Revue internationale des sciences sociales  2003/3
Revue internationale des sciences sociales
2003/3 (n° 177)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749201412
DOI 10.3917/riss.177.0457
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Des données plus solides pour des politiques mieux informées

Vous consultezLe Programme des Centres de données de recherche au Canada

Une politique globale de la recherche empirique destinée à fonder l’action publique sur la connaissance des faits

AuteurGustave Goldmann du même auteur

Gustave Goldmann coordonne les Centres de données de recherche au nom de Statistique Canada. Ses recherches portent essentiellement sur la démographie. On lui doit de nombreuses publications sur les migrations, l’ethnicité et l’évolution à long terme de la natalité.Email : gustave.goldmann@statcan.ca

Introduction


Dans le climat de mondialisation actuel, les différentes sociétés voient leur situation économique et sociale se transformer rapidement et profondément. Les décideurs doivent donc disposer à temps d’analyses objectives de cette situation pour comprendre ces changements. Ils ont besoin d’analyses qui puissent servir de base à une discussion large et éclairée des questions de politique publique, ainsi qu’à une élaboration intelligente des politiques publiques. Ce besoin se fait sentir avec une acuité particulière au Canada parce que, depuis deux décennies, les politiques sociales canadiennes n’évoluent pas toujours à un rythme aussi spectaculaire que les politiques économiques. Les autorités, à tous les niveaux, ont reconnu qu’il était important de redéfinir les politiques sociales pour qu’elles répondent aux besoins de tous les Canadiens et favorisent la cohésion sociale et le développement économique durable de nos communautés.

2 J’examinerai dans cet article la réponse du Canada au défi qui consistait à fonder les politiques sociales sur un système d’information conforme aux valeurs de la société canadienne. J’indiquerai dans la première section quels défis il nous a fallu relever. Nous avons créé un groupe de travail chargé d’évaluer les obstacles à surmonter pour relever ces défis. Dans les deux sections suivantes, je résumerai les recommandations de ce groupe de travail et montrerai comment la communauté des chercheurs canadiens en sciences sociales y a donné suite. Dans les sections suivantes, je décrirai un volet particulier de la politique canadienne : le programme des Centres de données de recherche. Je conclurai par quelques réflexions sur l’avenir de ce programme dans un contexte plus large.

Le défi[1] [1] Une partie de cette section est tirée, avec des modifications,...
suite

3 L’économie et la société canadiennes traversent actuellement une période de changements rapides et difficiles. Nous devons disposer d’analyses récentes et objectives de la situation économique et sociale pour comprendre ces transformations. Nous avons besoin d’analyses qui puissent servir de base à une discussion large et éclairée des questions de politique publique, ainsi qu’à une élaboration intelligente des politiques publiques. Ce besoin se fait sentir avec une acuité particulière au Canada parce que, depuis deux décennies, les politiques sociales n’évoluent pas à un rythme aussi spectaculaire que les politiques économiques dans ce pays. Les autorités, à tous les niveaux, ont reconnu qu’il était important de redéfinir les politiques sociales pour qu’elles répondent aux besoins de tous les Canadiens et favorisent la cohésion sociale et le développement économique durable de nos communautés.

4 Dans un certain domaine, le Canada est en mesure de satisfaire ces besoins. Nous disposons aujourd’hui d’un certain nombre d’excellentes enquêtes sociales récentes sur divers sujets. Les progrès accomplis dans l’élaboration théorique et dans la conception des recherches nous ont permis d’effectuer des enquêtes longitudinales qui suivent les individus sur de longues périodes. Ces nouveaux instruments de recherche nous renseignent sur la dynamique de la pauvreté, l’efficacité des organismes de formation, les conséquences de la perte de l’emploi, l’influence des situations vécues dans l’enfance, et divers autres sujets importants pour la redéfinition des politiques sociales. L’ensemble de ces enquêtes constitue la base d’un système unifié de « statistique sociale ». Ce terme désigne un ensemble d’informations relatives à des activités humaines très variées, ainsi qu’aux facteurs sociaux, économiques, pédagogiques et culturels qui ont une influence sur notre vie quotidienne.

5 Le Conseil de recherches en sciences humaines (crsh) et Statistique Canada ont créé en 1998 un groupe de travail composé d’éminents chercheurs et statisticiens canadiens chargés d’étudier un certain nombre de questions générales liées à l’utilisation des grandes bases de données quantitatives (à commencer par celles de Statistique Canada), et d’examiner les obstacles qui limitaient ou empêchaient l’utilisation des données. Ce groupe de travail a montré que trois obstacles s’opposaient principalement à une utilisation optimale des statistiques sociales canadiennes.

