Revue internationale des sciences sociales
érès

I.S.B.N.9782749201429
192 pages

p. 703 à 716
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tribune libre

n° 178 2003/4

2003 Revue internationale des sciences sociales Tribune libre

Le contrôle social et politique du savoir dans les sociétés modernes

Nico Stehr Nico Stehr est Directeur de recherche à l’Institut für Technikfolgenabschätzung du Forschungszentrum Karlsruhe et à l’Institut für Küstenforschung, gkss, Allemagne. Pendant l’année universitaire 2002-2003, il a été titulaire de la chaire Paul F Lazarsfeld à l’université de Vienne, Autriche. Parmi ses ouvrages récents : Governing Modern Societies (avec Richard Ericson, University of Toronto Press, 2000) ; Werner Sombart : Economic Life in the Modern Age (avec Reiner Grundmann, Transaction Books, 2001) ; The Fragility of Modern Societies : Knowledge and Risk in the Information Age (Sage, 2001) ; Knowledge and Economic Conduct : The Social Foundations of the Modern Economy (University of Toronto Press, 2002) ; The Governance of Knowledge (Transaction Books, 2003) et Wissenspolitik (Suhrkamp Verlag, 2003).
Cet article s’inscrit dans une réflexion sur les raisons du contrôle du savoir scientifique innovant et sur les modalités de sa mise en œuvre par les grandes institutions sociales nationales et internationales. La sociologie de la connaissance s’intéresse depuis toujours au rôle social du savoir (le pouvoir qui peut s’y enraciner) et à ses transformations et ses vecteurs (les experts, les intellectuels, les élites cognitives). Néanmoins, la préoccupation principale de la sociologie de la connaissance a traditionnellement tourné autour de la production plutôt que de la consommation du savoir. Il convient désormais, en sociologie de la connaissance, de s’orienter davantage vers ce que l’on pourrait appeler les « politiques du savoir ». Dans un premier temps, je décrirai et délimiterai la notion de politique du savoir comme domaine nouveau d’activité politique. S’agissant de la mise en œuvre de nouvelles capacités d’action (en d’autres termes, des savoirs), les politiques du savoir peuvent ne pas être restrictives a priori ; pour les besoins de cet article, toutefois, je mettrai l’accent sur les tentatives d’anticipation des effets des savoirs nouveaux sur les relations sociales ainsi que sur les tentatives de maîtrise de leur impact. Dans un deuxième temps, je repérerai certaines des raisons pour lesquelles les politiques du savoir prennent de l’importance comme champ d’activité politique dans les sociétés modernes. J’insisterai, en particulier, sur les relations en mutation entre science et société. Dans la troisième partie de l’article, j’introduirai une distinction entre politiques du savoir et politiques scientifiques. Avant de terminer par de brèves conclusions prospectives, j’esquisserai quelques cas pertinents des politiques du savoir en action.
L’idée que notre connaissance serait socialement construite est d’origine récente. Depuis le début des années 1920, les différents courants de la sociologie de la connaissance se sont préoccupés des forces et processus sociaux qui influencent la connaissance et les prétentions au savoir. Plus récemment, la sociologie de la connaissance s’est libérée des restrictions qui, à l’origine, entouraient l’analyse des fondements sociaux de la connaissance scientifique (Stehr, 2002a, 2002b). Dans le même temps, on note un intérêt fort et croissant pour les effets du savoir sur les relations sociales, notamment en tant que nouvelle force productive dans l’économie des sociétés modernes. Cette perspective, associée à celle, plus contestable, de « knowledge management » (Prusak, 1997 ; Fuller, 2001) s’est affirmée aussi bien en sociologie qu’en économie (par exemple Denison, 1962 ; Machlup, 1962 ; Drucker, 1986 ; Bell, 1973 ; Lipsey, 1992 ; Rodrigues, 2002 ; Stehr, 2002a, 2002b).
Les analyses sociologiques de la production négociée du savoir ont beau être jeunes, elles n’en constituent pas moins une longue tradition comparée aux pistes émergentes qui s’intéressent au contrôle sociétal des savoirs nouveaux. Je défendrai l’idée que la question fondamentale posée dans ce champ nouveau de la recherche et de la politique est : mettra-t-on toujours en œuvre ce dont on a pu démontrer la possibilité ?
Cet article s’inscrit dans une réflexion sur les raisons du contrôle du savoir scientifique innovant et sur les modalités de sa mise en œuvre par les grandes institutions sociales nationales et internationales. Dans un premier temps, je décrirai et délimiterai la notion de politique du savoir comme domaine nouveau d’activité politique. S’agissant de la mise en œuvre de nouvelles capacités d’action (en d’autres termes, des savoirs), les politiques du savoir peuvent ne pas être restrictives a priori ; pour les besoins de cet article, toutefois, je mettrai l’accent sur les tentatives d’anticipation des effets des savoirs nouveaux sur les relations sociales ainsi que sur les tentatives de maîtrise de leur impact. Dans un deuxième temps, je repérerai certaines des raisons pour lesquelles les politiques du savoir prennent de l’importance comme champ d’activité politique dans les sociétés modernes. J’insisterai, en particulier, sur les relations en mutation entre science et société. Dans la troisième partie de l’article, j’introduirai une distinction entre politiques du savoir et politiques scientifiques. Avant de terminer par de brèves conclusions prospectives, j’esquisserai quelques cas pertinents des politiques du savoir en action.
Cependant, cet article ne peut avoir qu’un caractère provisoire, entre autres en raison de la vitesse croissante et de l’ampleur inédite du développement et de la mise sur le marché des nouveaux artefacts techniques et de la fabrication de nouvelles formes de connaissance. Il en résulte que c’est dans les médias que l’on trouvera une grande partie des discussions et des débats sur l’impact social du savoir innovant, notamment dans des quotidiens ou hebdomadaires qui peuvent réagir plus promptement à des évolutions accélérées. Je me propose ici d’aborder ce qui me paraît pouvoir devenir l’un des enjeux les plus significatifs et les plus controversés pour le discours intellectuel, légal, public, scientifique et politique [1] au cours du siècle qui débute : la pression croissante – morale, politique et économique – en faveur d’une régulation ou d’une police des savoirs innovants. Il s’agit là, en d’autres termes, de l’émergence d’un champ nouveau d’activité politique, à savoir la politique et les politiques du savoir [2]. Certes, l’inquiétude et la préoccupation à propos des conséquences sociales de la connaissance scientifique nouvelles et des technologiques innovantes ne sont pas d’origine récente (Rüstow, 1951), pas plus que les promesses insaisissables des bienfaits que la science apporte à l’humanité et de la réduction de la souffrance humaine que permettent les avancées scientifiques. Désormais, toutefois, il ne s’agit plus seulement du sentiment vague qu’il conviendrait de ralentir ou en tout cas de consolider l’ampleur de la fabrication de connaissances nouvelles.
Les politiques du savoir, ou encore la gouvernance du savoir, concernent des tentatives d’orienter le rôle social du savoir ; de produire des règles et d’imposer des sanctions en direction d’acteurs et d’organisations pertinents ; de doter la connaissance de certaines propriétés (telles des limites à l’appropriation ou des interdictions légales) ; et – stratégie sans doute la plus controversée – de restreindre en général la mise en œuvre des savoirs ou des artefacts techniques nouveaux. Le plus souvent, bien entendu, les efforts en ce sens émanent de l’extérieur des frontières de la communauté scientifique au sens strict. Nous avons encore besoin de recherches attentives sur des questions difficiles : en particulier, quels sont les attributs ou les retombées de la connaissance innovante, quels sont les facteurs ou les processus sociaux, qui rendent cette connaissance problématique et suscitent l’opposition à son encontre ? Par exemple, d’un point de vue cognitif, les retombées déviantes ou anormales des nouvelles connaissances suscitent-elles l’objection parce qu’elles violeraient, voire supprimeraient, les frontières entre des ensembles d’entités qui sont considérées, d’un point de vue classificatoire, comme distincts ? Les savoirs nouveaux poseraient alors problème – si l’on généralise cette observation des raisons de la résistance et de l’opposition – parce qu’ils s’écartent de différences catégorielles traditionnelles, qu’elles soient banales ou sacrées [3]. Par essence, les politiques du savoir se composent d’efforts stratégiques visant à placer au centre de la matrice culturelle, économique et politique de la société le contrôle social de ses nouvelles connaissances scientifiques et technique, et ainsi son avenir même.
Un exemple récent et pertinent des politiques contemporaines du savoir est offert par le Conseil de la bioéthique nommé par le président des États-Unis George W. Bush. La mission du Conseil était de prendre en considération les implications morales, biomédicales et humaines du clonage humain afin de conseiller le président et de proposer des recommandations politiques. Le rapport du Conseil, intitulé « Clonage humain et dignité humaine » fut publié en juillet 2002. Il est frappant que le rapport propose deux changements de terminologie : il remplace l’expression « clonage reproductif » par « clonage pour produire des enfants » (cloning-to-produce-children) et « clonage thérapeutique » par « clonage pour la recherche biomédicale » (cloning-for-biomedical-research). Selon le président du Conseil, Leon Kass (2003), ces termes ne sont pas simplement plus précis, mais permettent en outre « de débattre des questions morales sans euphémisme trompeur (euphemistic distortion) ou discours orwellien ». Le Conseil recommanda à l’unanimité que le clonage reproductif soit rejeté aussi bien moralement que juridiquement ; en d’autres termes que soit édicté une interdiction légale permanente [4]. S’agissant du clonage thérapeutique, c’est-à-dire de l’usage de cellules-souche issues d’embryons pour les besoins de la recherche ou des thérapies médicales, les avis du Conseil se divisèrent. La majorité recommanda au gouvernement qu’un moratoire de quatre ans soit imposé en matière de « clonage pour la recherche biomédicale ».
Tandis que les associations scientifiques (tout dernièrement l’American Association for the Advancement of Science, 2003), les comités d’éthique, les médias, les instances politiques, de même que nombre de savants, continuent à se demander si le clonage humain devrait être autorisé et comment il pourrait être réglementé, les spécialistes des sciences reproductives en contestent jusqu’à la possibilité (Simerly et al., 2003 [5]). Inutile de dire que ce ne sera pas le dernier mot.
Des singes rhésus clonés au Centre régional de recherche sur les primates de l’Oregon (États-Unis), 1997IMGIMGDes singes rhésus clonés au Centre régional de rec...IMGIMF
Kim Kulish/REA.
 
