2004
Revue internationale des sciences sociales
Introduction
Quatre cents villes géantes au sommet du monde
Mattei Dogan
Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique à Paris et professeur de science politique à l’université de Los Angeles en Californie. Il dirige le comité de recherche en sociologie comparée de l’Association Internationale de Sociologie. Il a également fondé et dirigé le comité de recherche sur les élites de l’Association Internationale de Science Politique. Parmi ses publications les plus récentes figurent Comparing Nations (1994), Elites, Crises, and the Origins of Regimes (1998) et Elite Configurations at the Apex of Power (2003).
La multiplication et la croissance accélérées des villes géantes sur tous les continents, et en particulier dans les pays en voie de développement, figurent parmi les changements sociaux les plus marquants des dernières décennies. Les nations territoires deviennent progressivement des États métropolitains au sein desquels les grandes agglomérations dominent la vie économique, sociale, culturelle et politiques y compris, fréquemment, au plan international. Les villes les plus importantes constituent le lieu et le vecteur de la globalisation. Elles forment un réseau de communication au sein duquel les échanges personnels, de biens et d’idées se développement de manière intense. Si de nombreux domaines permettent d’appréhender le changement social, la métropolisation du monde figure cependant parmi ceux où ce phénomène est le plus significatif et a été abondamment analysé.
L’ancien monde, qui était constitué de nations-territoires, fait progressivement place à un monde de ville géantes (Dogan et Kasarda, 1988). Parmi celles-ci, quatre cents comptent plus d’un million d’habitants, cent vingt plus de deux et cinquante plus de cinq. Trente-sept métropoles rassemblent, enfin, entre huit et vingt-six millions d’habitants chacune.
La croissance rapide des villes est un phénomène relativement récent qui date, pour l’essentiel, de la seconde moitié du vingtième siècle. Parmi les métropoles les plus importantes à l’heure actuelle, Mexico est passé de 3,1 millions d’habitants en 1950 à 17,9 en 1999, Sao Paulo de 2,8 à 17,5 millions sur la même période, c’est-à-dire en l’espace de deux générations. Bombay a suivi le même chemin. Dans le même temps, la population du Caire a été plus que multipliée par cinq tandis que la croissance de Jakarta était toute aussi rapide. Séoul comptait un million d’habitants en 1950, chiffre multiplié par dix en l’espace de deux générations. La population de Téhéran est passée de moins d’un million à 7,2 millions dans le même laps de temps. Celle d’Istanbul a doublé en quinze ans, tout comme celles de Karachi, Lima, Kinshasa et beaucoup d’autres villes de l’hémisphère sud (voir le tableau 1 qui présente une synthèse de la croissance des vingt plus grandes mégapoles entre 1975 et 1995).
Tableau 1
Les vingt plus grandes villes géantes
Population en 1999 % de croissance Tokyo 26,4 30 Mexico 17,9 47 São Paolo 17,5 65 Bombay 17,5 120 New York 16,6 3 Los Angeles 13 39 Shanghaï 12,9 15 Lagos 12,8 211 Calcutta 12,7 51 Buenos Aires 12,4 30 Dacca 11,7 337 Karachi 11,4 144 Delhi 11,3 125 Osaka 11 12 Pékin 10,8 27 Jakarta 10,6 90 Manille 10,5 86 Rio de Janeiro 10,5 30 Le Caire 10,3 57 Séoul 9,9 51 Source : Nations unies, Département des affaires sociales et économiques.
Les villes géantes remplissent des fonctions qui sont cumulatives et inextricablement liées. Celles-ci sont également, dans la plupart des cas, séquentielles. Par ce terme, on entend que la ville doit jouer un rôle significatif dans un domaine avant de devenir importante dans un autre. Le cas de Londres n’est qu’un exemple de ce type de changement séquentiel. « L’explication la plus courante du succès actuel de la City [le centre financier mondial situé au cœur de la capital britannique] au plan international met l’accent sur le fait qu’il s’agit d’un héritage du dix-neuvième siècle, de l’époque où la livre Sterling constituait le pivot du système monétaire mondial. La Grande-Bretagne était alors la plus grande puissance coloniale et la première des nations industrielles. » (McRae et Cairncross, 1984, p. 1). La faculté d’exercer un rôle prééminent dans les domaines financier aussi bien que culturel (musées, théâtres, universités, splendeur architecturale) était fondée sur l’accumulation de strates successives de richesse.
Les villes remplissent de nombreuses fonctions importantes. Tokyo, par exemple, peut être considéré comme une métropole dominante de neuf points de vue : démographique, industriel et commercial, financier, culturel, politique, en tant que port maritime, aéroport, et en tant que siège d’organisations internationales. Une réflexion similaire vaut en ce qui concerne la position de capitales telles que Londres, Paris, Moscou, Le Caire, Mexico, Athènes et Vienne par rapport à leur pays. D’autres villes, en revanche, ne remplissent qu’une partie des fonctions mentionnées. Ainsi, Rome n’est pas une grande ville industrielle, Los Angeles n’est pas une capitale politique et Shanghai n’est pas un centre culturel. São Paulo constitue un immense centre au plan industriel pour le Brésil, mais pas au plan culturel et artistique. Lagos est une mégapole énorme au sein de laquelle se trouve un gigantesque port. Il ne s’agit toutefois pas d’un centre financier d’importance majeure.
Lorsqu’une comparaison des grandes villes américaines et européennes est effectuée, les systèmes de transports publics, en particulier les infrastructures souterraines, doivent être prises en compte. Les métros qui existent à Paris, Londres, Moscou ou Tokyo représentent un investissement qu’une ville comme Los Angeles mettrait vingt ou trente ans à réaliser. Le coût représenté par le métro parisien est peut-être équivalent à celui de la production automobile totale des États-Unis sur plusieurs années. Une telle comparaison ne peut cependant en rester au domaine statistique. La dimension la plus importante dans l’analyse comparative des villes géantes est d’ordre démographique. La taille de la population constitue le premier critère lorsqu’il s’agit de distinguer ce type de villes des autres.
Où les villes géantes sont-elles situées ?
La majorité des villes géantes est située sur des côtes ou sur des fleuves navigables offrant un accès à la mer. Les villes de ce type qui ne bénéficient pas d’accès navigable ont néanmoins été construites, il y a longtemps, au bord de rivières de moindre importance. Le sud de l’Asie, la côte atlantique et les pays méditerranéens sont les régions où les villes géantes disposent le plus souvent d’une ouverture sur la mer. De nombreux chercheurs ont mis en évidence le rôle joué par la colonisation dans l’élection des sites où ces villes ont été bâties. La plupart des vingt villes maritimes chinoises comptant plus d’un million d’habitants abritaient les anciennes concessions, ou ports ouverts au commerce avec l’étranger. Peu de villes maritimes sont situées sur la côte pacifique de l’Amérique latine. Un rapide coup d’œil sur la carte de la région permet de comprendre pourquoi. La Cordillère des Andes est trop proche de la côte. Seule l’Europe est fortement peuplée en son centre. La géographie des autres continents est, en quelque sorte, centrifuge en raison de la présence du Sahara, des Rocheuses, des étendues glacées situées à l’intérieur du Canada, du Gobi, des déserts de Gibson (en Australie) et d’Arabie. Les villes géantes se trouvant au milieu d’un désert, à l’instar de Téhéran ou de Tachkent, sont des exceptions.
Métropolis (1916-1917), huile sur toile de Georg Grosz (1893-1959). Erich Lessing/akg
Il est possible de s’interroger sur la raison pour laquelle un nombre si important de villes géantes sont aujourd’hui situées sur des accès à la mer. L’explication proposée, il y a longtemps, par Charles Horton Cooley (1894) est à la fois pertinente et pleine de sens. Il a élaboré la théorie de la « rupture » dans le transport. Par ce terme, il entend « une interruption du mouvement suffisante pour qu’un transfert et un stockage temporaire des biens soit, au minimum, nécessaire. Si l’interruption physique du mouvement seule se produit, nous sommes en présence de ce que je pourrais qualifier de rupture mécanique. Toutefois, si, compte tenu de la relation étroite qui, ainsi qu’on l’a déjà souligné, existe entre transport et échange, l’interruption physique est à l’origine d’un changement de propriétaire des biens transportés, nous nous trouvons alors confrontés à une rupture d’ordre commercial. » (Cooley, 1894, p. 76).
