Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749201429
192 pages

p. 639 à 643
doi: en cours

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n° 178 2003/4

2003 Revue internationale des sciences sociales

Sciences sociales et biodiversité : articulations entre le global et le local au Vietnam

Dinh Trong Hiêu Dinh Trong Hiêu est ethnologue, plus précisément ethnobotaniste, au Centre National de la Recherche Scientifique. Vietnamien, il travaille dans une institution française mais se veut être impliqué dans le devenir de son pays, notamment dans une perspective de développement durable. Depuis plus de vingt ans, il mène une enquête poussée sur les différents types de jardins au Vietnam, ce qui lui permet de cerner, entre autres, l’aspect des relations privilégiées que l’homme vietnamien entretient avec la nature dans les tropiques humides, non seulement luxuriante mais encore chargée de symboles. D’où l’attention particulière qu’on lui voue.
Les ong qui travaillent dans le domaine de la biodiversité au Vietnam coopèrent souvent avec les chercheurs autochtones des sciences de la nature, ce qui est normal. Elles négligent souvent les chercheurs en sciences sociales, ou se servent d’eux pour des expertises de faisabilité. D’autre part, les recherches en sciences sociales menées par les autochtones négligent aussi le domaine de la nature. Notre article cherche à démontrer qu’il existe des institutions locales qui recoupent les préoccupations globales de la préservation biodiversitaire, mais qu’il y a lieu également de susciter des recherches fondamentales qui permettront de mieux cerner l’évolution du concept de la nature chez les Vietnamiens, à travers l’histoire notamment.
 
Quelques constats à propos des ONG
 
 
Pour faire avancer les choses, on est parfois obligé de faire les constats suivants. Les ong qui opèrent dans les pays dits « du Sud », dont fait partie le Vietnam, sont généralement de deux sortes, celles qui défendent une conception globale de la dignité humaine dans le monde, et celles qui essaient de préserver les espèces et les espaces naturels de plus en plus menacés, ceci au fur et à mesure où nous prenons conscience de ces menaces. Les ong de la deuxième catégorie sont plus présentes au Vietnam que celles de la première catégorie : c’est un constat. Même si leurs tâches restent difficiles et la réalisation de leurs missions souvent incomplète, le gouvernement, comme les institu- tions du pays, les accueille volontiers. Certes, au Vietnam comme dans d’autres pays en voie de développement, la priorité – améliorer immédiatement le niveau de la vie des gens – fait oublier quelquefois les soucis de préservation à long terme de la nature. Pourtant, les scientifiques autochtones prennent conscience des risques qui pèsent sur notre planète. Seulement, les initiatives émanent encore très peu d’eux, ou, quand elles prennent corps, recoupent encore les schémas répandus ici et là, dans le monde, souvent sans tenir compte des spécificités locales. Dans le monde, on crée des « Parcs » et « Réserves naturelles », alors, pourquoi pas au Vietnam ?
D’abord viennent les subventions, qui émanent principalement des ONG, souvent sollicitées à cet effet. Ensuite, les autorités locales peuvent appuyer un projet, quand elles prennent conscience, moins de l’importance durable que de l’impact économique immédiat que suscite la création d’un site de protection, qui, souvent, crée des mouvements touristiques, à la longue nuisibles au but premier. Le personnel des ong, aussi dévoué et bien intentionné qu’il soit, vient d’ailleurs. Sujets à des mutations, les membres des ong n’ont ni le temps d’apprendre une langue autochtone ni celui de s’informer sur la culture et les structures mentales d’un pays (voire d’un lieu). Pour réaliser leurs projets, ils prennent appui sur les scientifiques locaux, ceux des sciences de la nature, cela va sans dire. Ceux des sciences sociales sont parfois sollicités, certains de mes collègues notamment en vivent (ce n’est pas un reproche que je leur fais, au contraire), pour des expertises de faisabilité.
Déjà, au niveau de cette articulation, si nous tous visons le long terme, on peut dire que cela ne marche pas tout à fait bien, ou qu’on peut vraiment améliorer la démarche. On comprendra mieux la situation si je reprends un dicton du pays qui dit qu’« en dormant sur le même lit, on fait des rêves différents ». Sur le même projet de préservation biodiversitaire mené par les ong, il se peut que des démarches, processus, institutions, aient été conçus ailleurs, dans d’autres contextes, sujets à controverses parfois, puis plaqués sur des endroits du globe, presque sans souci d’adéquation. Bref, nous « rêvons » différemment, à une « Nature » dont le sens diffère pour les uns et pour les autres. Voici d’autres faits.
 
