Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749201429
192 pages

p. 645 à 654
doi: en cours

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n° 178 2003/4

2003 Revue internationale des sciences sociales

Sauvons la forêt tropicale !

Les ong et les organisations de base dans la dialectique de l’Amazonie brésilienne

Luiz C. Barbosa Luiz C. Barbosa est professeur de sociologie à l’Université d’État de San Francisco, en Californie (États-Unis d’Amérique). Ses articles sur l’écopolitique de la destruction de la forêt en Amazonie sont parus dans différentes revues. Dernièrement, il a publié un article intitulé The Brazilian Amazon Rainforest: Global Ecopolitics, Development and Democracy (2000).
L’auteur affirme que les ong et les organisations de base ont contribué à la protection de la forêt tropicale amazonienne au Brésil. En agissant seules, ou dans le cadre d’alliances forgées avec les ong internationales, elles ont favorisé l’adoption de mesures de protection de l’environnement et leur application effective. Au sein d’une économie mondiale régie par les impératifs de développement et la recherche du profit, ces « gardiens de la forêt » jouent un rôle déterminant dans la survie de l’Amazonie en s’élevant contre les notions traditionnelles qui font de la déforestation une nécessité du développement. Pour illustrer son propos, l’auteur évoque l’action des organisations communautaires indiennes et de Greenpeace.
L’idée avancée ici est que les organisations non gouvernementales (ong) et les organisations de base ont contribué à la préservation de la forêt tropicale amazonienne au Brésil [1]. Sous la pression de ces organisations militantes, le Gouvernement brésilien a été contraint d’adopter des mesures de protection de l’environnement et, surtout, il a dû les appliquer concrètement. Comme nous espérons le démontrer avec les exemples des organisations indiennes et de Greenpeace, ces groupes se sont faits le plus souvent les gardiens ou protecteurs de la forêt, s’opposant dans bien des cas aux puissants acteurs économiques qui tirent profit de la destruction de la forêt. Ils n’ont pas hésité à mettre en question le statu quo en critiquant les modèles de développement économique prédominant dans la région et en proposant des solutions de rechange viables. Au sein d’une économie mondiale régie par les impératifs de développement et la recherche du profit, ces « gardiens de la forêt » jouent un rôle déterminant dans la survie de l’Amazonie.
 