La principale cause d’interruption est d’ordre physique. Il peut par exemple s’agir de la jonction qui doit être effectuée entre des modes de transports terrestre et maritime, du transbordement de cargos vers des péniches, ou encore de la route vers le rail. Une rupture mécanique implique un chargement, un déchargement ainsi que la réalisation d’une opération de portage intermédiaire. De telles opérations suffisent à motiver la création d’une ville. Une rupture d’ordre commercial induit un changement dans la propriété du bien, qui intervient toujours dans les environs ou à l’endroit où les interruptions physiques se produisent et concourt à accroître l’importance de ces dernières. Un échange économique prend alors place, qui engage des marchands et des agents de change. La ville dont l’activité est commerciale tend également à devenir le siège d’entreprises manufacturières. Toute une série de facteurs facilitent l’implantation et le développement d’une ville. On songe par exemple à la présence d’estuaires, d’isthmes, à la confluence de vallées, à l’existence de ports de bonne qualité, de points de jonction entre routes terrestres et fleuves navigables qui sont aisément accessibles ou encore aux endroits où les reliefs vallonnés s’adoucissent pour laisser place à la plaine. « La simple intersection d’axes de transport ne suffit pas nécessairement à provoquer le développement d’une ville autour du commerce. Pour cela, il est nécessaire qu’interviennent une rupture dans le transport et un transfert des biens, qui doivent être stockés et changent de propriétaire. » (Cooley, 1894, p. 81).
La théorie de Cooley, restée enfouie dans les recoins des bibliothèques, a été oubliée par la plupart des chercheurs qui s’intéressent actuellement à l’urbanisation. Sa validité est pourtant amplement démontrée lorsque l’on s’intéresse la localisation des grandes villes coloniales.
Le port colonial constitue l’illustration parfaite de la rupture d’ordre commercial dans le transport des biens ainsi que de l’intersection entre routes terrestres, fluviales et maritimes. Cooley n’en a indiqué que quelques exemples en dehors des États-Unis et aucun dans les pays qui sont actuellement en développement. Ceci tient pour une large part au fait que la plupart des ports maritimes situés dans ces derniers n’ont commencé à acquérir leur dimension aujourd’hui gigantesque qu’après 1894.
L’existence d’une rupture dans le transport des biens permet de mieux rendre compte de la situation géographique des quatre cents villes qui sont les plus grandes au monde. L’établissement d’une distinction entre trois types de pays, fondée sur l’ancienneté de leur urbanisation, est également utile :
- Dans les vieux pays, les zones les plus importantes ont été urbanisées avant que les changements technologiques n’affectent les transports terrestres maritimes. L’Europe (occidentale, centrale et orientale), l’Inde, la Chine, le Japon et le Moyen-Orient entrent dans cette catégorie. Il ne fait aucun doute que le développement du commerce maritime depuis la première révolution industrielle a eu un impact sur le développement de nombreuses villes côtières. Toutefois, plus que la situation géographique, la notion de rupture dans le transport des biens permet de rendre compte de la croissance de la plupart des villes géantes qui caractérise, à un moment donné, les villes géantes situées dans ces vieux pays, à l’exception des ports commerciaux chinois.
- Les nouveaux pays étaient indépendants, déjà avancés au plan économique et relativement urbanisés lorsque le transport ferroviaire a connu sa phase d’expansion au dix-neuvième siècle. Aux États-Unis, exemple le plus typique, la jonction des axes de transport maritimes et ferroviaires a tendu à favoriser l’émergence de grandes villes. L’usage de l’automobile s’est ensuite développé là où la ville se trouvait, tout comme, à son tour, l’avion.
- Au moment où les Européens s’y sont installés, les pays colonisés étaient ruraux tandis que leur économie était largement fondée sur l’agriculture. C’est particulièrement vrai dans les cas de l’Afrique, de l’Amérique du sud et du sud-est asiatique. Le port colonial représentait, pour eux, bien plus qu’une rupture dans le transport des biens. Il s’agissait d’une porte, notion bien plus appropriée que la précédente lorsque l’on songe à la situation de ces pays à l’époque coloniale.
Dans leur ouvrage 3000 Years of Urban Growth, Chandler et Fox (1974) n’offrent aucune explication permettant de rendre compte du développement puis du déclin des plus grandes villes du monde à différentes époques. Ils semblent avoir ignoré la théorie de Cooley et n’ont même pas remarqué qu’une proportion importante des villes dont ils font mention sont des ports. Une telle analyse n’est pas difficile à effectuer même si les plus grandes villes ne constituaient pas, à la fin du Moyen Âge, des villes géantes d’après les critères actuels. Parmi les vingt-cinq plus grandes villes dont Chandler et Fox font la liste en 1750, dix sont des ports maritimes, huit des ports fluviaux et trois sont situées sur des canaux navigables. Parmi les soixante-dix-huit villes recensées pour cette même époque, les deux tiers disposent d’un accès à une voie navigable. La proportion demeure à peu près la même en ce qui concerne les villes dont ils font la liste en 1825 même si certaines d’entre elles apparaissent, à nos yeux, comme des ports de modeste importance. Le Caire ne comptait, par exemple, que vingt six mille habitants à cette époque, Shanghai cent quinze mille, Calcutta deux cent cinquante mille, Constantinople six cent soixante-quinze mille et New York cent soixante-dix mille. En 1925, seules deux des villes les plus importantes n’étaient pas des ports fluviaux ou maritimes. Il s’agissait de Manchester et Birmingham, deux villes qui étaient néanmoins approvisionnées grâce au transport maritime, certes suivi d’un court transbordement terrestre. À cette époque toujours, seuls deux grands ports étaient situés en dehors de la mare nostrum atlantique, Calcutta et Shanghai (Chandler et Fox, 1974).
Soixante ans plus tard, en 1985, parmi les trente-cinq plus grandes métropoles du monde, seules Mexico, Milan, Delhi, Téhéran et Madrid ne sont pas des ports. Le Caire, Paris et la conurbation du Rhin et de la Ruhr sont les seules villes géantes mondiales à n’être que des ports fluviaux. Les vingt-six autres constituent des ports maritimes (en considérant que Pékin-Tientsin, Sao Paulo-Santos et Séoul-Inchon entrent dans cette catégorie).
Quelques-uns des grands pays continentaux comptent de nombreuses villes qui ne sont pas côtières. Il en va ainsi de la Russie et de la Chine par exemple. La plupart des grandes agglomérations de ces deux pays sont néanmoins situées sur des fleuves. La majeure partie des villes géantes de l’Inde ne sont pas orientées vers la mer parce que, à l’intérieur de ce grand pays continental, les sols sont riches. En Europe de l’Ouest, une ville géante sur trois est située au bord de la mer. L’implantation initiale des autres est très ancienne et s’est, dans de nombreux cas, effectuée au bord d’un fleuve.
La prise en compte des systèmes hydrographiques et de l’accès à la mer permet de rendre compte de l’emplacement originel des villes géantes. Les technologies du transport ont toutefois connu d’importantes mutations dans les époques récentes. Le volume représenté par trafic maritime et aérien qui existe entre les trente plus grandes agglomérations américaines et leurs équivalentes européennes est supérieur à celui qui touche les centaines de villes moyennes.
Il serait possible de transposer dans bien d’autres pays le titre d’un ouvrage publié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – Paris et le désert français – qui a eu une influence considérable sur les élites françaises : Buenos Aires et la Pampa argentine, Helsinki et les mille lacs finlandais, ou encore Manille et l’archipel des Philippines. Ailleurs, la notion de désert doit être comprise dans un sens littéral. Il en va ainsi de Téhéran et du désert iranien, de Mexico et du plateau mexicain ou de Tripoli et du désert pétrolifère, etc.
