2003
Revue internationale des sciences sociales
La complainte des baleines
Peter Bridgewater
Peter Bridgewater est actuellement secrétaire général de la Convention relative aux zones humides d’importance internationale (signée à Ramsar en Iran en 1971). Il fut précédemment secrétaire du programme de l’unesco sur l’homme et la biosphère. Membre de la Commission sur les parcs et la faune du Territoire du Nord en Australie entre 1996 et 1999, il fut également commissaire australien à la Commission baleinière internationale de 1990 à 1997, et président de ladite Commission de 1995 à 1997. Il fut également membre de la Commission mondiale indépendante sur les océans (1995-1998).
À première vue, les débats internationaux sur la chasse aux baleines sont simples. Il existe un large soutien pour l’idée que la chasse devrait être interdite, de même qu’une forte opposition émanant de certains pays. Pourtant, les enjeux sont en réalité beaucoup plus complexes et témoignent notamment d’un décalage croissant entre le cadre juridique existant et les problèmes qu’il lui revient désormais de traiter. Ce décalage reflète à son tour la complexité croissante des débats sur l’environnement, et tout particulièrement les tensions entre une conception traditionnelle de la conservation et des approches hostiles à l’anthropocentrisme. Cet article souligne les difficultés que rencontre le droit face aux questions humaines de diversité culturelle et à la nature des dynamiques écologiques, qui se déploient sur des échelles multiples. La conclusion de l’article est que, alors même que le débat s’est ouvert, on a pu perdre de vue les questions urgentes de conservation.
Parmi les nombreux textes juridiques qui portent, d’une manière ou d’une autre, sur la chasse à la baleine, le plus important est la Convention internationale de 1946 pour la réglementation de la chasse à la baleine (International Convention for the Regulation of Whaling – icrw), dont l’organe directeur est la Commission baleinière internationale (International Whaling Commission – iwc). Du point de vue des thèmes abordés dans ce numéro, l’iwc offre un exemple frappant de la nature complexe et de plus en plus indéterminée des attitudes contemporaines à l’égard de l’environnement et de la réglementation des activités qui le touchent (Bridgewater, 1995). Sans doute y a-t-il un large accord, dans de nombreux pays, sur l’interdiction, sous une forme ou sous une autre, de toute chasse à la baleine. Toutefois, si ce sentiment est en harmonie apparente avec le moratoire indéfini actuellement mis en œuvre sous l’égide de l’iwc, il existe en réalité, à un niveau plus profond, des tensions, des désaccords et des décalages nombreux. L’icrw n’est pas parfaitement en phase avec les formes contemporaines de la connaissance et de la préoccupation écologiques, et entretient aujourd’hui un rapport malaise avec les contextes culturels divers dans lesquels prend place la chasse à la baleine – que ce soit comme tradition à préserver, comme abomination à proscrire, ou comme défi environnemental à gérer. Dans ce cadre général, conformément au thème d’ensemble de ce numéro, le rôle des ong est lui-même très varié. En particulier, les vues divergent quant aux priorités relatives à donner à la protection des baleines et à la prise en compte des revendications de peuples autochtones qui font référence à une logique culturelle. Il en résulte que, comme sur d’autres questions, on ne saurait envisager la chasse à la baleine en termes de confrontation entre une communauté internationale d’États soucieux avant tout de souveraineté et une société civile internationale motivée par des préoccupations globales. La dynamique est bien plus complexe. La position que je me propose de défendre ici est la suivante : si les régimes juridiques qui encadrent la chasse à la baleine sont indispensables pour assurer une conservation et une gestion pertinentes et adéquates, il devrait également y avoir toute une matrice de formes culturelles qui constituent les visions du monde où prennent place les baleines et leurs relations avec les humains. Cet article ne prétend nullement résoudre les problèmes des baleines et de l’iwc ; en revanche, il utilise ces questions comme exemplaires des relations entre humain et animaux sauvages en général.