Exemples de structures locales où la biodiversité est préservée
 
 
On assiste ainsi à un grand hiatus entre les mesures officielles concernant la préservation de la biodiversité, selon les schémas habituels promulgués par les organismes internationaux, et les institutions non-officielles, officieuses, issues du tissu socio-culturel local.
Car il existait au Vietnam, et il existe encore, des « forêts interdites », où, pour des raisons de croyances religieuses (et pas seulement bouddhiques), il est « interdit » d’effectuer la moindre déprédation à l’égard de la « nature » : arbres, herbes, mousses, rochers, cailloux, et, bien sûr, insectes et autres animaux de grande ou petite taille. Non seulement on se garde de porter atteinte à ces lieux, mais on y pénètre avec un sentiment de respect et de crainte de déranger la situation qui y règne. Non seulement l’endroit constitue, de fait, un lieu de préservation de la nature, mais encore le respect qu’il inspire aux gens constitue un excellent exercice d’apprentissage au respect de l’environnement, tel qu’il est. Certes, les raisons de ce respect sont extra-scientifiques, et heurtent souvent notre conception d’actions « laïques ». On peut néanmoins déceler dans cette institution et dans ces croyances des prémices d’une pédagogie intéressante à promouvoir à l’égard de l’environnement. Evidemment, les scientifiques autochtones, formés non seulement à l’occidentale (en URSS, en Chine, en France ou aux États-Unis) mais surtout opérant dans le champ idéologique d’un État « socialiste » et en principe « athée », ne peuvent ni « voir », ni concevoir de telles structures qui doivent relever, selon eux, de la « superstition », sinon de l’« obscurantisme » à combattre. Des recherches ultérieures contribueront à départager s’il s’agit là de milieux naturels, ou de milieux d’origine anthropique que l’absence de prédation a transformés en milieux ensauvagés par la suite.
Dans un colloque sur les « sites naturels », au siège de l’unesco (1998), nous avons soulevé, entre autres problèmes, celui de l’existence – à côté d’une « nature naturelle » exempte de toute « pollution humaine », à protéger – d’espaces d’origine anthropique où la biodiversité peut être maintenue. J’ai consacré plusieurs publications et conférences aux jardins domestiques au Vietnam, et ne reviendrai pas cette fois sur ce sujet et sur ces lieux. Il nous faut pourtant rappeler que la biodiversité y est maintenue notamment quand les plantes trouvent une place, non pas en raison de leur immédiate utilité, mais à cause de leur portée symbolique (Dinh, 2000).
Dans tout le pays, d’autres structures contribuent encore au maintien de la biodiversité. Si un sanctuaire religieux (bouddhique, taoïste, animiste) est installé dans une région « naturelle », cette région sera préservée, tant qu’il n’y a pas d’affluence excessive. La présence de l’homme (moines ou ermites) ne constitue pas forcément un facteur de perturbation de l’équilibre naturel : pendant plusieurs siècles, le site de pèlerinage à la Pagode des Parfums, qui couvre une vaste région au nord du Vietnam, a été le lieu d’aménagements et de plantations en harmonie avec une nature demeurée « sauvage », ou, au moins, considérée comme telle. Ce n’est qu’à l’heure de l’ouverture du Vietnam à l’économie de marché, tout récemment (à partir de 1994), suite à une exploitation économique (tournage du film Indochine, entre autres) et suite à une surfréquentation, que cet équilibre a été sérieusement malmené. C’est dans cette optique qu’il faut penser à protéger de tels lieux de culte et sites de pèlerinage. Outre qu’il s’agit d’ensembles architecturaux souvent remarquables, les lieux de culte (indépendamment de la nature du culte qui y est exercé, sauf peut-être pour les lieux de culte chrétiens) sont entourés de vastes jardins et d’espaces arborés. On peut même dire qu’il y a adéquation entre une nature (végétale) luxuriante et le culte qui s’y établit, la luxuriance de la végétation étant souvent interprétée comme le signe de manifestation des « forces surnaturelles » (Dinh, 1997). C’est ainsi qu’au nord du Vietnam, la plupart des sanctuaires religieux sont devenus, en fait, des sanctuaires pour les espèces végétales non immédiatement utilitaires, différents de l’ensemble des espaces rizicoles mono-spécifiques. Ils constituent autant de refuges pour les espèces fauniques différentes de celles alentours. Ces sanctuaires, qui existent aussi en milieu urbain ou péri-urbain, sont menacés par l’urbanisme et/ou par l’occupation sauvage suite à l’explosion démographique. Il faut penser à leur sauvegarde, non pas uniquement pour des raisons architecturales, historiques ou religieuses, mais parce qu’ils constituent des « vestiges verts » jouant un rôle indéniable dans le maintien de la diversité biologique.
Des résidents de Hanoi (Vietnam) emportent des pêchers et des orangers en vue de la célébration du nouvel an lunaire, février 2002IMGIMGDes résidents de Hanoi (Vietnam) emportent des pêc...IMGIMF
Hoang Dinh Nam/AFP.
Au centre du Vietnam, la Cité Interdite à Hue, ainsi que les nombreux mausolées dans ses environs, sont des lieux connus de par le monde. Ils ont fait l’objet d’un classement patrimonial par l’unesco, mais pour d’autres raisons que celles rappelées ci-après. En effet, en raison de l’existence de la Cour princière (à partir du xviie siècle), puis de l’existence de la Cour impériale des Nguyen (à partir du début du xixe siècle), de nombreux « tributs impériaux » y ont été apportés sous forme de plantes : les meilleures essences fruitières, les spécimens végétaux rares ou remarquables de tout le pays (voire de l’étranger). Ainsi, les « jardins impériaux », même dans l’état de délabrement actuel, constituent autant de lieux conservatoires d’essences précieuses, souvent disparues dans leurs lieux d’origine, suite aux changements récents de politique agricole. A-t-on pensé à leur préservation, biodiversité oblige ? Qui, jusqu’à présent, s’occupe de cet aspect de conservation biodiversitaire ?
Au Sud du Vietnam, citons encore cette institution religieuse remarquable, la « Pagode des Chauves-souris », près de la frontière cambodgienne. Il s’agit d’une pagode bouddhique entourée de plantations arborées, où viennent se réfugier des centaines de milliers de chauves-souris insectivores et frugivores. Les paysans, qui auraient voulu les massacrer « pour protéger leurs plantations », n’ont rien pu faire contre ces animaux, car l’enceinte de la Pagode, en vertu des règles bouddhiques de non-atteinte à la vie, constitue un sanctuaire efficace pour ces espèces éminemment menacées, et uniquement vestigiales à cet endroit.
On pourrait citer encore d’autres cas, ni étudiés par les scientifiques autochtones, ni connus comme exemples par les organismes internationaux, mais mon propos ici est plutôt de préconiser un certain nombre de mesures à la lumière des indications qui viennent d’être données.
 
