Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749204628
192 pages

p. 9 à 11
doi: en cours

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n° 183 2005/1

2005 Revue internationale des sciences sociales

Éditorial

Ce numéro de la Revue internationale des sciences sociales introduit quelques changements de maquette et de format. Il offre donc l’occasion de rappeler son orientation et ses objectifs à moyen terme. Sans qu’aucun des changements soit en lui-même dramatique, ils sont tous conçus pour renforcer la ligne spécifique de la riss : une revue qui, quoique classiquement universitaire à bien des égards, n’en est pas moins produite dans le cadre institutionnel particulier de l’unesco, dont elle tire une bonne part de sa vitalité et de son caractère.
La riss s’engage à publier des sciences sociales de qualité supérieure dans une perspective fortement internationale et interdisciplinaire ; les raisons de cet engagement, cependant, dépassent les seules dynamiques professionnelles des sciences sociales. Certes, l’unesco se préoccupe de sciences sociales – on peut en dire autant des sciences humaines ou naturelles – en ce qu’elles représentent des dimensions de la vitalité de l’esprit humain dotées d’une valeur intrinsèque, et dont la vitalité témoigne avantageusement du caractère des sociétés au sein desquelles elles s’épanouissent. Mais il s’agit tout autant et inséparablement de la contribution possible des sciences sociales à la réalisation des objectifs collectifs auxquels la communauté internationale s’est conventionnellement engagée. Certes, on ne saurait dire que chaque recherche ou publication soit forcément « utile » ou « pertinente » de façon immédiate. D’ailleurs, le dynamisme de la science dépend dans une très large mesure du fait qu’elle n’est pas sommée de fournir aux profanes la preuve quotidienne de son utilité. Il n’en reste pas moins que le savoir scientifique dans son ensemble, en tenant compte des synergies, des connexions et des échos qui n’apparaissent que quand on l’envisage précisément comme un ensemble, a une importance décisive dans la recherche de manières de formuler les problèmes humains qui en rendent les solutions envisageables.
La vocation de la riss est de travailler au point où le souci de l’action rencontre le savoir sans lequel l’action tombe dans un volontarisme vide. Ce sont d’autres revues qui offrent des débouchés pour la première publication de recherches de pointe. Sans surprise, ces revues sont généralement disciplinaires ou définies par leur objet : l’environnement, le genre, une aire géographique, une période. D’autres revues encore proposent la diffusion de données spécifiques pour une question particulière qui pourraient être directement pertinentes pour les acteurs. Pour sa part, la riss s’efforce de saisir l’interface et le savoir et ses usages sociaux sans être liée à une discipline ou à une thématique particulières. Nous partons du principe que ce qui est requis n’est pas tant une reformulation fondamentale des modes de production du savoir social. Il ne s’agit pas non plus de repenser les formes de la connaissance en sciences sociales qui méritent d’être vues comme prioritaires pour les sociétés dans leur ensemble, ni même de transformer fondamentalement les usages des sciences sociales. L’enjeu est plutôt de créer des interfaces d’un genre nouveau qui puissent favoriser de nouvelles modalités d’échange. Ce numéro présente d’ailleurs un pas dans cette direction : l’organisation, à l’initiative de l’unesco et en association avec les gouvernements argentin et uruguayen, ainsi qu’avec de nombreux autres partenaires, du Forum international sur les interfaces entre politiques et sciences sociales, qui se tiendra en Argentine et en Uruguay en février 2006.
Le toilettage de la maquette de la riss à partir de ce numéro reflète le même esprit. Tout d’abord, la pagination accrue servira non pas à donner davantage d’espace à un thème unique – quoique dans chaque numéro le dossier principal garde une place prépondérante – mais plutôt à diversifier le contenu. La rubrique « comptes rendus », nouvellement créée, s’efforcera d’éclairer des thèmes émergeants dans les sciences sociales comparatives et offrira l’occasion d’attirer l’attention du lectorat international sur les travaux de sciences sociales produits en-dehors du courant principal de la publication universitaire anglophone. Si l’anglais – ou une forme d’anglais – devient de plus en plus le moyen de communication privilégié à l’international, les travaux originaux restent nombreux dans d’autres langues. C’est d’autant plus le cas que les traditions et les paradigmes de grandes langues internationales des sciences sociales comme le français, l’allemand ou l’italien ont une forte