La Commission baleinière internationale fut établie en application de la Convention de 1946 sur la réglementation de la chasse à la baleine, qui donna une forme juridique à la volonté d’éviter que la reprise de la chasse commerciale après la Seconde Guerre mondiale conduise à la surexploitation grossière des grands cétacés qui s’était produite dans les années 1930. L’icrw avait pour double objectif la conservation appropriée des populations de baleines, afin de permettre un développement réglé de l’industrie baleinière. Il n’est guère utile d’insister sur le fait que l’émergence ultérieure de soucis éthiques, de même que des preuves flagrantes de niveaux de prises incompatibles avec l’équilibre des populations, ont transformé les relations entre ces deux objectifs et, partant, considérablement modifié la logique du cadre réglementaire. À partir des années 1960, certaines espèces de baleines ont été protégées, des interdictions nationales ont été mises en œuvre dans certains pays pourvus d’industries baleinières, et des sanctuaires ont été créés dans les Océans indien et austral : l’équilibre du calcul utilitaire s’est ainsi déplacé. En parallèle, le principe même du calcul fut remis en cause par l’argument selon lequel aucune méthode humaine de mise à mort des baleines n’était concevable et par l’argument, plus radical, selon lequel les baleines auraient une spécificité intrinsèque les rendant impropres à la consommation humaine. Depuis l’introduction du moratoire sur la chasse par l’iwc en 1982, on a constaté une reprise des populations de nombreuses espèces, quoique les baleines soient encore en nombre très faible. Comme l’a montré Bryden (1993), toutefois, la situation écologique est beaucoup plus complexe qu’on ne l’avait précédemment pensé.
Pourtant, le cadre réglementaire est resté pour l’essentiel le même, alors même qu’il lui doit répondre à des objectifs plus complexes. À l’intérieur de l’iwc, l’accent s’est progressivement déplacé vers la prise en compte exclusive de l’objectif de conservation des populations des baleines : les dernières réunions peuvent d’ailleurs laisser penser qu’on se dirige vers un blocage total de ce point de vue.
Depuis la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement (Rio de Janeiro, 1992), onze années ont passé pendant laquelle des avancées significatives ont été réalisées en matière de gestion de la biodiversité globale. Toutefois, si les problèmes d’environnement se sont globalisés, la gestion des solutions potentielles est devenue plus locale. Les conventions globales, qu’il s’agisse de la Convention sur la diversité biologique, la Convention pour lutter contre la désertification, la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction, tout comme l’icrw et d’autres encore, sont allées dans le sens d’une approche de la gestion des ressources par le « plus petit dénominateur commun ». Une telle approche néglige souvent – voire exclut – différents aspects de la diversité culturelle, y compris le respect et la compréhension s’agissant des problèmes auxquels sont confrontés les peuples traditionnels ou autochtones. La Commission sur le développement durable, compte tenu de ses priorités, contribue également à cette globalisation uniforme et insipide. Lynge (1993) a noté de ce point de vue les relations étroites entre l’usage durable de la faune sauvage, les droits des peuples autochtones et la question des ressources génétiques.
Cette tension entre problèmes globaux et solutions locales n’est cependant pas simplement une insuffisance politique ou un obstacle à surmonter. À bien des égards, la tension est au cœur de l’enjeu même de la biodiversité globale. Les systèmes vivants, quel que soit leur degré d’organisation, sont par essence non-linéaires. Les défis de la gestion, de l’utilisation, du partage et de la conservation de la diversité biologique sont :
- de contenir les crises ;
- de maîtriser les potentiels conflictuels ;
- d’éviter des approches et des solutions linéaires apparemment simples en faisant appel à une créativité plus intégrée.
