Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749201412
192 pages

p. 529 à 544
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Dossiers ouverts

n° 177 2003/3

2003 Revue internationale des sciences sociales Dossiers ouverts

Relations de genre et mouvements urbains de base

François Hainard François Hainard est professeur de sociologie à l’Université de Neuchâtel en Suisse où il enseigne la sociologie économique. Ses recherches concernent les migrants, les savoir-faire, l’économie non-monétaire, la consommation, l’environnement. Il est responsable du projet most-Suisse « Villes, environnement et rapports sociaux entre hommes et femmes » depuis 1996. Christine Verschuur Christine Verschuur est anthropologue, chargée de cours à l’iued, Genève. Elle est spécialiste des relations entre genre et développement sous l’angle de la recherche, de l’évaluation et de la formation. Elle est coordinatrice du projet most-Suisse « Villes, environnement et rapports sociaux entre hommes et femmes » depuis 1996 ainsi que de la collection « Cahiers Genre et Développement » chez L’Harmattan, Paris.François Hainard et Christine Verschuur ont notamment publié Femmes dans les crises urbaines. Relations de genre et environnements précaires, Paris, Karthala.
Cet article, qui s’appuie sur le travail d’un réseau de sept équipes, de pays du Sud et de pays en transition, présente la recherche sur les thèmes de l’environnement, des villes et des rapports sociaux entre hommes et femmes. Celle-ci considère que le regard croisé sur ces trois thèmes apporte une perspective nouvelle utile à chacune de ces problématiques en tant que telle. Elle part du double constat que les femmes et les hommes ne sont pas concernés de la même manière par l’environnement urbain, et que des initiatives novatrices émanent souvent de mouvements de femmes soucieux de changer à la fois la situation environnementale dans les villes ainsi que leur position et leurs rôles dans les processus de décision. Or la recherche sur les questions urbaines, en dehors de recherches récentes sur l’emploi et le marché du travail, est restée myope quant aux distinctions des besoins hommes/femmes.
Environnement urbain et relations de genre interpellent plusieurs variables : l’environnement, l’urbain, le genre. Si les croisements de ces approches constituent certainement une bonne part de l’originalité du travail, ils n’en complexifient pas moins la tâche, car non évidents tant méthodologiquement que conceptuellement. En effet, le parti-pris nécessaire d’une recherche-action suppose une construction de l’analyse à partir d’expériences et non strictement de principes théoriques, sans que pour autant ne soit négligée une concordance conceptuelle entre les différentes équipes de recherche. Nous nous interrogerons ici sur la gouvernance dont les femmes peuvent être acteurs en ville, ce qui met en jeu les approches de l’empowerment et des relations de genre dans le contexte du changement social, l’analyse des organisations de base, ainsi que des identités et des rôles des hommes et des femmes, la modification des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, que ce soit au niveau domestique ou public.
D’ici l’an 2005 plus de la moitié de la population mondiale vivra dans des villes. L’urbanisation croissante de la population entraîne dans les pays du Sud de rapides transformations des conditions de vie et des rapports sociaux, notamment des rapports sociaux entre hommes et femmes. C’est tout particulièrement sur les femmes pauvres vivant en zones urbaines que se concentrent les problèmes qui dérivent de l’orientation actuelle du développement. Féminisation de la pauvreté et dégradation de l’environnement sont deux processus parallèles et liés.
Devant les difficultés de gestion et de gouvernance des villes, quelles perspectives vont marquer les pays du Sud dont la population urbaine devrait tripler en trente ans ? Peut-on puiser dans l’analyse des situations actuelles, l’inspiration et les idées pour redonner aux villes le rôle qui devrait être le leur, celui de catalyseur du progrès et d’épanouissement ? Quelle contribution l’analyse des mouvements urbains de base, où la participation des femmes est majoritaire, peut-elle fournir à ceux qui définissent les politiques urbaines ?
Les carences de réflexion sur la manière dont les relations de genre interviennent dans les thèmes de la ville et de l’environnement, de même que la nécessité et l’urgence de donner un pouvoir qui revient légitimement aux femmes dans les mouvements de base, ont été à l’origine de la recherche comparative sur ces thèmes dont nous présentons ici quelques éléments.
Cette recherche, soutenue par la Commission nationale suisse pour l’unesco et la Direction pour le Développement et la Coopération suisse, a été présentée au programme most de l’unesco et approuvée par le Comité Scientifique en juin 1996. La recherche a démarré en juillet 1997 et a été reconduite en 2001 pour une nouvelle période de trois ans, afin de consolider le réseau de chercheurs, d’approfondir certaines questions et de suivre la mise en œuvre des actions.
Construite sur un réseau d’institutions de recherche d’Afrique de l’Ouest, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est, la recherche a tenté de suivre les principes de la recherche-action. Parmi ses objectifs se trouvent celui de fournir des connaissances aux intervenants sur la ville et l’environnement, aux décideurs, aux responsables techniques et à la population, celui de contribuer à la réflexion théorique et celui de constituer un réseau durable de recherche et d’expertise en ce domaine.
Cet article porte sur le processus de constitution d’un réseau de chercheurs en sciences sociales, sur les difficultés de la mise en œuvre de la recherche-action et présente certains des résultats de la recherche qui nous semblent particulièrement importants. L’ensemble des résultats paraîtra dans un ouvrage collectif sous la direction des auteurs de cet article (Hainard et Verschuur, 2001).
 
La construction du réseau de chercheurs
 
 
Dès juillet 1997, un réseau de sept équipes de recherche, coordonné par une équipe basée en Suisse, a été constitué : en Amérique Latine, la République Dominicaine, l’Argentine et le Brésil ; en Afrique, le Burkina Faso et le Sénégal ; en Europe de l’Est, la Bulgarie et la Roumanie. Constituer ce réseau fut en soi une histoire épique, grave ou cocasse selon les moments.
La mise en réseau s’est faite par équipements informatiques et liaison Internet, et un soutien financier a été donné aux institutions de recherche. L’équipe de coordination a assuré le suivi de l’avancement des recherches et de l’élaboration des résultats, suggéré d’éventuelles réorientations des rapports de recherche et dynamisé la diffusion des résultats. Des séminaires internationaux ont été organisés de manière régulière, ainsi que des rencontres régionales, moments forts où les équipes se sont rencontrées pendant une semaine pour discuter et affiner les recherches, chaque fois chez l’une des équipes de recherche, afin de confronter de visu les expériences de terrain. La recherche de fonds pour la recherche et la gestion étaient également assurées par la coordination. Ce travail en réseau, malgré ses imperfections dues à certaines difficultés de fonctionnement, a permis un enrichissement mutuel des chercheurs, des réorientations dans les recherches nées de la confrontation d’idées et des méthodes de travail, des rebondissements et remises en question qui n’auraient pas eu lieu sans ces échanges.
La construction du réseau des équipes de recherche est un processus riche et intéressant. On y retrouve des écoles de pensée différentes, des contextes culturels, politiques et historiques variés, des trajectoires personnelles de recherche et/ou de militance diverses, à quoi s’ajoutent les facteurs personnels et le jeu des rapports de pouvoir dans les équipes. Ceci, conjugué à des terrains non-indifférents aux situations des chercheurs, à des thèmes sensibles, dans un contexte de crise qui peut engendrer de la violence, a créé des situations parfois difficiles, avec des modifications nombreuses en cours de recherche. Les rapports et la communication entre les équipes sont soumis à ces variables, affectés par les représentations que chacune des équipes a de l’autre et créent inévitablement des relations de pouvoir inter-équipes. Ces rapports sont eux aussi traversés par les relations de genre, parfois crispées. Cet ensemble de questions, trop rapidement évoquées, produit des idées, des démarches et des analyses « trébuchantes », parfois conflictuelles et de toutes manières nouvelles et enrichissantes. La recherche collective n’est pas un processus neutre et monocorde, la construction du réseau se révèle être un processus de longue haleine.
Ce processus fut semé de moments forts, parfois cocasses, parfois dramatiques (par exemple, retrait d’un terrain à São Paolo suite aux menaces de trafiquants de drogue ; incendie de la « baraque » où étaient entreposés les questionnaires déjà remplis à Santo Domingo ; interférence de la guerre du Kosovo sur l’avancement de la recherche en Bulgarie). La liste des évènements est longue et reflète la rapidité des transformations qui caractérisent un environnement urbain précaire et des équipes de recherche en sciences sociales fragiles dans un monde soumis aux règles du marché. La compréhension de cette précarité et l’analyse des difficultés de la recherche en sciences sociales sur ces thématiques pourraient être en elles-mêmes un vaste et passionnant objet d’études. Cela ne serait pas inutile si l’on voulait approfondir les liens entre recherches et traduction des résultats en recommandations.
 