Pays monolithiques et multipolaires
Parmi les 200 pays indépendants peuvent être distingués ceux qui sont dominés par une ville géante unique concentrant plus de 20 % de la population urbaine. Ils seront qualifiés de monolithiques ou monocéphales. Parmi les pays de ce type décomptés en 1999, soixante-quatorze pouvaient être caractérisés par la présence sur leur territoire d’une grande ville de plus d’un million d’habitants tandis que dans trente d’entre eux, la population de l’agglomération était supérieure à trois millions. Dans ce cas, les villes en question sont, en référence au terme utilisé par les urbanistes et démographes depuis Mark Robinson (1939), qualifiées de « principales » (primate) par référence à la taille de leur population. Le second type susceptible d’être identifié se rapporte aux pays, multipolaires ou polycéphales, qui comptent plusieurs grandes agglomérations sur leur territoire sans qu’aucune d’entre elles ne domine les autres (tableaux 2, 3, et 4). Dans la plupart des cas, la catégorisation opérée, dans le registre de la multipolarité ou dans celui du macrocéphalisme urbain (le premier terme se rapportant littéralement au surdimensionnement de la tête par rapport au corps) dépend de la taille du pays considéré. Les plus grands, qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde, des États-Unis, de la Russie ou du Brésil, peuvent être considérés comme caractérisés par la multipolarité urbaine. La position de domination des villes les plus importantes est alors d’ordre régional. Outre les deux mégalopoles, Shanghai et Pékin, la Chine compte trente-cinq villes géantes qui sont en situation de domination régionale. De nombreux pays de taille moyenne entrent toutefois également dans la catégorie multipolaire. On songe par exemple au Canada, à l’Allemagne, à l’Italie, à l’Espagne, aux Pays-Bas, à la Suisse, à la Pologne et à l’Australie. Quelques-uns, comme le Portugal et la Belgique, sont bicéphales. Une liste de cinquante-neuf villes dont la population est supérieure à trois millions d’habitants est présentée dans le tableau 4. Les pays dans lesquels elles sont situées comptent par ailleurs 134 agglomérations comptant entre un et trois millions d’habitants.
Tableau 2
Monocéphalisme urbain : villes de plus de 3 millions d’habitants représentant plus de 20 % de la population urbaine du pays en 1999
Millions d’habitants % de la population urbaine résidant dans la ville dominante Abidjan, Côte-d’Ivoire 3,2 48,2 Athènes, Grèce 3,1 48,9 Bagdad, Irak 4,7 27,3 Bangkok, Thaïlande 7,1 59,2 Bogotá, Colombie 6,2 20,2 Buenos Aires, Argentine 12,4 37,9 Le Caire, Égypte 10,3 34,2 Casablanca, Maroc 3,4 22,4 Dacca, Bangladesh 11,7 38,6 Guatemala, Guatemala 3,1 71,4 Hanoi, Vietnam 3,7 24,5 Ho Chi Minh-ville, Vietnam 4,5 24,5 Karachi, Pakistan 11,4 20,5 Hongkong (avant 1999) 6,8 100 Hongkong, Chine 6,8 3 Kinshasa, Congo 4,9 32,5 Lagos, Nigeria 12,8 27,2 Lima, Pérou 7,3 39,9 Lisbonne, Portugal 3,8 60,4 Melbourne, Australie 3,2 20 Manille, Philippines 10,5 24,5 Mexico, Mexique 17,9 24,8 Paris, France 10,8 21,6 Pyongyang, Corée du nord 3,1 22,1 Santiago, Chili 5,4 42,4 Saint-Domingue, République dominicaine 3,5 65,4 Séoul, Corée du sud 10 26,3 Singapour 3,5 100 Sydney, Australie 3,6 23 Tokyo, Japon 26,4 26,5 Rangoon, Myanmar 4,1 33,4
Tableau 3
Monocéphalisme urbain : villes de 1 à 3 millions d’habitants dans lesquelles résidaient plus de 20 % de la population urbaine totale en 1999
Millions d’habitants % de la population urbaine résidant dans la ville dominante Accra, Ghana 1,9 25,8 Addis-Abeba, Éthiopie 2,5 24,1 Alep, Syrie 2,1 24,8 Amman, Jordanie 1,4 28,9 Antananarivo, Madagascar 1,4 31,9 Asunción, Paraguay 1,2 41,3 Bakou, Azerbaïdjan 1,9 43,8 Beyrouth, Liban 2 69,6 Brazzaville, Congo 1,2 67,1 Budapest, Hongrie 1,8 28,6 Conakry, Guinée 1,8 74,8 Copenhague, Danemark 1,4 30,2 Dakar, Sénégal 2 46,8 Damas, Syrie 2,3 26,7 Dar Es-Salaam, Tanzanie 2,2 21,6 Douala, Cameroun 1,6 22,6 Guayaquil, Équateur 2,2 27,6 Harare, Zimbabwe 1,7 40,2 La Havane, Cuba 2,2 26,7 Helsinki, Finlande 1,1 33,4 Kaboul, Afghanistan 2,5 52,3 Khartoum, Soudan 2,6 24,4 La Paz, Bolivie 1,4 28,5 Luanda, Angola 2,6 61 Lusaka, Zambie 1,6 40 Maputo, Mozambique 2,9 38,1 Minsk, Biélorussie 1,8 24,2 Montevideo, Uruguay 1,2 41 Nairobi, Kenya 2,2 23,2 Port-au-Prince, Haïti 1,7 59,9 Porto, Portugal 1,9 30,1 Quito, Équateur 1,7 21 San Juan, Porto Rico 1,4 47,5 San Salvador, El Salvador 1,4 48 Santiago, République dominicaine 1,5 27,7 Sofia, Bulgarie 1,2 20,8 Stockholm, Suède 1,6 21,3 Tachkent, Ouzbékistan 2,1 23,5 Tbilissi, Géorgie 1,3 43,4 Tel-Aviv, Israël 2,1 38,5 Tripoli, Libye 1,8 37,1 Tunis, Tunisie 1,9 30,3 Vienne, Autriche 2,1 39,2 Erevan, Armenie 1,3 52,2 Source : Nations unies, Département des affaires sociales et économiques, 1999.
Tableau 4
Le polycéphalisme urbain : villes de plus de 3 millions d’habitants où résidaient moins de 20 % de la population urbaine du pays en 1999
Millions d’habitants % de la population urbaine résidant dans la ville dominante Millions d’habitants % de la population urbaine résidant dans la ville dominante Ahmedabad, Inde 4,1 1,5 Lahore, Pakistan 5,8 10,5 Alexandrie, Égypte 4 13,3 Londres, Royaume-Uni 7,6 14,5 Ankara, Turquie 3,1 6,5 Los Angeles, États-Unis 13 6,1 Bandung, Indonésie 3,3 4 Madras, Inde 6,5 2,3 Bangalore, Inde 5,4 1,9 Madrid, Espagne 4,1 13,3 Pékin, Chine 10,8 2,7 Milan, Italie 4,2 11,1 Belo Horizonte, Brésil 4,1 3 Monterrey, Mexique 3,3 4,6 Berlin, Allemagne 3,3 4,6 Montréal, Canada 3,4 14,4 Bombay, Inde 17,5 6,2 Moscou, Russie 9,3 8,2 Calcutta, Inde 12,7 4,5 Nagoya, Japon 3,1 3,2 Le Cap, Afrique du sud 3 14,8 New York, États-Unis 16,6 7,8 Caracas, Venezuela 3,1 15,2 Osaka, Japon 11 11,1 Changchun, Chine 3 0,1 Philadelphie, États-unis 4,4 2,1 Chengdu, Chine 3,3 0,8 Porto Alegre, Brésil 3,6 2,7 Chicago, États-Unis 6,9 3,3 Poona, Inde 3,4 1,2 Chongquing, Chine 5 1,3 Pasau, Corée du sud 3,8 10,1 Cologne, Allemagne 3 4,2 Rio de Janeiro, Brésil 10,5 7,7 Dallas, États-Unis 3,9 1,8 Riyad, Arabie Saoudite 3,2 17,9 Delhi, Inde 11,3 4 Saint-Pétersbourg, Russie 5,1 4,5 Detroit, États-Unis 3,8 1,8 Salvador, Brésil 3,1 2,3 Düsseldorf, Allemagne 6,5 9,1 San Francisco, États-Unis 4 1,9 Essen, Allemagne 6,5 9,1 Shanghai, Chine 12,9 3,2 Francfort, Allemagne 3,7 5,1 Shenyang, Chine 4,8 1,2 Guadalajara, Mexique 3,8 5,3 Téhéran, Iran 7,2 17,5 Guangzhou, Chine 3,9 1 Tianjin, Chine 9,1 2,3 Houston, États-Unis 3,3 1,6 Toronto, Cananda 4,6 19,3 Hyderabad, Inde 6,6 2,3 Washington DC, États-Unis 3,9 1,8 Istanbul, Turquie 9 18,8 Wuhan, Chine 5 1,3 Jakarta, Indonésie 10,6 12,7 Xian, Chine 3,1 0,2 Source : Nations unies, Département des affaires sociales et économiques, 1999.