Dans toute discussion de la gestion et de la conservation d’un écosystème, c’est un problème important que de rester sensible aux échelles et à l’existence possible d’échelles multiples. D’un point de vue purement humain, ce problème prend la forme, à une échelle donnée, de la confrontation entre le souci de l’individu et de ses préoccupations et celui du groupe : comment, en d’autres termes, trouver un équilibre entre intérêt égoïste et intérêts plus larges ? De surcroît, les mêmes questions se posent d’une échelle à l’autre : il est rare que la « nature même du problème » exige que les groupes humains qu’il engage soient définis à tel ou tel niveau. La chasse à la baleine met en jeu, de manière exemplaire, des échelles de la plus locale à la plus radicalement globale, et il n’y a rien d’anecdotique à ce que la prise en compte des intérêts des peuples autochtones pose la question « la diversité pour qui ? ». De même, du point de vue de la conservation, on peut situer sa préoccupation sur un continuum qui va des populations d’une espèce donnée à des « Terres » (earthscapes) tout entières. En dernière analyse, il existe à tous les niveaux des soucis appropriés et légitimes. Ce qui est source de conflit, c’est la définition des priorités et la répartition des ressources. La plupart des enjeux peuvent être mis en échelle de manière diverse et sélective, selon les valeurs et les croyances que l’on mobilise. En tout cas, l’approche en termes d’écosystème, qui est préconisée par la Convention sur la diversité biologique, est dominée de part en part par la notion d’échelle.
La prise en compte de toutes ces dimensions souligne la complexité de la question de la diversité, qui associe trois éléments fondamentaux : la culture, la biologie, le lieu. Il ne faut en négliger aucun, mais il ne faut pas non plus que l’un d’entre eux domine. L’identité humaine résulte des différentes interprétations intellectuelles des interactions entre ces éléments, et c’est précisément ici que la globalisation a l’impact le plus fort. Les valeurs qui prévalent au sein d’une société et qui reflètent ses croyances à un moment donné peuvent être influencées et modelées au cours du temps par l’information scientifiques ; mais il n’en reste pas moins que, à tout instant, ces valeurs et ces croyances pèsent davantage dans la définition des politiques publiques que les résultats de la recherche scientifique de pointe.
De ce point de vue, il importe de souligner que la capacité humaine destructive est une composante intrinsèque de l’écosystème, et non pas quelque chose d’extérieur qui puisse en être détaché. La diversité des espèces avec lesquelles nous interagissons de manière plus ou moins intime est grande et la fréquence des contacts s’étend de la symbiose, avec les espèces qui cohabitent de façon plus ou moins permanente avec nous, à des rencontres très rares avec d’autres espèces. Sans doute l’idée de considérer les humains comme une espèce biologique qui répond aux mêmes grands principes écologiques que les autres espèces rencontre-t-elle de l’opposition. Certains voudraient, bien au contraire, que les humains soient d’une manière ou d’une autre en-dehors du monde naturel ou distincts de lui. Pourtant, nous sommes prédateurs d’autres espèces (que ce soit de manière herbivore ou carnivore) pour l’alimentation comme pour d’autres besoins. Comme d’autres espèces, nous transformons les lieux que nous habitons et sommes parfaitement capables de les rendre inhabitables. Nous sommes également en concurrence avec d’autres espèces pour des ressources, y compris dans les océans. D’ailleurs, l’un des arguments avancé pour justifier la chasse à certaines espèces de baleine (par exemple les baleines minke) est qu’elles sont en concurrence avec les pêcheurs pour le poisson. Comme le note Stevenson (1997), qui s’appuie sur un rapport du Département canadien des pêches et des océans, « là où les êtres humains se considèrent comme partie intégrante des écosystèmes naturels, l’utilisation peut être une excellente stratégie de conservation. Par exemple, aussi bien les Inuit que les scientifiques ont reconnu que les populations de baleines qui font l’objet d’une chasse durable ont moins de maladies, plus de nourriture et un rythme de reproduction plus rapide que celles qui ne font pas l’objet d’une chasse durable ».
