2003
Revue internationale des sciences sociales
Quelques remarques sur la notion d’assentiment communautaire
Philippe Descola
Le Professeur Philippe Descola est titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France, où il dirige le laboratoire d’anthropologie sociale. Il a mené des travaux pratiques approfondis en Amazonie indigène, plus particulièrement sur les modes de socialisation de la nature. Parmi ses récents ouvrages figurent Nature and society [Nature et société] (Londres, Routledge, 1996) et La production du social (Paris, Fayard, 1999).
L’article de Brent et Elois Ann Berlin pose plusieurs questions cruciales concernant l’avenir de l’enquête de terrain en anthropologie, non seulement dans le domaine de l’ethnobotanique et de l’ethnomédecine, mais plus généralement en tant qu’investigation visant à recueillir des informations sur les « savoirs populaires » dans le monde entier. Les auteurs commencent leur article en signalant que c’est seulement depuis la dernière décennie qu’une communauté locale exige que soit donnée une approbation officielle pour entreprendre une enquête de terrain, contrairement à une période antérieure où cette approbation était acquise de façon informelle, suite à l’établissement de relations de confiance mutuelle entre le chercheur et ses hôtes. Cela peut être le cas au Mexique mais, dans beaucoup d’autres parties de l’Amérique latine, les enquêtes anthropologiques, de quelque nature que ce soit, sont devenues impossibles au sein des communautés autochtones depuis les années 1970, en l’absence d’un accord formel signé entre l’enquêteur et les représentants de l’organisation autochtone localement prépondérante. L’expérience montre que ce type de document est difficile à obtenir en raison de la profonde défiance que les autochtones nourrissent à l’égard des pratiques courantes dans l’ancienne génération d’anthropologues, lesquels ne se sentaient pas tenus de divulguer les résultats de leurs recherches auprès des populations qu’ils avaient étudiées. Du fait de cet héritage, les communautés autochtones d’Amérique latine ont, depuis trois décennies, le sentiment que les anthropologues sont bel et bien décidés à tout faire pour leur dérober leur culture locale afin d’en tirer de juteux profits. Outre qu’il est ridicule de croire qu’une monographie ethnologique ou une publication universitaire puisse effectivement rapporter de l’argent, une telle attitude témoigne d’une méprise paradoxale sur ce qui constitue la culture. Au moment même où les anthropologues rejetaient l’idée d’une culture perçue comme la quintessence d’un ensemble fini de connaissances, pouvant se résumer à un catalogue de traits caractéristiques, les communautés autochtones et leurs leaders ont entrepris de se rallier à la notion selon laquelle la culture constitue un patrimoine immatériel clairement circonscrit, qu’il est possible d’archiver dans une base de données. Il y avait en fait de bonnes raisons pour adopter une telle attitude. Objectiver sa culture de façon réflexive est une réaction courante dans des périodes de déperdition culturelle, où l’on ne peut plus rien tenir pour acquis et où l’on doit mettre en évidence avec minutie ce qui constitue son identité. C’est aussi une obligation lorsqu’on lutte pour être reconnu par une culture nationale et un Etat, et que l’on tente d’affirmer la spécificité fondamentale de ce que l’on représente collectivement et d’expliquer sa différence par rapport aux autres composantes nationales. Quelles que soient les raisons de cette transformation de la culture en un patrimoine assimilable aux collections d’objets d’un musée, c’est devenu aujourd’hui la conception courante dans la plupart des populations autochtones et elle a été pieusement entérinée, voire encouragée, par certains organismes internationaux et ong. Dans ce contexte, enquêter sur la culture d’autrui peut facilement être assimilé au pillage des artefacts archéologiques auquel se sont livrées les nations occidentales pour garnir leurs musées. Cette situation est naturellement bien pire lorsque la recherche anthropologique porte sur une forme de savoir susceptible de générer des profits – ce que l’on appelle le « savoir écologique traditionnel » – comme dans le cas qui nous intéresse. Or, comme Brent et Elois Ann Berlin le montrent avec éloquence, même lorsqu’un assentiment préalable est donné aux enquêteurs, la légitimité de leur enquête peut toujours être contestée car il n’existe pas de consensus clairement défini sur ce qu’est véritablement un assentiment préalable consenti en connaissance de cause, sur la façon dont on l’obtient, sur les personnes auprès desquelles on l’obtient ni sur l’instance pouvant attester sa légitimité.
Mon propos va porter sur les deux derniers points : auprès de qui obtient-on cet assentiment préalable, donné en connaissance de cause, et quelles sont les preuves tangibles de son obtention ?
