Revue internationale des sciences sociales  2004/4
Revue internationale des sciences sociales
2004/4 (n° 182)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749202945
DOI 10.3917/riss.182.0709
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Vous consultezLe Forum social mondial, un espace de débat libre et démocratique ?

AuteurÉlise Féron du même auteur

Centre Interdisciplinaire de Recherche, Paris, France

The World Social Forum : Challenging Empires. Sous la direction de Jai Sen, Anita Anand, Arturo Escobar et Peter Waterman. New Delhi : The Viveka Foundation, 2004.


En réunissant des textes très divers sur le Forum social mondial, émanant de militants, d’organisateurs, aussi bien que de collectifs, et donnant à chacun la possibilité d’énoncer ses critiques et suggestions en vue de l’amélioration de son fonctionnement, les éditeurs de The World Social Forum : Challenging Empires mettent en lumière la manière dont le Forum social mondial est à la fois un lieu et un objet de débats. Le tour de force des éditeurs de Challenging Empires est d’avoir su restituer non seulement la diversité et la richesse du Forum social mondial, de ses différentes déclinaisons et de ses origines idéologiques, mais également ses failles, ses insuffisances et ses contradictions. Mais précisément parce qu’il se veut un miroir de ce foisonnement, cet ouvrage ne s’appréhende pas facilement, et laisse parfois le lecteur perplexe et désorienté au milieu de multiples espaces de débat ou de pistes de discussion qui s’ouvrent à lui.

2 Ainsi que l’édicte sa Charte des Principes, le Forum social mondial se veut avant tout un espace libre de débat et de discussion, réunissant durant quelques jours des opposants à la mondialisation néolibérale. Cependant, comme plusieurs contributions le mettent en évidence, cet objectif apparemment simple pose de nombreuses difficultés de mise en œuvre, dues notamment à l’ampleur prise d’année en année par la manifestation, et à son mode d’organisation. Le Forum fournit aux participants une occasion unique de se faire entendre et d’écouter ce que les autres ont à dire, mais bien souvent il s’apparente davantage à une agora où se juxtaposent des témoignages, des prises de position, des appels provenant de personnes et de mouvements issus de milieux culturels, sociaux et économiques très divers. À l’image de Challenging Empires, le Forum réserve ses richesses à ceux que ne rebutent pas la diversité des points de vue et des modes d’énonciation des discours. En ce sens, le Forum apparaît plutôt comme un cadre au sein duquel peuvent s’exprimer une série de revendications qui sont directement connectées, ou non, à la question de la mondialisation néo-libérale, qui sont plus ou moins coordonnées, et qui ne débattent pas toujours entre elles. Ainsi que plusieurs contributions le montrent, bien souvent le Forum social mondial, aussi bien que ses versions locales telles que le Forum social indien ou le Forum social européen, servent davantage à réitérer des discours bien rôdés d’opposition au néolibéralisme, plutôt qu’à réfléchir et à diffuser le contenu des alternatives possibles. Les organisateurs du Forum font ainsi face aux difficultés classiques de mise en place d’un mouvement ou d’un espace de débat transnational : problèmes culturels et linguistiques, de priorités, de contextes nationaux, etc. En raison de cette grande diversité interne, le Forum donne l’impression de se scinder en une multitude de petits forums, avec trop peu de connexions entre eux. Plusieurs contributeurs expliquent ainsi que certaines sections du Forum ne sont pas vraiment ouvertes, en raison de problèmes linguistiques et du fait que leurs participants tendent à s’investir plutôt dans les événements organisés par les groupes de même nature et/ou de même orientation idéologique que la leur. De plus, étant donné que le Forum en lui-même ne dure que six jours, le temps accordé au débat serait extrêmement limité si, comme le fait remarquer Jai Sen dans l’une de ses contributions (p. 224), cette initiative ne contribuait pas à entretenir une discussion « virtuelle » entre militants altermondialistes le reste de l’année.

3 Sous-jacent à la question de savoir si le Forum social mondial est bien l’espace de débat qu’il ambitionne d’être, se pose le problème de la liberté de ce débat, autrement dit du degré d’ouverture de cet espace, aussi bien en termes de participants que de thématiques. En réalité, il apparaît que l’intégration de certains types de mouvements ou de participants pose problème, notamment les plus radicaux qui tendent à organiser, tout comme lors des Forums sociaux européens par exemple, leurs propres manifestations en marge du Forum « officiel ». Cette exclusion résulte apparemment aussi bien de stratégies de retrait mises en œuvre par ces groupes eux-mêmes, que d’une volonté du comité d’organisation du Forum de les tenir à l’écart. Certains groupes, tels que les anarchistes par exemple, sont ainsi régulièrement absents du Forum social mondial. Lors des déclinaisons locales du Forum, ces mêmes stratégies de mise à l’écart sont à l’œuvre, couplées à une série d’exclusions plus spécifiques, décidées en fonction de considérations politiques par le comité d’organisation local, ainsi que le montre l’exemple du Forum social indien. De plus, comme l’explique Gina Vargas (p. 228-232), le Forum n’est pas un espace neutre, il n’est pas ouvert à tous : pour y participer il faut adhérer à la Charte, et surtout s’opposer au néolibéralisme. En cela, il ne s’apparente pas réellement à un espace public, mais plutôt à un espace réservé, à un « carré », pour reprendre l’expression de Chico Whitaker (p. 113), où tous ne sont pas invités à entrer.

