Revue internationale des sciences sociales
érès

I.S.B.N.9782749202914
192 pages

p. 9 à 18
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

n° 179 2004/1

Dans un éditorial récent (n° 177, septembre 2003), la Revue internationale des sciences sociales notait, avec préoccupation, la convergence des doutes des profanes quant à l’utilité des sciences sociales avec les incertitudes des professionnels quant aux critères qui permettraient de repérer de la « bonne » science sociale et d’en apprécier l’importance. Sans doute la position des sciences sociales dans le débat public donne-t-elle parfois le sentiment que personne n’en comprend les questions, auxquelles de toute façon les réponses n’intéressent personne. Ce numéro avait abordé certaines manières de gérer la préoccupation au niveau théorique, notamment en prenant pleinement en compte la spécificité épistémologique des sciences sociales. De fait, il y a de bonnes raisons de principe de douter de l’existence d’une alternative entre qualité et utilité des sciences sociales. La bonne science sociale peut aider les êtres humains à comprendre leur monde social. Par le fait qu’elle place les idées, les peurs, les intérêts, les valeurs et les relations des êtres humains au cœur des processus sociaux qu’ils reflètent et auxquels ils donnent leur forme, la bonne science sociale est par essence participative et démocratique. Corrélativement, le désintérêt pour les sciences sociales contribue à faire apparaître les problèmes humains comme hors de portée des humains eux-mêmes. Une « bonne » science sociale, en d’autres termes, est à la fois sociale et scientifique.
Toutefois, ces arguments restent très abstraits. Certes, il est utile de rappeler que les scientifiques sérieux du social n’ont aucune raison de craindre la confrontation aux enjeux sociaux concrets ; de même, les praticiens du social auraient tort de balayer les sciences sociales – fût-ce dans leurs manifestations plus conceptuelles – au titre de leur caractère purement « théorique ». Il est beaucoup plus difficile, en revanche, de concevoir des modalités pratiques susceptibles de permettre une telle interaction féconde. Inévitablement, les scientifiques et les acteurs du social ont des agendas, des langages, des cadres temporels et des logiques d’évaluation différents. À supposer même que tous les scientifiques du social soient des acteurs et inversement – sous réserve qu’une telle proposition soit souhaitable, et sans même se demander si elle pourrait être mise en pratique –, ils ne pourraient pas vraiment être les deux en même temps. C’est comme sciences du social que les sciences sociales sont utiles : ce serait simplement un marché de dupes que d’essayer de troquer la pertinence contre l’indépendance intellectuelle, la rigueur méthodologique et l’évaluation impartiale. Et il ne serait pas moins absurde de mettre en attente les questions pratiques urgentes jusqu’à ce qu’une science rigoureuse capable de les traiter soit disponible – et sans la moindre assurance qu’elle le soit jamais. Il ne s’agit, en d’autres termes, ni de réduire la connaissance à l’action, ni de réduire l’action à la connaissance, mais de trouver des modalités pratiques – le plus souvent, mais non nécessairement, institutionnelles – qui garantissent que les dynamiques internes de la connaissance et de l’action puissent se déployer et que la communication puisse aller dans les deux sens.
Il n’y a aucune raison de penser que la réflexion théorique pourrait, seule, faire émerger un modèle viable. Les sciences sociales sont, comme l’indique leur intitulé habituel en français, plurielles : elles constituent une matrice complexe de disciplines et de problèmes qui propose de multiples perspectives sur chaque question importante. De même, l’« action sociale » désigne une gamme très large de processus différents qui peuvent n’avoir rien en commun, hormis le souci générique du « résultat ». À tout le moins, il convient de distinguer les « politiques » – comme actions qui exploitent les ressources juridiques caractéristiques de l’État ou les ressources dérivées dont disposent les instances infra- ou inter-étatiques – d’une palette très riche de formes d’auto-organisation, consciemment orientée ou spontanée. En d’autres termes, il y a un point au-delà duquel l’épistémologie ne permet pas d’aller.