6 1. Le Canada ne compte pas assez de chercheurs formés aux sciences sociales quantitatives. Nous devons donc former de nouveaux chercheurs qui constitueront les futurs cadres de la recherche dans ce domaine.

7 2. Il faut accéder à des microdonnées détaillées pour étudier quelques-uns des phénomènes sociaux et économiques nouveaux qui exercent une influence déterminante sur l’évolution de la société canadienne. Mais on ne pouvait accéder à certaines de ces données que dans les bureaux de Statistique Canada, qui sont situés pour la plupart à Ottawa.

8 3. Il fallait relier efficacement les chercheurs et les responsables de l’élaboration des politiques publiques.

Les recommandations

9 Le groupe de travail mixte a fait un certain nombre de recommandations pour surmonter ces obstacles. Ces recommandations constituent la base de ce qu’on appelle l’initiative canadienne sur les statistiques sociales. Suivant le groupe de travail, il faut :

10 1. Créer divers programmes de subventions afin d’augmenter le nombre des chercheurs dans le domaine de la recherche quantitative, et de promouvoir des types de recherche et de formation qui fassent pleinement usage des statistiques sociales. Ces programmes mettront l’accent sur la formation de la jeune génération pour assurer la continuité dans le domaine de la recherche quantitative, et réuniront des chercheurs appartenant à différentes disciplines et à différents établissements. La création de programmes de formation, par exemple dans le cadre des universités d’été, permettra elle aussi de dispenser aux chercheurs et aux étudiants une formation spécialisée aux méthodes statistiques de pointe. Les programmes de subventions seront administrés par le crsh ; et les demandes seront examinées par des pairs conformément aux procédures d’évaluation habituellement suivies par le Conseil pour l’attribution des subventions.

11 2. Créer à l’échelle nationale un système de Centres de données de recherche, où les chercheurs pourront accéder aux fichiers de Statistique Canada sans enfreindre les règles de confidentialité posées par la loi sur la statistique.

12 3. Élaborer une stratégie de communication des statistiques sociales pour développer au maximum l’interface entre recherche et politiques publiques, et pour renforcer les liens entre les responsables politiques et la communauté des chercheurs. Il faudra notamment, dans le cadre de cette stratégie, créer des forums de la recherche qui rassembleront des chercheurs en sciences sociales formés aux méthodes les plus diverses, ainsi qu’un grand nombre de décideurs et d’analystes des politiques publiques venus de tous les horizons. Ces forums soutiendront les réseaux de chercheurs, fourniront des espaces de discussion où les résultats de la recherche pourront être présentés, faciliteront la communication entre les praticiens de la recherche qualitative et quantitative, la communauté des décideurs et les médias.

13 Les auteurs de ces recommandations savaient que les grandes enquêtes longitudinales de type nouveau menées par Statistique Canada dans les années 1990[2] [2] Ces enquêtes sont : l’enquête nationale sur la santé...
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fourniraient l’occasion d’élaborer des programmes qui amélioreraient l’état de la recherche quantitative en sciences sociales au Canada. Le caractère longitudinal et d’autres caractéristiques de ces enquêtes offrent en effet de plus riches possibilités d’analyse sociale que les enquêtes transversales. L’exploitation des nouveaux ensembles de données désormais disponibles représentait en même temps un défi pour Statistique Canada et, plus généralement, pour la communauté des chercheurs en sciences sociales. Du fait de leur caractère détaillé, les ensembles de données longitudinales posaient en particulier ce problème : les chercheurs y avaient accès, mais devaient respecter les règles de confidentialité établies par la loi sur la statistique.

14 Dans la section suivante, je présenterai l’une des réponses apportées à ces défis : je montrerai comment nous avons essayé de rendre les données accessibles.

Les Centres de données de recherche

Qu’est-ce qu’un Centre de données de recherche ?