Le concept de villes hégémoniques s’avère plus difficile à saisir que celui, plus ancien, de villes principales. Le poids relatif de la plus grande agglomération par comparaison avec les trois, quatre ou cinq autres qui sont les plus importantes dans le pays ne constitue que l’un des critères à prendre en compte à cet égard. Il n’est en aucun cas suffisant. Dans de nombreux cas, la domination de la ville hégémonique sur le reste du pays est telle que les cartes dressant un profil démographique, économique, social, culturel, financier, commercial ou politique du territoire apparaissent semblables à des toiles d’araignée. Le réseau de communication national (télévision, radio, journaux) ne comporte qu’un unique centre.
Il n’est pas nécessaire qu’une ville puisse être qualifiée de géante en relation avec les critères internationaux pour jouer un rôle hégémonique dans le pays qu’elle domine. La taille et la richesse d’une ville doivent être mesurées en fonction de celles du pays où elle est située. Ainsi, Kampala ne constitue pas, à proprement parler, une ville dont le gigantisme impressionnerait. Cette agglomération joue néanmoins un rôle dominant en Ouganda, à l’instar d’Helsinki en Finlande ou d’Amman en Jordanie.
Le macrocéphalisme urbain est un phénomène plus fréquent dans les petits pays. Dakar abrite les deux tiers de la population urbaine au Sénégal. À Lomé, Asunción, Monrovia, Abidjan, Kuala Lumpur, Amman ou Ouagadougou vit plus de la moitié de la population des pays concernés. De nombreux pays insulaires peuvent être qualifiées de macrocéphales et, ce, même si leur population est importante. Il en va ainsi de Madagascar, du Sri Lanka, de Taiwan, des Philippines ou de Haïti.
Le caractère macrocéphalique de certains pays est le produit de l’histoire autant que de la géographie et de l’environnement écologique. Quelques exemples bien connus suffiront à illustrer cette proposition. On songe par exemple à Vienne qui fut la capitale d’un empire aujourd’hui disparu, tout comme Athènes et Copenhague. La configuration est un élément qui peut être utilement pris en considération lorsqu’une comparaison de pays européens est effectuée. Toutes choses égales par ailleurs, le fait que la France, l’Autriche, le Danemark et l’Irlande soient des nations macrocéphales et que l’Allemagne, l’Italie ou les Pays-Bas soient au contraire multipolaires constitue une différence importante qui a des répercussions dans de nombreux domaines politiques et sociaux. Si la Yougoslavie avait été dominée par une seule et puissante grande ville plutôt que par six importantes villes régionales, le processus de démembrement de la Fédération se serait certainement accompli de manière différente.
L’espace manque ici pour procéder à une analyse comparative exhaustive des villes hégémoniques. Aussi nous limiterons-nous à quatre cas exemplaires, en commençant par l’agglomération parisienne. La carte de France ressemble à une toile d’araignée. L’ensemble des routes, voies de chemin de fer et autoroutes convergent vers Paris. La Seine est un fleuve de petite importance. Paris est toutefois le troisième port français. Parmi les cinq cents sociétés les plus importantes, trois cent quatre-vingt-dix ont installé leur siège social dans l’agglomération parisienne, en particulier dans les nouveaux quartiers d’affaires de la banlieue ouest. Sur deux cent quatre-vingts magazines ou journaux spécialisés (dans la finance, l’éducation ou le sport), deux cent quarante-cinq ont leur comité de rédaction à Paris et sont imprimés dans cette agglomération. La vieille expression « monter à Paris », que l’on retrouve même dans les romans classiques, renvoie à l’itinéraire qui a été emprunté par de nombreuses générations de jeunes provinciaux ambitieux. De manière classique, la carrière d’un haut fonctionnaire commence en province, quand bien même il a grandi à Paris, et s’y termine, s’il a réussi, par une promotion. 85 % des personnes qui sont recensées dans Who’s Who français sont domiciliées à Paris.
Séoul constitue un deuxième exemple. La population de cette ville a été multipliée par six depuis 1955 et est aujourd’hui estimée à dix millions d’habitants. Environ un quart de la population vit ainsi sur une surface qui représente moins de 1 % du territoire national. Six villes satellites sont venues s’ajouter à la métropole capitale durant la dernière décennie. Environ quatre-vingt-quinze des cent plus grandes sociétés commerciales du pays, ainsi que quarante-deux des quarante-six conglomérats industriels familiaux sont concentrés au cœur de l’agglomération, le quartier d’affaires central. Il en va de même en ce qui concerne les bureaux de direction de 62 % des entreprises industrielles dont les capitaux propres se montent à plus de dix millions de wons. Alors que Séoul représentait 45 % de la main-d’œuvre nationale en 1983, cette proportion se montait à 90 % en ce qui concerne l’emploi dans les sociétés commerciales, à 56 % dans les industries exportatrices et à 40 % dans la fonction publique. Il est peu probable que cette situation se modifie dans un avenir proche. En outre, bien qu’une douzaine de structures gouvernementales d’importance secondaire aient été relocalisées à la périphérie de la région capitale, le centre du pouvoir politique réside toujours à Séoul. De même, la plupart des établissements d’enseignement supérieur et des universités, les plus grandes banques (représentant 63 % des dépôts et 64 % des prêts accordés), les sociétés d’assurance, ainsi que la bourse et les médias sont toujours concentrés dans la capitale coréenne (Nations unies, 1986).
Le troisième cas considéré est celui de Budapest, capitale qui regroupe un cinquième de la population hongroise. Ce dernier chiffre ne reflète toutefois pas la domination qu’exerce cette ville sur la vie économique, administrative, politique et culturelle du pays. L’industrie nationale y est concentrée à 40%, et le pourcentage serait encore supérieur si l’industrie minière n’était pas prise en considération. Les trois-quarts des sociétés les plus importantes sont situées à Budapest. Les réseaux de communication convergent vers la capitale. Dix lignes de chemin de fer irradient ainsi le pays à partir de Budapest. Une personne qui se déplace du nord vers l’est ou l’ouest du pays est, tout comme en France, contrainte de transiter par Budapest. Cette règle se vérifie même lorsqu’il s’agit d’acheminer du fret. L’ensemble de la production de l’économie hongroise est négociée, vendue et achetée à Budapest qui fonctionne à la manière d’un gigantesque entrepôt. Plus d’un tiers des échanges commerciaux s’effectuent dans la capitale qui constitue également le point de passage de la moitié du trafic téléphonique et postal du pays. Plus de la moitié de l’électricité produite dans le pays y est également consommée. Le rôle économique joué par Budapest est disproportionné, quel que soit le secteur considéré, y compris dans le domaine des produits agricoles. Mesuré par tête, l’investissement consenti par le gouvernement dans la capitale a toujours été deux fois supérieur à ce qu’il était dans le reste du pays.
Le dernier exemple envisagé est celui de Bangkok. Cette métropole, qui compte aujourd’hui plus de sept millions d’habitants, représente une masse cinquante fois plus importante que celle de la deuxième ville de Thaïlande. Elle regroupe les deux tiers de la population urbaine du pays. Toutes ces caractéristiques en font l’illustration de la ville principale par excellence. Aussi impressionnants que soient les chiffres qui viennent d’être évoqués, ils ne suffisent pas à rendre compte de l’importance du rôle joué par cette ville. Bangkok tend en effet à monopoliser l’ensemble de l’activité financière et commerciale du pays. Une grande part des exportations et des importations est placée sous le contrôle du port de la ville, Klong Toey. Tous les pouvoirs, politique, administratif, culturel et militaire, sont concentrés dans la capitale thaïlandaise. La plupart des médecins y exercent tandis que la grande majorité des administrations gouvernementales et des hôpitaux y est située. Bangkok représente les quatre-cinquièmes de l’activité bancaire, la même proportion des lignes téléphoniques, tandis que plus de la moitié de l’électricité produite dans le pays y est consommée.