La notion consensuelle selon laquelle l’assentiment doit être obtenu auprès de la communauté locale pose bien des problèmes. Au Chiapas, le cas paraissait limpide : on y trouve des communautés locales clairement circonscrites, bien organisées et structurées ; leur assentiment en connaissance de cause a été obtenu à l’issue d’une démarche approfondie et sérieuse, et il n’aurait pas dû y avoir matière à litige, du moins sous l’angle éthique. Or, il est aussi vrai que le savoir traditionnel concernant l’utilisation de certaines espèces végétales s’étend souvent bien au-delà d’une communauté locale, voire, en l’occurrence, d’un groupe de quarante-six communautés locales puisque les plantes et le savoir qui s’y rapporte ont tendance à franchir de grandes distances et qu’il est parfois quasiment impossible de déterminer avec précision le lieu de leur origine. Supposons, par exemple, qu’un cultivar de manioc, trouvé par un ethnobotaniste en un point précis de l’Amazonie autochtone s’avère particulièrement résistant à un parasite donné. Avec qui conviendrait-il de partager les éventuels profits tirés de cette découverte ? Avec la cultivatrice de la plante ? Avec son groupe local ? Dans bien des cas d’habitat fortement dispersé, il n’y a rien qui s’apparente à un groupe local et elle peut fort bien être la seule des environs à utiliser ce cultivar. Ou bien le partage doit-il se faire avec l’ensemble du groupe ethnique auquel elle appartient ? Et comment ce groupe doit-il être représenté lorsque, comme c’est souvent le cas, il existe plusieurs organisations autochtones qui prétendent parler au nom de tout le groupe ? En outre, cet hypothétique cultivar peut fort bien provenir de bien au-delà des confins du groupe ethnique puisque les boutures de manioc font constamment l’objet d’échanges ou de commerce sur de très vastes distances et que c’est seulement par hasard, et parce qu’un ethnobotaniste se trouvait là, que ce cultivar a été repéré à cet endroit-là. Il n’est guère aisé de résoudre un tel dilemme et je partage le point de vue de Brent et Elois Ann Berlin, selon lesquels il y aurait lieu de réunir une commission internationale chargée de fournir des principes directeurs en la matière. En tant qu’anthropologue, je pense aussi que les recherches ethnobotaniques et l’étude scientifique du savoir écologique traditionnel devraient être entièrement séparées de la prospection biologique, sous-tendue par d’éventuelles visées commerciales. Notre tâche d’anthropologue consiste à étudier des systèmes de connaissances et de pratiques institués, non à rechercher des molécules susceptibles d’intéresser l’industrie pharmaceutique, quels que soient les bienfaits que l’humanité pourrait en tirer en matière de santé. Pour un anthropologue, la meilleure façon d’éviter les accusations de piratage biologique consiste indubitablement à ne pas s’associer à un laboratoire pharmaceutique.
La dernière question, portant sur qui décide de la légitimité de l’assentiment préalable accordé en connaissance de cause, soulève le problème du rôle que jouent les ong dans ce processus. Elles sont devenues des protagonistes de premier plan dans les pays en développement, surtout en Amérique latine, puisqu’elles ont été notamment amenées à se substituer aux pouvoirs publics de ces pays dans certains secteurs d’où les organismes publics se désengageaient suite à l’adoption généralisée de politiques économiques néolibérales, imposées par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. C’est le cas de façon manifeste dans des domaines tels que la santé publique, l’éducation et l’environnement, en particulier dans les régions autochtones. Dans l’ensemble, cette action subrogatoire s’est sans doute avérée bénéfique, bien que nous ne disposions pas d’instruments d’évaluation adéquats pour en mesurer l’impact. La question de l’obligation redditionnelle reste, quant à elle, sans la moindre réponse : à qui les ong doivent-elles rendre compte de leur rôle d’intermédiaires ? Les responsables locaux et nationaux sont généralement élus, de même que les leaders et les instances autochtones ; les chercheurs ne le sont pas (sauf par leurs pairs), mais ils doivent continuellement justifier le bien-fondé de leurs projets de recherche auprès des organismes de financement, des comités d’éthique, des organismes publics de recherche, des représentants du pays hôte et, enfin, des communautés et des collectivités locales – tout ceci afin d’obtenir à la fois le soutien financier et les multiples autorisations nécessaires pour mener à bien leurs travaux. Tous ces protagonistes sont donc tenus de rendre compte au public, du moins aux organes représentant l’intérêt général. En revanche, le paradoxe avec les ong tient au fait qu’elles fonctionnent souvent de la même façon que les grandes entreprises qu’elles dénoncent, d’ailleurs à juste titre : elles ne doivent se justifier qu’auprès de leurs membres, c’est-à-dire leurs bailleurs de fonds. Or, ces derniers ne connaissent pas nécessairement tout le détail des opérations qu’elles mènent sur le terrain, pas plus que les petits porteurs ne connaissent avec précision l’emploi qui est fait de leurs capitaux par les groupes industriels. « Qui décide qu’un assentiment préalable a été accordé en toute connaissance de cause ? » devrait être associée à « Qui décide quelle ong est habilitée à statuer sur l’obtention effective d’un assentiment préalable en toute connaissance de cause ? » Une remarque dérangeante, peut-être, mais qui devrait inciter à inscrire une nouvelle priorité à l’ordre du jour.
Réunion d’une ONG locale, Chiapas, Mexique
Christophe Kuhn.