Rappel
 
 
Les organisations de base se sont multipliées au Brésil à partir des années 1980. On comptait une quarantaine d’organisations de défense de l’environnement en 1980 ; leur nombre était passé à 900 en 1984 et, en 1998, il atteignait 2 000 (Domask, 1998, p. 3-4 ) [2]. En 1993, on recensait quelque 109 organisations autochtones et au moins une trentaine de groupes de soutien indianistes actifs dans le pays (Brysk, 2000, p. 78 ; cimi, 1993). Entre 1991 et 1993, le nombre d’ong a globalement doublé, passant de 2 500 à 5 000 (Domask, 1998, p. 3 ; Goldstein, 1992). Deux facteurs expliquent cette prolifération : l’évolution écopolitique au plan mondial et la démocratisation au Brésil. À partir du milieu des années 1980, la prise de conscience des grands problèmes environnementaux – gaz à effet de serre, diminution de la couche d’ozone – a introduit progressivement la thématique du développement durable dans le discours écopolitique mondial. Relayés par les médias, ces problèmes ont amené l’opinion publique internationale à se soucier davantage de l’état environnemental de la planète, et à s’inquiéter en particulier de la déforestation. Pratiquement du jour au lendemain, le Brésil s’est retrouvé au ban de la communauté internationale, accusé de détruire la plus grande forêt pluviale subsistant encore dans le monde [3]. Soucieux de modifier l’image du Brésil à l’étranger – une telle réputation ne pouvant que desservir un pays à ce point tributaire des prêts et des capitaux étrangers – le Gouvernement brésilien a dû prendre des mesures de protection de l’environnement pour apaiser l’opinion publique internationale (Barbosa, 2000). Les ong et les organisations de base ont su exploiter cette vulnérabilité du Brésil face à l’opinion internationale. Ayant formé des coalitions, elles ont lancé des campagnes internationales pour faire pression sur le Gouvernement brésilien, le Web leur permettant d’unir leurs efforts au sein d’un vaste mouvement destiné à sauver l’Amazonie. Au départ, des ong du Nord comme l’Environment Defence Fund et la National Wildlife Federation se rallièrent au mouvement et firent pression auprès de la Banque mondiale et d’autres organisations internationales pour qu’elles obtiennent du Gouvernement brésilien qu’il mette fin à la destruction de la forêt. En outre, grâce à leur aide, des responsables des organisations de base, tels que le « seringuero » Chico Mendes et les chefs indiens Paulinho Payakan et Raoni, purent effectuer des tournées à l’étranger pour influencer les pouvoirs publics et l’opinion en général (Smouts 2001, p. 73-74). Le mouvement prit de l’ampleur à la fin des années 1980, d’autres ong internationales rejoignant ses rangs, certaines, telles la Rainforest Foundation, étant créées spécifiquement pour défendre la cause de l’Amazonie. Grâce aux financements versés par les ong du Nord, leurs homologues brésiliennes purent se multiplier ; mais d’aucuns n’hésitèrent pas à accuser ces dernières d’être les instruments d’un complot de l’étranger pour internationaliser l’Amazonie [4].
Amorcée à la fin des années 1970, la démocratisation au Brésil, quoique très progressive, favorisa le développement des organisations de base et des ong, en contribuant à réduire le climat de peur instauré par les militaires. Des voix commencèrent à s’élever pour réclamer un changement et contester l’ordre établi. La démocratisation permit l’émergence d’un dialogue sur les problèmes aigus – pauvreté, racisme, machisme, environnement, etc. – auxquels était confrontée la société brésilienne. Le débat sur certaines de ces questions s’intensifia pendant la phase de rédaction de la nouvelle Constitution démocratique de 1988. Différents groupes sociaux, y compris des ong de tous bords, firent systématiquement pression pour que leurs intérêts soient pris en compte dans le nouveau projet de constitution ; leur action entraîna dans bien des cas une polarisation de la société brésilienne et suscita un débat public soutenu. Débat dont, grâce à la démocratisation, les médias pouvaient désormais se faire librement l’écho, relayant ainsi le message des organisations de base et des ong. Le soutien apporté par l’opinion publique à la défense de l’environnement a d’ailleurs été au Brésil un aspect déterminant, qui a conduit le pays à se doter d’une législation appropriée.
Un événement important, qui mit l’environnement au premier rang des préoccupations de la société brésilienne, fut la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement (cnued), tenue à Rio de Janeiro en juin 1992. Les Brésiliens ne pouvaient éluder le fait que cette manifestation se déroulait dans leur pays, pas plus qu’ils ne pouvaient ignorer les critiques sévères dont le Brésil faisait l’objet au plan international à cause de l’Amazonie. La cnued a également popularisé la notion de développement durable (Barbosa, 2000, p. 80). En dépit des critiques qu’elle a soulevées [5], cette notion ne manque pas d’attrait pour les Brésiliens : elle implique, du moins en théorie, qu’ils peuvent protéger l’environnement sans renoncer pour autant à l’amélioration du niveau de vie, objectif qui leur tient particulièrement à cœur. Le développement durable est d’ailleurs un slogan largement repris par les ong brésiliennes.
Dans le présent article, on envisage la sauvegarde de l’Amazonie comme un processus qui dépend de l’interaction de facteurs intérieurs et internationaux, ces facteurs s’inscrivant dans la dynamique du système capitaliste mondial, lui-même en pleine évolution. Face à la mondialisation croissante de l’économie, les tactiques des ong et des organisations de base se sont adaptées.
 