Pour avancer, une manière pratique de procéder est de se pencher, détails empiriques à l’appui, sur des cas de succès et d’échec dans les relations réelles entre sciences sociales et action sociale. Bien entendu, rien n’assure que les succès puissent être répliqués. Le monde n’est pas un laboratoire : toute tentative d’analyse exhaustive s’épuiserait devant le nombre de variables requis pour rendre pleinement compte d’un cas inévitablement « chevelu » et à bien des égards artificiellement découpé. Il en résulte qu’il n’y a aucun moyen d’être sûr que telle situation est exactement la même qu’une « bonne pratique » précédemment rapportée : les meilleures intentions en matière de « transférabilité » peuvent donc se retourner contre leurs auteurs. De même, si l’échec est souvent plus riche d’enseignements (en tout cas, la connaissance des conditions suffisantes de l’échec est plus aisé à transférer et à adapter), toute tentative visant à en déterminer les conditions nécessaires sera vraisemblablement condamnée par la complexité irréductible du monde. Le plus souvent, pour paraphraser Althusser sur les révolutions, l’échec de l’action publique est « surdéterminé » par une accumulation de conditions conjointement suffisantes dont le caractère séparément suffisant est inconnu – puisque, de fait, elles sont empiriquement inséparables –, et dont même la configuration d’ensemble a une « nécessité » historique plutôt que logique (Althusser, 1965). Il n’en demeure pas moins que l’analyse détaillée de cas individuels offre un moyen pratique d’élargir l’expérience des acteurs sociaux et, ainsi, de mieux les équiper pour évaluer les possibilités et les contraintes de situations spécifiques – tout aussi « chevelues » – dans leur propre secteur du monde réel.
En gardant en tête ces considérations générales, et avec un accent spécifique sur les politiques publiques comme une forme d’action sociale, ce numéro utilise certains résultats d’un projet conduit dans le cadre du programme most (Management of Social Transformations – Gestion des transformations sociales) de l’unesco afin d’éclairer les facteurs qui améliorent l’usage de la recherche dans les politiques sociales. Le projet, qui prit fin en 2001, était parti d’un constat. De manière cohérente avec les remarques générales formulées dans les paragraphes qui précèdent, nombre d’agences internationales et de gouvernements nationaux qui s’efforcent de réduire la pauvreté et de développer des capacités nationales pour gérer les problèmes sociaux du xxie financent des recherches en sciences sociales pour les aider à définir des modalités d’intervention pertinentes et réalisables. Pourtant, les politiques publiques ferment souvent les yeux sur les recommandations issues de recherches de grande qualité, voire les contredisent. Le projet se proposait de dresser un bilan des expériences, positives et négatives, de 35 pays couvrant tous les continents et la plupart des grands domaines de politiques sociale (dont, notamment, l’éducation, la protection sociale, le logement, le vieillissement et les migrations) ; sur cette base, il s’agissait aussi d’élaborer une approche dynamique de la diffusion afin d’atteindre les chercheurs dont les études visent à influencer les politiques publiques, les bailleurs de fonds qui soutiennent de telles études, et les communautés de politique publique elles-mêmes.
La méthodologie du projet, qui mettait fortement l’accent sur la comparabilité, avait été élaborée par Carol Weiss sur le base de ses travaux de longue date sur l’utilisation du savoir (Knowledge Utilization : cf. Weiss, 1991, 1997; Weiss et Bucuvalas, 1980) ; elle s’inspirait notamment de son évaluation à moyen terme d’un dispositif de la politique américaine de l’enfance (le Comprehensive Child Development Program). L’évaluation initiale de ce dispositif, terminée en 2000, n’avait mis en évidence aucun impact spécifique et statistiquement significatif sur le développement des enfants. Parmi les articles dans ce numéro, les études sur les Pays-Bas, le Cameroun, la Chine, la Slovaquie, les Philippines, l’Ouzbékistan et la République tchèque résultent de recherches conduites dans le cadre du projet most ; elles offrent une vue transversale sur l’approche d’ensemble. Dans la mesure où la recherche a été fortement influencée par le cadre méthodologique général, celui-ci est résumé dans les paragraphes qui suivent [1].
 
L’état de la recherche sur l’« utilisation du savoir »
 
 
Le problème sous-jacent est qu’une part importante de la recherche ostensiblement orientée vers les politiques publiques ne parvient jamais jusqu’aux publics pour lesquels elle est conçue – et qui ont souvent contribué de manière décisive à son financement. De surcroît, il ne semble pas que l’impact d’une recherche puisse être prédite à partir de sa qualité conceptuelle et méthodologique. Le projet dont dérivent les articles retenus ici se proposait de regarder quels types de recherche, et dans quelles conditions, ont plus de chances d’avoir un impact dans les enceintes de la décision publique. Il s’agissait d’aider les bailleurs de fonds et les chercheurs à concevoir, conduire et diffuser la recherche – avec un accent particulier sur les données relatives à l’évaluation – d’une manière qui accroisse la probabilité que les décideurs y prêtent attention. On présume qu’une meilleure utilisation du savoir disponible débouchera, en moyenne, sur des politiques publiques mieux conçues.