Dans la plupart des pays, ce sont de puissants lobbies qui orientent les politiques relatives à la faune sauvage, qu’il s’agisse de conservation, de chasse ou de gestion. Curieusement, il existe aussi de forts lobbies d’ong qui plaident pour que des États agissent contre les politiques d’autres États à travers des vecteurs internationaux comme la Convention sur le commerce des espèces menacées d’extinction ou la Convention sur la chasse à la baleine. Il n’est pas de mon propos ici de donner tort ou raison, mais simplement de relever l’approche schizophrène que nous avons des questions locales, nationales et globales de gestion de la faune sauvage. Si nous comprenons que nombre de nos paysages terrestres ou marins sont désormais instables, avec des populations qui sont sorties de leur équilibre naturel, il devient clair que la gestion de la faune a un rôle essentiel à jouer, quelles que soient les préventions que le terme « gestion » peut susciter dans certaines perspectives écologiques.
Dans le contexte actuel des débats sur la politique baleinière internationale, l’enjeu de la gestion au sens large est incontournable, compte tenu des tensions complexes et diverses qui opèrent. Au vu de la remontée de certaines populations de baleines, le souci primordial de l’extinction, sans avoir disparu, a désormais moins de poids que, par exemple, la préoccupation du caractère humain de la mise à mort des baleines, surtout dans un contexte où les produits issus de la baleine ne répondent pas à des besoins pressants. Il est frappant, cependant, que toutes ces vues émanent des supermarchés et des cafés occidentaux, et ne prennent guère en considération les préoccupations des communautés baleinières. Cela souligne la tension récurrente et à certains égards accentuée entre les objectifs originels de la Convention de 1946 : conserver les ressources baleinières et permettre un développement réglé de l’industrie.
Une évolution plus récente complique encore les choses, y compris du point de vue utilitaire le plus étroit : de plus en plus, des communautés dans toutes les parties du monde reconnaissent l’existence d’usages des cétacés qui ne passent pas par la consommation et en tirent profit. Les excursions d’observation des baleines et des dauphins représentent désormais une industrie importante pour des communautés qui, dans certains cas, n’ont guère d’autre option économique. C’est le cas d’une communauté maori de l’Île Sud de la Nouvelle-Zélande, qui est devenue opératrice d’excursions d’observation des baleines. De telles questions font inévitablement surgir des tensions entre des conceptions anthropocentriques et anti-anthropocentriques de la conservation.
C’est peut-être l’icrw qui offre le témoignage le plus éloquent des contradictions et des énigmes auxquelles nous sommes confrontés. Selon Ray Gambell, l’ancien secrétaire de l’iwc, qui développait en 1997 des vues précédemment exprimées dans un texte de référence (Gambell, 1995), « Les tensions entre l’objectif de conservation des ressources baleinières et l’objectif d’un développement réglé de l’industrie baleinière persistent aujourd’hui encore. Certains gouvernements, tels ceux de l’Islande, du Japon et de la Norvège, plaident pour une reprise de la chasse commerciale comme exemple du développement durable de la ressource, puisqu’il y a désormais un accord sur les aspects scientifiques d’une procédure de gestion révisée. D’autres pays, parmi lesquels l’Australie, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, les États-Unis ou le Royaume-Uni, prennent une position plus protectionniste et sont réticents à faire quoi que ce soit qui puisse reproduire la chasse excessive qui a eu lieu par le passé. » (Gambell, 1997).
Malgré tout, l’iwc, en tant qu’organe de direction de l’icrw, maintient sa position sur la chasse de subsistance, qui est soumise à une procédure de gestion spécifique qui tient compte non seulement du statut des populations des espèces concernées, mais également d’une appréciation des besoins des peuples autochtones en termes de subsistance et de culture. De telles opérations sont en vigueur dans la Fédération de Russie, aux États-Unis (en Alaska et sur la côte nord-ouest du Pacifique), au Groenland et à Saint-Vincent et Grenadines (île de Bequia). Ces activités soigneusement encadrées sembleraient au-dessus de tout soupçon.