Les Indiens du Brésil et le changement
 
 
Dans le monde entier, les peuples autochtones sont devenus l’un des moteurs de la préservation de l’environnement. Là où ils réussissent à défendre leurs territoires traditionnels, des pans entiers de la forêt sont préservés. En juin 2000, les réserves indiennes au Brésil recouvraient une superficie de 988 062 km2, soit 11,56 % du territoire national (funai, 2000). Les réserves des Kayapó et des Yanomami, à elles seules, représentent une superficie de forêt pluviale plus vaste que la Suisse et le Portugal réunis, puisqu’elles couvrent 4,9 millions et 9,4 millions d’hectares, respectivement. Comme le montrent les photos prises par satellite, les frontières des réserves servent dans bien des cas de zone tampon contre la déforestation (voir Zimmerman et al., 2001, p.11). Toutefois, il est important de noter que les Indiens ne sont qu’indirectement des défenseurs de l’environnement. Leur mode de vie est certes respectueux de l’environnement mais leur problématique consiste essentiellement à résister à la colonisation interne par la société brésilienne. Comme on le démontrera ci-dessous, leurs intérêts peuvent, à l’occasion, coïncider avec ceux des écologistes.
Action de Greenpeace contre l’importation en France de bois tropicaux pour le mobilier, 2000IMGIMGAction de Greenpeace contre l’importation en Franc...IMGIMF
Pierre Gleizes/REA
Le mouvement indien au Brésil a deux facettes : débordements spontanés et organisations structurées. Les uns et les autres ont fait bouger les choses, favorisant l’adoption d’une législation spécifique et la mise en place de mécanismes de surveillance. Les débordements spontanés sont la forme la plus ancienne de résistance des Indiens, tandis que les organisations indiennes sont apparues dans les années 1980 et 1990.
Depuis l’arrivée des Portugais en 1500, on a assisté à des violences spontanées (voir Hemming, 1987), réactions de frustration et de colère suscitées par l’invasion et les mauvais traitements. Tout au long de l’histoire du Brésil, les Indiens ont résisté à l’asservissement, à l’assimilation et à la confiscation de leurs terres en attaquant les envahisseurs (Barbosa, 2000, p. 104). Actuellement, ces violences ont changé de caractère. Pour attirer l’attention sur leur cause, les Indiens ont organisé des incidents « spontanés » à l’usage des médias. Ils ont eu recours à diverses tactiques : routes bloquées, occupation des bureaux de la Fundação Nacional do Indio (Fondation nationale de l’Indien – funai [6]), prises d’otages, occupation des fermes des colons, etc. ; grâce à ces différentes formes de résistance, ils ont réussi à capter l’attention de l’opinion et des pouvoirs publics. En parcourant des quotidiens comme le Jornal do Brasil, j’ai recensé plus d’une dizaine de ces manifestations prétendument spontanées au cours des deux dernières années. Trois incidents illustrent bien la tactique employée [7]. Le premier implique un groupe d’environ 700 Terena dans l’État du Mato Grosso do Sul. Pendant la première semaine d’octobre 2001, ils ont bloqué en partie l’autoroute BR-364 et pris en otages neuf personnes, deux journalistes et les membres de trois équipes de télévision. Leur revendication : que le gouvernement transforme 5 600 hectares de terre en réserve. Comme dans d’autres situations analogues, les responsables gouvernementaux ont réagi en s’efforçant de négocier une solution avec les Indiens ; en l’occurence, ils ont promis de leur attribuer des terres en cours d’expropriation pour la réforme agraire (Francisco, 2001a, 2001b ; Diário do Nordeste, 2001). Le deuxième incident concerne les Mundurucus, dans le sud-est de l’État du Pará. Le 5 mai 2002, ils ont pris en otages trois fonctionnaires de la funai et ont exigé que les chercheurs d’or soient chassés de leurs terres. La police fédérale a été obligée de déloger les chercheurs d’or et de les transférer dans une autre région (Ribeiro, 2000 ; de Oliveira, 2000). Le troisième incident est celui qui a fait le plus de bruit parce qu’il a été largement couvert par la télévision. Seize pêcheurs ont été pris en otages par les Kayapó entre le 1er et le 8 novembre 1998. Les Indiens exigeaient la présence des présidents de la funai et de l’Instituto Brasileiro do Meio Ambiente e dos Recursos Naturais Renováveis (Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables – ibama [8]). Ils réclamaient que soit mis fin aux occupations à répétition de leurs terres. La funai a promis de construire un autre poste de surveillance et d’améliorer la signalisation des voies fluviales et terrestres aux abords des réserves (Instituto Socioambiental, 1998 ; Brasiliense, sans date).
Il ne faut pas sous-estimer l’importance des protestations émanant de la base. Elles ont été efficaces dans la mesure où elles ont attiré l’attention des pouvoirs publics, soucieux de désamorcer les incidents susceptibles d’avoir des répercussions sur le plan intérieur et à l’étranger.