Les politiques du savoir
 
 
Contrairement à ce que pourraient suggérer, au premier abord, aussi bien le terme que mon exemple, les politiques du savoir ne sont pas par essence prohibitionnistes [6]. La régulation du savoir – entendu au sens large de toutes les tentatives de contrôle, qui ne se réduisent pas aux lois, aux décrets, aux circulaires – comprend également tous les efforts visant à renforcer et à élargir les options et les occasions de mise en œuvre des connaissances nouvelles au sein de la société. Nombre d’acteurs sociaux attendent des gouvernements qu’ils édictent des mesures susceptibles de répondre à leurs idées ou à leurs exigences en matière d’usages futurs du savoir, que ce soit dans la santé, l’éducation, l’environnement ou les politiques dans des domaines divers à l’intérieur des États et au-delà de leurs frontières. D’ailleurs, tant que certaines sociétés continueront à mettre un fort accent sur les vertus de l’initiative individuelle et des décisions inspirées par l’intérêt bien compris, leurs institutions favoriseront, au moins passivement, la mise en œuvre des connaissances scientifiques et des dispositifs techniques innovants (Green, 1976, p. 171) [7].
Pour les besoins de cet article, toutefois, je me concentrerai sur le contrôle du savoir plutôt que sur l’extension des méthodes, des stratégies et des réglementations conçues pour encourager le déploiement des nouvelles connaissances dans les sociétés modernes. Dans une politique restrictive du savoir, on pourrait considérer que, par exemple, les connaissances issues de la génétique moléculaire sont susceptibles d’avoir des conséquences individuelles ou collectives délétères qui en justifient précisément la restriction, dans la lignée des conclusions déjà publiées du Conseil présidentiel américain.
S’il ne faut pas sous-estimer la persistance des régimes de régulation, une fois qu’ils ont été institutionnalisés, l’analyse de la gouvernance du savoir dans les sociétés modernes doit également tenir compte de l’incomplétude pratique, de la fragilité, de l’obsolescence – et, dans bien des cas, de l’échec – des projets de gouvernance. De même, de façon plus étroite, il faut noter la possibilité qu’aux efforts de régulation puisse succéder une dérégulation rapide, comme ce fut le cas du génie génétique au début des années 1980. Le rythme d’évolution du savoir peut en lui-même tendre à l’obsolescence d’efforts particuliers de régulation : la régulation politique étant alors tout simplement débordé par les dynamiques de la connaissance. Il en irait ainsi si la découverte d’un groupe hautement adaptable de cellules souche adultes tirées de la moelle épinière finissait, comme le pense certains, par rendre obsolète une bonne partie du débat sur l’usage de techniques qui dépendent de cellules souche embryonnaires [8]. De même, la rapidité d’émergence de nouvelles capacités d’action (c’est-à-dire de nouveaux savoirs), ainsi que la difficulté, voire l’impossibilité, de toute prévision précise quant aux capacités futures que la science pourrait engendrer, ne font qu’accentuer les écueils que doivent affronter les politiques du savoir, notamment en ce qui concerne la « révolution génétique ». Enfin – et ce n’est pas le moins important, notamment dans une perspective comparative – les politiques du savoir, comme les politiques en général, varieront d’un système politique à l’autre. Sans doute la dimension morale de ces questions, actuellement très visible, perdurera-t-elle (Seguin, 2003), mais les politiques du savoir engageront aussi une concaténation de traditions culturelles, économiques et historiques diverses, de schémas institutionnels et de dispositifs juridiques – s’agissant, par exemple, des relations entre pouvoir et science –, de même, bien entendu que d’organisations et de mouvements transnationaux. D’ailleurs, il est possible que le problème des sociétés avancées soit moins l’extension rapide de capacités nouvelles que la nature même des contextes sociétaux dans lesquels jaillissent et opèrent les savoirs innovants (ÎiÏek, 2003).
 