La recherche-action dans cette recherche collective
 
 
La recherche-action (ra) est une forme particulière de recherche en sciences sociales. Elle appartient à une pratique précise de la construction de connaissances qui préconise l’interrelation entre la connaissance et l’action de terrain. L’étendue dans l’exigence de cette interrelation peut arriver jusqu’à l’engagement éthique voire politique et ne dépend pas uniquement du choix du « chercheur-acteur » mais des origines historico-culturelles de la recherche-action auxquelles on adhère, depuis l’empirisme expérimental jusqu’à l’engagement militant.
En réalité, l’application méthodologique de la ra s’est faite de manière très diverse et selon deux critères déterminants. Le premier est sans conteste la capacité différenciée des équipes de recherche à entrer dans la démarche intellectuelle propre à la ra. Il ne s’agit pas véritablement d’adhésion ou non, mais de compréhension proprement dite des principes fondamentaux qui caractérisent la ra, car la cohabitation des rôles de chercheur et d’acteur ne s’impose pas, mais doit émerger volontairement et être mise en acte tout au long du travail. Or nous pensons qu’au-delà des spécificités individuelles (qui certes comptent énormément), il existe des cultures nationales de la recherche anthropo-sociologique de terrain qui font que, par exemple, en Amérique latine, la conscientisation des personnes étudiées et l’accompagnement dans la mise en œuvre, voire la réalisation de leurs projets, vont peut-être davantage de soi que pour des chercheurs des pays de l’Est. En tout cas, les trois terrains latino-américains et un des terrains africains rendent compte d’une intervention forte des chercheurs, parfois avec militance, dans la construction de changements structurels pouvant conduire à l’empowerment des femmes. Cet investissement des chercheurs n’apparaît pas de la même manière sur les autres terrains ou alors avec des intensités moindres, en se fondant bien sûr sur ce que l’on peut en lire dans les rapports des chercheurs.
Le second critère déterminant dans la manière d’appliquer la méthodologie de la recherche-action est le terrain lui-même, plus particulièrement les multiples spécificités constitutives de son contexte. Certaines situations, caractérisées par l’urgence ou, mieux encore, par une tradition de luttes sociales et politiques, font que les prises de conscience couvent et surgissent très vite. Il arrive aussi que les réalités vécues rassemblent déjà toutes les conditions pour que le chercheur se trouve immédiatement impliqué dans l’action. Climats effervescents, arguments et données pour rendre compte et dénoncer les problèmes déjà récoltés, tout est là, il ne manque parfois que le « chercheur-acteur » pour jouer le rôle de catalyseur ou de détonateur et de fait participer aussitôt à la mise en évidence et à la dénonciation de conditions de vie insupportables.
Mais il arrive aussi que la fatigue après trop d’années de luttes sans progrès épuise et décourage la mobilisation, que l’absence de solidarité, voire la discorde, règnent dans la population étudiée, que la détresse quotidienne annihile toute velléité ou capacité de luttes collectives. Le quotidien sordide est alors vécu comme une fatalité et le chercheur, aussi bon acteur qu’il puisse être, s’essoufflera à vouloir tenir ces deux rôles.
On le voit, les critères de culture scientifique des équipes de recherche, d’environnement politique et de capacité des populations étudiées à se mobiliser sont prépondérants pour expliquer la dynamique de recherche spécifique à chaque terrain, mais aussi, bien sûr, pour analyser la réussite des transformations structurelles entreprises.
Certes, l’intérêt scientifique des travaux de recherche n’est pas que fonction de ces deux variables : chacun des terrains, quelles que soient les conditions qui les caractérisent, reste passionnant tant par l’originalité qu’il représente que par la dynamique qui l’habite.
Il a été dit précédemment que, contrairement à la déontologie propre à la recherche-action, des consignes (davantage que des règles) avaient été édictées aux sept équipes de recherche. Si cela a été fait dans le souci d’homogénéiser les démarches, afin de rendre plus aisée la comparaison dans la dynamique des processus étudiés, il est apparu que, très rapidement, les chercheurs comme les terrains ont considérablement modelé à leur manière la démarche scientifique. Chercheurs et terrains se sont donc « réapproprié » les méthodologies d’investigation et chaque couple a bel et bien donné naissance à une démarche spécifique.
S’il n’est pas question de vouloir hiérarchiser les « régions » ou les terrains d’intervention, les recherches effectuées dans les favelas d’Amérique latine (Gamboa II, dans la banlieue de São Paulo, San Cayetano, dans la ville argentine de Campana et, dans une moindre mesure, les quartiers de La Ciénaga et Los Guandules de Santo Domingo) épousent assez bien les principes fondamentaux de la ra inventoriés ci-avant. Dans un premier temps, les chercheurs ont identifié, avec les femmes (et parfois les hommes), les modes de participation sociale à l’intérieur du bidonville, les processus d’exclusion sociale ainsi que les obstacles à une participation plus égalitaire et équilibrée entre hommes et femmes. Ce travail de repérage collectif, de mise en lumière des problèmes, conduit de facto non seulement à la conscientisation des populations concernées, mais aussi à leur formation et à la formulation de projets. L’analyse de la vie quotidienne par une forme de maïeutique combinée à un apport de connaissances et de savoir-faire transmis aux acteurs concernés, l’orientation et la suggestion de stratégies et des moyens pour assurer les propres démarches ont étayé les valeurs et les pratiques des populations concernées. De fait, la culture de la lutte sociale propre aux bidonvilles des cités latino-américaines, les tensions intra- et extra-communautaires, le stress des femmes dû au défi récurrent d’une survie au quotidien ont constitué un terreau fertile pour une recherche-action assez proche des principes qui la caractérisent.
Pour les terrains africains, les recherches se sont déroulées quelque peu différemment : l’accompagnement et le renforcement de processus déjà en vigueur ont prévalu sur la mise en route de nouveaux. Les femmes de Santhiaba, quartier de la périphérie de Dakar, et celles du secteur 10 de la ville de Ouagadougou étaient déjà à l’œuvre dans de nombreuses activités, mais avec des handicaps, des maladresses et bien sûr des rapports de force liés au genre extrêmement défavorables.
Les femmes sénégalaises déjà fortement structurées en organisations économiques bénéficiaient de pratiques novatrices et d’ouvertures redoutables mais avec des légitimités déficientes face à des structures sociales aussi nombreuses qu’archaïques. Les projets sont là, mais ce sont les participations aux processus de décision qui font défaut et par là freinent ou bloquent initiatives ou changements. L’action ici a surtout conduit à repérer les modalités pour la mise en œuvre de rapports sociaux mieux équilibrés entre genres. Clarification des demandes, redéfinition des rôles et de nouvelles stratégies (construction de réseaux, recours à l’informel) dans la perspective d’une conquête de pouvoir dans les enjeux liés au social, à l’économique et, bien sûr, à la ville.
Le terrain burkinabé se situe dans la même logique d’accompagnement mais à un niveau moindre d’intervention et d’engagement des chercheurs. Leur rôle d’acteurs est plus timide et s’est surtout limité à un travail de conscientisation quant aux disparités selon le genre et à encourager les femmes de Ouagadougou à poursuivre leurs efforts dans leurs préoccupations tant économiques, que sanitaires et décisionnelles liées à l’environnement de leur quartier.
Les recherches ont connu encore une dynamique toute différente dans les pays de l’Est où ici aussi les variables liées aux équipes scientifiques, combinées aux spécificités du terrain et aux conditions politico-économiques englobantes, ont été déterminantes : la part de l’action dans la recherche a été extrêmement limitée, voire inexistante.
À Iambol (en Bulgarie) et à Bucarest, l’action des chercheurs a surtout consisté en la mise en lumière des rapports de genre et de là, parfois, à installer une réflexion. Sur le terrain bulgare, la conscientisation des femmes semble être un résultat important et le prélude certain de leurs mobilisations sous diverses formes. En Roumanie, en revanche, l’hétérogénéité de la population, combinée aux conflits internes et à la déchéance au quotidien, empêche toute velléité de changements, tous les efforts étant focalisés vers la survie. Ici, l’action n’est pas véritablement faite avec les femmes concernées, mais consiste davantage en des dispositions et mesures prises pour elles et l’ensemble du quartier. La dégradation est telle que ce sont les chercheurs eux-mêmes qui démarchent et mettent en œuvre des projets susceptibles de soulager la population étudiée.
Dans le cas des terrains des pays d’Europe de l’Est, les équipes ont pu, grâce à ce projet, remettre en question leurs méthodes de recherche et leur vision parfois idéalisée ou partielle de leur propre société. Les transformations constatées au niveau de l’équipe, en tant qu’un des acteurs impliqués dans la recherche-action, ont des implications sur ce qui se passe sur le terrain.
La rapide présentation des applications de la ra rend bien compte de la diversité et donc de la richesse de la méthode retenue. Si, à chaque fois ou presque, la recherche fut bel et bien engagée sur une action, les dimensions bénéfiques des interventions et tout particulièrement les collaborations avec les populations concernées (notamment les femmes) en tant que sujets-acteurs furent différentes, en sachant qu’il est encore trop tôt pour une véritable évaluation puisque toutes les phases de recherches ne sont pas achevées.
Mentionnons encore que la ra, peut-être encore plus que tout autre type de recherche, soulève le problème majeur de la responsabilité morale du chercheur : il n’y a vraiment aucune place pour des engagements à la légère qui ne pourraient qu’illusionner et décevoir les populations concernées.
 