La distinction qui peut être établie entre pays monolithiques et multipolaires devient plus floue dans certaines régions, notamment en raison du développement de conurbations et de mégalopoles. Depuis que Jean Gottmann s’est intéressé, dans son influent ouvrage publié en 1961, à la mégalopole de Boston-Philadelphie, les urbanistes ont procédé à la description de nombreuses autres conurbations du même type. Le terme de mégalopole définit la multiplication de petits centres autour d’un axe qui unit deux ou trois mégapoles et sur lequel un intense trafic se développe. La plupart des secteurs de ces conurbations sont construits, à l’exception de rares zones, au demeurant de taille modeste, ce qui signifie que la densité de ces énormes ensembles est relativement élevée. Parmi les plus grandes mégalopoles mondiales figurent Tokaido, Pékin-Tientsin, Chicago-Les grands lacs, Shanghai-Nankin, Randstadt, la Ruhr-Hamburg, Jakarta-Bandung, Le Caire-Alexandrie, Hongkong-Canton, Milan-Turin, Changchun-Harbin, Mexico-Guadalajara, Los Angeles-San Diego, Buenos Aires-Montevideo, Detroit-Toronto, San Francisco-Stanford.
Les villes géantes dans les pays avancés et en développement
Dans la mesure où elles en sont à des étapes différentes de leur développement, une distinction devrait être établie entre les villes géantes selon qu’elles sont situés dans des pays avancés ou en voie de développement. En Europe et aux États-Unis, la plupart des grandes agglomérations de ce type sont dans un état de stagnation, seules les zones suburbaines continuent à s’étendre. Dans les pays en voie de développement, au contraire, la tendance à l’expansion à l’expansion, voire au gigantisme urbain, se poursuit.
Parmi les quatre cents villes géantes (qui comptent plus d’un million d’habitants), cent trois ont vu leur population plus que doubler ou tripler entre 1975 et 1999. Seules cinq d’entre elles, toutefois, sont situées dans des pays développés, toutes les autres se trouvant dans des pays en développement (vingt en Afrique, dix-huit en Inde, onze en Chine, huit en Amérique latine et les autres en Asie ou au Moyen-Orient). Même si les villes qui se développent à un rythme accéléré dans les pays pauvres voient tout un ensemble de pathologies urbaines se propager, les conditions de vie en leur sein demeurent néanmoins plus favorables que dans les zones rurales qui sont abandonnées par des millions de migrants.
De nombreuses études sectorielles ont été consacrées au logement, aux transports publics, au chômage, à la criminalité… dans les villes géantes. La plupart d’entre elles ont cependant été effectuées de manière parallèle plutôt que véritablement comparative. Il appartient de mettre l’accent sur l’extrême diversité qui caractérise les villes géantes de par le monde et qui reflète celle des pays où elles sont situées. Considérons, par un exemple, un indicateur tel que le pourcentage de logements qui ne sont pas rattachés au réseau d’égouts. Celui-ci varie énormément. Il équivaut virtuellement à zéro dans des villes telles que Londres, Paris, Stockholm ou Frankfort, tandis qu’il est pratiquement de cent à Bamako, Bangkok, Bangui, Kinshasa, Mogadiscio, Ouagadougou ou Kaboul où moins de 10 % des logements disposent d’un accès au réseau d’égouts public. En ce qui concerne l’eau courante, sa disponibilité approche les 100 % dans les villes géantes du monde occidental alors que la proportion se situe entre 10 et 20 % à Jakarta ou à Antananarivo. Les taux de natalité varient également énormément. Alors que moins de dix naissances pour mille habitants sont recensées dans les villes européennes, ce chiffre peut être multiplié bien des fois à Manille, Pusan, Saigon, Bangkok ou Belo Horizonte. Le taux de mortalité infantile constitue probablement l’un des meilleures indicateurs sociaux. Il permet en effet, à quelques exceptions près, d’opérer une distinction claire entre les villes géantes des pays avancés et celles des pays en voie de développement. Les cas les plus extrêmes sont Recife où l’on enregistre plus de deux cent vingt-neuf décès pour mille naissances et Le Caire où ce chiffre est de cent trente-six, par comparaison avec des taux de sept ou huit pour mille à Berne, Tokyo et Stockholm. Les morts prématurées (affectant les personnes âgées de moins de 65 ans, en proportion de la mortalité totale) sont quatre ou cinq fois plus nombreuses à Lagos, Accra, Karachi, Bogota ou Guadalajara qu’à Oslo, Zurich ou Berlin.
Le classement des villes géantes qui peut être établi sur la base des différents indicateurs sociaux est plus ou moins conforme à celui des États. Il est par conséquent important de comparer les conditions de vie qui prévalent dans ces énormes agglomérations avec celles qui caractérisent les campagnes. Ainsi seulement sera-t-on en mesure de déterminer si la qualité de vie est meilleure dans la ville géante que dans le reste du pays.
Dans son ouvrage Political Order in Changing Societies (1968), Samuel Huntington s’interroge sur les « groupes qui sont les plus susceptibles de devenir révolutionnaires dans la ville ». Comment peut-on compte du fait que le Lumpenproletariat ne se soit pas révolté en dépit de l’extension continue des bidonvilles, des favelas (au Brésil), des poblaciones (au Chili), des barriadas (à Lima), des ciudades esperidadas (à Mexico), des Kutcha (à Calcutta) et autres quartiers pauvres et shanty towns situés à la périphérie des villes géantes, de Casablanca à Bogotá et de Bombay à Lagos. Huntington (1968) a analysé quelques-unes des raisons pour lesquelles ces populations ne se soulèvent pas en dépit du fossé qui existe entre les taudis où elles survivent et les modernes gratte-ciels qui les entourent. Les mouvements de protestation urbaine ont fait l’objet d’une analyse attentive. Effectuée par John Walton (1987), celle-ci permet de comprendre qu’ils ne se caractérisent pas par des orientations idéologiques et révolutionnaires, mais sont plutôt de nature sporadique et s’apparentent à des émeutes plutôt qu’à des révoltes de masse.
Démographes et économistes ont soulevé une question complémentaire en se demandant « pourquoi des millions de personnes choisissent-ils d’émigrer ? ». La réponse a trop souvent été formulée dans une perspective monodisciplinaire. Si les conditions de vie prévalant dans les villes géantes étaient moins bonnes qu’à la campagne, les populations rurales n’émigreraient pas vers les petites ou grandes villes. Ils agissent ainsi dans l’espoir d’améliorer leurs conditions d’existence sans savoir ce à quoi leur vie dans les villes géantes pourrait ressembler. Ils savent toutefois qu’il n’y a pas d’alternative à l’émigration. Ils sont poussés à quitter l’endroit où ils vivent. Ce phénomène massif, qui touche plus de cent pays (c’est-à-dire partout, Europe, États-Unis, Australie, Canada et Japon exceptés), a des racines profondes. Andrew Kamarck, directeur de l’Institut de développement économique de la Banque mondiale, a suggéré une explication interdisciplinaire qui met l’accent sur les contraintes que le climat fait peser sur les conditions de vie et l’agriculture dans les pays tropicaux. À l’époque où il a réalisé son étude – la situation s’est depuis lentement améliorée dans certaines régions –, il apparaissait qu’un milliard d’individus étaient affectés par différents types de parasites : trypanosomes, schistosomiase, malaria, onchocercose, ankylostomiase, filariose. Les trypanosomes, condamnent, ainsi que le soulignait Kamarck, la majeure partie de l’Afrique à en rester au niveau de l’agriculture de subsistance (Kamarck, 1976, p. 37). La maladie causée par l’ankylostomiase touche plus d’un demi-milliard de personnes. Des millions s’individus sont contaminés par la filariose. « Tous les animaux domestiques sont, d’une extrémité à l’autre des tropiques, infectés par des vers intestinaux. » (ibid., p. 30)
Dans la mesure où la production agricole ne peut s’accroître au même rythme que la population, l’émigration des populations surnuméraires devient une nécessité.