La structuration du mouvement s’est opérée avec l’aide du Conselho Indigenista Missionário (Conseil missionnaire autochtone - cimi), section militante de la Conferência Nacional dos Bispos do Brasil (Conférence nationale des évêques du Brésil - cnnb) créée en 1972. Malgré la résistance du Gouvernement brésilien, qui s’opposait à la constitution d’un mouvement structuré sous la dictature, le cimi organisa toute une série de réunions à travers le pays (Ramos, 1997, p. 50). Le cimi joua un rôle déterminant dans l’émergence du mouvement, mais il restait encore à créer des organisations véritablement indiennes. Cela ne pouvait se faire du jour au lendemain, étant donné le manque de ressources et la difficulté d’organiser les différentes ethnies indiennes à l’échelle d’un pays aussi vaste que le Brésil. Il fallut attendre 1980 pour que la première organisation, União das Nações Indígenas (Union des nations autochtones - unind) voie le jour. Moins de deux mois après sa création, cette organisation cédait la place à une autre organisation portant le même nom mais pourvue d’un sigle différent : uni, fondée par une assemblée indienne réunie à Campo Grande, dans l’État du Mato Grosso do Sul [9]. L’uni allait devenir dans les années 1980 la principale organisation luttant en faveur des droits des Indiens sur la scène politique. Toutefois, sa centralisation excessive suscita la contestation des groupes locaux et, à partir de 1994, elle fut remplacée au plan national par une organisation plus souple, le Conselho de Articulação dos Povos e Organizações Indigenas do Brasil (Conseil de coordination des peuples et organisations autochtones du Brésil - capoib). Ces deux organisations œuvrèrent à la création d’un mouvement national indien pan-tribal. Elles entendaient mobiliser les Indiens pour en faire une force politique unie, capable de rallier l’opinion publique à sa cause. Afin de pouvoir influer sur les processus politiques, elles s’étaient constituées en groupe de pression permanent dans la capitale fédérale, Brasilia. Ces organisations surent également canaliser dans un mouvement de désobéissance civile une partie de la frustration et de la colère engendrées chez les Indiens par des siècles de colonialisme et d’oppression. Elles n’hésitaient pas à utiliser « l’indianité » comme une arme politique lors des manifestations : des foules indiennes apparaissaient ainsi en public revêtues de leur costume traditionnel, le corps orné de peintures rituelles et, bien souvent, elles dansaient au son de leurs chants traditionnels devant les caméras de télévision. Dans leur discours, les Indiens se présentaient également comme les protecteurs de la forêt, comme les détenteurs d’un savoir auquel les étrangers n’avaient pas accès : largement véhiculée par les médias, cette image du « noble sauvage » fut exploitée très habilement par le mouvement (Conklin et Graham, 1995, p. 696-697 ; Smouts, 2001, p. 73).
Trois événements témoignent de l’influence politique dont jouissaient les organisations indiennes officielles. Le premier est l’émergence du lobby indien lors de la rédaction de la nouvelle constitution de 1988. De concert avec les organisations auxquelles il s’était allié, comme le cimi, l’uni lança une campagne pour peser sur la rédaction des articles de la Constitution concernant les questions indiennes. La stratégie suivie consistait à faire pression sur l’Assemblée constituante et à occuper le devant de la scène. Ostensiblement présents tout au long des débats, les Indiens étaient là pour rappeler aux rédacteurs de la Constitution qu’ils entendaient faire valoir leurs intérêts. Lorsqu’ils formulèrent leurs revendications, ils se présentèrent en nombre, revêtus de leur costume traditionnel, faisant ainsi la une des journaux brésiliens (Barbosa, 2000, p. 126). Le résultat fut une victoire, avec l’adoption des articles 231 et 232 de la nouvelle constitution. L’article 231 reconnaît « l’organisation sociale, les coutumes, les langues, les croyances et les traditions des Indiens » ainsi que « les droits originels qu’ils détiennent sur les terres qu’ils occupent depuis des temps ancestraux ». Cet article dispose également que le Gouvernement fédéral est tenu de délimiter les réserves indiennes et de protéger leurs ressources. L’article 232 reconnaît que les Indiens, leurs communautés et leurs organisations sont des « parties légitimes dans la défense de leurs droits » (Brésil, 1988, p. 132-133). Dans un pays où les Indiens avaient toujours été traités comme de « grands enfants », les décisions les concernant étant prises par le funai, une telle formulation constituait un progrès décisif.