Il n’en reste pas moins un problème de confusion entre les objectifs originels de la Convention et son interprétation moderne. Nombre de parties interprètent désormais la Convention comme instrument de conservation en harmonie avec l’éthique environnementale contemporaine. Toutefois, les restrictions qu’impose la mise en œuvre de cette approche ne font pas l’objet d’un consensus universel et ne sont pas forcément acceptées par certaines des communautés qu’elles touchent le plus.
De surcroît, un hypothétique assouplissement du moratoire de l’iwc ne semblerait pas, du point de vue opérationnel, soulever des questions très différentes des activités autochtones : après tout, quelle que soit l’importance économique et culturelle et celles-ci, leurs techniques de chasse sont très semblables. Ces débats vont et viennent, tournant autour des différents aspects du caractère commercial de la chasse japonaise ou norvégienne, et de l’absence supposée de ce caractère commercial au sein des communautés autochtones. Ainsi, le Japon et la Norvège sollicitent régulièrement une reprise de certaines formes de chasse à la baleine : ces pays prétendent devant la Commission, non sans raison, qu’on ne peut justifier d’interdire la chasse artisanale de leurs communautés côtières dans la mesure où sa forme opérationnelle ne diffère guère d’activités autochtones autorisées dans d’autres pays. Le débat sur ce point est devenu un rituel annuel, et de fait il est clair que le dispositif juridique international marque ici une claire séparation au sein d’activités qui correspondent en réalité à un continuum. En mai 2002, notamment, l’iwc refusa des demandes russe et américaine de renouvellement de quotas permettant à leurs peuples autochtones de chasser les baleines, et ce en réponse à une remise en cause, impulsée par le Japon, des « critères incohérents » appliqués à la chasse. Une solution fut en définitive trouvée, mais, malgré cela, des résolutions furent à nouveau adoptées lors de la réunion de l’iwc en 2003 qui mettaient un accent exclusif sur l’exigence de conservation, négligeant ou ignorant d’autres enjeux. Au cœur de la réglementation internationale de la chasse à la baleine se produit donc un choc culturel avec les communautés chasseresses à propos de l’usage responsable de la ressource : dans sa forme actuelle, ce choc se traduit par l’ascendant d’une orthodoxie globale sur des exigences culturelles. D’ailleurs, au moment où je rédige cet article (septembre 2003), tombe la nouvelle que l’Islande a expédié des navires chasser les baleines minke dans la population de l’Atlantique centrale, qui n’est pas actuellement menacée.
Pourtant, la chose la plus importante est sans doute la compréhension croissante du fait que les baleines ne peuvent pas être envisagées sans référence à leur environnement marin, et notamment aux transformations de cet environnement qui menacent les populations de baleines au même titre que le reste de la biodiversité marine. Ces incertitudes environnementales, conjuguées à celles du recensement, de la gestion et de la régulation des populations de baleines, ont encore renforcé les vues des personnes et des pays qui s’opposent à toute reprise de la chasse commerciale à la baleine. Ce souci se traduit notamment par la revendication d’un vaste sanctuaire qui protégerait une population de baleines qui seraient en tout état de cause à l’abri de la chasse. Et il est clair qu’une approche en termes d’écosystème passe notamment par des zones protégées, quel qu’en soit le statut exact.