15 Un Centre de données de recherche (cdr) est un laboratoire spécialisé de sciences sociales équipé d’un réseau informatique local à la fois moderne et sûr. Les cdr sont pour l’essentiel des bureaux de Statistique Canada en milieu universitaire. Tous les travaux effectués à l’aide des fichiers de microdonnées détaillées conservés dans les cdr doivent respecter les dispositions de la loi sur la statistique[3] [3] La loi sur la statistique est la loi dont Statistique Canada...
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. Bien qu’il soit tentant de les comparer à des « bunkers de béton », les cdr sont en réalité des lieux conçus pour faciliter les recherches. Ils sont bien éclairés et offrent à tous les chercheurs beaucoup d’espace de travail et de rangement. La plupart des centres se trouvent à l’intérieur ou à proximité de la bibliothèque principale de l’établissement hôte (voir l’Appendice).

16 Chaque cdr est au service d’une communauté de chercheurs et d’étudiants qui dépasse les limites de l’établissement hôte. Par exemple, le cdr installé à l’université de Calgary (Alberta) accueille des chercheurs appartenant à des universités du Saskatchewan et du Manitoba. Certains cdr se rattachent officiellement à un groupe d’établissements. Par exemple, le Centre interuniversitaire des statistiques sociales du Québec installé à l’université de Montréal se rattache aux universités Concordia et McGill, à l’institut national de la recherche scientifique, à l’université du Québec à Montréal, à l’université de Montréal et à l’université Laval de Québec.

Le fonctionnement des cdr

17 Les cdr hébergés par des universités fonctionnent comme les autres bureaux de Statistique Canada. Dans chaque centre, un employé à temps plein de Statistique Canada filtre les données pour assurer le respect des principes et des procédures de confidentialité. Les centres observent les mêmes règles de sécurité que les autres bureaux de Statistique Canada, notamment en restreignant l’accès physique à certaines données et en utilisant des ordinateurs autonomes, reliés seulement à Statistique Canada.

18 Les différents établissements où des cdr sont hébergés nomment un directeur universitaire qui est le principal intermédiaire entre le centre et la communauté scientifique locale. Les cdr sont administrés par des analystes (chercheurs)[4] [4] Le nombre des analystes varie d’un cdr à l’autre en...
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à temps plein de Statistique Canada qui remplissent un certain nombre de fonctions essentielles dans les centres. Premièrement, tous les chercheurs qui travaillent dans un cdr doivent soumettre à l’examen de l’analyste du centre les résultats d’enquêtes qu’ils souhaitent tirer des fichiers du centre. L’analyste s’assure alors qu’aucune information confidentielle concernant une personne interrogée ne sera diffusée hors du centre. Nous disons que l’analyse permet ainsi d’« éviter la divulgation de renseignements confidentiels[5] [5] La divulgation de données confidentielles permet d’identifier...
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». Deuxièmement, les analystes des cdr aident les chercheurs et leur fournissent des informations sur les ensembles de données conservés dans les centres. L’aide apportée aux chercheurs prend diverses formes : les analystes leur donnent, par exemple, des conseils sur les variables à intégrer dans les modèles de recherche ou se prononcent sur les questions soulevées par l’interprétation des données. Troisièmement, les analystes sont les principaux intermédiaires entre les chercheurs et les spécialistes de Statistique Canada. Enfin, on les encourage à devenir des membres à part entière de la communauté scientifique locale.

19 Il importe de noter à ce stade que, bien qu’ils soient hébergés par des établissements différents, les cdr forment un réseau de recherche. Les normes (décrites plus bas) appliquées à l’examen des projets de recherche, les mesures de sécurité et les principes fondamentaux de fonctionnement sont les mêmes dans tous les centres. Il faut aussi se rappeler que les cdr, comme nous l’avons vu plus haut, sont soumis à la loi sur la statistique, dont l’application détermine quelles catégories de chercheurs peuvent accéder aux centres et à quelles conditions ils peuvent consulter les fichiers de microdonnées détaillées. Seuls les chercheurs dont les projets ont été approuvés (suivant une procédure décrite plus bas), et qui ont obtenu l’autorisation de sécurité requise, sont admis dans les centres. Les chercheurs dont le projet a été approuvé sont invités au cdr pour une séance d’orientation au cours de laquelle on les informe des procédures destinées à éviter la divulgation de renseignements confidentiels, ainsi que des protocoles opérationnels du centre. Ces séances d’orientation ont pour but d’inculquer aux chercheurs la « culture de la confidentialité » qui est une seconde nature pour les employés de Statistique Canada. Pendant les séances d’orientation, il est demandé aux chercheurs de s’engager par serment, conformément à la loi sur la statistique, à respecter la confidentialité des données[6] [6] En prêtant serment en vertu de la loi sur la statistique,...
suite
. Quand ils ont prêté serment, les chercheurs sont « réputés » employés de Statistique Canada. Ils sont alors soumis aux mêmes règles et aux mêmes sanctions que les autres employés de Statistique Canada, et peuvent notamment être condamnés à des amendes ou à des peines de prison pour infraction aux règles de confidentialité.