Le deuxième événement est la campagne menée pour obtenir l’abrogation du décret 1775. Ce décret, signé par l’ancien Président Fernando Henrique Cardoso le 8 janvier 1996, autorisait les intérêts privés, les pouvoirs publics et les collectivités locales à contester la taille des réserves indiennes. Cette décision avait été prise par le Président Cardoso sous l’influence de son Ministre de la justice, Nelson Jobim, qui estimait qu’il était contraire à la Constitution de créer des réserves sans que les tiers puissent se faire entendre. Ceux qui critiquaient cette mesure affirmaient que le gouvernement avait cédé aux pressions des politiciens conservateurs et des propriétaires fonciers d’Amazonie. Le décret suscita un tollé parmi les ong. Le 17 décembre, le capoib lança une campagne d’envergure internationale pour exiger son abrogation, faisant largement appel au Web pour mobiliser l’opinion publique internationale contre le Gouvernement brésilien. Les ong du Nord firent également pression sur les gouvernements du G7 et la Banque mondiale. Des manifestations se déroulèrent avec la participation de nombreux Indiens [10] devant le palais présidentiel, à Brasilia. Le Gouvernement commença à s’alarmer du bruit fait autour de cette affaire. Après avoir déclaré que rien ne contraindrait le Brésil à s’expliquer devant l’opinion publique internationale, le Ministre Jobim passa une bonne partie de son temps à faire précisément cela lors d’un voyage en Europe (Gonçalves, 1996). Cependant, malgré les pressions intérieures et internationales, le gouvernement campa sur ses positions et le décret demeure en vigueur à ce jour. Les protestations n’en ont pas moins constitué un avertissement pour les autorités qui ont compris ce qu’il en coûtait politiquement de toucher à la législation en faveur des Indiens. La bataille à propos du décret a également rendu les ong plus vigilantes sur la question de la délimitation des réserves indiennes. Lorsque le gouvernement a suggéré de réduire la taille de la réserve indienne Rapôsa do Sol, dans l’État du Roraima, une virulente campagne contre cette mesure s’est engagée sur le Web.
Le troisième événement illustre la convergence des actions menées par les organisations officielles et des formes de protestation spontanées. Il eut pour toile de fond les célébrations prévues à l’occasion du 500e anniversaire de la découverte du Brésil par les Portugais. Le clou des festivités devait se dérouler à Porto Seguro, dans l’État de Bahia, là où les Portugais avaient débarqué en 1500. C’est le moment que choisissent les responsables indiens pour organiser la Conférence des peuples et organisations autochtones du Brésil, à laquelle participèrent 3 000 représentants de 140 nations autochtones. Indiens et non-Indiens organisèrent également ensemble un grand défilé pacifique, sur le thème « 500 ans de résistance autochtone, noire et populaire », de la ville de Coroa Vermelha à Porto Seguro ; 3 000 Indiens, 2 500 paysans sans terre et des Afro-brésiliens participaient au cortège, rejoints par un grand nombre d’autres manifestants. Il y eut toutefois des affrontements avec la police militaire : 65 personnes furent blessées et on procéda à 140 interpellations. L’hostilité était telle que le Président Cardoso dut annuler sa visite à la réserve indienne de Patoxó (de Carvalho, 2000 ; Borges Neto, 2000). Pour finir, la Conférence des peuples et organisations autochtones du Brésil publia un document contenant une liste de vingt revendications, dont l’abrogation du décret 1775. Cette série de revendications a permis au mouvement de mieux cibler son action (voir Conférence des peuples et organisations autochtones du Brésil, 2000).
S’il n’a pas été toujours couronné de succès, le mouvement indien ne s’en est pas moins érigé en gardien de la légalité constitutionnelle en ce qui concerne les terres et les cultures indiennes. Les organisations indiennes comme le capoib se constituent en groupes de pression pour obtenir l’adoption de lois appropriées, tandis que les peuples indiens eux-mêmes recourent à différentes formes de protestation pour empêcher que leurs réserves ne soient investies. D’une manière générale, il devient plus difficile pour les non-Indiens d’occuper impunément les terres indiennes ici ou là au Brésil. Et cela, non pas tant en raison d’une surveillance accrue par les autorités fédérales mais bien parce que les nations indiennes sont prêtes à prendre en mains leurs affaires elles-mêmes, comme l’ont fait les Kayapó. Toutefois, par crainte des répercussions à l’intérieur du pays et à l’étranger, le gouvernement s’est aussi montré plus réceptif, s’attachant à résoudre les situations délicates lorsque les Indiens réagissent.
Si la création de réserves indiennes a permis de protéger sur le plan juridique de vastes portions de l’Amazonie, on a constaté ces dernières années que, dans certains cas, les Indiens collaboraient avec les compagnies forestières. Des inspecteurs de l’ibama ont ainsi découvert que des Indiens Kayapó autorisaient l’abattage illégal du bois sur leur réserve. Lorsque les inspecteurs ont tenté de confisquer les troncs, des guerriers Kayapó exhibant leurs peintures de guerre les ont empêchés de pénétrer dans la réserve. Les Kayapó recevaient 40 reais (environ 33 dollars des États-Unis) par tronc, ce qui constitue une exploitation manifeste quand on sait que des arbres d’un volume de 3 m3 en moyenne se négociaient 4 500 reais (soit près de 3 750 dollars) à l’exportation (Hollanda et Dusek, 1998 ) [11]. La participation des Indiens à l’industrie forestière reste limitée mais on ne peut exclure qu’elle augmente à l’avenir, à mesure que les communautés indiennes s’intègrent davantage dans l’économie capitaliste mondiale.
 