Pour une approche anthropologique des recherches concernant la « biodiversité »
 
 
Une vision de la « nature » à revoir
Il semble que les instances internationales qui se sont penchées sur les problèmes de conservation de la nature aient envisagé cette dernière de manière un peu idéalisée : il s’agirait de préserver une « nature naturelle, complètement vierge de toute empreinte humaine » où, ipso facto, la biodiversité règne ; il suffit dès lors de la sauvegarder. Cette conceptualisation globale laisse ainsi une grande place au hasard, et les interventions humaines, généralement, n’y jouent qu’un rôle négatif. Dès lors, des solutions sont imaginées qui seraient appliquées à travers le monde, ce qui laisse supposer au moins deux a priori : que la situation est exactement la même partout, que partout les gens sont prêts à accepter de telles mesures. Ce qui est loin d’être vrai.
Diversité culturelle et multiplicité des solutions
À travers le monde, dans les diverses sociétés humaines, le comportement n’était et n’est pas exactement le même, même s’il tend vers une certaine uniformisation. Si les grands animaux sauvages sont partout pourchassés et exterminés, et leur survivance menacée gravement, il suffit de rappeler l’attitude des Vietnamiens à leur égard : la baleine, notre plus grand animal marin connu, est vénéré, quand elle échoue et meurt sur une plage, la population avoisinante porte son deuil ; l’éléphant, notre plus grand animal terrestre, est l’objet d’une vénération dans la plupart des temples vietnamiens. Il en est de même du tigre, notre plus grand carnivore, de l’aigle, notre plus grand rapace, du boa, notre plus grand serpent. Cela n’empêche pas d’autres Vietnamiens de tuer ces mêmes animaux et de les vouer ainsi à une extermination certaine, si l’on ne met pas un frein à leur déprédation. La même contradiction existe à l’égard de l’environnement végétal : d’une part, les plus grands arbres, surtout s’ils sont dotés d’un certain pouvoir végétatif, sont honorés ; d’autre part, il est non moins vrai que la population vietnamienne pratique une riziculture intensive et mono-spécifique, souvent synonyme de déforestation radicale. Mais il existe des institutions intermédiaires qui tendent à rétablir un certain équilibre entre ces attitudes extrêmes, comme nous l’avons vu. Il s’agira, dans l’optique d’une globalisation des problèmes, et lors des prises de décisions, de s’appuyer sur des structures mentales ou culturelles d’une population autochtone, afin qu’elle prenne conscience elle-même de l’urgence d’une situation. Surtout, il s’agira de promouvoir ce qui, dans le contexte socio-culturel d’une population donnée, existe déjà et va dans le sens de la préservation de la biodiversité.
Au Vietnam, dans chaque village comme dans la plupart des quartiers urbains, il existe des associations d’horticulture, dont les membres sont souvent des patriarches. Ceux-ci n’ont souvent qu’un but : transmettre aux jeunes générations les pratiques ancestrales qu’ils ont apprises, et pérenniser ainsi des espèces végétales et animales qui font partie de leur monde familier ou imaginaire et qui jouent un rôle important dans leur symbolique. N’est-ce pas, là, la racine profonde d’une certaine « durabilité » ? Or, y a-t-il une seule de ces associations qui ait fait l’objet d’encouragements ou d’aides de la part des ong internationales ? Néanmoins, ces associations existent, se développent. C’est une trame de fond qui, en fin de compte, se passe de toute intervention extérieure, mais dont il est sage d’accompagner le mouvement. Ainsi, se coule-t-on dans le moule culturel d’une population, au lieu de lui imposer des modèles dont la pertinence reste à discuter.
Connaître pour agir