spécificité, qui s’enracine dans des modes d’écriture et dans un vocabulaire souvent profondément idiomatiques. De même, dans beaucoup d’autres langues, la mondialisation intellectuelle, à supposer que la notion convienne, n’a nullement érodé la vitalité de la recherche et de la publication en sciences sociales. Pourtant, les traductions restent parcellaires et on ne peut plus compter, comme à l’ère fondatrice de la sociologie, sur le multilinguisme des professionnels. On ne pourrait aujourd’hui tenir, comme à l’époque, de grands colloques internationaux avec quatre langues de travail sans traduction ni déperdition intellectuelle. Or, l’importance de la diffusion par-delà les barrières superficielles des langues, des traditions nationales et des paradigmes est démontrée par toute l’histoire des sciences sociales. Ainsi, que seraient les sciences sociales de langue anglaise sans l’importation de Max Weber, par l’intermédiaire des travaux pionniers de Talcott Parsons, ou, plus tard, sans l’importation de Foucault, Deleuze ou Derrida ? Tirant parti des ressources que lui offrent ses six éditions linguistiques (outre le français : l’anglais, l’arabe, le chinois, le russe et l’espagnol), ainsi que de sa position au sein de l’unesco, la riss poursuivra ses efforts visant à élargir les horizons des sciences sociales internationales.
Plus de contenu, cela vaut aussi dire plus de place pour la « Tribune libre » ainsi que des occasions accrues de brefs dossiers thématiques, dont certains pourront traiter de questions d’importance régionale ou disciplinaire. En outre, nous nous proposons de diversifier le contenu en nous affranchissant du format convenu de l’article universitaire. Trouveront place des documents – souvent, mais non pas nécessairement issus d’activités de l’unesco, comme c’est le cas dans ce numéro –, des commentaires plus brefs, des débats, des entretiens…
Se soucier de la pertinence des sciences sociales, voilà qui n’implique pas que celles-ci doivent devenir moins scientifiques ou être instrumentalisées à des fins politiques. En fait, comme l’ont soutenu les éditoriaux de plusieurs numéros précédents de la riss (177, 179, 180), c’est peut-être bien le contraire qui est vrai. Il importe néanmoins, si l’on veut prendre au sérieux les enjeux de la pertinence, que les sciences sociales se rapportent aux préoccupations politiques et admettent que certaines questions, importantes d’un point de vue intellectuel et universitaire, n’ont guère d’intérêt direct pour un public plus large. Elles n’ont sont pas moins importantes, et il n’en résulte en aucun cas que les recherches qui en traitent ne méritent pas d’être soutenues, institutionnellement ou financièrement. Au contraire, la scientificité de la science consiste précisément en ce que la dynamique interne de l’analyse, sous réserve de l’évaluation par les pairs de sa cohérence et de sa fécondité, suffit à justifier telle ou telle orientation de la recherche. Toutefois, ce n’est pas à cela que la riss a pour vocation spécifique de se consacrer. C’est pourquoi nombre de numéros à venir de la riss se rattacheront étroitement aux priorités de l’unesco et aux préoccupations de la communauté internationale : non pas pour traduire le processus intergouvernemental, mais pour l’alimenter en recherches de sciences sociales qui soient pertinentes, et souvent très critiques. Ainsi, le numéro 184 (juin 2005) fera le point sur la situation des femmes, dix ans après Beijing, le numéro 186 (décembre 2005) proposera une perspective de sciences sociales sur le vih/sida, le numéro 187 (mars 2006) analysera les articulations entre biodiversité et diversité culturelle, et le numéro 188 (juin 2006) se demandera ce qui se joue dans la mémoire de l’esclavage.
Le présent numéro relève de la même logique. L’action contre le racisme et la discrimination, qui prend place le plus souvent, mais certes pas toujours, dans un cadre d’injustice historique profonde, est au centre des perspectives actuelles sur les droits humains et sur la justice sociale. En prenant l’initiative, rapportée dans ce numéro, d’une coalition de villes contre le racisme, l’unesco traduit la profondeur de la préoccupation politique actuelle. Pourtant, si l’action publique utilise très largement un vocabulaire, voire des concepts, issus des sciences sociales, les spécialistes restent très incertains quant au fondement, aux implications et aux effets pratiques de dispositifs désormais routinisés qui peuvent même trouver place dans des textes juridiques internationaux ou transnationaux, comme c’est le cas au sein de l’Union européenne.