Comment les chercheurs peuvent-ils obtenir la permission d’accéder aux cdr ?

20 Les chercheurs qui souhaitent accéder aux données confidentielles conservées dans les cdr doivent soumettre une proposition à un comité d’examen placé sous les auspices du crsh et de Statistique Canada. Ce comité se compose en grande partie de chercheurs appartenant à des établissements d’enseignement ; il comprend aussi des représentants d’autres communautés de chercheurs et de Statistique Canada. Les propositions sont évaluées sur la base des critères suivants :

  • la valeur scientifique et la viabilité du projet de recherche ;
  • la praticabilité des méthodes qui seront appliquées, compte tenu des données à analyser ;
  • la nécessité (dont la preuve incombe aux chercheurs) d’accéder aux microdonnées détaillées ;
  • l’expertise des chercheurs et leur capacité à mener à bien le travail prévu.

Les demandes sont déposées électroniquement sur le site Internet du crsh[7] [7]http:/ / www. sshrc. ca/ web/ apply/ application/ rdc_ application_ e. ap...
suite
. Elles doivent contenir des informations sur les candidats et des informations générales sur le projet (les candidats fournissent ces deux types d’informations en remplissant des formulaires disponibles sur le site), et s’accompagner d’une brève description du projet (d’une longueur d’environ cinq pages). Cette description, qu’il faut joindre électroniquement à la demande déposée sur le site, doit comprendre les indications suivantes :

  • le titre du projet ;
  • une description des objectifs du projet (il faut notamment préciser la ou les questions auxquelles le projet tentera de répondre, et indiquer comment le projet permettra de mieux comprendre le domaine étudié) ;
  • une brève description des méthodes statistiques ou des méthodes de recherche envisagées et de leurs exigences en termes de logiciels ;
  • l’exposé des raisons pour lesquelles il est nécessaire d’accéder à des données confidentielles (par opposition aux microdonnées à grande diffusion), la désignation des fichiers de résultats d’enquêtes dont la consultation est nécessaire, ainsi qu’une déclaration attestant que ces fichiers sont d’une réelle utilité pour le projet de recherche ;
  • les dates auxquelles la recherche devrait commencer et se terminer.

Comme nous l’avons vu plus haut, le Programme des cdr a notamment pour objectif d’encourager les jeunes universitaires et les jeunes chercheurs à se former aux méthodes de pointe en matière d’analyse quantitative. Les étudiants et les jeunes chercheurs n’ont évidemment pas toujours une expérience suffisante de la recherche pour convaincre les examinateurs qu’ils possèdent les compétences spécialisées nécessaires pour mener à bien le projet présenté. La lettre de référence d’un directeur de thèse peut alors tenir lieu de curriculum vitae.

21 Le Programme des cdr n’a pas pour objet de financer les projets de recherche. La procédure d’examen n’ouvre pas aux candidats dont la demande est acceptée d’autre droit que celui de participer au Programme. La façon de juger les propositions présente par conséquent les deux particularités suivantes. Premièrement, chaque proposition est évaluée pour elle-même. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’un concours ordinaire pour l’obtention de subventions entre des candidats dont les propositions sont non seulement évaluées, mais classées les unes par rapport aux autres. Deuxièmement, comme les projets financés par un programme de subventions reconnu sont déjà passés par une procédure rigoureuse d’examen par les pairs, les cdr leur appliquent une procédure d’examen modifiée : ils évaluent seulement la nécessité d’avoir accès aux microdonnées détaillées et leur pertinence au regard des objectifs du projet.

22 Les demandes de participation au Programme des cdr sont jugées dans l’ordre où elles sont reçues. L’examen se termine généralement dans les soixante jours après la réception de la demande, mais ce délai se réduit souvent à quanrante-cinq jours.

Sécurité et confidentialité

23 La sécurité est assurée à trois niveaux dans les cdr : aux niveaux de l’accès physique aux données, de la consultation des fichiers par ordinateur et de l’examen préalable à la diffusion des données. Seuls les chercheurs dont le projet a été approuvé connaissent les codes d’accès ou possèdent une carte d’accès au centre. Toutes les entrées dans le centre et toutes les sorties du centre sont consignées soit électroniquement, soit sur un registre que les chercheurs signent en arrivant et en partant.