Une telle attitude suppose que les organisations internationales soient au courant du contexte socio-culturel d’une population concernée. Cela suppose également qu’il y ait des études fondamentales sur ces aspects. Or, au Vietnam, si l’on connaît les moindres faits et gestes de tel ou tel leader politique, il n’existe pas, en revanche, de recherches fondamentales sur l’histoire des sciences en rapport avec l’environnement : historique de la climatologie, historique des calamités naturelles, historique des épidémies, historique des introductions animales et végétales, historique de leurs phénomènes mutants, historique des rapports homme-environnement… Bref, la recherche est souvent détournée dans un but politico-idéologique, et tout un pan relevant de l’ethno-botanique, de l’ethno-zoologie, de l’ethno-médecine, sinon de l’histoire des sciences, reste absent. Ceci est le constat d’un autochtone vis-à-vis des recherches existantes dans son pays. Mais on peut se demander comment (et pourquoi ?) jusqu’à présent les projets de « coopération scientifique » entre les pays dits « du Nord » et ceux des pays « du Sud » ont esquivé ces aspects ? Sans simplifier les choses, disons que, très souvent, les chercheurs des pays « du Nord », quand ils vont sur leurs terrains des pays « du Sud », agissent volontiers comme autant de « spécialistes » : pour étudier la botanique, la zoologie, l’environnement en tant que sciences « dures », recourant souvent à des interprètes et guides autochtones, dont le « plan de carrière » reste celui d’interprètes et de guides, forts contents de leur sort car beaucoup mieux rémunérés que les scientifiques qui se livrent aux recherches fondamentales. Comment, dans cet esprit, faire de la « recherche sur le développement », domaine où il ne suffit pas de recourir à un transfert de technologie, analogue à celle qui existe en ingénierie, en physique ou en mathématiques ?
 
Conclusion
 
 
Il y a une quinzaine d’années, j’ai été désigné par le Centre National de la Recherche Scientifique français comme l’un des rares chercheurs en sciences sociales – voire le seul – du projet tokten (Transfer of Knowledge and Technology by Emigrant Natives) des Nations unies en direction du Vietnam. Le projet n’a finalement pas abouti, peut-être en raison de la suspicion qui entoure les « sciences sociales », parce qu’elles fouillent peut-être un peu trop les aléas des pouvoirs, sans se préoccuper, à l’inverse de considérations sur la nature, qui, même si elles ne sont pas toujours « neutres », peuvent et doivent faire partie des objectifs d’une recherche scientifique et fondamentale. On peut regretter le temps perdu. Au fur et à mesure de la prise de conscience des menaces qui pèsent sur notre planète, sur la sauvegarde de ses espèces et espaces naturels, est-il vain de réclamer, des institutions de recherche des pays développés, comme de celles des pays en voie de développement, voire des ong soucieuses de préservation biodiversitaire, davantage de connaissance sur les structures mentales et socio-institutionnelles qui régissent les relations entre l’homme et son environnement naturel ? Notre action, à long terme, sur le local, sera-t-elle efficace, sans une prise en compte de ces réalités autochtones ? C’est mon unique souci.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Dinh T.H. 1997. « Signes-Nature, signatures, biodiversité : les “ bosquets cultuels ” au Vietnam. Pour un concept de “ vestiges verts ” », Cahiers d’études vietnamiennes, 12, p. 31-44.
·  – 2000. « Jardins au Vietnam : la nature entre représentations culturelles et pratiques culturales », Extrême-Orient, Extrême-Occident, 22, p. 135-151.
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