Plus de vingt-cinq ans de recherche sur l’« utilisation du savoir » (désignée ici par l’abréviation anglaise « ku », pour souligner qu’il s’agit d’un paradigme spécifique, et non simplement d’un objet) ont fourni de nombreux enseignements. Nombre d’études ont regardé les caractéristiques associées à un usage accru des résultats de la recherche : celles des recherches, des mécanismes de diffusion, des chercheurs, des usagers. Des dizaines d’études ku ont été publiées, offrant toute une gamme de réponses à la question : quels genres de recherche ont plus de chances d’être utilisés ? Malheureusement, ces réponses n’ont pas convergé. Ainsi, certaines études constatent que la qualité des recherches est un élément important de leur utilisation ; d’autres études ne trouvent aucune corrélation entre qualité et influence. Dans certaines études, on trouve que les décideurs se tournent vers les résultats de recherche quand ils se trouvent face à une situation de crise ; dans d’autres, au contraire, le contexte de crise n’apparaît pas favorable à l’utilisation de la recherche.
Les décalages entre résultats de recherche ku résultent pour une large part de différences de définition et de méthodologie. Sur le premier point, les chercheurs ont interprété différemment le terme « utilisation ». Qu’est-ce que dire d’une étude donnée qu’elle a été « utilisée » ? Certains chercheurs s’attendent à ce que les résultats de recherche déterminent l’évolution des politiques : c’est-à-dire modifient une décision qui aurait été prise en l’absence de cette recherche. D’autres chercheurs adoptent une perspective plus large, reconnaissant que de nombreux éléments contribuent à l’élaboration des politiques publiques et qu’il est naïf de penser que des résultats de recherche pourraient prévaloir sur tous les autres intérêts, engagements idéologiques et informations préalables dans le champ considéré. De ce point de vue, l’« utilisation » serait toute prise en compte sérieuse des résultats de la recherche, qu’ils soient ou non vraiment suivis. Si les résultats de la recherche se font sérieusement entendre, ils ont une chance de modifier la compréhension des enjeux chez les décideurs, ainsi que leurs priorités et leur agenda, voire leur action à un stade ultérieur. Cependant, si l’on adopte ainsi une définition large de l’« utilisation », comment un chercheur ku peut-il savoir si des résultats de recherche ont vraiment été sérieusement pris en considération ?
De surcroît, des méthodes diverses ont été mises en œuvre dans la recherche ku, y compris des enquêtes quantitatives, des entretiens qualitatifs, des analyses du devenir de projets spécifiques par les chercheurs qui les avaient conduits et des analyses documentaires, tout cela dans des cadres temporels prospectifs, rétrospectifs ou simulés. Les études ont porté sur des domaines aussi divers que le logement, l’énergie, la santé mentale et l’éducation. La recherche ku a été conduite à des périodes différentes : pour une large part à la fin des années 1970 et au début des années 1980, avec une nouvelle montée en puissance à la fin des années 1990. La plus grande partie de la recherche émane des États-Unis, mais des études ont également été réalisées en Europe occidentale et, parfois, dans d’autres régions aussi. Il ne faut guère s’étonner que les travaux ku ne convergent pas vers un corpus bien articulé de vérités consensuelles.
 
Architecture du projet
 
 
Au vu des lacunes des recherches existantes, le projet fut conçu pour maximiser les possibilités de comparaison, entre pays et secteurs de même qu’entre périodes, s’agissant des facteurs qui favorisent, et des obstacles qui entravent, l’utilisation des résultats de la recherche dans l’espace des politiques publiques. Spécifiquement, quels sont les facteurs qui promeuvent ou qui bloquent l’usage de la recherche ? De ce point de vue, quatre catégories principales sont pertinentes : les caractéristiques de la recherche et des chercheurs qui la conduisent ; les caractéristiques des modes de diffusion ou de connexion entre chercheurs et politiques publiques ; les caractéristiques des groupes potentiels d’usagers ; et enfin les caractéristiques du champ politique auquel la recherche se rapporte.
Il peut être utile de donner des exemples d’éléments dans chaque catégorie. S’agissant de la recherche et des chercheurs, il est possible que des recherches réalisées par des chercheurs réputés qui travaillent dans des institutions de recherche respectées trouveront davantage d’écho que des recherches proposées par des débutants dans des institutions provinciales. On pourrait également faire l’hypothèse que les recherches de meilleure qualité méthodologique sont davantage écoutées que celles dont les méthodes sont lacunaires, ou que la recherche quantitative a une meilleure audience que la recherche qualitative. De même, il est possible que les résultats de méta-analyses ou de synthèses d’un corpus aient plus d’influence que des études ponctuelles.