24 Les réseaux informatiques des cdr sont des systèmes autonomes, sans liaison avec l’extérieur. Une combinaison de mots de passe et de répertoires spécialisés permet de contrôler l’accès au réseau et aux postes de travail des différents centres. Un identifiant d’utilisateur et un mot de passe uniques sont attribués à chaque chercheur. Les répertoires auxquels les chercheurs ont accès sont joints directement à leur « profil client ». D’autre part, les postes de travail des cdr ont des capacités de sortie limitées. Aucun n’est pourvu d’une unité de disquette, d’un graveur de cd ou de quelque autre mécanisme de production électronique. L’impression fait elle aussi l’objet d’une gestion attentive. Les analystes des cdr contrôlent, de leur propre poste de travail, les imprimantes et les files d’attente de textes à imprimer. Enfin, les ordinateurs portatifs et les appareils électroniques similaires sont interdits dans les cdr.

25 Tous les résultats d’enquêtes, toutes les données appelées à sortir physiquement des cdr sont filtrées avec soin pour éviter toute infraction au principe de confidentialité, qui s’applique ici à la divulgation de renseignements susceptibles d’être rattachés à des sondés (individus, ménages, entreprises et autres organisations, etc.). On distingue trois types de divulgation. Il y a divulgation d’identité quand les données diffusées permettent d’identifier un individu et d’obtenir des informations à son sujet. La divulgation d’attributs est la diffusion de renseignements confidentiels susceptibles d’être rattachés à des individus. Il n’est pas nécessaire qu’un individu particulier puisse être identifié ou qu’une propriété particulière puisse être attribuée, pour qu’il y ait divulgation d’attributs. Par exemple, publier la fourchette des salaires des membres d’une profession déterminée dans une région déterminée peut constituer une divulgation de renseignements confidentiels quand la fourchette indiquée est trop étroite.

26 Il faut examiner soigneusement toutes les données que les chercheurs souhaitent diffuser hors des cdr. Il arrive qu’un tableau – qui, pris isolément, ne livre pas de renseignements confidentiels – divulgue de tels renseignements lorsqu’on le combine avec d’autres sources d’information, qui peuvent être des sources extérieures. Quand les données diffusées peuvent se combiner avec d’autres données pour fournir des renseignements confidentiels, on parle de divulgation résiduelle. Il arrive, par exemple, que des données supprimées dans un tableau puissent être déduites d’autres tableaux.

27 Les exemples suivants illustrent les différentes formes de divulgation.

28 Une personnalité bien connue, disons une athlète professionnelle, fait partie des personnes interrogées dans une enquête. Certaines informations publiées sur sa communauté, par exemple le plus haut revenu déclaré, peuvent être rapportées à cette personne avec une quasi-certitude (divulgation d’identité).

29 Une enquête longitudinale montre qu’un ménage se caractérise par un type de migration tout à fait exceptionnel, ce qui conduit à l’identification de ce ménage (divulgation d’identité).

30 Les parents d’un adolescent de 16 ans interrogé dans une enquête prennent connaissance d’un tableau qui montre que, dans leur région, toutes les personnes interrogées de 16 ans ont fait l’expérience de la drogue (divulgation d’attributs).

31 Un article de journal rapporte les propos d’un veuf de 37 ans qui se plaint des questions qu’on lui a posées dans une enquête. Les tableaux à double entrée où sont présentés les résultats de l’enquête montrent que seulement deux veufs âgés de 30 à 39 ans ont répondu à cette enquête (risque de divulgation d’identité et/ou d’attributs).

32 La combinaison de plusieurs résultats d’enquêtes fournit une information qu’on a volontairement exclue des fichiers de microdonnées à grande diffusion parce qu’elle présente un trop grand risque de divulgation de renseignements confidentiels (par exemple, le pays d’origine d’immigrés récemment arrivés).

33 Il faut noter que même une apparence de divulgation de renseignements confidentiels peut ternir la réputation de discrétion d’un organisme de statistique. Dans les deux premiers exemples, la diffusion des données peut causer un préjudice même si la personne ou le ménage identifiés le sont à tort. Le démenti apporté à une identification erronée accroît parfois le risque de révéler l’identité des personnes interrogées.