Greenpeace
 
 
Greenpeace est l’une des ong qui se bat le plus activement pour la protection de l’Amazonie. Elle a indubitablement contraint le Gouvernement brésilien à prendre des mesures. Les activités de l’organisation dans la région remontent à la cnued, en 1992. Cette année-là, Greenpeace a lancé, avec la collaboration de plus de quatre-vingts ong brésiliennes, une campagne contre l’exploitation prédatrice de l’acajou dans la région. Sa stratégie consiste à dénoncer les transactions illégales qui s’opèrent dans la filière. L’essentiel de l’acajou exporté depuis l’Amazonie est acheté par des scieries opérant légalement mais qui se procurent le bois auprès de sources illégales. On estime que 80 % de tous les bois traités dans les scieries de la région sont obtenus illégalement, les compagnies falsifiant les papiers pour donner aux transactions l’apparence de la légalité (Hollanda et Dusek, 1998 ; Greenpeace, 2001a ; D’Avila et al., 2001). La menace que représente l’exploitation forestière illégale s’est intensifiée avec l’entrée des compagnies forestières asiatiques sur le marché du bois amazonien dans le milieu des années 1990. Ces compagnies puissantes ont fréquemment violé la loi brésilienne en achetant le bois auprès de sources illégales (Chambre des députés, 1997, p. 55).
Greenpeace a mené sa première campagne en Amazonie en 1992 : il s’agissait d’investir et d’occuper l’une des plus grandes scieries d’acajou dans la région, Maginco, dans l’État du Pará. Les militants de l’organisation ont bloqué l’entrée de la scierie et se sont enchaînés aux équipements. Les médias se sont intéressés de près à l’affaire, d’autant que la scierie appartenait au président des exportateurs de bois du Pará et de l’Amapá. Ces méthodes d’intervention directe, allant de pair avec des campagnes de publicité sur le thème « abattre l’acajou est un crime » lancées par les Amis de la terre en 1993, ont obligé le Gouvernement brésilien à réagir. Le 26 juillet 1996, le Président de l’époque, Fernando Henrique Cardoso, signait un moratoire sur la coupe, le transport et le commerce de l’acajou. Cette interdiction a été prorogée en décembre 2001 (Sedrez, 1998 ; Environment News Service, 2002).
La publicité faite autour de la campagne de protection de l’acajou et l’implication des compagnies forestières asiatiques en Amazonie ont conduit à la mise en place par le Congrès d’une commission d’enquête indépendante, la Commissão Externa da Camara dos Deputados. Cette commission a procédé à des auditions d’octobre 1996 à décembre 1997. Parmi les ong appelées à témoigner figuraient, outre Greenpeace, diverses organisations : Forests Monitor, World Resource Institute, World Wildlife Fund et Instituto Socioambiental, l’une des ong brésiliennes les plus actives. L’enquête a fait apparaître que 92,3 % des compagnies d’exploitation forestière opérant en Amazonie étaient impliquées dans des activités illégales. Le rapport de la commission d’enquête a suscité un grand intérêt parce qu’il établissait également un lien entre la réforme agraire et la déforestation : les auteurs du rapport soutenaient que le gouvernement utilisait l’Amazonie pour procurer des terres à des millions de paysans sans terre dans le pays (Chambre des députés, 1997) [12]. Les membres de la commission recommandaient un moratoire de dix ans sur l’exploitation forestière dans la région.