Polarité urbaine et fédéralisme
Une relation existe entre le macrocéphalisme et la centralisation de l’État, ainsi qu’entre le polycéphalisme et le fédéralisme. La plupart des États fédéraux sont polycéphales. Il en va ainsi des États-Unis, de l’Allemagne, du Canada, de l’Inde, du Nigeria, de l’Australie et de la Suisse. Si certains pays polycéphales ne sont pas, historiquement, considérés comme fédéraux, il s’agit néanmoins de démocraties « consociationnelles », à l’instar de la Belgique (qui a ensuite évolué dans la direction du fédéralisme) ou des Pays-Bas. D’autres, comme l’Italie, l’Espagne ou le Maroc, sont caractérisés par un fort régionalisme et par la présence de nombreuses villes importantes. Les quelques exceptions qui peuvent être notées ne font que confirmer la règle. Le Mexique et l’Autriche sont des États fédéraux. Les traductions concrètes de cette caractéristique constitutionnelle sont toutefois minimales, précisément en raison de leur macrocéphalisme.
La relation causale est difficile à apprécier. Si l’Allemagne constitue effectivement un État fédéral, ce n’est pas uniquement en raison de son héritage historique ou du fait qu’après la Seconde Guerre mondiale les alliés ont, à l’instigation de la France, insisté pour que cette disposition soit inscrite dans la constitution de la République fédérale. C’est surtout que trente-trois villes de taille comparable sont réparties sur le territoire de ce pays. Au moins en Europe, les nations préexistaient aux villes et, en Afrique, les tribus aux nouveaux États. Le fédéralisme tout comme le polycéphalisme sont le résultat, et non la cause, du pluralisme ethnique, religieux ou linguistique.
Il est paradoxal que les villes des pays macrocéphales ne disposent que très rarement d’une véritable indépendance au plan municipal – en dépit, ou peut-être précisément en raison, de la richesse et du pouvoir qu’elles concentrent.
Les villes géantes et les villes capitales
Dans l’Antiquité, les États et les nations n’existaient tout simplement pas. Seules les villes contrôlaient de vastes territoires où la densité était très faible. De Jérusalem à Persépolis en passant par Carthage, les anciens empires et royaumes disparaissaient lorsque leur capitale était détruite. Gengis Khan avait bien compris l’importance que revêtait sa capitale pour la survie d’un système politique. En 1975, les Khmers rouges ont vidé Phnom Penh par la force, sans la détruire. Ceux de ses habitants qui avaient été dispersés et survécurent retournèrent dans la capitale qui connut une lente résurrection et pourrait bientôt redevenir une ville dominante. Des capitales détruites pendant la Seconde guerre mondiale, telles Berlin et Varsovie, ont été reconstruites tout comme ce fut le cas pour Moscou après la défaite de Napoléon.
Dans de nombreux pays, la plus grande ville est également la capitale. Dans certains cas, une ville est devenue la capitale parce qu’il s’agissait déjà du principal centre économique et culturel du pays. Le fait d’être la capitale politique a, en retour, grandement favorisé le développement de la ville. Certaines capitales se sont tellement étendues qu’elles en sont devenues dysfonctionnelles à plusieurs titres. C’est pour cette raison que le gouvernement japonais réfléchit actuellement à la possibilité de relocaliser la capitale nippone, tout comme Louis XIV y songea lorsqu’il installa la cour royale à Versailles, à quinze kilomètres de Paris.
Il a été délibérément décidé, dans plusieurs pays, de construire de nouvelles capitales éloignées des vieilles villes les plus importantes. Il s’agissait souvent de couper court à une rivalité entre deux principales candidates, comme ce fut le cas avec Washington, Brasilia, Islamabad ou Ottawa. Delhi fut choisie comme capitale de l’Inde sur le même principe. De nombreuses capitales politiques constituent également des centres culturels de première importance qui concentrent une part significative des trésors historiques et architecturaux du pays au même titre que ses symboles nationaux.
Les villes géantes ont toujours été des lieux phares dans l’histoire culturelle. Ces villes abritent les plus importantes créations de l’humanité, les minorités privilégiées de par leur talent et leur richesse, les monuments les plus magnifiques, les vénérables témoignages du passé, les temples de la rhétorique et du sport tandis que les individus les plus ambitieux, entreprenants et novateurs y résident. Ce qui constitue aujourd’hui notre mémoire de la civilisation tient dans l’histoire des élites culturelles qui ont vécu à Bagdad, Athènes, Séville, Byzance, Florence et dans le Paris d’avant la révolution (Eisenstadt et Schachar, 1986). Il serait possible de réécrire l’histoire de la civilisation en bondissant d’un sommet culturel à l’autre, c’est-à-dire, en fait, en passant d’une ville d’importance majeure à une autre. Une telle entreprise encourrait cependant le risque d’aboutir à des observations trop impressionnistes. Mieux vaut, par conséquent, se limiter à un seul exemple en s’intéressant à Paris, la destination touristique actuellement la plus prisée du monde, dont les visiteurs représentent vingt fois sa population. Londres, New York, Berlin ou Tokyo auraient tout aussi bien pu servir à illustrer le propos.
Paris bénéficie d’un effet de masse critique, tant en termes d’institutions que d’acteurs culturels. Il en va ainsi en ce qui concerne les monuments, musées, théâtres, académies, universités, laboratoires scientifiques, artistes, écrivains, peintres, chanteurs, galeries d’art, éditeurs, créateurs de mode, industries graphiques ou médias, ainsi que les professions dont les compétences sont requises pour administrer cette capitale de la culture. Paris constitue l’un des centres les plus cosmopolites qui soient en termes d’activités « quaternaires » (autonomes et immatérielles). À ce titre, le fait que la ville abrite inévitablement un grand nombre de « prolétaires intellectuels » n’est pas inédit. Ce fut par exemple également le cas de Florence où de nombreux peintres vivaient dans la pauvreté. Pour chaque Mozart existaient probablement cent autres musiciens qui ont aujourd’hui été complètement oubliés.
« Une tradition pluriséculaire de centralisation économique et administrative a favorisé l’enracinement à Paris de la plupart des institutions importantes en matière de production, de diffusion et de conservation des arts ou d’organisation des activités culturelles (cinéma, télévision, édition, création musicale), ainsi qu’une part importante de la production artistique sous ses différentes formes » (Menger, 1993, p. 1572). Plusieurs études sociologiques consacrées aux acteurs français de la culture ont montré que plus de la moitié d’entre eux résident à Paris et que la proportion est encore plus élevée lorsque l’on s’intéresse à la production cinématographique, théâtrale ou scénique. Le recensement français de 1990 indique que six cent vingt-cinq des mille soixante-dix-sept galeries d’art du pays sont situées dans Paris intra muros (c’est-à-dire au sein de la capitale entendue dans son sens le plus administratif, à l’intérieur du périphérique où la population dépasse légèrement deux millions de personnes). Plus de 85 % des livres imprimés en France sont publiés à Paris. Les théâtres parisiens attirent la moitié des spectateurs français. Les médias se concentrent essentiellement dans la capitale, où résident d’ailleurs la plupart des journalistes connus. En tant que sociologue, je ne peux résister à la tentation de mentionner que Paris accueille également la plus grande concentration de membres de cette profession au monde. Il est clair, en dernière analyse, que le sommet culturel que constitue la capitale française est nourri par la présence en son sein d’une importante population appartenant aux classes moyennes, ainsi que par sa richesse et son dynamisme économiques. Paris a par ailleurs longtemps bénéficié des faveurs de la classe politique. Il ne s’agit toutefois pas d’une ville totalement indépendante. Les hommes placés à la tête du pays interviennent fréquemment dans les décisions concernant la hauteur des immeubles ou la protection des arbres. La part du produit national brut qui est absorbée par cette métropole est proportionnellement bien plus importante que ce qu’elle représente, en termes démographiques, pour la France.