Quant aux modes de diffusion, une attention particulière a été donnée à quatre stratégies visant à faire connaître les résultats de la recherche. La première comprend la modalité usuelle de la publication universitaire. Les résultats de recherche sont rapportés dans des revues professionnelles et dans des rapports à destination de l’entité commanditaire. Deuxième modalité : l’inclusion des parties prenantes (stakeholders) dans le processus de recherche, de telle sorte qu’elles puissent orienter l’étude dès le départ et suivre de près les résultats au fur et à mesure qu’ils émergent. Il s’agit là d’un des mécanismes de diffusion aux usagers qui jouissent aujourd’hui de l’intérêt le plus grand. En associant à la recherche ceux qui y sont intéressés – au sens le plus large –, une telle modalité tend à renforcer la concordance entre recherche et besoins des usagers. Elle permet aussi de les tenir informés, pendant la recherche, des résultats émergents, ce qui évite bien des surprises. Toutefois, si l’objectif est de mobiliser les décideurs, une telle stratégie suppose de leur part une volonté de participer au processus de recherche et une continuité dans l’attention que peu d’entre eux paraissent prêts à assumer.
Troisième stratégie de diffusion abordée au cours de l’étude : la mise en réseau. Il s’agit là d’une stratégie « politique », à l’instar du lobbying, qui s’appuie sur des contacts personnels directs avec des élites influentes. Certains groupes de recherche américains qui cherchent à atteindre les membres du Congrès prennent contact avec les fonctionnaires et les membres des commissions parlementaires importantes afin de les persuader de la pertinence des résultats de recherche et de leurs implications pour l’action publique. Enfin, on trouve des cas où la recherche est prise en charge et diffusée par d’autres que le chercheur ou l’organisme de recherche : par exemple, les médias, un « champion » de recherche qui prend sur lui de prêcher la bonne parole, ou encore un réseau défini par un enjeu, composé de militants de différents cadres institutionnels qui maintiennent des contacts et partagent leurs informations.
L’audience de la recherche dépendra vraisemblablement aussi des caractéristiques des groupes d’usagers potentiels. Par exemple, en Allemagne ou en France, nombre de hauts fonctionnaires ont une formation juridique, alors qu’ils sont peu nombreux à être issus des sciences sociales. On trouve quelques indications dans la recherche sur les États-Unis et le Canada selon lesquelles les décideurs de formation juridique sont moins sensibles à la recherche et à l’évaluation sociales que ceux qui ont d’autres trajectoires. Autre caractéristique des décideurs qui semble pertinente si l’on en juge par certaines recherches ku : leur ancienneté dans le champ. Les nouveaux venus paraissent souvent plus réceptifs aux résultats de recherche que ceux qui, du fait de leur longue expérience, se considèrent bien informés sur les enjeux.
Alors que les caractéristiques du champ sont d’une importance évidente, ce sont elles qui ont reçu le moins d’attention dans la littérature ku. Il semble important d’analyser si certains domaines d’action publique (par exemple, la macroéconomie, la justice pénale) se prêtent davantage à la recherche et à l’évaluation que d’autres. De même, il semble que le degré de polarisation politique autour de l’enjeu a une influence, de même que l’intensité du lobbying effectué par les parties intéressées. On s’attendrait à ce que l’ampleur du conflit éventuel entre les résultats de recherche et la politisation du champ joue sur l’influence que les résultats de recherche et d’évaluation peuvent avoir. Les 35 études de cas inclus dans le projet se sont efforcées de prendre en compte ces dynamiques ; les articles rassemblés ici donnent une indication claire de leur importance.
Le cadre conceptuel du projet s’appuyait sur des études de cas d’une série de recherches (ou de synthèses de recherches). Nombre d’études antérieures ont adopté des méthodes quantitatives, dans le souci de mesurer les effets de différents facteurs sur l’utilisation des résultats de recherche. Certes, les études fondées sur des approches quantitatives, dont les enquêtes ou les analyses de contenu, ont apporté d’utiles enseignements. Toutefois, chaque étude quantitative a tendance à définir l’« utilisation » à sa manière, avec des variables un peu différentes conçues à partir de questions différentes. De ce fait, chaque étude élabore son propre modèle des facteurs qui influencent l’usage de la recherche et propose une appréciation différente des effets des facteurs sur l’ampleur de l’utilisation de la recherche.
On atteint un point, dans le champ de la recherche ku, où de nouveaux résultats de ce genre ont peu de chance d’apporter une contribution importante à l’accroissement des connaissances. Il importe désormais de tenir systématiquement compte des contextes, tout en déployant, au cours de la recherche, des cadres théoriques, des concepts et des variables communs. C’est pourquoi c’est une série d’études de cas, avec un cadre conceptuel commun, qui offre la perspective la plus utile sur les configurations et les dynamiques de l’« utilisation du savoir ».