Origines des politiques modernes du savoir
 
 
Pourquoi les politiques du savoir émergent-elles ? Pourquoi constate-t-on des efforts croissants visant à exercer un pouvoir sur le savoir ? Comment se fait-il que, peut-être plus nombreux que jamais, nous ne soyons plus prêts à prendre simplement acte d’une progression apparemment « naturelle » ? Nous ne considérerons en tout cas plus comme évident que le développement implacable et exponentiel de la connaissance scientifique, des artefacts techniques et de leur mise en œuvre, nous offre une clé qui donne accès aux mystères du monde, nous libère de la douleur et de la souffrance, fonde la possibilité d’une société meilleure et plus juste, ouvre la perspective d’une prospérité accrue. Nous ne croyons plus qu’un savoir accru nous mette nécessairement sur la voie de l’émancipation de toutes sortes de maux lancinants et de rudes contraintes. La présomption apparemment évidente – en tout cas, traditionnelle – de respect qui s’attachait au savoir spécialisé comme tel, l’idée que tout accroissement de la connaissance engendre automatiquement un surcroît de bienfaits pour l’humanité, se révèlent désormais poreuses et vulnérables. Certes, on peut noter que cette présomption et cette idée ne bénéficiaient pas d’un large soutien avant l’époque de Francis Bacon, qui fut d’ailleurs lui-même pour beaucoup dans leur promotion. Bacon était très conscient du fait que l’équation du progrès scientifique et du progrès social n’avait rien d’évident et devait s’imposer, notamment parmi les classes dirigeantes. Pendant une bonne partie de l’Antiquité, la notion de progrès était totalement absente, et pendant le Moyen Âge on ne considérait pas que le progrès humain doive coïncider avec les sciences séculières ou dériver d’elles (Böhme, 1992). S’il faut dater les débuts des politiques du savoir, c’est à l’âge nucléaire qu’il faut se référer : les bombes de 1945 en particulier, mais aussi le développement de la puissance nucléaire et la résistance qui lui fut opposée lors des premières mobilisations anti-nucléaires des années 1950 (Weart, 1988). C’est ce débat politique sur le statut « moral » de la science nucléaire qui amène John Dewey à noter, dans sa postface de juillet 1946 à l’ouvrage The Public and Its Problems, que, bien que « certains aspects du problème moral que pose le statut de la science physique nous soient très familiers […] les conséquences des sciences physiques (…) n’ont pas débouché sur le type d’observation qui pouvait propulser la conduite et l’état de la science dans le champ proprement politique. L’utilisation de ces sciences pour accroître le potentiel destructeur de la guerre a été mise en lumière de façon si spectaculaire et incontournable par la rupture de l’atome que la question politique se pose désormais à nous » (Dewey, 1954, p. 231).
Sans doute l’idée que l’inutilité des sciences soit une vertu, et que l’utilisation des sciences ait « contribué à la misère humaine » (Chargaff, 1975, p. 21) reste-t-elle marginale et peu audible. Il n’empêche, à l’inverse, que la foi optimiste en une science qui, quelle que soit sa fonction spécifique, permet de croire que l’accroissement continu du « savoir » finira par éliminer la politique et l’idéologie – croyance qui s’exprimait sans réserve pendant la période de croissance économique inédite des années 1950 et 1960 (Bell, 1960, 1973 ; Brooks, 1965 ; Lane, 1966) – a été décisivement déconstruite (par exemple : Wilensky, 1967 ; King et Melanson, 1972). Dans les sociétés du savoir, le rôle social de l’idéologie sera même redynamisé, dans la mesure où la démystification de la nature de la connaissance et l’expérience d’expertises concurrentes, loin de susciter le « savoir » qui était censé chasser l’idéologie, encouragera les acteurs à prendre appui sur leurs postures axiologiques – voire les légitimera à le faire (King et Melanson, 1972, p. 100).
Dès lors que plus personne n’envisage la fabrication et l’utilisation du surcroît de connaissance scientifique comme projet essentiellement humaniste, en harmonie avec les aspirations des publics les plus divers et « comme bien ultime incontestable, on est prêt à envisager son orientation contrôlée » (Sinsheimer, 1978, p. 23). De plus en plus, le souci que nous soyons ignorants et dans une large mesure mal informés cède la place à la crainte que nous sachions trop de choses et que nous nous apprêtions à usurper le rôle de Dieu (ou à nous engager dans une « auto-transformation de l’espèce » (Habermas, 2001) ; dans le même sens, Janich et Weingarten, 2002 [9]). À la place de la rhétorique de l’espoir et de la conviction que les savoirs nouveaux élargissent notre sens de la dignité et de l’autonomie humaines – conviction qui, jusqu’à récemment, dominait le discours public sur les nouveaux développements scientifiques et technologiques dans les sociétés modernes (Mulkay, 1993, p. 735-739) –, s’expriment désormais une crainte et une inquiétude très répandues. Certes, la capacité de « manipuler » la nature de la nature humaine au moyen de nouvelles capacités d’action issues de la biogénétique ne rencontre pas l’appréhension universelle : elle peut même s’interpréter comme une forme d’émancipation qui élargit notre dignité et notre autonomie (Markl, 2003 ; ÎiÏek, 2003). Néanmoins, ce type de soutien aux applications biogénétiques reste très limité, surtout au regard de l’accueil social dont jouissaient traditionnellement les grandes avancées scientifiques et technologiques.
De surcroît, les relations sociales entre les communautés scientifiques, les scientifiques comme experts et le public se sont transformées. Ainsi, les scientifiques n’inspirent plus automatiquement la confiance (Miller, 1983, p. 90-93 ; Cozzens et Woodhouse, 1995, p. 540-548). Au contraire, nous croyons de moins en moins aux experts, alors même que nous y recourons de plus en plus. Ces réponses du public, ou plus exactement des différentes composantes du public, ont un caractère complexe et compliqué. La distribution des réponses à l’expertise dépend non seulement de l’enjeu, mais aussi d’une foule de considérations psychologiques, politiques et idéologiques, dont bien sûr le niveau de connaissances de ceux qui se trouvent confinés dans la posture du « profane ». On exprime souvent des espoirs – ou, d’ailleurs, des craintes – quant à l’efficacité des experts comme conseillers politiques, mais on note tout autant des phases de scepticisme voire de désillusion à propos de leur rôle politique dans les sociétés modernes (Jasanoff, 1990, p. 9-12). De même, contrairement à ce que prétendent certaines théories importantes des sociétés modernes, le pouvoir exercé par les experts n’est nullement étendu et influent, mais au contraire fragile et limité, du fait notamment de la place croissante de la contre-expertise et de la contestabilité fondamentale du savoir scientifique. En dépit du caractère révisable du savoir expert, les cadres théoriques influents insistent surtout, comme le note à juste titre Reed (1996, p. 574), sur la contrainte exercée par l’expertise et donc sur « la contribution stratégique des experts et de l’expertise aux systèmes de surveillance et de contrôle organisationnels, plus sophistiqués et omniprésents que jamais, qui se cristallisent dans les sociétés (post-)modernes » (voir également Castells, 1989 ; Lash et Urry, 1994 ; Webster, 1995).
