vingt-cinquième anniversaire de la Fédération internationale des organismes de données pour les sciences sociales (
ifdo)
[1]. La session s’est penchée sur la création d’une infrastructure pour la recherche sociale, les visions de ses pères fondateurs dans les années 1960, les infrastructures de données qui émergent dans les pays en transition, et les nouveaux besoins en ce début de
xxie siècle. La présente introduction résume brièvement les thèses des articles et esquisse quelques orientations pour la recherche et l’action à venir.
Le texte d’Erwin K. Scheuch présente les processus qui conduisirent à la mise en place d’un réseau international d’organismes offrant des services de données, avec l’objectif de favoriser la recherche comparative internationale. Il souligne en particulier le soutien apporté par le Comité permanent sur la recherche comparative du ciss et par le Comité pour l’archivage de données dans les années 1960-1970. Cette première impulsion fut prolongée et renforcée par l’ifdo et par le Conseil européen des archives de données en sciences sociales (cessda), qui furent fondés en 1976-1977. Dès le départ, il s’agissait d’améliorer l’accès aux données existantes et leur utilisation, mais également d’améliorer la base de données pour la recherche comparative. Des avancées significatives ont été réalisées avec la création des premiers programmes continus de collecte de données, tels les Eurobaromètres et le Programme international d’enquêtes sociales (issp). L’issp couvre aujourd’hui trente-huit pays, et des extensions supplémentaires sont en préparation.
Adrian Dusa, qui travaille à l’archive de données roumaine, mise en place depuis peu, met l’accent sur la fonction qu’ont les services et les archives de données dans les démocraties émergentes de l’Europe orientale. Il insiste sur les efforts qui sont requis pour donner aux enquêtes d’opinion plus de visibilité et renforcer ainsi l’expression des avis des citoyens. Dès le départ, les services de données dans les pays ex-communistes se sont inscrits dans un cadre coopératif : Dusa reconnaît ainsi le soutien apporté par le réseau existant d’archives de données et par les sociétés allemandes d’infrastructures en sciences sociales (gesis) à la mise en place d’infrastructures nationales. Les efforts des nouvelles archives ont également pu s’appuyer sur des technologies d’archivage et de gestion en ligne existantes ou émergentes qui ont été développées depuis quelques années par les archives du cessda avec le soutien de la Commission européenne.
Gustave Goldmann fait le point sur les Centres de données de recherche, qui ont été récemment mis en place au Canada pour donner un accès contrôlé aux micro-données statistiques. Goldmann explique comment l’accès aux données est rendu possible et comment on peut utiliser des données sensibles dans un environnement contrôlé. Les Centres de données de recherche ont été installés dans les locaux de différentes universités canadiennes, où les chercheurs peuvent accéder aux micro-données statistiques conformément aux dispositions de la réglementation sur la confidentialité statistique, sous le contrôle de représentants du Bureau du recensement. Comme l’a souligné la discussion à l’occasion de la session à Vienne, le dispositif canadien sert désormais de modèle pour d’autres pays qui réfléchissent aux options qui permettraient d’ouvrir un accès aux micro-données statistiques sensibles.
Louise Corti propose également une étude de cas, qui s’appuie sur son expérience en charge du développement d’un service de données qualitatives – Qualidata, qui fait désormais partie des archives de données du Royaume-Uni à l’université d’Essex. Si les exigences d’organisation et d’infrastructure des données qualitatives recoupent dans une large mesure celles qui concernent les données quantitatives, il existe également des enjeux spécifiques. Corti insiste en particulier sur le besoin de formation en méthodes de recherche qualitative ainsi que la nécessité spécifique d’une anonymisation des matériaux qualitatifs.
Outre les articles repris ici, la session comprenait également une présentation par moi-même d’un rapport pour le ciss sur les infrastructures internationales de données en sciences sociales, avec notamment une brève description de l’envergure et de l’accessibilité de leurs services. Cette présentation résumait les principaux défis pour les services de données en sciences sociales qui résultent d’innovations technologiques, de l’internationalisation croissante de la recherche et d’exigences accrues de contrôle de qualité. Pour améliorer l’information factuelle des sociétés et des décideurs, il faut également davantage d’harmonisation et d’intégration des données, qui à l’heure actuelle sont trop souvent inutilisables dans une perspective comparative. Avec l’émergence des réseaux informatiques à haut débit, une importance de plus en plus grande reviendra à l’archivage pro-actif, qui se met en œuvre dès la phase de conception et de terrain du projet de recueil de données. Il y aura de nouveaux défis en matière d’enseignement électronique interactif, de télé-conférences et de traitement des images, et de techniques de collaboration en ligne, mais ce seront aussi autant d’occasions offertes à des observatoires virtuels dédiés à la recherche comparative.
Les défis qui résultent des dynamiques contemporaines de la collecte et de l’archivage des données ne pourront constituer de véritables chances que si les compétences et les engagements s’associent à des ressources adéquates. Lors de la discussion pendant la session, dans le prolongement des communications reprises ici, une grande place a été donnée aux difficultés que rencontrent les sciences sociales quand elles cherchent à se faire reconnaître comme prioritaires à cet égard. Chacun a appelé à ce que le soutien financier aux infrastructures de sciences sociales soit présenté comme une exigence dans la déclaration de Vienne du ciss, qui est reproduite dans ce numéro de la Revue internationale des sciences sociales.
[1]
Je tiens à exprimer ma reconnaissance au
ciss, et en particulier à son président sortant, M. Kurt Pawlik, qui a bien voulu autoriser la publication de ces communications dans la
Revue internationale des sciences sociales.