D’éminents planificateurs urbains ont concocté et développé le concept de « ville mondiale » qui a trouvé son expression dans une série de remarquables travaux, dont le premier fut un article de John Friedmann et Goetz Wolff : « World city formation : an agenda for research and action » (1982). Cinq ans plus tard, Michael Peter Smith et Joe R. Feagin publiaient The Capitalist City (1987). Richard V. Knight et Gary Gappert faisaient ensuite paraître un recueil d’articles dans un volume intitulé Cities in a Global Society (1989). Vinrent peu après World Cities in a World System, ouvrage dirigé par Paul L. Knox et Peter J. Taylor (1995) ainsi que Cities in a World Economy de Saskia Sassen (2000). Manuel Castells publiait dans le même temps plusieurs ouvrages où il discutait des propriétés de la « société de l’information » sans toutefois recourir à l’étiquette « ville mondiale ». Toutes les études évoquées ont un dénominateur commun. Elles mettent l’accent sur le rôle joué par la finance mondiale dans le modelage du réseau mondial que forment un certain nombre de villes géantes.
Trois des contributions à ce numéro de la riss, « La régionalité dans le réseau mondial des villes » de Peter J. Taylor, « Les villes mondiales en Asie orientale : analyse empirique et conceptuelle » de David A. Smith et « Villes et hiérarchies imbriquées » de Richard Child Hill, participent des avancées les plus récemment effectuées dans cet important domaine. Ces articles constituent le reflet des préoccupations qui animent de nombreux spécialistes de l’urbanisme. Ils fournissent un instantané de « l’état de l’art » actuel dans ces domaines et ont été présentés ici parce qu’ils sont représentatifs des efforts et des progrès considérables réalisés dans ce secteur de la recherche scientifique.
Je dois avouer que je ne suis pas personnellement séduit par le concept de villes « mondiales » ou « globales ». Je reconnais l’importance de la réalité sociale qu’il tente de saisir et expliquer mais trouve néanmoins que, compte tenu de son caractère unidimensionnel, sa portée a été exagérée. La vie des deux milliards d’individus qui habitent dans les quatre cents villes géantes n’est pas déterminée ou conditionnée par les relations internationales qui existent entre quelques cercles financiers. Aussi puissants et influents que soient ces derniers, ils n’ont un impact que sur un nombre limité de membres des élites économiques.
Le fait que les sièges sociaux des cinq cents plus grandes entreprises multinationales soient « situés, de manière disproportionnée, dans les villes les plus importantes des principaux pays » (Smith et Feagin, 1987, p. 6) constitue un élément intéressant qui mérite de retenir l’attention de ceux qui étudient le système capitaliste. La métropolisation du monde et son intégration croissantes comportent toutefois de nombreuses autres dimensions qui ne justifient pas le recours à un concept aussi englobant que celui de « ville mondiale ». En se focalisant sur un aspect, la notion de « ville globale » néglige les autres dimensions du phénomène. On songe à la masse démographique que représentent les villes géantes, à leur situation géographique, à la dynamique de leur industrie et de leur commerce, ainsi qu’à leur rôle culturel et, en particulier, aux conditions sociales d’existence du prolétariat urbain qu’elles abritent.
L’interconnexion des marchés qui est aujourd’hui réalisée par le biais d’Internet permet d’obtenir en quelques minutes et de manière simultanée des informations en provenance du monde entier. Les écrans télématiques, ordinateurs, téléphones et autres téléscripteurs facilitent efficacement la mise en communication de milliers d’investisseurs et de spéculateurs, rendant ainsi la conduite de « négociations en face-à-face » de moins en moins nécessaire. Il ne fait aucun doute que de nombreux auteurs, dont Saskia Sassen en particulier, exagèrent l’importance que revêt la proximité physique pour les acteurs financiers. Compte tenu du décalage horaire qui existe entre New York, Londres, Tokyo, Sydney, Francfort et Hongkong, le marché global fonctionne de manière continue, sans interruption. Il est de moins en moins nécessaire pour les jeunes prodiges de la finance et autres « golden boys » de se trouver personnellement à proximité de Wall Street, de la City de Londres ou du Palais Brongniart à Paris. La concentration d’experts en logiciels est aussi grande dans la Silicon Valley ou à Bombay que dans les grands centres financiers.
Une contradiction théorique existe entre l’interprétation des phénomènes qui viennent d’être évoqués en termes de « société informationnelle » et la vision fondée sur une « hiérarchie des villes financières ». La configuration actuelle du monde financier constitue une confirmation de ce que Manuel Castells a écrit il y a maintenant quinze ans : « La haute technologie joue un rôle majeur dans ce processus d’internationalisation et, ce, à différents niveaux. En premier lieu, et grâce aux techniques de télécommunication, elle autorise une gestion à la fois décentralisée et unifiée, ainsi que la communication entre des unités qui sont éparpillées au plan spatial. En deuxième lieu, les industries de haute technologie fournissent une illustration métaphorique des nouvelles formes de division spatiale du travail. Une hiérarchie géographique s’établit en effet entre les fonctions de recherche et de design d’une part et, d’autre part, les chaînes de montage. Il peut ainsi être considéré que cette industrie préfigure l’émergence d’un nouvel espace global de production, il est vrai facilitée par le faible poids des composants électronique dont la valeur tient pour l’essentiel dans leur contenu informationnel. » (Castells, 1988, p. 105).
Des ponts aériens entre les principales villes
La carte actuelle du trafic aérien coïncide pour une large part avec celle du trafic maritime et celle des autoroutes. L’explication de ce phénomène est évidente : c’est l’avion qui vient à la grande agglomération et non le contraire. Sur tous les continents, les grands aéroports mondiaux sont situés au sein ou à proximité des villes les plus importantes. Il y a peu d’exceptions (Denver et Honolulu) et elles peuvent être aisément expliquées. Dans de nombreux cas, les grands aéroports peuvent être situés dans des villes qui n’abritent pas, pour autant, de grands ports. Ils desservent toutefois toujours des villes géantes qui sont anciennes telles Francfort, Berlin, Moscou, Madrid, Rome, Téhéran, Bagdad, Le Caire, Vienne, Mexico et beaucoup d’autres. Dans la mesure où il s’agit de villes anciennes, qui sont apparues à l’époque de la navigation fluviale, elles disposent aujourd’hui d’aéroports importants. Il existe cependant très peu d’infrastructures de ce type qui ne soient pas situées près de grandes villes. Le trafic aérien entre villes géantes est beaucoup plus intense que celui qui relie des villes plus petites, ou encore des centres urbains aux campagnes.
David A. Smith et Michael F. Timberlake (2001) ont récemment conduit une étude dans laquelle ils analysent les interconnexions et voyages que les passagers effectuent entre les trente aéroports les plus importants du monde, en particulier en ce qui concerne les vols long-courrier. Ils ont établi une distinction entre les plaques tournantes du trafic aérien situées dans des villes géantes centrales et les aéroports en « bout de ligne » comme Sydney, Buenos Aires, Séoul et Bombay. Les ponts aériens qui sont jetés au-dessus de l’Atlantique pourraient, de ce point de vue, être considérés comme une autoroute reliant les plus grandes agglomérations métropolitaines des deux continents. Ainsi, une personne qui souhaite voyager en avion de Burgos à Bergen ou de Bloomington à Santa Barbara est contrainte de transiter par l’aéroport d’une ou de plusieurs villes géantes.
Ces dernières années, de nombreuses villes ont considérablement investi dans les infrastructures physiques pour répondre à la demande qui résulte du développement du trafic international. Fu-Chen et Yue-Man Yeung présentent des exemples de réalisations d’aéroports futuristes à l’instar de Changi à Singapour, Chek Lap Kok à Hongkong, Kansai à Osaka et Lap Kok à Séoul. Certains d’entre eux ont été construits sur des terrains gagnés sur la mer (Fu-Chen et Yeung, 1998).