Pourtant, en l’absence de la confiance faite aux experts par les citoyens ordinaires, c’est l’expertise elle-même qui disparaîtrait. Or, les experts se trouvent engagés aujourd’hui dans des controverses remarquablement nombreuses. De plus en plus, la régulation politique s’efforce de limiter la présence de certains ingrédients dans les aliments et de fixer des normes de sécurité, de gestion du risque et de maîtrise des menaces. Il en résulte, sans que ce soit voulu, la ruine de la réputation des experts et des notions de certitude naguère étroitement associées au savoir. Dès lors qu’une question est contestée – surtout quand elle fait l’objet d’une controverse publique –, le pouvoir et l’influence des experts et des contre-experts se trouvent limités (Mazur, 1973 ; Nelkin, 1975). En revanche, une fois qu’une décision a été prise et qu’une question a été tranchée, l’autorité des experts échappe à la contestation. Le travail requis pour transformer un enjeu contesté en evidence correspond à la capacité des experts de mobiliser des ressources sociales et culturelles dans des contextes pertinents (Limoges, 1993). Les frontières de la science sont désormais moins clairement tracées et les voies de l’influence sur la science – ou, comme certains le voudraient, les leviers politiques et économiques d’intervention dans les affaires scientifiques – ont gagné en visibilité mais aussi en légitimité (Rip, 1997).
Tout cela, comme on le voit toujours mieux avec le recul, signale la fin de l’âge d’or de la science et de la technologie, pendant lequel elles ont servi de symboles du progrès séculier et de l’avancée de la civilisation et ont joui d’une liberté et d’une autonomie de recherche très grandes. En effet, si l’âge d’or a pris fin au début du xxe siècle, ce n’est que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale que le phénomène est pleinement visible.
L’émergence de la politique du savoir reflète, avec un certain décalage, l’ampleur et la rapidité de l’expansion des capacités cognitives et techniques des sociétés modernes. Pour reprendre l’intuition de Adolph Lowe (1971, p. 563), nous sommes passés de réalités sociales dans le cadre desquelles les « choses » – en tout cas aux yeux de la plupart des gens – « arrivaient », tout simplement, à un monde social où, de plus en plus, on « fait » arriver les choses. La société avancée peut être dite « du savoir » en raison de la pénétration de toutes ses sphères par le savoir scientifique et technique. Dans les sociétés du savoir, l’individu dispose d’une capacité considérablement accrue de faire et d’être ce qu’il désire. Ce dont il s’agit ici peut également se décrire de la façon suivante : pour les institutions sociales grandes et influentes, tout comme pour les individus et les petits groupes sociaux, l’équilibre entre autonomie et conditionnalité se modifie, sans pour autant qu’il s’agisse simplement de vases communicants. Il est concevable que l’autonomie et la conditionnalité de l’action sociale croissent, ou décroissent, simultanément. Dans les sociétés du savoir, l’autonomie vécue par les individus et les petits groupes augmente, tandis que la conditionnalité décroît. Pour les collectivités de grande taille comme l’État, les grandes sociétés commerciales, la science, les églises, et ainsi de suite, la conditionnalité peut certes décroître, mais sans que leur autonomie – leur capacité d’imposer leur volonté – s’accroisse dans les mêmes proportions. Alors que les limites du possible se redessinent, la responsabilité du changement doit se partager entre des secteurs plus larges de la société [10].
Les frontières qui, à une certaine époque, semblaient marquer clairement la limite de nos capacités de changement, de transformation ou de maîtrise sont rapidement déplacées et franchies. C’est le cas par exemple de l’hérédité : il se peut que nous devions nous réinterroger sur la validité de l’idée lamarckienne que des transformations génétiques délibérément réalisées au niveau d’un individu puissent être transmises à ses descendants. Il en résulte, bien entendu, que les connaissances et les capacités d’action techniques nouvelles sont perçues comme menaçant chacun de nous ; comme mettant en cause non seulement la sphère privée, l’état des choses, le cours de la vie et la compréhension de sa nature, mais également, de façon profondément dangereuse, l’essence même de la création. Comme l’a noté le biologiste Robert Sinsheimer, peu après que fut découverte la possibilité d’une ingénierie génétique tirant partie des techniques d’adn recombinant : « Avec l’arrivée de la biologie synthétique, nous quittons la sécurité d’une évolution naturelle qui, de manière aveugle et étrange, nous a portés au même titre que toutes les autres créatures. L’invention et l’introduction de nouvelles formes de vie capables de se reproduire est peut-être bien irréversible. Comment pouvons-nous éviter des erreurs d’une extrême gravité qui, par leur nature même, ne sauraient être réparées ? Avons-nous, à vrai dire, la capacité de prévoir les conséquences, à court et à long terme, de nos interventions ? L’esprit de l’humanité l’a rendue maîtresse du monde vivant actuel. Est-ce que des astuces à courte vue devront maintenant engendrer des concurrents qui nous assaillent ? » (Sins-heimer, 1976, p. 599).
Dans les années 1970, on craignait que le processus d’accumulation du savoir conduise à empiler des connaissances vastes mais sans intérêt ou pertinence pratique, et qui plus est coûteuses et sans perspective d’avantage (Lübbe, 1997, p. 14). Ce n’est plus le cas. Désormais, on se soucie davantage de l’accumulation de connaissances nouvelles qui semblent avoir des conséquences sociales incertaines ou néfastes. Dans cette mesure, les préoccupations contemporaines marquent un retour à des conflits que la science a connus par le passé. Toutefois, les querelles d’antan portaient sur les conséquences sociales d’une science dont on se plaignait qu’elle n’avait guère d’utilité face aux problèmes du moment. Aujourd’hui, on se focalise sur l’excès des effets, notamment du point de vue des conceptions traditionnelles du monde, des formes de vie établies et des limites de ce que l’on peut manipuler dans la nature et dans la société.
On aurait tort, cependant, de conclure de l’accent privilégié mis dans cet article sur la biologie moléculaire – qui reflète bien sûr sa prééminence dans les débats publics récents sur l’impact social des nouveaux savoirs scientifiques et technologiques – que la politique du savoir ne concerne que cette science ou, plus généralement, que les usages « civils » du savoir. Comme l’ont souligné Joseph S. Nye, ancien Président du Conseil national du renseignement (National Intelligence Council) américain, et William A. Owens, ancien Vice-Président du Comité d’état-major des armées (Joint Chiefs of Staff), la politique du savoir s’étend aux usages militaires [11]. Elle ne s’y limite d’ailleurs pas à des domaines comme la guerre informatique ou biotechnologique, mais concerne tout autant, par exemple, la météorologie (Stehr, 2003, p. 126-129). De surcroît, d’autres domaines scientifiques et technologiques produiront vraisemblablement des savoirs nouveaux qui feront l’objet de régulation et de contrôle, par exemple en médecine, en pharmacologie, en démographie ou en criminologie.
 