Le genre, façon première d’exprimer le pouvoir
 
 
La notion de genre devient incontournable dans les analyses des rapports sociaux et sur le développement humain dans le monde. Elle est apparue parallèlement aux analyses critiques des théories de développement et à l’émergence des mouvements féministes, au Nord comme au Sud. Les mouvements du Sud ont d’ailleurs inspiré la recherche féministe au Nord.
Sous cette pression, les femmes ont acquis droit de cité, au moins dans les rapports. Cela n’est pas seulement le résultat des revendications d’équité, mais découle aujourd’hui aussi des analyses indiquant que sans les femmes, la croissance, le développement économique sont réduits. Comme le dit la Banque Royale du Canada, citée en exergue dans un rapport du oit : « Pour quoi réduire les écarts de genre ? Parce que c’est à la fois juste et bon pour les affaires. » (oit, 2001). La Banque mondiale ne vient-elle pas, elle aussi, de publier un long rapport de recherche intitulé Engendering Development, dont la thèse est que les inégalités de genre sont nocives car elles retardent la croissance et sont un obstacle au développement (Banque mondiale, 2000) ? Ce sont probablement les arguments qui pèsent le plus dans la balance dans un monde dominé par les forces du marché.
Quand on parle de « genre », on s’intéresse aux rapports sociaux entre hommes et femmes : il s’agit d’une notion relationnelle. « Le genre est une façon première de signifier des relations de pouvoir » (Scott, 2000). La subordination des femmes apparaît dans la sphère domestique, communautaire et dans la société dans son ensemble.
En centrant leurs analyses sur la seule catégorie de femmes, les approches « femmes et développement » qui prédominaient antérieurement, non seulement aboutissaient à une analyse partielle et erronée de la réalité, mais finissaient par pénaliser les femmes en encourageant des politiques et des mesures qui les surchargeaient sans pour autant remettre en question les structures de reproduction des inégalités. L’approche « genre et développement », est apparue en réponse aux analyses critiques de ces approches pour aller dans le sens d’un développement équilibré hommes-femmes. Elle implique une démarche différente, le déplacement d’une description des rôles féminins et masculins vers une analyse des rapports sociaux entre hommes et femmes. En considérant que les rapports sociaux entre hommes et femmes sont traversés par d’autres variables comme les différences d’âge, de classe sociale, de race, elle souligne que les femmes ne constituent pas une catégorie homogène. Le genre est une construction sociale.
Mais il faut bien avouer que, malgré les intentions déclarées, la plupart des observations, des analyses et des recommandations en terme de genre se centrent prioritairement sur les femmes. Et, ainsi que le dit Sarah White (1994), il y a comme une survisibilité de l’identité féminine comme construit social alors que l’identité masculine apparaît comme un donné, une norme que l’on questionne peu. Cela peut être une compensation au fait que, pendant longtemps, les femmes ont été oubliées dans le processus de développement.
En ce qui concerne notre recherche sur les villes et l’environnement, nous considérons que si l’on n’inclut pas cette notion de genre, il ne peut y avoir ni compréhension du phénomène urbain ni sortie des impasses de développement. Nous affirmons aussi que ce n’est pas aux femmes seulement de résoudre les problèmes d’environnement dans les villes, mais aux femmes et aux hommes ensemble, dans des organisations aux structures équitables, où les voix des femmes puissent s’exprimer et avoir le poids qu’elles méritent légitimement. Actuellement les multiples initiatives menées par les femmes pour améliorer la qualité de vie dans les villes ne rencontrent pas de résonance, d’appui institutionnel pour se développer et inspirer les politiques publiques.
 
Les villes masculines : entre genre et « danger [1] » ?
 