En évaluant l’origine et l’impact de recherches données, les différents participants au projet ont été invités à se référer à un cadre analytique systématique – quoique certains auteurs dans ce numéro indiquent explicitement leur réticence à le faire, ou leur sentiment que la démarche n’était pas appropriée. La conception des études de cas visait à caractériser chaque cas – une recherche ou une série de recherches sur un sujet dans un pays – par un ensemble de variables divisé en neuf catégories.
1. Initiative. Qui eut l’initiative de la recherche ? Pourquoi ? Avec quels objectifs ? Les initiateurs ont-ils exprimé le souci d’appliquer les résultats de la recherche à l’action pratique ? Y eut-il une proposition formelle ou un appel à projets ? Comment le prestataire fut-il choisi ? Qui finança la recherche ?
2. Évaluation. Qui fut juge des mérites de la recherche ? Y eut-il des opinions divergentes sur la qualité de la recherche ? L’utilité attendue des résultats fut-elle un critère de sélection ? Les évaluateurs prirent-ils en considération la qualité méthodologique de la recherche proposée ? Prirent-ils en considération la réputation universitaire du (des) chercheur(s) et/ou de leur organisation ?
3. Chercheur(s). Quelle était leur réputation comme chercheurs ? Quelle était la réputation de leur organisme ou entité de recherche ? Avaient-ils déjà réalisé des recherches de ce type ? De quelle discipline relevaient-ils ?
4. Conduite de la recherche. Quel fut la durée du projet ? Combien de personnes y travaillèrent, et à quel titre ? Les parties intéressées, dont les décideurs politiques, furent-ils associés à la conduite de la recherche ? La recherche avait-elle un fondement théorique explicite ? Quelles méthodes de recherche furent utilisées ? Comment les données furent-elles recueillies ? Comment les données furent-elles analysées ? La méthodologie se conformait-elle à des principes techniques solides ? Quels genres de rapports furent rédigés ?
5. Résultats. Que mirent-ils en évidence ? Indiquèrent-ils une direction claire pour l’action ? La recherche impliquait-elle des changements nécessaires dans les politiques ou la programmation existante ? Des changements majeurs ou mineurs ? Les résultats étaient-ils en conflit avec des politiques existantes ou les intérêts d’une instance ? La mise en œuvre des recommandations aurait-elle été financièrement coûteuse ? La mise en œuvre des recommandations exigerait-elle des changements dans les structures administratives ou dans les règles habituelles de fonctionnement ?
6. Diffusion. Comment les résultats de la recherche ont-ils été communiqués aux publics universitaires ? aux décideurs ? Les chercheurs ont-ils présenté des communications à des colloques, à des sessions de formation pour professionnels, à des réunions publiques ? Les chercheurs se sont-ils efforcé de transmettre leurs résultats aux décideurs ? Y a-t-il eu un « champion de la recherche » en-dehors de l’équipe de recherche qui a donné une publicité aux résultats ? Les médias ont-ils rendu compte de certains des résultats ? Est-ce que d’autres « intermédiaires » (think tanks, groupes d’intérêt, etc.) ont communiqué les résultats aux décideurs ?
7. Contexte politique. Quelle était l’histoire du domaine (par exemple, décentralisation, privatisation, etc.) ? La question avait-elle été précédemment débattue ? Y avait-il des défenseurs et des adversaires clairement identifiables de l’orientation proposée par la recherche ? Les divisions entre défenseurs et adversaires étaient-elles tranchées et établies de longue date ? Le champ constitué par l’enjeu donnait-il une place aux données de la recherche ? Quels autres résultats de recherche, le cas échéant, circulaient ? Quelle autre information les décideurs recevaient-ils ? Quels groupes faisaient du lobbying auprès des décideurs, et à l’appui de quelles causes ? Certaines actions de lobbying ont-elles fait usage de résultats de recherche pour avancer leur cause ? Y avait-il une contrainte de calendrier pour la prise de décision ? Les décideurs étaient-ils face à une crise qui rendait caduques les solutions existantes ?
8. Usagers prospectifs. Qui étaient les usagers les plus appropriés de la recherche ? Quels postes occupaient-ils ? Quelle était leur origine disciplinaire ? Depuis quand travaillaient-ils dans le champ ? Ont-ils eu connaissance des résultats de la recherche ? Par quels canaux ? S’ils ont eu connaissance des résultats, y ont-ils cru ? Ont-ils considéré que les résultats étaient pertinents pour leurs enjeux et les conditions auxquelles ils avaient à faire face ? Ont-ils interprété les résultats de manière équitable, ou les ont-ils déformés ou mal compris ?