Mini-États et villes géantes
Au moment de la rédaction de ce texte, le monde comptait deux cent quatorze États indépendants. Seuls cent trente-deux d’entre eux avaient une population supérieure à un million d’habitant et cent vingt-deux à deux millions. La masse démographique d’un quart des États représentés aux Nations unies représente l’équivalent de la population de la Colombie, pays qui se situe au trentième rang mondial de ce point de vue. Il appartient de considérer que, dans le même temps, quatre pays – Chine, Inde, États-Unis et Russie –, rassemblent la moitié de la population mondiale.
En l’an 2000, les trente plus grandes villes du monde regroupaient trois cent quarante-quatre millions d’habitants. Ce chiffre correspond à la population totale des quatre-vingts plus petits États représentés aux Nations unies. La population qui vit dans les quatre cents villes géantes équivaut à celle de la moitié des pays indépendants pris dans leur ensemble. Il semble donc évident qu’il existe un déséquilibre en ce qui concerne la représentation des États indépendants à l’Assemblée générale de l’onu.
Le budget de la municipalité de New York, tout comme celui du district métropolitain de Mexico, sont plus importants que celui de douzaines de petits pays. Le poids représenté par les plus grandes villes est en réalité supérieur à celui de douzaines d’États indépendants.
L’implantation des organisations internationales
Dans la mesure où elles se regroupent et évoluent dans des villes caractérisées par l’insertion dans un réseau de connexions internationales très développées, le cas des organisations internationales est particulièrement intéressant. Celles-ci sont également représentatives de « sociétés globales » (Knight, 1989, p. 39) en voie d’émergence. Une analyse montre que les deux-tiers des sièges ou secrétariats des dix mille organisations internationales et non-gouvernementales les plus importantes sont situés dans soixante-treize villes au premier rang desquelles on trouve Paris, Bruxelles, Londres et Rome. Un phénomène de recoupement des différents types de concentration peut être observé. Ainsi, parmi les vingt-cinq villes qui abritent le plus d’institutions internationales figurent également vingt centres financiers et dix-sept centres de congrès internationaux d’importance majeure (Knox et Taylor, 2000, p. 41). Une certaine séparation des fonctions apparaît néanmoins clairement. Les villes ne jouent pas un rôle important dans tous les domaines. Les bureaux des organisations internationales évoquées ont dû être répartis entre plusieurs capitales afin de satisfaire les ambitions nationales. Il s’est ainsi avéré impossible d’éviter la dispersion des sièges des différentes institutions de l’Union européenne dans plusieurs capitales. Beaucoup des villes concernées ne sont pas des villes géantes. Il en va ainsi de Stockholm, Strasbourg, La Haye, Oslo, Nairobi, Tunis ou Luxembourg. « Les multiples centres du système international sont unis dans un cadre qui forme la société globale. Cette dernière ne s’apparentera pas à une hiérarchie de villes ordonnées autour d’un centre dominant mais prendra plutôt la forme d’un système décentralisé et pluraliste, composé de différents centres de pouvoir. » (Knight, 1989, p. 42).
Il y a un certain nombre d’assez petites villes (comptant moins d’un million d’habitants, parfois moins de trois cent mille) qui constituent néanmoins de hauts lieux de la science, de la culture et des arts. Parmi celles-ci peuvent être distinguées les villes qui abritent de célèbres universités, plus ou moins anciennes, telles qu’Oxford, Cambridge (en Angleterre et au Massachusetts), Heidelberg, Uppsala, et Stanford. Les centres culturels historiques célèbres forment une autre catégorie du même type à laquelle appartiennent des villes telles que Weimar, Florence ou Salzbourg. Mentionnons également les « villes saintes » telles que Jérusalem, La Mecque ou Reims qui sont très importantes au plan symbolique.
Il est aussi d’autres lieux privilégiés qui font office de refuge pour les catégories les plus riches. Le magazine Worth (juin 2001) a ainsi recensé deux cent-cinquante petites communautés au sein desquelles les prix de l’immobilier figurent parmi les plus élevés aux États-Unis. On trouve des douzaines de communautés de ce type, qui ne comptent que quelques milliers d’habitants, au nord de San Francisco, à Aspen dans Colorado. Il en existe également plusieurs sur la côte atlantique, au nord de New York ou encore à Sea Island en Géorgie. Un phénomène similaire peut être observé aux alentours des villes géantes en Europe, en Amérique latine ou dans le sud-est asiatique. Toutefois, il ne s’agit pas dans ce cas de « ghettos dorés », qui ont été fermés pour des raisons de sécurité, ainsi que l’on peut en voir à Jakarta ou dans certaines villes américaines.
Des États-nations aux États-métropole
Aristote était convaincu qu’une ville doit être suffisamment grande pour être autosuffisante, mais aussi de taille assez modeste pour que ses dirigeants puissent s’adresser simultanément à tous les citoyens ; concrètement, elle doit donc abriter au moins cent mille habitants, mais pas plus de deux cent mille. Cette assertion se fondait, semble-t-il, sur la comparaison entre les villes grecques qu’il avait effectuée à son époque. Le philosophe n’avait évidemment pas prévu que, vingt-cinq siècles plus tard, les progrès technologiques auraient autorisé l’existence de quatre cents villes comptant plus d’un million d’habitants – nombre d’entre elles dépassant les cinq millions. L’agora de l’antiquité grecque a, entre temps, pris la forme d’arènes télévisuelles mondiales. La technologie actuelle permet d’alimenter Los Angeles avec une eau qui provient du Canada ou du Colorado et, ce, de manière plus efficace et moins coûteuse que les aqueducs romains. Il serait impossible de comprendre comment et pourquoi la planète devient progressivement un monde de villes géantes et de mégalopoles sans prendre en compte les progrès technologiques qui ont été réalisés dans de nombreux domaines. Seules vingt localités comptaient plus de deux mille cinq cents habitants aux États-Unis en 1790. Le progrès technologique explique pourquoi, aujourd’hui, ce même pays compte plus de vingt villes géantes dont la population est supérieure à trois millions d’habitants.
La Rome antique n’était pas seulement une ville hégémonique. Il s’agissait également d’une ville-empire qui avait pris la suite de nombreuses autres telles qu’Ashur (capitale de l’empire assyrien), Ourouk (ville-État de l’empire mésopotamien) et Babylone. L’Égypte et la Perse étaient également centralisées autour d’une ville unique. Ce sont des petites villes qui, après la désurbanisation du haut Moyen Âge européen, ont incarné la résurrection de la civilisation à l’époque des villes ducales comme Milan, Florence, Venise, Arles ou Cordoue. La Côte d’Ivoire constitue- t-elle une nation, ou s’agit-il seulement de la ville d’Abidjan et de son arrière-pays ? La Libye est-elle un véritable pays ou tout simplement une ville-État, Tripoli ? Doit-on considérer que le Canada constitue une nation ? Le décrire comme la chaîne formée par dix villes d’importances majeures, trois d’entre elles dominant les autres, ne serait-il pas plus juste ?
Dans la mesure où leur puissance s’enracine dans une ville dominante, certains pays s’apparentent aujourd’hui moins à des États-nations qu’à des États-métropole. Le caractère plus métropolitain que national revêtu par ce type de pays est particulièrement apparent lorsque l’on songe aux nations africaines qui n’ont acquis leur indépendance que dans les dernières décennies. Il en va de même en Amérique latine où le contraste qui peut être observé entre les villes géantes et les régions rurales sous-développées est bien plus important que les différences qui peuvent exister entre pays. Il y a moins de différence entre Lima, Caracas, Bogotá ou Quito qu’il n’y en a entre chacune de ces métropoles et la population rurale qui les entoure.
Au sein des pays industriels avancés, la proportion que les immigrants d’origine étrangère représentent dans la population est bien plus importante dans les villes géantes que dans les petites villes ou dans les régions rurales. Plus une région métropolitaine est vaste, plus la proportion d’étrangers qui y résident est importante. Un habitant sur cinq ou six est étranger à Londres, Paris ou Amsterdam. La ville la plus cosmopolite au monde est actuellement Los Angeles, qui surpasse même New York sur ce plan. Peut-être passons-nous lentement, mais de manière tout à fait perceptible, de l’époque de l’État-nation à celle de l’État-métropole et cosmopolite.
Traduit de l’anglais
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