 
Les hommes et les femmes perçoivent, vivent et utilisent leur ville différemment, compte tenu de leurs rôles et responsabilités respectives dans une division du travail façonnée selon le genre. Or, la recherche sur les questions urbaines, en dehors de recherches récentes sur l’emploi et le marché du travail, est restée myope quant aux distinctions des besoins hommes/femmes, ainsi que de leurs différentes visions, propositions et contributions au fonctionnement des villes. Les relations de genre exprimant des relations de pouvoir, dans la sphère domestique et publique, les inégalités de genre se traduisent au niveau de la ville par des inégalités d’accès au pouvoir et aux décisions. Nous appelons cet ensemble de notions « la perspective de genre » dans le développement urbain.
Inclure une perspective de genre dans le développement urbain passe ainsi par un accès plus équitable des femmes au pouvoir. L’empowerment des femmes a donc représenté le fil conducteur de nos recherches [2]. La recherche-action sur les processus d’empowerment dans les différents terrains a permis d’éclairer les difficultés et les opportunités ouvertes pour les changements sociaux urbains.
Nous nous référons ici particulièrement aux problèmes qui prévalent dans les villes des pays du Sud, où les inégalités sociales et selon les quartiers s’approfondissent, où la mondialisation et le néo-libéralisme ont des incidences considérables sur les transformations du travail, notamment celui des femmes, sur l’accès aux services de base et sur les rapports sociaux et de genre. Les difficultés actuelles de planification et de gestion urbaine doivent encore tenir compte d’un accroissement très important de la population urbaine dans les pays en développement, qui représentera la moitié de leur population totale en 2005, alors qu’elle n’en représentait que le quart en 1975 (undp, 2000).
Les pays du Sud compteront en 2025 plus de quatre milliards de citadins, alors qu’aujourd’hui les gouvernements ne peuvent déjà plus faire face aux besoins. La plupart des villes présentent des problèmes non résolus de qualité de l’environnement, de carence d’infrastructures de base et de services, de manque d’offre de travail, d’accroissement de l’exclusion, d’aggravation de la violence et de féminisation de la pauvreté.
Nous savons que les femmes répondent aux problèmes urbains différemment des hommes ; davantage inventives dans la gestion des communautés, elles travaillent constamment au maintien de la cohésion sociale ; le logement et la qualité de vie dans les quartiers restent une obsession ; elles savent s’organiser pour améliorer l’environnement et la sécurité, initier et développer des services (santé, garde d’enfants, eau, recyclage des déchets, construction, transport). Pourtant, il convient encore de « clarifier et concrétiser la manière de penser l’effet du genre dans les rapports sociaux et institutionnels, parce que cette réflexion n’est souvent pas faite de manière systématique et concrète » (Scott, 2000).
 
Empowerment et relations de genre dans le contexte du changement social
 
 
« Il est généralement admis que le développement urbain est limité par une gestion déficiente plutôt que par manque de ressources financières et d’expertise technique », est-il affirmé dans un rapport du programme conjoint « cités durables » de l’Agence des Nations Unies pour les Établissements Humains et l’Agence des Nations Unies pour l’Environnement (unchs-unep, 2000, p. 1). Les villes souffrent de l’absence d’une perspective de genre dans leur planification et gestion. Cela ne pose pas seulement un problème éthique d’équité mais empêche aussi de prendre en considération ou de soutenir les idées, les rêves, les propositions et les contributions de tous et notamment des femmes dans la planification urbaine.
« Intégrer une perspective de genre dans la planification urbaine » n’implique pas d’écarter les hommes, sans lesquels les changements dans la gestion et la planification urbaine sont impossibles.
Notre hypothèse de travail est que l’empowerment féminin est un processus à encourager pour modifier cet état de choses. Avec l’empowerment, tel que nous l’avons défini, un autre équilibre dans les relations sociales entre hommes et femmes peut être recherché, ainsi qu’une prise de conscience identitaire, de nouvelles formes d’organisation prenant en compte les dimensions masculines et féminines, mais surtout de nouvelles procédures donnant la parole aux femmes et permettant l’accès aux prises de décision dont elles sont généralement exclues.
Dans la ligne de la Direction pour le Développement et la Coopération (ddc) du Département des Affaires Étrangères de la Suisse, « l’empowerment consiste à fournir aux personnes défavorisées de meilleures possibilités d’agir sur leurs conditions de vie. Ainsi par des conseils, une formation appropriée ou un appui à la mise en place de structures communautaires, on peut les aider à mieux comprendre le contexte de leur vie et de leur travail ». L’objectif consiste à ce que ce renforcement du pouvoir intervienne dans les multiples aspects du quotidien : économique, technique, culturel, social ou politique. « L’empowerment est nécessaire chaque fois que des inégalités dans la répartition du savoir, du pouvoir et des ressources empêchent des personnes, des groupes de personnes, des couches sociales ou des pays entiers d’améliorer leur qualité de vie, de manière autonome, indépendante et ciblée » (ddc, 1998, p. 23).
Les approches de l’empowerment qui ont leur origine dans les organisations féministes du Sud (comme dawn) mettent l’accent sur la dimension collective de l’empowerment. Il est considéré comme important que les mouvements et organisations de femmes revendiquent et promeuvent des changements allant dans le sens de leur vision de la société et de la création d’une volonté politique pour que les détenteurs du pouvoir s’engagent sérieusement. Il ne s’agit pas de donner du pouvoir à des individus mais à des organisations.
Zoé Oxaal (1997) définit l’empowerment des femmes comme un processus où les femmes prennent conscience, individuellement et collectivement, de la manière dont les relations de pouvoir agissent dans leurs vies et gagnent la confiance en elles-mêmes et la force pour remettre en question les inégalités de genre. Une distinction est faite entre « donner du pouvoir » et donner les moyens pour revendiquer une autre distribution du pouvoir.
Dans notre recherche, nous nous sommes inspirés de ces dernières définitions. Nous avons défini l’empowerment comme un processus de développement des capacités de négociation, au niveau domestique et collectif, pour aboutir à une attribution plus équitable du pouvoir. Cette approche ne repose pas seulement sur une revendication de rapports plus équitables dans la société entre hommes et femmes, mais sur l’hypothèse suivante : l’empowerment des femmes peut mener à une transformation de la société qui permette de rompre avec le développement inégal, non seulement en termes de genre mais de manière générale. L’empowerment implique de rechercher une modification des relations inégales de pouvoir et de nouveaux paradigmes de développement.
Une des conclusions des analyses de l’empowerment concerne le lien entre ses différentes composantes, à savoir que des progrès dans un domaine ne peuvent se maintenir sans encourager des progrès dans d’autres domaines. Par exemple, les droits dans le domaine reproductif ne peuvent s’exercer pleinement si le manque d’indépendance économique limite la liberté des femmes de faire des choix.
L’approche en termes d’empowerment, telle que nous l’avons définie, est une démarche « bottom-up ». À ce titre, elle peut revendiquer une légitimité certaine comme source d’inspiration pour la définition de politiques publiques susceptibles de correspondre au mieux aux préoccupations des populations concernées.
Un exemple explicite est donné par le terrain brésilien. La réflexion sur l’attribution des titres de propriété des logements aux femmes plutôt qu’aux hommes est le produit de la participation d’hommes et de femmes aux mouvements de quartier qui a favorisé une prise de conscience critique.
Les habitants de la favela de Gamboa, dans la ville de Santo André, lors des discussions de l’association de quartier et de l’association des femmes du quartier et de l’analyse des conditions concrètes de leur vie, ont mis en avant le thème controversé des titres de propriété des logements. Actuellement, suivant les normes culturelles, les titres de propriété des maisons sont inscrits au nom de l’homme, même si légalement rien ne s’opposerait à ce qu’ils le soient au nom de la femme. Or, le logement a une valeur différente pour l’homme et pour la femme. Si pour les hommes, le logement est davantage synonyme de capital, donc échangeable, pour les femmes, le logement correspond à une garantie de stabilité, une stratégie d’enracinement permettant de tisser des réseaux d’entraide et de solidarité. La discussion sur l’attribution du titre de propriété à la femme plutôt qu’à l’homme apparaît comme un point stratégique de transformation des relations de genre, mais également comme une mesure législative pratique qui permet de résoudre certaines situations familiales insoutenables. Au lieu d’émerger comme une proposition administrative top-down, elle apparaît comme une proposition bottom-up, fruit de la réflexion de femmes et d’hommes responsables, du quartier et de la municipalité, qui voient là une possibilité, provisoire peut-être mais réaliste, de résoudre le problème de la pérennisation des programmes d’appui aux familles en situation d’exclusion et de développement des quartiers urbains marginaux.
Étant donné que l’approche en termes d’empowerment, appliquée et encouragée intégralement, cherche à remettre en cause les inégalités de pouvoir aux divers niveaux et en dernier recours, l’inégalité sociale, des contradictions d’intérêts peuvent apparaître entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui, grâce à cet empowerment, commenceraient à le contester. Il n’est donc pas étonnant que certains programmes dits d’« empowerment » entreprennent une démarche d’une autre nature, aboutissant à une dépolitisation des personnes engagées. Il faudrait certainement appeler autrement ce type d’approche.
Ainsi, certaines approches envisagent l’empowerment comme un processus individuel plutôt que collectif et centré sur l’entrepreneuriat et la prise en charge individuelle (« self-reliance »), plutôt que comme un processus de coopération pour remettre en question les relations de pouvoir. Cette vision individualiste est particulière aux défenseurs des forces du marché et de la démocratie libérale. De nombreux programmes de microcrédit font partie de cette approche.
Les organisations elles-mêmes doivent revoir leurs structures et procédures (essentiellement masculines) si elles veulent soutenir l’empowerment. Car, si l’on ne change pas les institutions pour qu’elles reflètent et représentent les intérêts des femmes, l’objectif d’égalité des genres ne peut être atteint (Goetz, 1995).
Naila Kabeer (Kabeer, 1995), dans un article analysant les rapports entre l’accès des femmes à des revenus monétaires et les relations de pouvoir intra-familiales, parvient à des conclusions réservées sur l’empowerment féminin que cela favoriserait. Comme Kabeer le dit, des chercheurs marxistes jusqu’aux analystes de la Banque mondiale, chacun s’accorde à affirmer que la dépendance économique est un facteur fondamental dans la structuration des inégalités entre femmes et hommes dans les économies de marchés. Mais il n’y a pas de consensus sur les conséquences de l’accès à des emplois rémunérateurs sur cette dépendance, même parmi les chercheuses féministes. Les positions divergent et aboutissent à des stratégies différentes.
Kabeer insiste sur le fait que le contexte culturel est essentiel pour analyser les conséquences de ces changements économiques. Une société aux fondements fortement patriarcaux peut voir se renforcer les rapports de soumission des femmes lors de leur entrée dans le monde du travail salarié dans des conditions d’exploitation dans l’usine et d’auto-exploitation dans la famille.
L’étude approfondie de Kabeer auprès d’ouvrières d’une usine textile du Bangladesh conclut que les nouvelles opportunités d’emploi salarié pour les femmes ont transformé leurs vies, et que ces emplois ont aidé les familles à mieux répondre à leurs besoins de base, à améliorer leur sécurité et réduire leur endettement, à éduquer les enfants et en particulier les filles et à commencer à faire que les femmes, auparavant considérées comme un poids pour les familles, soient estimées comme un atout.
Dans notre recherche sur les villes et l’environnement, lorsque nous cherchons à analyser et comprendre les obstacles à l’accès aux décisions des femmes dans la planification et la gestion urbaine, nous considérons que l’analyse de l’empowerment dans chacune de ces sphères étroitement imbriquées (domestique, productive et communautaire) est d’importance pour comprendre les transformations au niveau public, tout comme l’analyse de l’imaginaire des rapports sociaux, qui peuvent être autant d’obstacles à l’empowerment.
 