9. Utilisation. Est-ce que les décideurs ont effectivement utilisé les résultats pour remettre en question ce qu’ils faisaient ou envisageaient de faire ? Ont-ils effectué des changements ? Si oui, s’agissait-il de changements importants ou mineurs ? Quels résultats se sont heurtés à une fin de non recevoir ? Quel délai a-t-il fallu pour les décideurs mettent en œuvre des changements en rapport avec la recherche ? Quels facteurs ont favorisé la prise en compte de la recherche ? Quels facteurs se sont opposés à la prise en compte de la recherche ? Dans quelle mesure les décideurs ont-ils été satisfaits de la concordance entre la recherche et leurs besoins ?
D’un point de vue méthodologique, il convenait, dans toute la mesure du possible, d’utiliser des documents et autres sources matérielles pour recueillir les données. Par exemple, il a été demandé aux contributeurs au projet de chercher dans les archives les informations sur la durée de la recherche et sur son financement, de même que les éléments permettant de caractériser l’histoire et la configuration du champ. De même, les archives devaient servir à renseigner les noms et situations actuelles des individus concernés par le cas, comme initiateurs, bailleurs de fonds, chercheurs, évaluateurs, diffuseurs ou usagers prospectifs : ces individus furent ensuite interviewés. Quand les sources étaient incomplètes s’agissant des participants, il était demandé aux personnes initialement interrogées de fournir les noms d’autres personnes concernées.
Pour l’essentiel, toutefois, l’information pertinente n’est pas accessible dans des documents ou autres sources archivées. De ce fait, il était d’autant plus nécessaire de procéder à des entretiens avec les participants aux processus de recherche et d’utilisation. Il était recommandé de réaliser des entretiens avec des acteurs multiples, afin de recueillir de nombreuses perspectives différentes. Ces entretiens permettaient également de repérer et de mettre de côté les informations inexactes fournies, qu’elles résultent de l’ignorance ou du souci de présentation de soi de l’interviewé. Sans surprise, les personnes interrogées proposent des interprétations différentes des événements, moins en raison de mensonges purs et simples que parce qu’ils envisagent les choses différemment. Dans toute recherche de ce type, il faut prendre au sérieux les différentes perspectives qui, ensemble, peuvent aider à donner un sens au cas. La structure des entretiens, après prise en compte préalable des documents disponibles sur l’individu et son rôle dans le cas, fut donnée par le cadre qui vient d’être présenté. Chaque équipe avait cependant une grande latitude pour élaborer sa propre démarche ; d’ailleurs, les équipes ont adopté des stratégies différentes, comme en témoignent les contributions dans ce numéro.
Pour les besoins d’une approche en termes de « cas » d’usage du savoir des sciences sociales, il était important que chaque cas soit analysé comme un tout. En associant les données quantitatives avec les rapports narratifs issus des entretiens, on put reconstruire l’« histoire » de la confrontation entre la recherche et les débats et négociations propres au champ. L’information recueillie était ainsi conçue pour permettre la vérification de différentes hypothèses quant aux conditions qui favorisent une prise en compte attentive des résultats de recherche. Par exemple, l’association des usagers pressentis au processus de recherche améliore-t-elle l’utilisation du savoir ? Les décideurs formés en sciences sociales sont-ils plus enclins à prendre au sérieux les résultats de la recherche ? L’existence de conflits bien ancrés entre factions fait-elle obstacle à l’utilisation de la recherche ?
 
Quelques indications
 
 
Quand on tente de promouvoir systématiquement une recherche comparative internationale et interdisciplinaire, on en apprend en général autant sur le processus de recherche que sur l’objet spécifiquement traité. Le projet dont ce numéro rend compte n’y fit pas exception. À cet égard, trois points méritent commentaire dans la mesure où elles ont des implications générales pour la recherche comparative en sciences sociales. Tout d’abord, il est extrêmement difficile d’assurer un véritable « contrôle qualité » à une échelle aussi vaste, d’autant que les procédures conventionnelles d’évaluation ont tendance à figer les disparités existantes entre capacités de recherche. Un point fort du projet était sa capacité, grâce au soutien des États membres du Conseil intergouvernemental du programme most, d’inclure des travaux de chercheurs libyens, tanzaniens ou ouzbeks – pays en général sous-représentés dans les sciences sociales à l’échelle internationale. En résultait toutefois une faiblesse : les travaux ne répondaient pas nécessairement aux critères de qualité généralement admis. Les avantages sont en fait moins à ce niveau qu’en termes de meilleure circulation des idées ; de remise en cause des pratiques confortables et routinisées de la recherche universitaire internationale ; et enfin d’élargissement du champ d’enjeux, de données et de personnes qui assurent la jonction entre sciences sociales et monde réel.
