Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749201429
192 pages

p. 635 à 637
doi: en cours

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n° 178 2003/4

2003 Revue internationale des sciences sociales

Enjeux autour de la gestion des ressources : le rôle des ong face à la nouvelle loi d’autonomie locale en Indonésie

Dyah Maria Wirawati Suharno Dyah Maria Wirawati Suharno, chercheur au Ministère indonésien de la recherche et de la technologie (bbpt) a soutenu en 1997 une thèse de doctorat de l’Université Paris VI, dans la spécialisation « Ecosystèmes forestiers tropicaux » dont le titre est « Représentation de l’environnement végétal et pratiques agricoles chez les Alune de Lumoli, Seram de l’ouest (Moluques centrales) ». Elle effectue actuellement des recherches finalisées dans différentes régions d’Indonésie en associant dans une démarche interdisciplinaire, données écologiques et données sociales. Claudine Friedberg Claudine Friedberg, professeur honoraire au Muséum National d’Histoire Naturelle, anthropologue spécialisée en ethnoscience, a mené et dirigé des recherches dans plusieurs régions d’Indonésie. Son ouvrage « Le savoir botanique des Bunaq, percevoir et classer dans le Haut Lamknen » (Mémoires du mnhn, Botanique, tome 32, 1990) porte sur une population montagnarde du centre de l’île de Timor, frontalière avec le Timor Loro sa’e. Elle y analyse les relations entre les catégories appliquées au monde végétal et les pratiques techniques, sociales et rituelles. Elle a écrit plusieurs articles sur l’appro-priation de la biodiversité, en particulier dans la Revue Natures, Sciences, Sociétés.
Le changement de régime en Indonésie se manifeste en particulier par l’application depuis 2001 d’une loi destinée à promouvoir une autonomie locale. C’est dans ce cadre que doit s’inscrire l’activité des ong ayant une action sur la biodiversité. Il s’agit non seulement des ong spécialisées en environnement, mais aussi de celles qui traitent des Droits de l’Homme car elles sont chargées de dresser les limites des territoires des populations locales. La plupart de ces ong sont en relation avec les grandes ong internationales, avec des relais au niveau national et peuvent, en outre, avoir des représentants locaux mais qui n’appartiennent pas toujours aux populations autochtones. D’une façon générale les membres des ong qui travaillent sur le terrain sont souvent des personnes ayant une formation universitaire et venant d’autres régions d’Indonésie. Leurs connaissances sur la situation locale et les caractéristiques socioculturelles de chaque population sont souvent très succinctes et se réduisent aux quelques généralités que l’on trouve dans les ouvrages. Or l’Indonésie est un pays où il existe une grande diversité culturelle d’une île à l’autre et même à l’intérieur d’une même île, surtout en ce qui concerne les modes de gestion de l’environnement. Ceux-ci dépendent non seulement des pratiques techniques utilisées, mais aussi de l’organisation traditionnelle de la société locale et de l’idée que ses membres se font des relations qu’ils entretiennent avec les différents êtres vivants.
Avant d’engager une action, il est nécessaire de s’interroger sur les besoins réels des populations et sur l’adéquation entre la tâche assignée aux ong et la façon dont sont formés leurs membres.
Après près de trente-cinq ans d’un gouvernement autoritaire centralisateur, le changement en Indonésie est marqué par une volonté de donner plus d’initiative aux institutions locales. Ceci s’est manifesté par la loi n° 22 dite d’« otonomi daerah » de 1999 dont les décrets d’application datent de 2001. D’après ces décrets les décisions intéressant les populations locales doivent être prises au niveau des kabupaten (ce qui correspond approximativement au niveau préfectoral) et de la ville qui en est la capitale. Pourtant le pays n’est pas préparé à un tel changement de perspective. En ce qui concerne les problèmes d’environnement et de protection de la biodiversité, les membres du cgi (Consultative Group for Indonesia, appelé également « Club de Paris »), c’est-à-dire les pays et les instances internationales (fmi, Banque Mondiale) qui sont les débiteurs de l’Indonésie exigent que ce soit des ong et leurs représentants locaux qui servent d’intermédiaires avec les populations locales. Ce sont par exemple des ong qui sont chargées de dresser la carte des territoires de chacune des communautés qui, dans un même kabupaten, peuvent appartenir à des populations diverses parlant des langues différentes. Cet aspect territorial est essentiel pour des populations pratiquant une économie fondée sur l’agriculture sur brûlis, mais aussi sur la chasse et la cueillette de produits forestiers. Ceci explique que, dans les consultations des populations locales sur ce sujet, des ong spécialisées dans les Droits de l’Homme sont tout autant impliquées que celles traitant d’environnement et de conservation de la biodiversité ou de développement durable.
Cependant, pour les unes comme pour les autres, une connaissance des pratiques locales d’exploitation du milieu est indispensable, qui impliquent à la fois des savoirs sur ce milieu, mais aussi une attention aux relations aux êtres qui y vivent. Malheureusement l’expérience montre que les membres des ong qui sont envoyés sur le terrain ne possèdent pas tous ces connaissances. Ces ong ont des objectifs généralement tournés vers une rentabilité économique immédiate, fondée sur l’exportation de produits commercialisables, plutôt que sur la mise en place d’un développement durable prenant en compte les besoins à long terme des populations locales et la protection de l’environnement.