Relations de genre et stratégies des femmes en environnements urbains difficiles
 
 
Les résultats issus des sept terrains d’investigation constitutifs de cette recherche most nous permettent d’illustrer et d’exemplifier l’évolution des relations de genre et les stratégies mises en œuvre par les femmes par rapport aux hommes dans leurs contextes urbains difficiles.
Les enquêtes conduites sur les terrains sont riches pour rendre compte des spécificités des conditions de vie des femmes, des rapports de pouvoirs qu’elles entretiennent avec les hommes et des stratégies qu’elles utilisent pour exister socialement, politiquement et économiquement. Par-delà les différences géographiques et culturelles qui caractérisent les situations étudiées, on retrouve un certain nombre de traits communs, de constantes dans les attitudes et comportements, tant chez les femmes que chez les hommes.
Trois grands types de stratégies rendant compte des pratiques et attitudes des femmes émergent. Le premier consiste en une manière subtile de prendre le pouvoir, d’occuper le terrain, de se rendre indispensable, voire incontournable dans les processus de décision, sans s’opposer explicitement et ouvertement aux normes sociales en vigueur, qui sont évidemment favorables aux hommes. C’est la stratégie de la non-concurrence avec les hommes, de la non-contestation des usages ; mais c’est aussi la stratégie « de faire malgré tout », celle de l’entêtement et de la sourde oreille, de la démonstration par l’exemple, de l’occasion saisie. Est-ce une « révolution de velours » ? Nous avons observé ces manières de faire surtout en Afrique sub-saharienne, sur les terrains burkinabé et sénégalais.
Dans le contexte difficile de Santhiaba ont fleuri de nombreuses associations sportives, culturelles, religieuses et des groupements d’intérêts économiques. Ces derniers s’organisent autour d’activités liées au maraîchage, au petit commerce et à la pêche. Les femmes y jouent un rôle moteur et sont à la tête ou majoritaires dans plusieurs d’entre eux. Au-delà de ces structures organisées et parfois connectées en réseau, les femmes sont aussi entreprenantes individuellement dans de multiples activités.
Cette grande diversité organisationnelle traduit également une diversité des organes et des instances de décision d’où découlent des enjeux de pouvoir qui interviennent à tous les niveaux de la vie quotidienne du quartier : les autorités coutumières et religieuses (qui détiennent une autorité prépondérante dans les prises de décision, mais dont les femmes sont exclues), le conseil municipal de la commune (dont 6 des 36 membres sont des femmes) et un mouvement associatif qui, de par sa forte capacité de mobilisation, devient toujours davantage un acteur incontournable dans les processus de décision.
Néanmoins, les femmes restent peu représentées aux postes de responsabilité, prisonnières des pesanteurs socioculturelles, des stéréotypes et des préjugés. Elles participent pourtant activement à la vie économique, à la survie des ménages et à la reproduction sociale du cadre de vie. De ce fait, on peut se demander si leur dynamisme et leur appartenance à des réseaux divers ne cachent pas une forme de pouvoir et des mécanismes de participation à la prise de décision qui échappent totalement au contrôle des hommes.
En réalité, la recherche met en évidence divers mécanismes. Tout d’abord, certes, un respect de l’autorité masculine dans les rapports conjugaux et sociaux, en référence à la tradition et à la religion. Mais les difficultés économiques que rencontrent les hommes, auxquels est attribué le rôle d’assurer l’entretien du groupe familial, se traduisent par une entrée massive des femmes sur le terrain économique, ainsi contraintes de sortir de la vie privée où elles étaient supposées devoir être cantonnées.
Toutefois elles savent garder volontiers le profil bas, ne remettent pas en cause la hiérarchie des statuts et des rôles et font en sorte de laisser croire à leur mari et aux hommes en général qu’elles n’empiètent pas sur leur pouvoir. Une analyse plus fine montre que les transformations rapides de l’environnement urbain et du contexte économique ouvrent de larges brèches dans le contrôle marital, le rôle et l’identité masculine. La famille s’adapte à la nouvelle donne urbaine, le travail et l’entrepreneuriat des femmes deviennent de nouvelles normes sociales.
Non explicitée, par soumission et certainement par humilité, cette prise du pouvoir des femmes devient une réalité d’autant plus forte qu’elles sont des exemples de réussite pour les hommes en matière de regroupement économique, de capacité d’organisation et d’anticipation. Prenant conscience de leur poids économique et de leurs responsabilités et capacités à jouer un rôle déterminant dans la communauté, elles expriment toujours plus fort une volonté à participer aux instances de décision locales, même si elles acceptent (encore) que le dernier mot revienne aux hommes.
Elles interviennent aussi dans la lutte contre la dégradation de l’environnement en mettant elles-mêmes en place un système de pré-collecte d’ordures ménagères. Or un tel projet exige une forte assise et pour ce faire l’adhésion des femmes est une condition incontournable. Si elles semblent encore hésitantes sur les aspects techniques du projet, elles seules paraissent disposer du dynamisme et de la persuasion nécessaires pour mettre en œuvre les mesures susceptibles d’améliorer le cadre de vie communautaire. Encore peu représentées dans les instances de décision, elles savent mieux que les hommes faire jouer leurs réseaux sociaux comme de véritables groupes de pression et se mouvoir dans les circuits économiques informels. Plaidoyer et lobbying sont leurs techniques d’excellence pour exercer un véritable pouvoir, et deviennent incontournables dans un monde où les cadres de référence traditionnels s’effritent très rapidement.
Cette prise incontestable du pouvoir par les femmes de Santhiaba est récente. Elle date tout au plus d’une dizaine d’années. Elle est habile parce qu’elle laisse l’illusion d’une continuité puisqu’en fait il n’y a pas contestation ouverte des normes en vigueur et de l’autorité masculine. Elle donne à croire au statu quo et de sorte évite l’affrontement, le conflit. Avec sagacité, elle permet aux femmes d’intervenir indirectement dans ce qui se décide, d’être consultées et entendues. C’est une quête discrète mais efficace du pouvoir. Comme un rouleau compresseur du changement social, la conquête est lente, mais semble irrémédiable.
Le deuxième type d’empowerment des femmes relève davantage de la culture latino-américaine. Il est celui de la contestation, de la remise en question ouverte. L’histoire des quartiers étudiés au Brésil, en Argentine et en République Dominicaine est émaillée d’événements effervescents, de soubresauts, de luttes civiques où les femmes, la plupart du temps, ont joué un rôle moteur.