Le moratoire décrété par le Gouvernement brésilien n’ayant pas suffi à arrêter le commerce illégal de l’acajou, Greenpeace a recouru à des tactiques plus élaborées. Agissant de concert avec l’ibama, les militants de Greenpeace ont utilisé la technologie des rayons ultraviolet pour dénoncer les activités illégales menées par une compagnie forestière japonaise, Eidai do Brasil, dans la ville d’Icoaraci dans l’État du Pará : les troncs entassés sur un camion qui avait été arrêté par les fonctionnaires de l’ibama ont été marqués avec une teinture spéciale sensible aux rayons ultraviolet et ont ainsi été suivis à la trace jusqu’au chantier de la scierie (Greenpeace, 1999). En 2001, Greenpeace a lancé une campagne « Expédition Amazonie 2001 », pour dénoncer le commerce illégal. En s’appuyant sur des photographies aériennes et des vidéos, les militants ont été en mesure de montrer clairement au Gouvernement brésilien et à l’opinion publique les dévastations qui étaient en train de s’accomplir (Greenpeace, 2001a). Le recours aux méthodes traditionnelles de résistance s’est également intensifié. Ainsi, un groupe de 25 militants de Greenpeace ont occupé une usine chinoise de contre-plaqué « pour dénoncer sa participation à l’exploitation illégale et destructrice de la forêt en Amazonie ». Une tronçonneuse gonflable de six mètres de long a également été déployée devant l’entrée principale de l’usine et le slogan « O crime não compensa » (le crime ne paye pas) a été peint sur le toit des locaux (Greenpeace, 2001b). Ces actions ont bien entendu suscité un vif intérêt de la part des médias et mis le Gouvernement brésilien sur la sellette, obligeant les pouvoirs publics à prendre des mesures énergiques pour lutter contre le commerce illégal du bois.
Greenpeace a conscience que les problèmes de la forêt amazonienne – y compris l’exploitation de l’acajou – nécessitent une intervention internationale. Dans ses campagnes, l’organisation s’efforce de mettre en évidence le lien entre la déforestation et la dynamique des principaux marchés de consommation – États-Unis, Royaume-Uni, etc. – l’objectif étant de mobiliser l’opinion internationale. Les membres de l’organisation au Nord – en Europe et aux États-Unis – ont joué un rôle déterminant dans la campagne en dénonçant le commerce illégal de l’acajou et d’autres bois précieux ainsi que les ravages qu’il entraîne dans la forêt (Sedrez, 1998, chapitre 5). Il reste que l’acajou est une ressource amazonienne très recherchée sur les marchés internationaux ; à moins d’agir pour restreindre la demande, il n’y a guère d’espoir de mettre un terme à ce commerce. C’est la conscience de cette réalité qui a conduit Greenpeace a faire pression pour que l’acajou soit inclus dans l’annexe II (liste des espèces menacées) de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (cites). La Conférence des parties à la Convention a tenu sa 12e session au Chili, en novembre 2002. Le Gouvernement brésilien avait pris position contre l’inclusion de l’acajou dans la liste : les diplomates brésiliens faisaient valoir que cette inclusion rendrait les procédures encore plus bureaucratiques et que le Brésil avait déjà déclaré un moratoire sur l’abattage et le commerce de cette espèce. Pour tenter d’infléchir la position du gouvernement, Greenpeace mena une campagne vigoureuse pendant la semaine précédant le vote final, qui eut lieu le 13 novembre au Chili. La position du Gouvernement brésilien demeura inchangée mais il n’obtint pas gain de cause, ses adversaires l’emportant par soixante-huit voix contre trente (avec quatorze abstentions et trois bulletins nuls) (Serviço Brasileiro de Justiça e Paz, 2002). Toutefois, cette victoire ne garantit pas nécessairement que le commerce illégal prendra fin : la frénésie de consommation, le désespoir des populations démunies et l’appât du gain continueront de l’alimenter dans les années à venir. Si l’on veut qu’un tel commerce cesse, il est indispensable de mobiliser l’appui des consommateurs à l’échelle planétaire pour qu’ils arrêtent d’acheter les produits en acajou ; il faut aussi que, sous la pression de l’opinion, les pouvoirs publics comprennent qu’il est indispensable de déclarer un moratoire à l’échelle mondiale sur ce commerce avant que l’espèce ne disparaisse complètement. En définitive, c’est à nous de décider s’il est plus important d’avoir un mobilier luxueux en acajou ou de préserver la biodiversité de la planète.
 