De ce point de vue, l’action « affirmative » – souvent appelée en français, de manière peu précise, « discrimination positive » – a une importance essentielle. À première vue, le bon sens le plus élémentaire dicte que, dès lors que l’établissement de l’égalité formelle pour tous ne suffit pas à éliminer toute trace de traitements inégaux ancrés dans de puissantes configurations historiques de préjugés et d’inégalités passées, les victimes de discriminations « structurelles » ou « systémiques » devraient bénéficier de mesures correctives spécifiques. En réalité, une perspective analytique comparative montre la complexité des enjeux et le caractère simpliste, voire trompeur, du bon sens. Tout d’abord, les mesures ciblées supposent de repérer les victimes et d’apprécier l’ampleur de leur victimisation ; il faut aussi des protocoles pour évaluer l’impact éventuel des mesures proposées ou celui, effectif, de mesures existantes. Comme le montrent les articles recueillis par Patrick Simon dans la rubrique sur la « Mesure de la discrimination », il s’agit là d’une entreprise d’une grande complexité qui fait appel à des statistiques sophistiquées qui, faute d’un solide fondement de sciences sociales, n’ont guère de signification. Le problème, c’est la difficulté de poser un tel fondement. On peut imaginer différentes catégories de mesure, toutes pertinentes : des groupes d’ascendance objectivement définis, des groupes identitaires subjectivement définis, des catégories objectives définies par le revenu, la profession ou le niveau d’études… En revanche, ces catégories ne montrent aucun jeu de corrélations clair et net. De surcroît, pour des raisons bien connues, les techniques de mesure tendent à modifier ce qui se mesure. Dans nombre de pays où l’action affirmative est en débat, le débat public tend à se polariser entre soutien et rejet, dont les termes sont principalement sa « justice » (pour ceux qui n’en bénéficient pas) et ses effets éventuellement délétères s’agissant de la cohésion sociale. L’analyse détaillée par les sciences sociales montre que, même si l’on pouvait répondre à ces questions politiques, il resterait des difficultés techniques (qui, évidemment, ne sont jamais simplement « techniques ») dans la mise en œuvre d’un dispositif viable d’action affirmative.
Parmi les cas nationaux où l’action affirmative a une grande importance, les États-Unis d’Amérique présentent une histoire particulièrement riche et complexe. Dans ce numéro, Daniel Sabbagh réunit cinq articles qui éclairent la construction complexe – historique, juridique, politique, institutionnelle – de ce que, aujourd’hui, « race » et « ethnicité » veulent dire. Il y a une intersection entre les perspectives des différents auteurs et les enjeux statistiques de la mesure de la discrimination : c’est, précisément, la profondeur historique des dynamiques sociales pour lesquelles sont conçues les dispositifs d’action affirmative. De manière idéale, on pourrait considérer que ces dispositifs effacent les clivages historiques, surtout quand ils sont mis en place pour les compenser. En réalité, ils ont tendance plutôt à révéler les clivages contemporains, fluides mais persistants, qui s’articulent autour des logiques historiques de développement. C’est sans surprise, dans une perspective de sciences sociales, que la mémoire, l’identité, la mobilisation politique et la path dependency institutionnelle ont tendance à toujours réinscrire dans les configurations sociales actuelles, de manières certes évolutives, les inégalités historiques. À cet égard, le cas états-unien est exemplaire de processus dont on trouve le parallèle partout dans le monde.
De ces perspectives critiques sur l’action affirmative, prolongées par les articles dans la rubrique « Tribune libre » signés par Frank de Zwart et Gwénaële Calvès, il ne résulte pas que l’action affirmative soit « démontrée » ou « infirmée » par les sciences sociales. En démocratie, telle n’est pas la fonction des sciences sociales ; on n’a aucune raison d’y aspirer. En revanche, par sa nature même, l’action affirmative est saturée de science sociale ou de formes de « bon sens » qui empiètent sur elle. Au vu du souci de comprendre la nature des injustices historiques et des inégalités contemporaines, les processus de formation des groupes et des identités, les réponses possibles des acteurs sociaux aux configurations de la répartition administrative des ressources, il pourrait difficilement en être autrement. Les questions, dès lors, sont celles-ci : comment rendre explicites les hypothèses de sciences sociales qui peuvent se nicher dans le bon sens public ou politique et comment les soumettre à l’examen critique ? Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il se peut fort bien que les hypothèses ne résistent pas à l’examen critique. C’est précisément à cela que servent les sciences sociales.
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