L’obstination de tous, mais surtout des femmes, est ici omniprésente : dans la manière de résoudre les carences d’infrastructures, dans l’énergie investie pour disposer du minimum vital nécessaire, dans la capacité de s’auto-organiser de manière communautaire… Par ailleurs, une réflexion politique accompagne ces activités qui pallient très partiellement le non-engagement de l’État et constitue le fondement des revendications émises auprès des autorités politiques et des services administratifs.
Parmi les grandes difficultés auxquelles sont confrontés tous les habitants de quartiers auto-construits, à savoir la lutte pour assurer les besoins de base (approvisionnement alimentaire, logement, santé…), ce sont certainement les femmes qui sont le plus exposées aux carences d’infrastructures en équipement : approvisionnement en énergie électrique (piratée le plus fréquemment), en eau potable (elle aussi objet de branchements sauvages), évacuation des eaux usées…
Ce sont ces déficiences ou ces carences lourdes à supporter tant en effort physique (par exemple chercher l’eau) qu’en incidence sur la qualité de vie (santé, hygiène, alimentation…) qui vont inciter les femmes à se mobiliser et à s’organiser dans la perspective de faire pression sur les décideurs. C’est aussi avec ces revendications de longue haleine que s’affermissent les solidarités féminines déjà étroites par les nécessités du quotidien. C’est de cette façon aussi qu’elles apprennent leur force, qu’elles solidifient leur identité et qu’elles s’approprient véritablement leur environnement, au-delà des restrictions et des confinements de genre.
De fait la lutte est souvent intense, mais s’essouffle voire retombe dès qu’une revendication a été considérée acquise. La satisfaction d’une bataille gagnée, et cela peut se comprendre, conduit à la démobilisation jusqu’à ce qu’une nouvelle urgence ou injustice difficilement soutenable exacerbe les esprits et avive les motivations. L’essoufflement est lié au fait qu’elles se retrouvent souvent seules à lutter pour des changements, sans appui de leurs compagnons de vie ou de leurs camarades d’organisation. Dans le cas du Brésil, la favela se situe dans une municipalité progressiste et sensible aux questions de genre. Cela a favorisé l’émergence de propositions féminines alternatives, comme l’attribution des titres de propriété des logements aux femmes plutôt qu’aux hommes, lors du transfert des populations de cette favela vers un nouveau quartier. En revanche, dans le cas de Santo Domingo, les propositions des femmes n’ont pas été retenues par l’organisation du quartier, dominée par une direction masculine.
Les terrains latino-américains montrent des points communs : la persistance des modèles masculins « machistes » et la difficulté pour remettre en cause la distribution traditionnelle des rôles qui vont de pair au niveau familial ; la non-remise en question du fonctionnement et des structures collectives autour desquelles les luttes se sont organisées, et qui restent largement masculines ; la privatisation et la libéralisation économique, qui semblent tendre à individualiser les réponses à la crise. Par ailleurs, pour des raisons liées à l’histoire politique de ces pays, les luttes des femmes tournent autour de revendications sociales. Elles ne sont pas soutenues par un groupement d’intérêt ou une organisation économique, comme cela est le cas dans les terrains étudiés d’Afrique.
Le troisième type de comportement des femmes dans les transformations urbaines concerne les pays d’Europe de l’Est, où les villes traversent une grave crise économique, politique et sociale suite à la chute du mur de Berlin et à l’écroulement des régimes socialistes.
La transition vers l’économie de marché, avec les velléités démocratiques qui l’accompagnent, ont transformé radicalement l’ensemble des structures des sociétés bulgare et roumaine que nous avons approchées. Restitution, privatisation, inflation, chômage, paupérisation massive ont eu des incidences considérables sur la majorité de la population, non seulement en termes économiques, mais dans tous les aspects de la vie quotidienne : forts mouvements migratoires, transformation des valeurs de références, doutes identitaires, modifications des statuts et rôles sociaux, en particulier ceux définis jusqu’alors selon le genre.
La situation économique qui se détériore, les protections sociales qui s’effritent, la prise en charge de la petite enfance qui n’est plus assurée, l’environnement urbain dégradé faute de moyens, tout cela fragilise le groupe familial dans son ensemble et surcharge la femme dans ses activités domestiques et de socialisation. Stress, frustrations et désaccords entre conjoints augmentent.
Une des cartes de la nouvelle donne bulgare est le recours à la propriété privée tant en ville qu’à la campagne. Création d’un nouveau type de petits commerces privés, de services, de mise à disposition d’espace pour des professions libérales : les propriétaires urbains tentent de valoriser au maximum les locaux dont ils disposent. Il en est de même en milieu périurbain et rural où tout l’espace disponible et suffisamment fertile est affecté à la production alimentaire : maraîchage, arboriculture, apiculture… On assiste à un mouvement néo-rural important puisque chaque famille ou presque dispose d’un lopin de terre ; de plus, compte tenu du chômage, les hommes vont y passer l’essentiel de leur temps, rejoints le week-end et pendant les vacances par le reste de la famille.
C’est dans ce contexte critique que les mères de familles urbaines, de Iambol en l’occurrence, endossent de nouveaux rôles et responsabilités liés à l’urgence de la survie du groupe. La part grandissante du travail domestique, la nécessité de recourir à des activités d’autoproduction pour mieux assurer un minimum d’autarcie indispensable à la survie, ont conduit à une perte d’indépendance et de liberté d’agir des femmes et selon elles, à un véritable retour en arrière de la condition féminine. Mais la crise de l’emploi perturbe non seulement les budgets des ménages, elle fragilise aussi les identités et les psychismes : pénuries, déficits, replis sur soi et dépression s’additionnent et s’alimentent réciproquement.
La transition n’offre pas la possibilité, du moins actuellement, d’un accroissement réel du pouvoir des femmes. Au contraire, elle laisse entrevoir une détérioration, voire une dégradation de leur situation. D’une position de force, mais acquise davantage par une réglementation que conquise par de véritables luttes, la femme bulgare vit aujourd’hui un déplacement de ses responsabilités et de son influence et à coup sûr une érosion de son pouvoir.
En Roumanie, les mêmes tendances peuvent être constatées. Mais la situation particulière de la communauté étudiée en accentue encore les traits : on constate un repli, par les femmes et les hommes, sur des comportements semblant renforcer la soumission de la femme, par souci de préservation d’une identité communautaire fragilisée. Un repli aussi sur des stratégies individuelles, par peur des conflits, par méfiance de l’autre.
Dans ces deux pays d’Europe orientale, la « privatisation des stratégies de lutte » semble être un passage obligatoire avant de pouvoir amorcer un embryon de mise en route de réseaux ou d’organisation.
 