Conclusion
 
 
Face aux pressions intérieures et internationales pour protéger l’Amazonie, le Brésil a réagi dans le bon sens. Toutefois, les mesures prises ont consisté essentiellement à créer des parcs nationaux et des réserves par décret législatif, ce qui n’est qu’un premier pas. S’ils ne s’accompagnent pas de mesures de protection concrètes, les décrets n’ont guère d’impacts et ne servent qu’à faire taire ceux qui critiquent la politique gouvernementale. Sous la pression des organisations de base et des ong, le gouvernement est amené non seulement à adopter de nouvelles lois mais aussi à les faire appliquer. C’est le militantisme des communautés indiennes et des écologistes qui a contraint le Gouvernement brésilien à intervenir pour protéger l’environnement, en contrariant, le cas échéant, les intérêts économiques de certains acteurs locaux, à commencer par les compagnies d’exploitation forestière en Amazonie. Mais cette réactivité du Gouvernement brésilien s’explique aussi par l’ampleur du mouvement international visant à sauver l’Amazonie. Le Brésil est en effet très soucieux de préserver ses intérêts et son image à l’étranger. La préoccupation suscitée au sein de la communauté internationale par le sort de l’Amazonie et la mobilisation des militants du monde entier pour sa défense ont donné un poids accru aux groupes brésiliens dans l’écopolitique nationale. Même si cette force politique ne garantit pas toujours le succès de leurs actions, les groupes locaux sont beaucoup mieux armés pour poursuivre la lutte en faveur de l’Amazonie. A condition que la pression ne se relâche pas aux plans national et international, et que les soutiens financiers ne se tarissent pas à l’échelle mondiale, la forêt amazonienne peut être sauvée.
Traduit de l’anglais
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Barbosa, L. C. 2000 The Brazilian Amazon Rainforest: Global Ecopolitics, Development, and Democracy, Lanham, University of America Press.
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NOTES
 
[1]En mars 1999, à l’exclusion des réserves indiennes, on comptait au Brésil 785 zones protégées relevant du Gouvernement fédéral ou des autorités de l’État et zones patrimoniales privées. Ces aires couvraient 8,13 % du territoire national (Ministère de l’environnement, 1999). L’ancien Président Fernando Henrique Cardoso a également créé des parcs nationaux tels que le parc de Tumucumaque dans l’Etat d’Amapá : ce parc couvre à lui seul une superficie de 3 870 000 hectares, soit la taille de la Suisse ou de Taiwan (bbc News, 2002).
[2]Selon les statistiques publiées par le Secretaria Especial do Meio Ambiente (Secrétariat spécial pour l’environnement - sema), les chiffres seraient plus modestes puisqu’on recensait 503 organisations en 1987 (dans Landim, 1998, p. 58).
[3]La zone définie comme l’Amazonie légale par le Gouvernement brésilien couvre une superficie de 5 millions de km2. En janvier 1978, la forêt amazonienne avait été déboisée sur 152 200 km2. En août 1998, cette superficie était passée à 551 782 km2 et, en août 2000, à 587 727 km2 (inpe, 2002).
[4]Selon une estimation de la Banque centrale du Brésil, en 1985, les ong brésiliennes avaient reçu 8,2 millions de dollars.D’après la Banque, ce chiffre ne comprenait pas les dons en espèces versés directement aux organisations et sur lesquels la Banque n’avait aucun contrôle (Beraba, 1988).
[5]Pour une analyse de la notion de développement durable, voir Kleiner (1990), Hueting (1990)et Rees (1990).
[6]Le funai est l’organisme national responsable des affaires indiennes.
[7]D’autres incidents sont signalés dans le Journal do Brasil des 5 septembre 2001, 12 octobre 2001, 23 octobre 2001, 24 mai 2002 et 7 septembre 2002. Voir également Freitas (2001).
[8]L’ibama est l’organisme chargé de la protection de l’environnement au Brésil.
[9]Les membres de l’assemblée ne reconnaissaient pas l’unind comme un organisme représentatif, au niveau national, du mouvement indien naissant (voir Neves, sans date).
[10]Une manifestation regroupait 250 responsables et militants indiens de différentes organisations indiennes (Gondim, 1996) et une autre, 200 participants (Folha de São Paulo, 1996).
[11]Les chiffres fournis dans un rapport de Greenpeace donnent à penser que ce type d’exploitation a perduré en 2001. D’après ce rapport, les Indiens recevaient au mieux 80 reais (30 dollars des Etats-Unis) par arbre, alors que les scieries vendaient ces mêmes arbres 3 300 dollars l’unité sur le marché (Greenpeace, 2001a).
[12]La liste complète des ong qui ont témoigné est disponible en ligne à l’adresse suivante http://www.socioambiental.org/website/noticias/naintegra/docs/rtf/madeira.rtf.
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