4 Parmi les diverses critiques et points de débat soulevés par les contributeurs de Challenging Empires, la question de la démocratie interne au mouvement, et plus spécifiquement de la transparence des mécanismes d’organisation du Forum, paraît centrale. Sur cette question, la contribution de Michael Albert (p. 323-328) liste une série de critiques fondamentales : Albert juge que le Forum est devenu ingérable en raison de sa taille, et fustige son manque de démocratie interne (trop de décisions sont prises sans discussion publique et même sans qu’on sache qui les a prises), de responsabilité (accountability) et de transparence. Linden Farrer (p. 168-177), qui compare dans sa contribution le Forum social européen de Florence, en 2002, et le Forum social mondial, estime même que l’un comme l’autre n’ont pas permis l’établissement d’un véritable dialogue, en raison des méthodes d’organisation hiérarchiques et autoritaires qui ont empêché une véritable démocratie directe de s’instaurer. D’autres contributeurs comme Whitaker (p. 111-121) soulignent la prééminence donnée aux sections prévues par les comités d’organisation sur les séances organisées par les participants, les annulations de panels, les manifestations non inscrites dans le programme, la « starification » du Forum social mondial autour de quelques célébrités et intellectuels, etc. Ezequiel Adamosky (p. 131) pointe ainsi le danger de ritualiser le Forum autour de quelques célébrités, venant répéter année après année le même discours, et sans inclusion véritable des militants de la base. La méfiance à l’égard du comité d’organisation semble telle que l’idée, suggérée par certains afin de « rationaliser » ces questions de démocratie interne et d’organisation, de créer un secrétariat du Forum, fait craindre une « dérive à la Komintern » (p. 132-133).

5 Mais le fil d’Ariane de ces différentes contributions réside sans aucun doute dans la question, fondamentale pour l’avenir du Forum et même du mouvement altermondialiste dans son ensemble, de la véritable nature du Forum social mondial, entre espace de débat et mouvement social. L’ambiguïté de la nature du Forum est bien mise en évidence par Chico Whitaker qui se demande s’il s’agit d’une sphère, d’un espace, d’une agora, d’un mouvement ou d’un mouvement de mouvements, et suggère qu’il s’agit d’un espace propice à la formation de mouvements (un « incubateur » de mouvements). Ces interrogations en génèrent d’autres sur son devenir : doit-il être un mouvement s’insérant dans et animant un espace public mondialisé, ou un espace public lui-même, une sorte d’espace alternatif dans lequel se déploieraient toutes sortes de débats et de discussions autour de formes alternatives de globalisation ? À l’heure actuelle, les différents contributeurs semblent penser que c’est plutôt la seconde option qui prédomine, à la fois par défaut, et par choix, ainsi que l’explique Teivo Teivainen (p. 122-129). En l’occurrence, étant donnés l’emboîtement, la juxtaposition et la superposition des arènes de débat, à la fois au sein du Forum social mondial et de ses versions locales, il apparaît que cet espace de débat est encore extrêmement fragmenté et parcellaire. Cependant beaucoup d’altermondialistes, qui entendent utiliser le Forum social mondial pour élaborer des alternatives concrètes au modèle économique néolibéral, et pour arracher des concessions aux institutions internationales, semblent en attendre plus que de simples opportunités de débats et de rencontres ; en ce sens, la nature du Forum est encore loin d’être figée. Mais pour que le Forum devienne l’instrument des changements que ces différents mouvements et individus appellent de leurs vœux, et afin de convertir la somme immense d’énergies qu’il représente, il paraît nécessaire non seulement de les réunir autour de quelques demandes communes et fédératrices, mais aussi de réfléchir à la question de leur représentativité. En effet, conformément à la Charte des Principes du Forum, et ainsi que le rappelle Boaventura de Sousa Santos (p. 243), personne ne peut représenter le Forum social mondial ni parler en son nom. Mais alors qui représente-t-il ? De quelle légitimité peuvent se réclamer les intervenants du Forum pour parler, par exemple, au nom des peuples du Tiers Monde, ou des plus défavorisés ? On peut ainsi reprocher aux auteurs de ce passionnant recueil d’avoir en général négligé deux questions fondamentales, d’une part celle des relations entretenues par le Forum avec les autres acteurs politiques, comme les partis ou les syndicats qui fondent précisément leur légitimité sur leur capacité à représenter certains segments de la population ; et d’autre part, au-delà des critiques classiques de la démocratie représentative, celle des conceptions de la démocratie qui sous-tendent, expliquent et légitiment l’existence de ce Forum.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

Élise Féron « Le Forum social mondial, un espace de débat libre et démocratique ? », Revue internationale des sciences sociales 4/2004 (n° 182), p. 709-711.
URL :
www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2004-4-page-709.htm.
DOI : 10.3917/riss.182.0709.