Les organisations de base
 
 
La construction d’un pouvoir local à participation équitable des genres passe par les organisations de base. Mais leur structure et fonctionnement, ne correspondant pas aux intérêts de genre, peuvent être des entraves à cette transformation de l’accès au pouvoir. Les réseaux et organisations de base font partie incontournable d’une stratégie de transformations des identités et des relations sociales de genre, d’une ouverture à la cité et de participation à la définition et la mise en œuvre de nouvelles politiques urbaines.
Certaines études de cas de notre recherche illustrent le problème de la structure et du fonctionnement des organisations. Dans le cas burkinabé, l’organisation Lagem Yam est quasi exclusivement féminine. La direction, les initiatives sont aux mains des femmes ; les quelques hommes présents sont engagés pour certaines tâches salariées. Il y a à cela des avantages et des inconvénients : les femmes peuvent s’exprimer librement, alors qu’elles ne le feraient pas en présence d’hommes, dans ce contexte culturel. Mais les rapports avec la municipalité, elle largement masculine, sont inégaux, et l’influence de l’organisation sur des décisions qui la concernent mais qui sont prises à d’autres niveaux est infime. Ainsi, l’organisation disposait d’un terrain pour acheminer les déchets, dont elle tire un compost et des revenus. La municipalité a décidé de récupérer ce terrain pour y installer un marché : il n’y a pas eu de négociations entre l’organisation et les pouvoirs municipaux, les femmes du quartier, elles, sont partagées entre deux intérêts, celui d’avoir un marché proche et celui d’avoir un environnement sain. L’organisation a permis aux femmes dirigeantes et instigatrices du projet d’obtenir une reconnaissance auprès des habitants du quartier, et même de la ville ou internationale (d’autres organisations viennent visiter cette expérience) ; elle a permis à ces femmes d’entreprendre des initiatives complémentaires extrêmement utiles, comme l’éducation à l’environnement ; elle a amélioré les conditions de vie du quartier ; elle a procuré des emplois, donc des revenus aux femmes de l’organisation ; cela signifie une ébauche de modification des rôles au sein de la famille, les hommes ne pouvant pas leur retirer cette fierté de l’acquisition d’une reconnaissance sociale nouvelle ; elle leur a permis d’avoir une visibilité politique et de gagner en estime de soi. Mais l’organisation n’a pas su influencer les décisions de la municipalité, conquérir une place parmi les décideurs, leurs initiatives n’ont pas été soutenues, au contraire elles sont en train d’être anéanties, par le « Plan de développement urbain » mis en place par la Banque mondiale à Ouagadougou. Dans ce cadre, des entreprises privées vont se voir attribuer les marchés des déchets : les organisations de femmes en seront écartées, n’ayant aucune chance d’entrer en concurrence. Un fort sentiment d’impuissance traduit, chez les responsables des associations comme chez certains responsables de la ville, leur mise à l’écart des décisions.
En République dominicaine également, la structure et le fonctionnement de l’organisation sont à la fois le reflet et la cause du manque de remise en question des pouvoirs en place. L’organisation locale a une composition mixte, contrairement à l’exemple de Ouagadougou, mais les femmes n’y occupent aucune place directive. Elles sont « responsables » de la mise en œuvre des choix et décisions pris par les hommes, qui sont aux postes de commande. Elles ont eu un rôle décisif et central lors des luttes contre l’éviction du quartier ou pour introduire des améliorations de l’environnement, elles sont responsables économiques de facto de l’unité domestique car souvent les hommes sont absents, « dans la rue », et l’on pourrait donc les considérer comme des groupes de femmes empowered ; mais elles n’ont pas remis en question la distribution des pouvoirs associés aux rôles traditionnels. Dans leur imaginaire, qui ne correspond plus à la réalité, elles « aident » leurs maris à subvenir aux besoins de la famille, elles « aident » à développer des actions au niveau du quartier dans le domaine de l’environnement ou d’autres domaines. D’après les chercheurs, seul un travail de conscientisation auprès des hommes et des femmes des organisations, ainsi que le partage équitable de responsabilités entre hommes et femmes au sein de cette organisation, pourrait modifier ce rapport toujours inégal, dans cette société dominée par des modèles machistes marqués.
En Argentine, le programme des manzaneras peut être vu comme une extension du rôle reproductif au niveau communautaire. Ce programme, de type « maternaliste », appuie l’organisation des femmes manzaneras pour remplir au mieux ce rôle. L’organisation, où il n’y a pas de discussion des identités et des rôles des hommes et des femmes, n’a pas favorisé de modification des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, que ce soit au niveau domestique ou entre responsables municipaux et organisation de manzaneras. Pourtant, dans ce cas aussi, la fierté et la conscience d’avoir accompli des tâches importantes, le fait d’avoir suivi des cours de formation, de faire partie d’une organisation et d’avoir participé à des réunions en dehors même de la ville, d’avoir rencontré des responsables politiques ou d’autres femmes actives dans l’organisation, d’avoir eu une influence auprès des responsables municipaux pour empêcher une inondation, ont insufflé un sentiment fort d’estime de soi. Mais les manzaneras considèrent que ces acquis ont été obtenus, non pas parce qu’il s’agissait d’un droit, mais parce que l’État, qui fournit les paniers de première nécessité à distribuer, ou la femme du gouverneur qui anime le programme des manzaneras, ou l’entreprise privée qui a fourni l’électricité, sont « bons ». Il n’y a pas encore de revendication, ou même de prise de conscience de leurs droits de citoyennes. Toutefois les chercheurs responsables de cette recherche pensent qu’un ferment d’autonomie a été déposé et qu’un pas vers l’empowerment a été franchi.
L’exemple argentin conduit à souligner l’importance, dans ces processus, de l’environnement économique global. Dans ce pays, l’État est démantelé, les services sont privatisés, et par conséquent les femmes, ou, par extension les organisations de femmes, sont sollicitées pour contribuer à les remplacer. En tout état de cause, la mondialisation et l’accélération des transformations économiques mondiales ont des influences considérables sur les processus étudiés.
En Bulgarie, d’une société où les droits sociaux, et notamment les droits des femmes, étaient assurés par le système communiste, l’on est passé à une société avec une forte paupérisation pour la grande majorité. Parmi les traits marquants, il faut souligner la privatisation des propriétés, la disparition des services sociaux, l’effondrement du statut de la femme, la perte de revenus. Avec la perte des revenus, les familles urbaines optent pour un retour à l’auto-production sur des lopins de terres qui leur sont réattribués avec la privatisation. C’est que l’acquisition des droits à l’époque communiste était visiblement dépolitisée, ne comportant pas de revendication de rapports de pouvoir plus égalitaires, ni de conscience de rapports inégaux entre hommes et femmes. Le processus dépolitisé a débouché sur des alternatives absolument individualistes, où la recherche de success stories à l’américaine confirme une tendance au chacun pour soi, appuyée par la privatisation générale. D’un extrême tout étatique, on passe à l’extrême du chacun pour soi, avec une méfiance absolue pour toute organisation ou proposition collective. Actuellement pourtant, des ONG locales commencent à apparaître pour pallier l’absence de l’État.
L’étude de cas du Sénégal, basée sur un quartier de la ville de Pikine, est extrêmement fine et instructive pour l’ensemble des questions évoquées jusqu’ici. On y retrouve la question de la contradiction entre « persistance des modèles socioculturels, fortement marqués par la référence à la tradition et à la religion », alors que « entre les discours et la réalité il y a un fossé » (Abdoul e. a., 1999) : « les femmes déclarent presque unanimement qu’elles “aident” leur époux », quand bien même elles prennent en charge une partie substantielle, ou la totalité, des besoins économiques de la famille. Malgré cette autonomie économique croissante, leur absence dans les instances de décision persiste. Mais les transformations rapides dues à l’urbanisation croissante, la crise économique et les conséquences de la libéralisation mondiale sont en train de faire éclater les cadres et référents traditionnels.
« Les femmes savent mieux que les hommes faire fonctionner les réseaux sociaux ou se mouvoir dans les circuits économiques informels. Elles s’appuient à l’occasion sur les autorités locales et coutumières tout en sollicitant les compétences des associations de jeunes. » En exemple, « cette entente de deux gie (Groupements d’intérêt économique) féminins qui a fort habilement su mettre à contribution les notabilités locales pour poser ses doléances au plus haut niveau de l’État et obtenir des promesses fermes de satisfaction ». Écartées des organes de pouvoir, elles savent utiliser les réseaux sociaux et familiaux pour transmettre leurs choix et décisions.
Une différenciation utile est faite entre les femmes menant des activités économiques de manière individuelle et apportant très peu de bénéfices, et celles organisées en groupements ou autres associations à caractère économique, qui ont un poids important. L’empowerment est émergent chez les femmes organisées dans des associations ayant un caractère collectif, ce qui nous fait conclure à l’importance d’encourager des regroupements économiques.
 