Politique du savoir et politiques scientifiques
 
 
Il faut d’emblée se référer à une double différence, que j’essaierai de préserver malgré les difficultés dans certains cas, à savoir la différence entre politique scientifique et politique du savoir. Mon objet ici est la seconde et non la première. Certes, la question controversée de la recherche sur les cellules embryonnaires humaines, qui est depuis quelques mois au cœur de l’actualité, se situe au cœur même de la politique scientifique. Celle-ci, telle qu’elle est mise en œuvre par les gouvernements [12], les entreprises et les fondations, s’intéresse directement à la constitution du savoir scientifique; aux individus qui le produisent ; au contexte social de fabrication du savoir ; aux incitations en faveur de sa production (politiques fiscales, tarifs, subventions à la r et d…) ; et enfin aux bienfaits sociaux supposés de la science, qui servent à légitimer les différentes tentatives pour la « gérer ». Les politiques scientifiques et technologiques sont conçues et mises en œuvre à l’aide de toute une série d’instruments – parmi lesquels ceux que je viens de mentionner – dans des systèmes sociaux extérieurs à la communauté scientifique. L’objectif, bien entendu, est d’acquérir de l’influence sur la fabrique du savoir scientifique et sur le développement technologique.
Par contraste, c’est au champ de la politique du savoir qu’appartiennent les capacités d’action et les savoirs qui résultent de la recherche sur les cellules-souche extraites d’embryons humains qui ont le potentiel de se développer en n’importe quelle cellule du corps humain. Celles-ci, selon les partisans de ces recherches, pourraient jouer un rôle essentiel dans le traitement de pathologies dégénératives comme les maladies de Parkinson ou d’Alzheimer, les maladies cardio-vasculaires, les insuffisances rénales ou le diabète. Comme le souligne le rapport de la Commission consultative nationale américaine sur la bioéthique (1999, p. 20), des pathologies comme la maladie de Parkinson ou le diabète « sucré » (mellitus) juvénile se déclenchent à la suite de la mort ou du dysfonctionnement d’un type de cellule ou de quelques types seulement. Le remplacement des cellules dysfonctionnelles pourraient ainsi offrir un traitement efficace, voire des perspectives de guérison. La promesse de bénéfices thérapeutiques considérables apportées par la recherche sur les cellules-souche est déjà une indication que ces débats mêlent allègrement des affirmations qui relèvent de la politique scientifique et de la politique du savoir [13]. Certaines affirmations contestées concernent en effet la politique scientifique : c’est le cas de l’affectation de ressources. D’autres, en revanche, se portent par anticipation vers de nouvelles prétentions à la connaissance et de nouvelles capacités instrumentales qui deviennent centrales dans les débats de politique du savoir.
La recherche dans ce domaine est directement touchée par une proposition de loi adoptée par la Chambre des représentants américaine fin juillet 2001 qui interdit le clonage humain (reproductive cloning) et le clonage de cellules-souche embryonnaires (therapeutic cloning) [14]. Néanmoins, il est parfaitement possible que les politiques du savoir se confondent avec les politiques de la recherche, à mesure que les objectifs et les agendas des premières s’étendent à la production du savoir dans la communauté scientifique et y interviennent directement ou indirectement. Comme exemple moins complexe de la politique du savoir, par opposition à la politique scientifique, on peut prendre l’arrêt, en 1975, d’un programme de dépistage génétique des schémas chromosomiques XYY développée à l’université de Harvard ; qui avait suscité l’opposition de la Children’s Defense Fund et d’autres associations de défense des droits des enfants. Ces recherches, qui exploitaient des techniques bien connues, étaient controversées parce qu’elles partaient de l’idée selon laquelle il y aurait une corrélation significative entre comportement déviant et présence du chromosome XYY.
En outre, il est vraisemblable que la mise sur agenda de même que la nature de politiques spécifiques de la science et du savoir dépendent de tendances ou de convictions socio-politiques générales, comme l’engagement en faveur de politiques de la science et du savoir fortement interventionnistes ou, au contraire, la volonté de renforcer l’autonomie de la communauté scientifique ou les logiques marchandes. La distinction heuristique entre politiques de la science et du savoir n’implique pas que les connaissances sociales soient, dans le contexte du changement sociétal, le résultat d’un processus exogène. Les savoirs innovants dérivent de processus sociaux endogènes : ils ne tombent pas du ciel et ne surgissent pas par accident.
Il est également utile de faire une seconde distinction entre la régulation des formes existantes de savoir et la régulation d’un savoir supplémentaire qui ne s’est pas encore concrétisé. La culture, au sens le plus général, est – et a toujours été – un mécanisme de contrôle qui dicte et qui règle. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est le rythme de production de nouveaux savoirs qui appellent, d’une manière ou d’une autre, évaluation et maîtrise.
Le champ des politiques du savoir rassemble des acteurs issus de tous les secteurs et de toutes les institutions des sociétés modernes. Sans doute l’administration du savoir a-t-elle une forte composante étatique. Il n’en reste pas moins que le rôle des entreprises, des organisations non-gouvernementales et professionnelles, des mouvements sociaux, des églises et de groupes ad hoc sera important.
 