Deuxième indication sur le processus de recherche : il est de l’essence de la recherche comparative – surtout quand elle est orientée vers les politiques publiques – de faire surgir des tensions autour de l’appropriation intellectuelle. Les universitaires sont réticents à s’accommoder de problématiques prêtes à l’emploi, qu’elles soient promues par leurs collègues ou par les comités de programme des conseils de recherche ou d’autres instances analogues. Cette réticence reflète évidemment en partie des considérations de statut, mais celles-ci ne sont pas seules en cause, et d’ailleurs ne sauraient être réduites à de pures questions de personnes. C’est plutôt que la tentative de faire rentrer les collaborations de recherche en sciences sociales dans des paramètres paradigmatiques préconstruits heurte la conception qu’ont les chercheurs d’eux-mêmes et, en arrière-plan, des sciences sociales. Les faits, les preuves empiriques, les données et tous les autres « produits » n’ont de sens que par rapport à des questions qui, à leur tour, doivent se comprendre en relation avec l’histoire du questionnement (y compris les histoires spécifiques des différentes disciplines) et avec le contexte social qui les rend pertinentes. À plus d’un titre, les sciences sociales doivent viser l’impartialité. En même temps – et sans qu’il y ait la moindre contradiction –, aucune recherche ne saurait être rigoureusement neutre par rapport aux conceptions de l’activité scientifique, aux théories particulières et aux enjeux de l’engagement politique. En ce sens, la recherche en collaboration porte nécessairement sur la conception et non pas seulement sur la mise en œuvre d’un projet. Conséquence plutôt prévisible dans le cas présent : l’effort consacré à assurer la comparabilité a débouché sur des résultats qui sont extrêmement difficiles à comparer.
Troisième indication : le processus de recherche en collaboration éclaire ce que les dispositifs institutionnels actuels ont d’inadapté ainsi que les obstacles à leur amélioration. Dans un projet comparatif théoriquement idéal, il y aurait autant de pays que possible ; on associerait tous les partenaires à la conception initiale de la recherche ; des boucles de rétroaction permettraient d’ajuster la conception initiale au vu de la recherche en cours ; une évaluation régulière et systématique permettrait notamment de réviser le consortium au fur et à mesure en réaction aux éventuelles défaillances et aux nouvelles entrées souhaitables ; l’interaction avec les usagers potentiels se déroulerait à toutes les étapes. Si l’on prend au sérieux la coordination que cela implique, on en conclut que, grosso modo, le coût d’une telle entreprise devrait être au mieux proportionnel au carré du nombre de participants. Encore cette estimation suppose-t-elle, comme pis-aller pratique, un modèle « rayonnant » de coordination centralisée. Plus le réseau de coopération entre partenaires est dense, pire est la situation. En outre, des difficultés pratiques considérables pèsent même sur les réseaux de taille gérable. Faute de financements disponibles au niveau international (qui soit n’existent pas, soit, comme dans l’Union européenne, exigent une collaboration étroite entre niveaux national et international), les grands projets comparatifs requièrent une compatibilité entre dispositifs nationaux de financements qui permette aux partenaires de bénéficier de sources distinctes pour un même projet. Pourtant, une telle compatibilité est tout à fait exceptionnelle. Le plus souvent, chaque pays a ses priorités thématiques, ses échéances, ses critères d’évaluation, ses règles juridiques de participation, ses principes comptables : toute tentative de soumettre un projet unique et cohérent à l’ensemble des contraintes est condamnée dès le départ. D’ailleurs, même si les financements internationaux étaient davantage disponibles, la coordination des politiques nationales serait encore une priorité essentielle.
Au-delà du processus, il y a le contenu. Le projet dans son ensemble, malgré la comparabilité limitée des résultats, offre des indications intéressantes, que les textes réunis ici reflètent bien. Principal enseignement : partout, on constate que la recherche en sciences sociales – même quand elle a été spécifiquement sollicitée pour des besoins de politique publique – est généralement peu utilisée. Conformément aux travaux précédents sur le sujet, il ne semble pas que ce phénomène soit propre à des pays, des secteurs ou des cadres institutionnels particuliers. Les facteurs qui contribuent à l’échec semblent relever de trois catégories principales :
  • un manque d’intérêt chez les décideurs, qui commandent des recherches moins pour accéder à leurs résultats que pour d’autres raisons, parmi lesquelles l’habitude, la légitimation symbolique et le clientélisme ;
  • un manque d’intérêt chez les chercheurs qui, quelles qu’en soient les raisons, préfèrent garder une distance par rapport aux processus politiques qu’y rechercher une influence ;
  • un manque de communication effective pour rapprocher les langages, calendriers et intérêts divergents des décideurs et des chercheurs.