34 Le risque de divulgation de renseignements confidentiels varie selon les types de résultats produits. Il est très grand, par exemple, dans le cas des tableaux et des données de référence, qui doivent faire l’objet d’un examen minutieux. En revanche, les modèles présentent généralement un risque beaucoup plus faible, bien que l’utilisation de certains types de modèles (comme les modèles saturés ou ceux qui comportent de nombreuses variables non fonctionnelles) puisse accroître ce risque. Les chercheurs collaborent habituellement avec les analystes des cdr pour éviter que des résultats susceptibles de révéler des renseignements confidentiels ne sortent des centres.

Le volume d’activité actuel des cdr

35 Le plus ancien cdr est celui de l’université McMaster, à Hamilton (Ontario), créé en décembre 2000. Les huit autres centres se sont reliés successivement au réseau pendant les 12 mois suivants, le dernier en date ayant ouvert ses portes aux chercheurs en décembre 2001. Le volume d’activité des centres, ainsi que l’intérêt que les universitaires et les chercheurs canadiens portent au Programme des cdr, sont en augmentation constante. Le tableau 1 donne une idée du volume d’activité des centres à la fin de 2001. À l’heure actuelle, deux ou trois projets en moyenne sont soumis chaque semaine aux responsables du Programme.

Tableau 1 Nombre des projets menés dans le cadre du Programme des cdr (29 octobre 2002)
cdrApprouvésEn cours d’évaluationTotal
Atlantique (Dalhousie)617
crisp (Fredericton)303
ciqss (Montréal)14115
Toronto49251
McMaster (Hamilton)35742
swordc (Waterloo)13316
Prairie (Calgary)8210
Université de l’Alberta (Edmonton)12113
bcirdc (Vancouver)15318
Total15520175

36 La plupart des projets en cours dans les cdr consistent à analyser les résultats des grandes enquêtes longitudinales mentionnées plus haut. Mais certains projets portent sur les résultats d’enquêtes transversales comme l’enquête sociale générale, l’enquête nationale auprès des diplômés, l’enquête sur les dépenses des familles.

37 La recherche, on le sait, est souvent une entreprise collective. Plus de trois cent soixante chercheurs travaillent aux cent cinquante-cinq « projets approuvés » dont il est question dans le tableau 1. Le fait que presque la moitié de ces chercheurs soient des étudiants de deuxième ou de troisième cycle ou de jeunes universitaires, montre clairement que le Programme est en mesure de former aux méthodes quantitatives la prochaine génération de chercheurs canadiens en sciences sociales. Il a été prouvé qu’on pouvait organiser avec succès des séminaires de deuxième ou de troisième cycle axés sur l’accès aux cdr.

38 La liste complète des projets sera bientôt publiée dans le nœud Statistique Canada du réseau Internet des cdr (réseau présenté dans la section suivante). Voici les sujets de recherche auxquels se rapportent quelques-uns des projets en cours dans les cdr :

  • les facteurs socio-économiques et démographiques qui influencent le développement de l’enfant ;
  • les relations entre le vieillissement et l’état de santé ;
  • les questions liées à la situation de la main-d’œuvre : questions de capital humain, de qualification professionnelle, de répartition géographique, etc. ;
  • les facteurs qui renforcent la cohésion sociale ;
  • les facteurs qui facilitent l’assimilation et l’intégration des immigrés.

Cette liste n’est pas exhaustive : elle ne rend pas compte de tous les sujets de recherche étudiés dans les cdr. Mais elle donne un aperçu des sujets étudiés (ou que l’on peut étudier) sur la base des données disponibles dans les cdr. Elle laisse aussi entrevoir l’influence que ces recherches pourraient avoir sur les politiques publiques.

39 La complexité des ensembles de données accessibles aux chercheurs dans les cdr leur donne l’occasion (et les met au défi) d’employer quelques-unes des techniques les plus poussées d’analyse des données. Par exemple, les auteurs de plusieurs projets examinent certains processus à l’aide des méthodes d’analyse de l’histoire événementielle. Le caractère diachronique des ensembles de données permet aussi d’élaborer des modèles probabilistes et d’effectuer des analyses de longévité. D’autres chercheurs emploient des modèles linéaires hiérarchiques pour analyser les échantillons diachroniques de certaines enquêtes, et des techniques d’amorçage pour évaluer les écarts.