Les politiques du savoir en action
 
 
Peut-on seulement imaginer une politique restrictive du savoir, et si oui comment fonctionnerait-elle ? Par exemple, si l’on découvrait des connaissances permettant, comme capacité pratique d’action, une extension de l’espérance de vie humaine, ne seraient-elles pas aussitôt mises en œuvre ? Dès lors qu’une intervention thérapeutique est envisageable avant même qu’une pathologie se déclare, pourquoi attendre qu’un patient tombe malade [15] ? À l’inverse, n’y aurait-il pas lieu de craindre une prévisibilité bien meilleure de l’espérance de vie individuelle ou une thérapie qui précéderait la maladie ? Une telle prévisibilité de la durée de vie individuelle n’éliminerait-elle pas une bonne partie de la spontanéité de l’action, à moins de conduire à d’horribles erreurs ? Voudrions-nous d’un monde où l’on pourrait maîtriser toutes les pathologies génétiques susceptibles d’interventions thérapeutiques ? Comment l’État ou d’autres acteurs constitués interviendront-ils entre des parents potentiels et leur capacité de décider du code génétique de leurs enfants ? Est-ce l’autonomie individuelle qui devrait prévaloir dans de tels cas, ou les décisions sur les éventuelles utilisations des savoirs nouveaux devraient-elles relever d’une prérogative collective ? Dans la légende de Faust résonne précisément la déférence ambivalente qui accompagne à la fois la fascination de la recherche persistante par les scientifiques de réponses cachées et la crainte des résultats d’une telle quête de l’inconnu.
Toutes ces questions gagnent en intérêt et rendent plus perplexe quand on tient compte du fait que nous vivons à une époque de dérégulation où les partisans néo-libéraux du retrait de l’État ont l’ascendant. Dans le monde développé en tout cas, il ne semble y avoir guère d’exception au soutien que reçoivent les efforts de déréglementation, qu’il s’agisse de la libéralisation des marchés du travail, de la concurrence fiscale ou des remises en cause de la protection sociale (Cerny, 1991 [16]).
Il faut s’attendre à ce que les enjeux politiques de la régulation des savoirs nouveaux et des dispositifs techniques innovants bouscule les clivages politiques familiers, voire donnent lieu dans bien des cas à des alliances « contre nature » dans le cadre de coalitions politiques inédites et labiles. Il n’en résultera pas seulement une redéfinition symbolique et une mise sous tension, mais bel et bien une réinvention, de débats essentiels dans les sociétés modernes qui sont facteurs de polarisation aussi bien politique qu’émotionnelle : sur l’autorité de la science, de la médecine ou des experts ; mais tout autant sur la politique et le contrôle du corps, sur les relations souhaitables entre nature et société, sur le sens de la technologie et de l’action humaine, ou sur les relations entre éthique et savoir.
Dans l’actualité récente foisonnante qui illustre les questions de la politique du savoir, je ne retiendrai ici que quelques annonces pertinentes. En septembre 2001, le président par intérim de la société américaine pour la médecine reproductive déclara qu’il est parfois acceptable qu’un couple choisisse le sexe de son enfant en sélectionnant un embryon male ou femelle et en se débarrassant du surplus. Un groupe de cliniques spécialisées dans la fertilité répondit rapidement. Le Président du Conseil d’administration du Centre pour la reproduction humaine déclara que cette procédure serait aussitôt proposée [17]. L’Administration américaine de l’Alimentation et des produits pharmaceutiques (Food and Drug Administration) déclara au début du mois de juin 2001 qu’elle ne souhaite pas que le lait ou la viande d’animaux clonés soient vendus aux consommateurs. L’Administration doit d’abord s’assurer que les aliments sont « sans danger » et que la technologie ne nuit ni aux animaux ni à l’environnement. C’est une étude conduite par l’Académie nationale des sciences qui est censé apporter des réponses à ces questions [18]. Toujours en juin 2001, le ministère allemand de la consommation et de l’agriculture annonça qu’une marque de maïs génétiquement modifiée (Artius) ne serait pas autorisé pour usage commercial dans les exploitations allemandes. La variété en question est résistante à un certain herbicide ; dès lors, en cas d’usage, celui-ci détruit les autres plantes sans affecter le maïs. Avant une éventuelle autorisation, d’autres études par un institut de recherche de l’État seront requises. Sinon, ç’aurait été la première fois qu’une telle semence génétiquement modifiée aurait été autorisée pour l’usage et la vente libres [19].
John Kenneth Galbraith a proposé une conception sans ambiguïté de la fonction de la régulation sociale du pouvoir : « La précision et l’efficacité de la régulation de l’utilisation du pouvoir légitime constituent sans doute l’indication la plus claire du niveau de civilisation d’une communauté ; et de fait, c’est en pratique très largement ainsi qu’elle sont envisagées. » (Galbraith, 1983, p. 83). Si Galbraith a raison, et s’il est vrai que – comme on peut raisonnablement le suggérer – les nouveaux savoirs constituent, de plus en plus, une source de pouvoir dans les sociétés modernes, alors la régulation de l’usage de ces savoirs devient un indicateur de la civilité des relations sociales modernes.
Sans doute la régulation politique du savoir sera-t-elle l’objet de fortes contestations, mais son émergence peut être considérée comme certaine. Nous aurions tort, toutefois, de trop attendre de notre capacité d’anticiper (au sens fort du terme) l’impact social de la mise en œuvre de nouvelles capacités d’action – c’est-à-dire de nouveaux savoirs. De même, le savoir sera objet de régulation politique, alors même que la capacité de prévoir les conséquences d’interventions dans des systèmes autres que le système politique est vraisemblablement assez limitée (Luhmann, 1993, p. 155). De même, la politique du savoir devra s’inscrire dans une concurrence avec les processus de globalisation, la perte de souveraineté de l’État-nation, et les conflits inévitables entre politiques nationales et transnationales [20].
 