Pose d’un pipeline pour le champ de Tunu, Kalimantan (Indonésie), 1992IMGIMGPose d’un pipeline pour le champ de Tunu, Kalimant...IMGIMF
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Pour les deux principales ong spécialisées dans l’environnement et la conservation de la biodiversité, l’une est financée par le cgi et les grandes ong des pays développés, l’autre par l’usaid. La plupart des autres ong, y compris celle qui sont consacrées aux Droits de l’Homme (financées aussi par le cgi et les grandes ong des pays développés), sont réunies dans une association appelée mitra qui fait partie du « Natural Ressources Programme » fondé par le wwf, le « Nature Conservacy » et le « World Ressource Institute ». Son objectif est non seulement de gérer l’environnement mais de défendre les droits des indigènes. Huit autres ong agissent sur l’ensemble de l’Indonésie, dont l’une est spécialisée dans les zones côtières, une autre dans l’éducation à l’environnement. Douze autres ong agissent de façon régionale, dont cinq ont leur siège à Jayapura (y compris un wwf Sahul).
Certaines de ces ong, qu’elles soient à vocation nationale ou locale, ont des représentants sur le terrain, mais qui n’appartiennent pas toujours aux populations autochtones. Dans le cas des ong locales, elles fonctionnent avec l’argent fourni par des ong nationales ou internationales qui les financent sur des projets précis et temporaires. Les membres des ong qui travaillent sur le terrain sont souvent des personnes ayant une formation universitaire, venant d’autres régions d’Indonésie et qui, ne trouvant pas de travail dans l’administration, se sont engagées dans des ong. Leurs connaissances sur la situation locale et sur les caractéristiques socioculturelles de chaque population sont souvent très succinctes et se réduisent à quelques généralités que l’on trouve communément dans des ouvrages dont certains ont été rédigés il y a longtemps.
Les conflits surgissent principalement sur l’utilisation du territoire revendiqué par la population locale, alors que depuis longtemps des personnes venues de l’extérieur s’y sont installés (missionnaires, militaires, policiers, transmigrants). On peut parler ici de l’effet néfaste de modèles empruntés à des situations bénéficiant de diffusion médiatique mais totalement inadéquates en Indonésie, en particulier celle des Amérindiens victimes de spoliations et de massacres de la part de populations originaires d’un autre continent. On peut aussi dire qu’il y a généralement évitement du problème religieux : les zones excentrées ont été investies par des missionnaires chrétiens alors que la religion dominante, du point de vue démographique, est l’Islam.
Nous nous bornerons enfin à évoquer la question des interdits d’exploitation de ces territoires ou d’utilisation des plantes et des animaux qui y vivent. On retrouve ces interdits qui peuvent être considérés comme des formes traditionnelles de protection de l’environnement partout en Indonésie, mais sous des formes très différentes d’une population à l’autre. Il peut s’agir d’interdits temporaires liés aux périodes de fructification ou de reproduction, ou d’interdits de pénétration dans certaines portions du territoire pour des raisons rituelles, ou d’interdits d’exploitation. Malheureusement les membres des ong ne sont pas préparés à effectuer le travail de terrain nécessaire pour connaître la spécificité de chacun d’eux. En outre les frais de mission qu’ils reçoivent qui sont toujours octroyés par l’ong au niveau central, ne sont souvent pas suffisants pour qu’ils puissent faire leur travail assez longtemps et correctement. D’une façon générale ils effectuent un travail parcellaire sur une question particulière et n’envisagent jamais de façon globale le fonctionnement des sociétés qu’ils sont censés aider. Ainsi ils se contentent de faire des inventaires des usages des plantes et des animaux sans se préoccuper de l’ensemble des relations que les sociétés concernées entretiennent avec ces êtres vivants. Ils n’envisagent l’aide qu’ils doivent apporter que dans le cadre d’un développement économique immédiat sans se soucier de ses conséquences néfastes sur l’environnement. Il arrive même que les mesures qu’ils préconisent soient sans résultats financiers positifs pour les populations concernées, faute d’avoir prévu les débouchés pour les productions recommandées.
Entraînés par des motivations caritatives affectives, les ong voudraient voir immédiatement le résultat de leur action sans se préoccuper de l’inertie des administrations en place, de la complexité du tissu social local. Ils sont souvent engagés dans des actions irréfléchies, sans avoir pris la peine de faire une analyse préalable de la situation, préoccupés seulement de satisfaire leur bonne conscience. Une question importante est donc de s’interroger sur l’adéquation entre la tâche assignée aux ong et la façon dont sont formés leurs membres. Il faut aussi s’interroger sur les besoins réels des populations. Il ne s’agit pas de plaquer sur elles ce que l’on s’imagine être a priori politiquement correct, mais d’engager avec elles un dialogue permettant de comprendre les enjeux locaux de société.
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Pose d’un pipeline pour le champ de Tunu, Kalimantan (Indonésie), 1992