Livrer les résultats de la recherche au public

40 Le fonctionnement en réseau qui caractérise le Programme des cdr ne se manifeste pas seulement dans l’organisation des centres et dans l’uniformité des normes qu’ils appliquent. Chaque établissement associé au programme héberge et anime un site Internet qui diffuse des informations essentielles sur le programme et sert de portail à l’ensemble du réseau Internet des cdr. On trouvera dans le tableau 1 une liste des adresses url des différents centres.

Tableau 1 adresses url des cdr
cdrVille et provinceurl
rdc AtlantiqueHalifax, Nouvelle-Écossehttp://www.dal.ca/~ardcwww/index.html
rdc-crispFredericton, Nouveau-Brunswickhttp://www.unb.ca/rdc/
ciqssMontréal, Québechttp://www.ciqss.umontreal.ca/
rdc Toronto et RégionToronto, Ontariohttp://www.utoronto.ca/rdc/
rdc McMasterHamilton, Ontariohttp:///www.socsci.mcmaster.ca/rdc/
swordcWaterloo, Ontariohttp://tdr.uoguelph.ca/DATA/WWWDO.CS/SWORDCSITE/splash.htlm
rdc AlbertaEdmonton, Albertahttp://datalib.library.ualberta.ca/rdc
rdc PrairieCalgary, Albertahttp://www.ucalgary.ca/~rdc/
bcirdcVancouver, Colombie Britanniquehttp://data.library/ubc.ca/rdc/

41 Tous les projets de recherche menés dans les cdr donnent lieu à la publication d’un document de travail, d’un article de revue, d’un mémoire, d’une thèse ou de quelque autre document. Pour être réputés employés de Statistique Canada et avoir accès, à ce titre, aux microdonnées détaillées, les chercheurs doivent s’engager à soumettre la version définitive de leur travail aux responsables du programme des cdr. Le document présenté est examiné par des pairs, ainsi que par des employés de Statistique Canada qui vérifient sa conformité aux règles internes de cet organisme. Après ce double examen, le document est déposé dans une série de documents de travail conservée sur le site Internet du cdr de l’établissement où la recherche a été menée. Un résumé du document, d’une longueur de deux pages, est publié dans le nœud Statistique Canada du réseau Internet des cdr.

42 Le processus décrit dans le paragraphe précédent peut varier sur certains points. Cela dépend en grande partie de la forme sous laquelle se présente le produit final de la recherche. Je n’examinerai pas ici ces variantes puisqu’elles tiennent à des situations particulières.

L’avenir du Programme des cdr

43 Le programme des cdr évolue sans cesse à mesure que nous apprenons à connaître le cadre qu’il fournit à la recherche. Il fait désormais partie intégrante du paysage des sciences sociales quantitatives au Canada. On élabore aujourd’hui des programmes d’études dont le succès dépend de la possibilité d’accéder aux cdr. Ainsi le premier des principaux obstacles signalés par le groupe de travail mixte stc-crsh se trouve surmonté. D’autre part, les recherches menées dans les cdr semblent contribuer à une meilleure compréhension de la société canadienne. Elles produisent des informations sur lesquelles les politiques publiques peuvent s’appuyer, ce qui est un autre objectif de l’Initiative canadienne sur les statistiques sociales. Le programme n’en est encore, cependant, qu’au stade de la formation (il est encore « dans l’enfance », puisque nous parlions plus haut du développement de l’enfant). Il va se développer et s’étendre dans différentes directions.

44 Le nombre des chercheurs qui accèdent au réseau des cdr ne cesse d’augmenter. Cette tendance devrait persister et même s’accentuer à mesure que le programme des cdr s’implantera plus solidement au sein de la communauté des chercheurs en sciences sociales quantitatives dans les établissements d’enseignement canadiens. Le nombre des cdr s’accroîtra probablement quand de nouveaux établissements reconnaîtront la nécessité d’avoir de tels centres dans leurs murs. En fait, cinq établissements d’enseignement à travers le Canada ont déjà exprimé leur intention de créer des cdr et de se rattacher au réseau. Le fait que trois de ces établissements se soient déjà assurés du financement nécessaire témoigne du sérieux de leurs intentions. Cette évolution montre clairement la forte influence du Programme sur l’infrastructure de la recherche au Canada, ainsi que l’intérêt présenté par cette conception de la recherche.