Il y a quelques années, le Gouvernement australien publia un rapport intitulé La métaphore universelle (National Task Force on Whaling, 1997). Cette publication s’efforçait de défendre le principe d’une interdiction totale de toute forme de chasse à la baleine, et proposait, comme manière pratique d’atteindre cet objectif, l’extension des sanctuaires existants à la totalité des eaux internationales. Une telle mesure n’est vraisemblablement pas requise d’un strict point de vue de conservation : en dernière analyse, elle repose sur l’idée que les baleines auraient, par essence, quelque chose de spécial, au point que chaque baleine mériterait un sanctuaire individuel. Cette suggestion va bien au-delà des exigences de la conservation comme du principe de précaution, qui s’intéressent aux espèces de baleines. Ce qui manque dans cette analyse des baleines comme « métaphore », c’est que les baleines et les humains partagent un globe où leurs interactions ont été complexes et sophistiquées. Sans doute, depuis un siècle, ces interactions ont-elles été particulièrement brutales et défavorables aux baleines, mais il nous faut de meilleures modalités pour exprimer la complexité des relations qui prévalent, surtout dans les sociétés autochtones. Comme je l’ai noté précédemment, dans nombre de débats actuels sur les questions d’environnement au niveau national ou international, les humains ne sont pas considérés comme faisant partie de la biosphère, et ne sont certainement pas pris en compte dans la biodiversité. La protection de la biodiversité s’enracine dans des valeurs spécifiques qui émanent d’un cadre culturel normatif plus large dans lequel opèrent des valeurs qui déterminent la forme de nos relations avec la nature. D’une manière générale, ces valeurs restent ambivalentes et mal à l’aise s’agissant du statut des humains par rapport à la nature.
Les différentes disciplines scientifiques qui contribuent à la conservation s’exposent au risque d’être focalisées sur ce que l’on considère, y compris parmi les scientifiques et les économistes, comme la crise du moment, au mépris de la nécessité de garder les yeux rivés sur le long terme. Des ressources en tous genres peuvent être mobilisées pour combattre une certaine menace, mais parfois sans évaluation raisonnable de l’importance ou de la complexité de cette menace relativement à d’autres. D’ailleurs, avec la multiplication des considérations prises en compte dans la perspective environnementale, qui reflète notamment la gamme d’acteurs et d’intérêts représentés dans le champ, c’est l’urgence de la perspective simple, quoiqu’à certains égards vieillie, de la conservation qui peut se trouver brouillée. Pourtant, en dernière analyse, il y a du « néronisme » à débattre du droit de chasser les baleines alors que les populations de mammifères marins dans les océans se trouvent très loin de leur équilibre initial et évoluent de manière mal connue et imprévisible – c’est, en d’autres termes, jouer du violon pendant que Rome brûle.
Traduit de l’anglais
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Bridgewater, P.B. 1995. « The International Whaling Commission (iwc) : anachronism or future perfect ? », dans Herr, R. (dir. publ.), Antarctica Offshore : a Cacophony of Regimes ? Hobart, Institute of Antarctic and Southern Ocean Studies, p. 37-41.
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Bryden, M.M. 1993. « Marine mammals and conservation in the Antarctic marine system », Australian Zoologist, 29, p. 63-76.
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Gambell, R. 1995. « Management of whaling in coastal communities », dans Blix, A. S., Walløe, L. & Ulltang, Ø. (dir. publ.), Whales, Seals, Fish and Man, Amsterdam, Elsevier, p. 699-708.
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— 1997. « The International Whaling Commission today », in Pétursdóttir, G. (dir. publ.), Whaling in the North Atlantic, Reykjavík, Fisheries Research Institute, University of Iceland Press, p. 47-65.
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Lynge, A. 1993. The Story of the Inuit Circumpolar Conference, Nuuk, Groenland, icc.
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National Task Force on Whaling 1997. A Universal Metaphor : Australia’s Opposition to Commercial Whaling, Rapport public, Canberra, Commonwealth of Australia.
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Stevenson, M.G. 1997. « Introduction », in Stevenson, M.G., Madsen, A. & Maloney, E. (dir. publ.), The Anthropology of Community-Based Whaling in Greenland, Studies in Whaling, 4, Université de l’Alberta / Institut circumpolaire canadien, p. 3-15.