D’ailleurs, à un niveau très général, ces trois catégories se confondent. Ce dont il s’agit, c’est l’absence de questions communes et de procédures pour en faciliter l’émergence. Les recherches commandées restent inutilisées parce qu’elles sont encadrées soit par des enjeux de politique publique – ce qui empêche les chercheurs de faire ce qu’ils font le mieux : interroger les questions – soit par une problématique autonome qui n’a aucun sens pratique pour le décideurs. Qu’on n’en conclue pas que l’une des ces perspectives doive être privilégiée au dépens de l’autre. Chacune a sa place, mais elles sont véritablement différentes. Pour prendre un exemple parmi les enjeux traités par l’étude de cas néerlandais et rapportés ici dans l’article de de Gier, Henke et Vijgen, il n’existe aucune contradiction entre l’ambition de réduire le chômage caché provoqué par l’assurance invalidité et la volonté de comprendre les modalités complexes par lesquelles les systèmes de protection sociale modifient les situations sociales qu’ils sont conçus pour pallier. Aucune contradiction, mais pas davantage – il faut le souligner – de véritable complémentarité.
Encore faut-il savoir s’il s’agit là d’une caractéristique inévitable du processus politique ou de la connaissance scientifique de la société, ou plutôt d’un facteur qui joue différemment dans des conditions différentes. La conclusion générale de la recherche est qu’il y a effectivement des différences : la recherche sociale peut être utilisée et être prise au sérieux. (On peut également l’utiliser sans la prendre au sérieux ; mais c’est là un aspect de l’échec résumé précédemment.) D’une manière générale, cependant, il semble que le cadre politique soit plus important que des procédures spécifiques. La recherche a de meilleures chances d’être entendue quand les communautés de politique publique sont fragmentées ou contestées, quand de nouveaux acteurs sociaux émergent, quand le consensus préalable d’arrière-plan sur la nature des enjeux politiques s’expose à la remise en cause. Ces conditions n’apportent aucune garantie que la meilleure science sociale – évaluée selon ses paradigmes et ses méthodes – ait l’impact le plus grand. Au contraire, il n’est pas moins possible que, dans un contexte politiquement chargé, la recherche soit instrumentalisée. Cependant, le fait même que le contexte soit ouvert crée une « structure d’opportunités » potentiellement favorable, dont la meilleure illustration est peut-être la capacité de la recherche environnementale à influencer le débat public au moment où les évidences en matière de transport et d’énergie étaient en train de se lézarder, tout comme les puissantes structures industrielles et institutionnelles sans lesquelles, précisément, les « évidences » n’auraient pas été consensuelles.
Ce qui pose problème, c’est que, si la recherche en sciences sociales peut certes bénéficier d’un tel contexte, elle n’a guère de moyen de contribuer directement à son émergence. L’enjeu est d’élaborer des procédures institutionnelles aux effets positifs analogues, mais qui soient dotées d’une plus grande stabilité et soient moins touchées par les biais sectoriels. Pour les raisons déjà mises en évidence, de telles procédures dépendraient nécessairement de l’existence de forums « hybrides ». Ceux-ci réuniraient les chercheurs, les décideurs et l’ensemble des acteurs sociaux pour formuler les questions et assurer une large circulation des connaissances disponibles. Les professionnels des sciences sociales ont une réticence compréhensible à exposer leur travail à la critique de profanes qui peuvent concevoir l’« utilité » sociale dans les termes d’un utilitarisme fruste : celui pour lequel l’essentiel des sciences humaines, de même que toute recherche sociale de type « fondamental » ou « théorique », seraient congédiés sans ménagement. De même, les décideurs sont réticents – non sans raison – à soumettre leur agenda fondamental à l’approbation de scientifiques qui n’ont, en tout cas directement, de comptes à rendre à personne. Pourtant, cette quête difficile de nouvelles formes de responsabilité se trouve nécessairement au cœur de toute tentative sérieuse visant à donner aux sciences sociales un profil plus élevé et une pertinence politique accrue.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Althusser, L. 1965. Pour Marx, Paris, Maspero.
·  Weiss, C.H. 1991. Organizations for Policy Analysis, Helping Governments Think, Londres, Sage.
·  Weiss, C.H. 1997. Evaluation: Methods for Studying Programs and Policies, 2e édition, Upper Saddle River (NJ), Prentice Hall.
·  Weiss, C.H. ; Bucuvalas, M.J. 1980. Social Science Research and Decision Making, New York, Columbia University Press.
 
NOTES
 
[1]Le texte intégral du document de cadrage du projet rédigé par Carol Weiss, dont cet éditorial tire nombre d’éléments, est disponible sous forme électronique à l’adresse suivante : http://www.unesco.org/most/weiss.htm.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Le texte intégral du document de cadrage du projet rédigé p...
[suite] Suite de la note...