Quelle gouvernance pour les femmes en villes ? Réflexions sur l’empowerment, les organisations de base et les politiques publiques
 
 
Nous appelons « maternalisme » cette dérive de la gestion des affaires dans la communauté qui permet de faire reposer sur les femmes, soucieuses de résoudre les problèmes communautaires, les services dont elle a besoin. Cette extension du rôle reproductif des femmes de la sphère domestique vers la sphère communautaire représente une surcharge de travail sans pour autant leur donner accès à plus de responsabilités politiques. Cependant, la constitution de réseaux ou d’organisations ouvre des brèches dans cette entreprise biaisée et permet des détournements.
Dans les rapports de domination paternalistes, les mécanismes de la dette imaginaire lient dans la réalité les dépendants au maître, être dominant que l’on craint tout en pouvant l’aimer. Le maternalisme serait-il l’envers du paternalisme, sa perversion ? L’État (l’agence ou l’ong de développement, le parti, les autorités coutumières ou religieuses…) est celui dont on attend les solutions, généralement en vain, et avec qui sont entretenus des rapports paternalistes. Dans les rapports de subordination maternalistes, qui persistent du fait de l’absence de prise de conscience des identités et des rôles de genre, les mécanismes d’une dépendance imaginaire imprègnent les organisations de base et les lient au pouvoir central. Les études de cas ont montré des voies subtiles de rupture de ces rapports de soumission.
Des éléments communs apparaissent des différents terrains étudiés : persistance de décalages, voire de contradictions entre l’imaginaire et la réalité des rapports entre hommes et femmes ; participation croissante à la prise en charge économique de la famille ; reconnaissance sociale accrue des femmes du fait de la participation aux luttes, aux activités d’intérêt communautaire ou du soutien économique ; accroissement de l’estime de soi et ouverture à l’extérieur ; manque de participation visible aux instances de pouvoir. L’empowerment est un processus complexe et lent.
L’étude comparative d’expériences et terrains extrêmement différents nous a permis de souligner divers aspects importants qui peuvent être source d’inspiration pour ceux et celles qui cherchent à définir et mettre en œuvre de nouvelles politiques urbaines. D’abord, que les relations de pouvoir dans la sphère domestique et publique interfèrent les unes sur les autres, les changements dans une sphère étant difficiles à conserver s’il n’y a pas eu de changements dans l’autre ; que les représentations, l’imaginaire, des rapports de genre se maintiennent même après que ces rapports se sont transformés dans la réalité, et sont une entrave à des changements durables et globaux. La réflexion et le travail sur les identités sont donc essentiels. Or, les hommes semblent avoir plus de difficultés à transformer leur identité, leur capacité d’engagement et de contribution aux programmes urbains, ainsi que les relations de genre qu’ils entretiennent au sein des différentes instances (domestiques ou locales) ; mais en l’absence d’une telle transformation, l’accès inégal aux décisions peut difficilement être modifié. Il en résulte que les mouvements de base s’essoufflent par la fatigue qui s’installe à la longue auprès des femmes sans soutien de leurs compagnons de vie ou de lutte. Par ailleurs, il semble que la manière dont se construit le pouvoir dans les organisations et dont il est légitimé par ses membres (de l’extérieur ou de l’intérieur) a une influence déterminante sur sa pérennité et sur la possibilité pour les membres de se projeter à plus long terme ; que le type d’intervention, spontanée ou introduite de l’extérieur, n’est pas aussi déterminant dans l’évolution du programme que la démarche participative et conscientisante (ou non) ; et que la dimension économique des organisations auxquelles participent des femmes est déterminante dans l’évolution des rapports de pouvoir, dans l’empowerment des femmes. Il faut aussi se rendre compte que l’influence des politiques néolibérales (transformations du travail des femmes, privatisations des services de base) peut aller de pair avec une « privatisation des luttes » qui mène à des impasses, renforçant les rapports domestiques inégaux entre hommes et femmes.
Un accès plus équitable au pouvoir sur les affaires de la communauté urbaine passe ainsi par le travail sur les identités de genre, avec les hommes et les femmes ; un accès accru à l’information et à des formations ; ainsi que la constitution ou le développement de bases économiques qui renforcent l’empowerment embryonnaire des femmes au sein d’organisations qui intégreraient dans leurs structures et fonctionnement une perspective de genre.
Les exemples africains indiquent comment le fait que les femmes s’organisent ensemble autour d’une activité économique semble ouvrir une brèche significative dans les rapports inégaux de genre ; dans les cas latino-américains, les luttes se sont centrées sur des revendications sociales, mais les mouvements semblent s’essouffler, peut-être aussi faute de base économique commune qui soutienne ces organisations. La participation des femmes aux mouvements communautaires se révèle être une extension de leurs tâches reproductives, sans remise en question des relations de pouvoir qui régissent la distribution de rôles, sans remise en question des identités socialement construites des hommes et des femmes. En Europe de l’Est, le cas bulgare montre qu’une citoyenneté acquise sans lutte peut disparaître et laisser les femmes totalement disempowered, même si elles semblent moins démunies que les hommes dans l’adaptation aux bouleversements économiques et sociaux qui les affectent.
Il est particulièrement utile, pour ceux qui soutiennent véritablement le changement social selon des paradigmes de développement différents de ceux qui dominent actuellement, d’analyser, comprendre, diffuser et soutenir ces mouvements. La diffusion des expériences montrant l’empowerment des femmes, auprès des décideurs, des acteurs sociaux locaux et en particulier des hommes et des femmes, fait à ce titre partie des actions pour le changement.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]« Human development, if not engendered, is endangered. That is the simple but far-reaching message of this report. » (undp, 1995, p. 1)
[2]Devant la difficulté notoire de trouver un mot français qui corresponde à empowerment, et la lourdeur des périphrases, nous avons choisi de maintenir l’expression en anglais.
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