Conclusions
 
 
La croissance du savoir et des capacités techniques ne résulte pas seulement de la curiosité, qui veut dévoiler les arcanes de la nature et de la société, mais aussi de la pression des intérêts économiques et militaires. Quand on déploie des nouvelles connaissances et des dispositifs techniques innovants au service de la croissance économique et de la puissance militaire, on traite comme impacts ex post et exogènes les coûts sociaux et les charges environnementales qui en résultent. Comme le souligne le terme « coûts exogènes », c’est seulement après la mise en œuvre d’un nouveau savoir que l’on atténue, dans la mesure du possible, les charges et les coûts qu’on lui associe.
Si l’écart perçu entre avantages et inconvénients ne cesse de croître, il en résultera évidemment la revendication d’une réglementation proactive des savoirs et capacités techniques nouveaux. Ainsi, Vanderburg parle de l’existence d’un « labyrinthe technologique » dans les sociétés modernes : il entend par là l’importance du dilemme consistant à créer dans un premier temps différentes charges qui résultent de la mise en œuvre de la science et de la technologie pour ensuite, dans un deuxième temps, les atténuer. Le labyrinthe technologique appelle « l’élaboration d’une approche de l’ingénierie, de la gestion et de la réglementation de la technologie moderne qui évite, d’une manière proactive, les charges sociales et environnementales » (Vanderburg, 2000, p. xi).
Si le savoir est devenu l’enjeu de débats politiques aussi intenses, c’est également en raison de son rôle de force de production directe dans l’économie du savoir et de la question hautement controversée de son traitement comme marchandise ou comme bien public.
La sphère publique des sociétés modernes se trouve élargie par les débats publics désormais incessants et polémiques sur les conséquences des nouvelles connaissances scientifiques et des nouveaux dispositifs techniques et par les appels à leur réglementation. Avec l’organisation changeante de la sphère publique, les revendications participatives et les contributions participatives à la réglementation du savoir se banaliseront inévitablement. Plus généralement, nous verrons, dans les sociétés modernes, des modifications considérables de la culture politique et de profondes transformations institutionnelles en réponse à l’émergence du savoir comme champ politique nouveau. L’avenir seul dira s’il est possible ou souhaitable que se conclue un nouveau « contrat social pour la science » (Ravetz, 1990, p. 284-300).
Traduit de l’anglais
* Je tiens à exprimer ma reconnaissance, pour leurs observations critiques et leurs suggestions, à Andrew Feenberg, Aant Elzinga, Kevin Jones, Maurice Richter, Barry Schwartz et Justin Stagl.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Albrow, M. 2002. « The global shift und its consequences for sociology », dans Genov, N. (dir. publ.), Advances in Sociological Knowledge over Half a Century, Paris Conseil international des sciences sociales, p. 25-45.
·  American Association for the Advancement of Science 2003. Regulating Human Cloning, Washington, DC : AAAS. [www.aaas.org/spp/cstc/issues/cloningreport.pdf]
·  Bell, D. 1960. The End of Ideology. Glencoe, Ill., Free Press [La fin de l’idéologie, Paris, puf, 1997.]
·  — 1973. The Coming of Post-Industrial Society. A Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books [Vers la société post-industrielle, Paris, Laffont, 1976.]
·  Böhme, G. 1992. Coping with Science, Boulder, Colorado, Westview Press.
·  Brooks, H. 1965. « Scientific concepts and cultural change », Daedalus, 94, p. 66-83.
·  Castells, M. 1989. The Informational City. Information Technology, Economic Restructuring, and the Urban-Regional Process, Oxford, Blackwell.
·  Cerny, P. G. 1999. « Reconstructing the political in a globalising world: states, institutions, actors and governance », dans Buelens, F. (dir. publ.) Globalisation and the Nation-State, Cheltenham, Edward Elgar, p. 89-137.
·  Chargaff, E. 1975. « Profitable wonders : A few thoughts on nucleid acid research », The Sciences, 17, p. 21-26.
·  Cozzens, S. E. ; Woodhouse, E. J. 1995. « Science, government, and the politics of knowledge », dans Jasanoff, Markle, Petersen, & Pinch (1995), p. 533-553.
·  Denison, E. 1962. The Sources of Economic Growth. New York, Committee for Economic Development.
·  Dewey, J. 1954. The Public and its Problems. Athens, Ohio : Ohio University Press. Le public et ses problèmes, Pau : Publications de l’Université de Pau ; Tours : Farrago ; Paris : L. Scheer, 2003.
·  Drucker, P. F. 1986. « The changed world economy », Foreign Affairs, 64, p. 768-791.
·  Elzinga, A. ; Jamison, A. 1995. « Changing policy agendas in science and technology », dans Jasanoff, S., Markle G. E., Petersen, J. C. & Pinch, T. (1995), p. 572-597.
·  Fuller, S. 1988. Social Epistemology, Bloomington, Indiana, Indiana University Press.
·  – 2001. Knowledge Management Foundations, London, Butterworth-Heinemann.
·  Fukuyama, F. 2002. Our
·  Postmodern Future. Consequences of the Biotechnology Revolution, New York : Farrar Straus & Giroux [La fin de l’homme :
·  les conséquences de la révolution biotechnique, Paris, La Table ronde, 2002.]
·  Fukuyama, F. ; Wagner, C. S. 2000. Information and Biological Revolutions : Global Governance Challenges – Summary of a Study Group, Santa Monica, California, Rand.
·  Galbraith, J. K.1983. The Anatomy of Power, Boston, Houghton Mifflin [Anatomie du pouvoir, Paris, Le Seuil, 1985.]
·  Green, H. P. 1976. « Law and genetic control: public-policy questions », dans Lappé, M. et Morrison, R. S. (dir. publ.), Ethical and Scientific Issues Posed by Human Uses of Molecular Genetics, Annuals of the New Academy of Sciences, Volume 265, New York, New York Academy of Sciences.
·  Habermas, J. 2001. Die Zukunft der menschlichen Natur : Auf dem Weg zu einer liberalen Eugenik ? Frankfurt am Main, Suhrkamp. [L’avenir de la nature humaine : vers un eugénisme libéral ? Paris, Gallimard, 2002.]
·  Janich, P. et Weingarten, M. 2002. « Verantwortung ohen Verständnis? Wie die Ethikdebatte zur Gentechnik von deren Wissenschaftstheorie abhängt », Journal for General Philosophy of Science, 33, p. 85-120.
·  Jasanoff, S. 1990. The Fifth Branch : Science Advisors as Policymakers, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press.
·  Jasanoff, S., Markle G. E., Petersen, J. C. et Pinch, T. (dir. publ.) 1995. Handbook of Science and Technology Studies, Thousand Oaks, California, Sage.
·  Kass, L. R. 2003. « The public’s stake ». The Public Interest, 150 [www.thepublicinterest.com].
·  Kass, L. R. ; Wilson, J. Q. 1998. The Ethics of Human Cloning, Washington, dc, American Enterprise Institute.
·  King, L. R. ; Melanson, P. H. 1972. « Knowledge and politics: some experiences from the 1960’s », Public Policy, 20, p. 83-101.
·  Lane, R. E. 1966. « The decline of politics and ideology in a knowledgeable society », American Sociological Review, 31, p. 649-662.
·  Landes, D. S. 1990. « Why are we so rich and they so poor ? », The American Economic Review, 80, p. 1-13.
·  Lanza, R. P. ; Caplan, A. L. ; Silver, L. M. ; Cibelli, J. B. ; West M. D. ; Green, R. M. 2000. « The ethical validity of using nuclear transfer in human transplantation », Journal of the American Medical Association, 284, p. 3175-3179.
·  Lash, S. ; Urry, J. 1994.
·  Economies of Signs and Spaces, London, Sage.
·  Limoges, C. 1993. « Expert knowledge and decision-making in controversy contexts », Public Understanding of Science, 2, p. 417-426.
·  Lipsey, R. G. 1992. « Global change and economic policy », dans Stehr, N. et Ericson, R. V. (dir. publ.), The Culture and Power of Knowledge : Inquiries into Contemporary Societies, Berlin et New York, de Gruyter, p. 279-299.
·  Lowe, A. 1971. « Is present-day higher learning “ relevant ” ? », Social Research, 38, p. 563-580.
·  Lübbe, H. 1977. Wissenschaftspolitik. Planung-Politik-Relevanz, Zürich, Interfrom.
·  Luhmann, N. 1993. Risk : A Sociological Theory, New York, de Gruyter. [1re édition allemande 1991.]
·  Machlup, F. 1962. Function and Distribution of Knowledge in the United States, Princeton, Princeton University Press.
·  Markl, H. 2003. « Ist der Mensch biotechnisch optimierbar ? », Wirtschaft & Wissenschaft, 11, p. 32-45.
·  Mazur, A. 1973. « Disputes between experts », Minerva, 11, p. 243-262.
·  Miller, J. D. 1983. The American People and Science Policy, New York, Pergamon.
·  Mulkay, M. 1993. « Rhetorics of hope and fear in the great embryo debate », Social Studies of Science, 23, p. 721-742.
·  Nelkin, D. 1975. « The political impact of technical expertise ». Social Studies of Science, 5, p. 35-54.
·  – 1995. « Science controversies. The dynamics of public disputes in the United States », dans Jasanoff, Markle, Petersen, Pinch (1995), p. 444-456.
·  Nye, J. S. ; Owens W. A. 1996. « America’s information edge », Foreign Affairs, 75, p. 20-34.
·  Prusak, L. (dir.) 1997. Knowledge in Organizations (Knowledge Reader), Boston, Butterworth-Heinemann.
·  Ravetz, J. R. 1990. The Merger of Knowledge with Power, London, Mansell.
·  Rip, A. 1997. « A cognitive approach to relevance of science », Social Science Information, 36, p. 615-640.
·  Reed, M. I. 1996. « Expert power and control in late modernity : an empirical review and theoretical synthesis », Organization Studies, 17, p. 573-597.
·  Rodrigues, M. J. (dir.) 2002. The New Knowledge Economy in Europe. A Strategy for International Competitiveness and Social Cohesion, Cheltenham, Edward Elgar.
·  Rouse, J. 1991. « Policing
·  knowledge : disembodied policy for embodied knowledge », Inquiry, 34, p. 353-364.
·  Rüstow, A. 1951. « Kritik des technischen Fortschritts », Ordo, 4, p. 373-407.
·  Seguin, E. 2003. « The bse saga : a cannibalistic tale », Science as Culture, 12, p. 3-22.
·  Simerly, C. et al., 2003. « Molecular correlates of primate nuclear transfer failure », Science, 300, p. 297.
·  Sinsheimer, R. L. 1976. « Recombinant dna – on our own », BioScience, 26, p. 599.
·  – 1978. « The presumptions of science », Daedalus, 107, p. 23-35.
·  Starr, S. 2003. « Science, risk and the price of precaution », Spiked, 1er mai [http://www.spiked-online.com/Articles/00000006DD7A.htm ; consulté 21 mai 2003)].
·  Stehr, N. 2001. The Fragility of Modern Societies, London, Sage,
·  – 2002a. Knowledge and Economic Conduct : The Social Foundations of the Modern
·  Economy, Toronto, University of Toronto Press.
·  – 2002b. « The social role of knowledge », dans Nikolai Genov (dir. publ.) Advances in Sociological Knowledge, Paris, Conseil international des sciences sociales, p. 84-113.
·  – 2003. Wissenspolitik. Die Überwachung des Wissens, Frankfurt am Main, Suhrkamp.
·  Vanderburg, W. H. 2000. The Labyrinth of Technology, Toronto, University of Toronto Press.
·  Weart, S. R. 1988. Nuclear Fear. A History of Images, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press.
·  Webster, F. 1995. Theories of Information Society, London, Routledge.
·  Wilensky, H. L. 1967. Organizational Intelligence – Knowledge and Government and Industry, New York, Basic Books.
·  Zizek, S. 2003. « Bring me my Philips Mental Jacket », London Review of Books, 25(10).
·  Zuckerman, H. 1986. « Uses and control of knowledge, implications for the fabric of society », dans Short Jr, J. F. (dir. publ.), The Social Fabric : Dimensions and Issues, Beverly Hills, California, Sage, p. 334-348.
 