45 Nous commençons aussi à voir les fruits des recherches menées dans les cdr. Un ensemble de publications spécialisées commence à prendre corps. Une vingtaine d’articles et de rapports ont déjà été soumis à l’examen des responsables du programme pour publication dans la série des documents de travail. Suivant les prévisions actuelles, beaucoup de projets arriveront presque à leur terme au cours des prochains mois, ce qui devrait conduire à la publication d’un grand nombre d’articles et de rapports supplémentaires. Le Comité national de coordination[8] [8] Le Comité national de coordination des cdr comprend les...
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du programme des cdr a récemment décidé d’organiser des conférences thématiques annuelles sur les recherches menées dans les cdr. Les actes de chaque conférence seront publiés. On étudie aussi la possibilité de produire des volumes thématiques sur la base des recherches effectuées dans les cdr, cela en collaboration avec une revue spécialisée reconnue ou avec une des publications vedettes de Statistique Canada.

46 Il serait présomptueux d’affirmer que le programme des cdr est une réussite, puisqu’il n’en est qu’à ses débuts. Mais il est évident qu’il a exercé une forte influence sur le domaine des sciences sociales quantitatives au Canada, et qu’il sera bientôt parvenu à mettre en pratique les recommandations qui sont à la base de l’initiative canadienne sur les statistiques sociales.

47 Traduit de l’anglais

 

Notes

[ 1] Une partie de cette section est tirée, avec des modifications, du rapport du groupe de travail mixte Statistique Canada – Conseil de recherches en sciences humaines, dont il est question dans cet article.Retour

[ 2] Ces enquêtes sont : l’enquête nationale sur la santé de la population, l’enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, l’enquête sur la dynamique du travail et du revenu et, réalisées plus récemment, l’enquête sur le lieu de travail et les employés, l’enquête auprès des jeunes en transition, l’enquête longitudinale auprès des immigrants du Canada.Retour

[ 3] La loi sur la statistique est la loi dont Statistique Canada tient son mandat. Elle comprend des dispositions qui se rapportent spécifiquement à la confidentialité des informations et au respect de la vie privée des personnes interrogées. D’autre part, elle fixe des limites, fondées sur des considérations morales, aux types d’analyse auxquels les fichiers de microdonnées peuvent être soumis.Retour

[ 4] Le nombre des analystes varie d’un cdr à l’autre en fonction de la taille et des activités des centres.Retour

[ 5] La divulgation de données confidentielles permet d’identifier directement un individu, de l’identifier à l’aide d’une de ses caractéristiques (par exemple, son revenu) ou de l’identifier par soustraction en comparant plusieurs tableaux.Retour

[ 6] En prêtant serment en vertu de la loi sur la statistique, les employés (et les personnes réputées employés) de Statistique Canada s’engagent à ne pas « révéler ni sciemment faire révéler, par quelque moyen que ce soit, des renseignements obtenus en vertu de la présente loi de telle manière qu’il soit possible, grâce à ces révélations, de rattacher à un particulier, à une entreprise ou à une organisation identifiables les détails obtenus dans un relevé qui les concerne exclusivement » (Loi sur la statistique).Retour

[ 7] http://www.sshrc.ca/web/apply/application/rdc_application_e.apRetour

[ 8] Le Comité national de coordination des cdr comprend les directeurs universitaires des cdr, les cadres supérieurs de Statistique Canada chargés du programme des cdr, ainsi que le directeur général des programmes, politique et planification et le directeur des subventions stratégiques du Conseil de recherches en sciences humaines.Retour

Résumé

Pour relever en partie les défis lancés à la recherche canadienne sur les politiques publiques, un groupe de travail mixte réuni par le Conseil de recherches en sciences humaines (crsh) et Statistique Canada a proposé la création d’un réseau de Centres de données de recherche (cdr), qui est né officiellement en décembre 2000 avec l’ouverture du cdr de l’université McMaster, à Hamilton (Ontario). Les cdr se répartissant dans tout le pays, les chercheurs n’ont plus besoin d’aller à Ottawa pour consulter les fichiers de Statistique Canada. L’administration des cdr se conforme néanmoins à toutes les règles de confidentialité établies par la loi canadienne sur la statistique. Les cdr répondent, sur un même site, à une double nécessité : ils facilitent l’accès à des microdonnées détaillées indispensables pour mener certaines recherches essentielles en sciences sociales, tout en garantissant la sécurité et la confidentialité des informations fournies par les Canadiens.


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POUR CITER CET ARTICLE

Gustave Goldmann « Le Programme des Centres de données de recherche au Canada », Revue internationale des sciences sociales 3/2003 (n° 177), p. 457-465.
URL :
www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2003-3-page-457.htm.
DOI : 10.3917/riss.177.0457.