NOTES
 
[1]Dorothy Nelkin (1995, p. 447-456) a publié une typologie riche d’informations sur les controverses publiques récentes aux États-Unis où des segments de la communauté scientifique ont été parties prenantes.
[2]De manière analogue, un rapport de la Rand Corporation (Fukuyama et Wagner, 2000, p. 1 ; voir également Fukuyama, 2002) prévoit que, dans la première partie du xxie siècle, « les technologies issues des révolutions informatiques et biotechnologiques adresseront, en termes de gouvernance, un défi inédit, aux système politiques nationaux et internationaux. » Ce rapport trait de la gouvernance des politiques de recherche comme des politiques du savoir. Harriet Zuckerman (1986, p. 342) a également écrit sur le besoin d’un examen critique de l’usage que nous faisons des connaissons que nous avons déjà.
[3]Pour cette suggestion, je suis redevable à Barry Schwartz.
[4]D’un autre côté, bien entendu, le caractère contesté du débat public sur le clonage est indiqué par l’opposition de certains juristes à l’interdiction (législative) totale du clonage, au titre qu’une telle norme violerait des principes juridiques fondamentaux relatifs à la nature de la dignité humaine (par exemple Eric Hüttendorf, « Ein komplettes Klonverbot verstößt gegen die Menschenwürde ». Frankfurter Allgemeine Zeitung, 13 février 2003, p. 42).
[5]Pour l’instant, l’expérience quotidienne des laboratoires qui cherchent à cloner des animaux n’est pas entièrement une réussite (cf. Volker Stollarz and Guido Speiser, « Mißratenen Kopien : Fast immer geht das Klonen schief ». Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, 5 mai 2003,p. 58-59 ; ainsi que Joachim Güntner, « Nicht allzu willig. Eine Berliner Konferenz über das Klonen ». Neue Zürcher Zeitung, 17 mai 2003).
[6]La notion de politique du savoir (knowledge policy) a précédemment été utilisée par Steve Fuller (1988). Chez lui, toutefois, il s’agit de défendre une perspective de philosophie de la science qui s’efforce, par opposition à des conceptions plus traditionnelles de la rationalité, d’élaborer une position normative sur l’institutionnalisation optimale de la production, de la dissémination et de la critique du savoir au sein de la communauté scientifique. Pour une critiquedu projet d’épistémologie sociale ou de politique normative du savoir chez Fuller, voir Rouse (1991).
[7]Prenant une position opposée, Niklas Luhmann (1993, p. 173) note – à partir, peut-être, d’une perspective et d’une expérience politiques caractéristiques de la « vieille Europe » – que le système politique se définit par une pression en faveur de l’action : « La politique se présente comme système de contrôle sociétal. Cette seule raison lui donne déjà un biais en faveur de l’action plutôt que de l’inaction. Il est rare que nous voyions la simple inaction portée au crédit politique d’un gouvernement. »
[8]« Scientists herald a versatile adult cell », New York Times, 25 janvier 2002.
[9]Habermas (2001) s’oppose au clonage humain au titre d’une analogie avec l’esclavage : en effet, « nul ne peut disposer d’une autre personne ou contrôler ses possibilités d’action de telle manière que la personne dépendante soit privée d’une part essentielle de sa liberté. Cette condition est violée si une personne détermine la composition génétique d’une autre. »Toutefois, la différence essentielle entre les résultats du clonage (délibéré) et de la reproduction humaine « ordinaire » (spontanée ?) est difficile à détecter ou à soutenir du point de vue de la prohibition morale à laquelle Habermas veut nous proposer de souscrire.
[10]J’ai analysé ces transformations des sociétés modernes et leurs conséquences de manière plus détaillée dans Stehr (2001).
[11]Selon Nye et Owens, dans un article récent (1996, p. 20), « plus que jamais, le savoir est pouvoir […] L’avantage informationnel (des États-Unis) peut renforcer la relation intellectuelle entre la politique étrangère et la puissance militaire américaines et offrir de nouvelles manières de préserver le leadership au sein d’alliances ou de coalitions ad hoc ».
[12]On date souvent les origines de la politique de la science comme domaine distinct de politique publique du lendemain de la seconde guerre mondiale. Aux États-Unis, par exemple, c’est le rapport de Vannevar Bush Science: The Endless Frontier (1945) qui servit de fondement et de référence pour une politique scientifique organisée par le gouvernement (Elzinga et Jamison, 1995).
[13]Un rapport des Instituts nationaux de la santé (nih), publié en 2001, fait l’éloge de la recherche sur les cellules-souche et promet une « panoplie éblouissante » de traitements pour différentes maladies qui résistent aujourd’hui à a thérapie (cf. « U.S. study hails stem cells’ promise ». New York Times, 27 juin 2001). Outre son panégyrique des bienfaits presque illimités de la recherche sur les cellules-souche, le rapport préconise sa mise en œuvre presque sans restriction et son financement fédéral, sans s’interroger sur les questions éthiques, légales ou sociales (voir aussi nih, « Institute and centers answer to the question : “What would you hope to achieve from human pluripotent stem cell research ?” », www.nih.gov/news/stemcell/achieve.htm).
[14]Lanza et al. (2000, p. 3175), qui s’efforcent de présenter une défense éthique du « clonage thérapeutique », suggèrent que ce terme, quoique couramment utilise, prête à confusion parce qu’il « évoque des images de la réplication d’un génome unique à des fins reproductives. Dans le clonage thérapeutique, pourtant, aucune réplication de ce type ne se produit ». La description de Lanza et al. fait référence au clonage thérapeutique comme nouvelle technologie biomédicale qui « consiste dans le transfert du noyau d’une celle du patient vers un oocyte donneur énucléé afin de fabriquer des cellules et des tissus médicalement utile et immunologiquement compatibles ». À l’heure actuelle, le clonage aussi bien reproductive (duplication d’un organisme humain entier) que thérapeutique débute par la création d’un embryon humain.
[15]Dans l’hebdomadaire britannique The Observer (« The cancer revolution », 9 mars 2003), Sir Paul Nurse, Directeur de Cancer Research uk, suggère « qu’à terme chaque bébé pourrait recevoir à la naissance une carte de ses génomes qui prédirait nombre d’aspects de son développement physique et mental ».
[16]Dans une perspective néo-libérale, l’affirmation de David Landes (1990, p. 2) selon laquelle « à long terme, le marché, tout comme l’amour, se moque des serruriers » sera accueillie avec faveur par tous ceux qui sont convaincus que les restrictions sur le savoir comme facteur de production sont inévitablement futiles.
[17]Cette décision concerne les procédures de sélection à l’aide de diagnostics génétiques pré-implantatoires, à l’exclusion de toute autre technique (voir, à titre de comparaison, « Fertility ethics authority approves sex selection », New York Times, 29 septembre 2001). La décision prose en septembre 2001 par le comité d’éthique de la Société américaine de médecine reproductive fut révisée six mois plus tard. Désormais, suite à un avis plus restrictif, la Société considère qu’on devrait dissuader les couples de créer des embryons à l’aide de diagnostics génétiques pré-implantatoires – certains embryons étant retenus et d’autres éliminés – simplement parce qu’ils ont déjà un enfant d’un sexe et en désirent un de l’autre. La Société exige des cliniques traitant l’infertilité qu’elles se conforment à cet avis : la plupart d’entre elles ont indiqué leur intention de le faire (« Fertility Society Choosing Embryos just for Sex Selection », New York Times, 16 février 2002). En revanche, d’autres techniques de sélection du sexe de l’enfant, tel le « tri des spermatozoïdes », ne sont pas touchées par l’avis de la Société.
[18]« Cloned Livestock Subject of Review », International Herald Tribune, 6 juin 2001, p. 3.
[19]« Zulassung von Genmais vorerst gestoppt », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 6 juin 2001, p. 4.
[20]La Commission européenne, qui promeut la biotechnologie européenne à travers son 6e Programme Cadre de Recherche, encourage la recherche sur les cellules-souche et se réfère au « pluralisme éthique » qui prévaut au sein de l’Union européenne comme argument contre une législation trop restrictive dans ce domaine (voir Alexander Kissler, « Gegen deutsches Recht », Süddeutsche Zeitung, 10 mars 2003).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Dorothy Nelkin (1995, p. 447-456) a publié une typologie ri...
[suite] Suite de la note...
[2]
De manière analogue, un rapport de la Rand Corporation (Fuk...
[suite] Suite de la note...
[3]
Pour cette suggestion, je suis redevable à Barry Schwartz. Suite de la note...
[4]
D’un autre côté, bien entendu, le caractère contesté du déb...
[suite] Suite de la note...
[5]
Pour l’instant, l’expérience quotidienne des laboratoires q...
[suite] Suite de la note...
[6]
La notion de politique du savoir (knowledge policy) a précé...
[suite] Suite de la note...
[7]
Prenant une position opposée, Niklas Luhmann (1993, p. 173)...
[suite] Suite de la note...
[8]
« Scientists herald a versatile adult cell », New York Time...
[suite] Suite de la note...
[9]
Habermas (2001) s’oppose au clonage humain au titre d’une a...
[suite] Suite de la note...
[10]
J’ai analysé ces transformations des sociétés modernes et l...
[suite] Suite de la note...
[11]
Selon Nye et Owens, dans un article récent (1996, p. 20), «...
[suite] Suite de la note...
[12]
On date souvent les origines de la politique de la science ...
[suite] Suite de la note...
[13]
Un rapport des Instituts nationaux de la santé (nih), publi...
[suite] Suite de la note...
[14]
Lanza et al. (2000, p. 3175), qui s’efforcent de présenter ...
[suite] Suite de la note...
[15]
Dans l’hebdomadaire britannique The Observer (« The cancer ...
[suite] Suite de la note...
[16]
Dans une perspective néo-libérale, l’affirmation de David L...
[suite] Suite de la note...
[17]
Cette décision concerne les procédures de sélection à l’aid...
[suite] Suite de la note...
[18]
« Cloned Livestock Subject of Review », International Heral...
[suite] Suite de la note...
[19]
« Zulassung von Genmais vorerst gestoppt », Frankfurter All...
[suite] Suite de la note...
[20]
La Commission européenne, qui promeut la biotechnologie eur...
[suite] Suite de la note...
Des singes rhésus clonés au Centre régional de recherche sur les primates de l’Oregon (États-Unis),...
[suite]