2005
Revue internationale des sciences sociales
Éditorial
Valentine M. Moghadam
Valentine M. Moghadam est chef de la Section Égalité des genres et développement du Secteur des sciences sociales et humaines de l’unesco. Elle a dirigé auparavant le département des études féminines de l’université de l’État d’Illinois, où elle enseignait la sociologie. Ses recherches portent sur la mondialisation, les réseaux féministes transnationaux, la société civile et la citoyenneté au Moyen-Orient et les femmes afghanes. Conférencière, auteur de nombreuses publications, elle a été consultante auprès de nombreuses organisations internationales. Son dernier ouvrage en date, Globalizing Women: Transnational Feminist Networks (Les femmes et la mondialisation : les réseaux féministes transnationaux), a été publié en 2005 par la Johns Hopkins University Press.
Les conférences tenues sous l’égide des Nations unies dans les années 1990 – en particulier la Conférence internationale des droits de l’homme (1993), la Conférence internationale sur la population et le développement (1994) et la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes (1995) – ont établi que les droits des femmes étaient des droits fondamentaux de la personne, que l’égalité des sexes était essentielle au progrès du développement et de la démocratie et que l’autonomisation des femmes, depuis longtemps une revendication du mouvement féminin, avait désormais l’appui des gouvernements et des organisations internationales. Le Programme d’action de Beijing a été présenté comme un référendum portant sur les droits fondamentaux des femmes dans douze domaines critiques, depuis les droits socio-économiques (comme l’égalité dans l’éducation, l’accès à l’emploi et aux revenus, l’élimination de la pauvreté) jusqu’à la lutte contre la violence à l’égard des femmes, en passant par la participation de celles-ci à la vie politique. Plus récemment, le troisième des Objectifs du Millénaire pour le développement s’est proposé de « promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes », y compris par l’élimination des disparités entre les sexes en matière d’éducation.
Depuis quelques années, la protection et la promotion des droits fondamentaux des femmes se sont taillé une grande place dans la rhétorique des gouvernements et des organisations intergouvernementales. Cependant, la réalité n’est pas à l’image des discours, loin s’en faut. Mentionnons à titre d’exemple que :
- les deux tiers des 876 millions d’illettrés que compte la planète sont des femmes et les trois cinquièmes des 115 millions d’enfants non scolarisés sont des filles (Rapport sur le développement humain, 2003, p. 6) ;
- seulement 15,6 % des personnes élues dans le monde comme membres de parlements (les deux chambres confondues) sont des femmes ; le pourcentage le plus élevé (39,7 %) est enregistré dans les pays nordiques, le moins élevé (6,4 %) dans les parlements des États arabes (wwww. ipu. org/wmn-e/zorld.htm, consulté le 4 juin 2004) ;
- il n’existe pas de pays où les femmes gagnent autant que les hommes ; en moyenne, elles gagnent entre 50 et 80 % du salaire des hommes et l’écart est particulièrement grand dans le secteur privé ;
- depuis la fondation de l’Organisation des Nations unies, en 1945, deux seulement des 49 présidents élus de l’Assemblée générale ont été des femmes ; aucune femme n’a jamais été Secrétaire général de l’onu ;
- les femmes continuent de pâtir de la violence, que ce soit dans leur foyer, dans la rue ou en période de conflit armé.
Ce numéro spécial de la Revue internationale des sciences sociales fait le point, dix ans après la Conférence de Beijing, sur la situation et les droits des femmes du monde entier dans les domaines social, économique, culturel et politique. De toute évidence, le développement socio-économique, l’action des mouvements féminins et l’engagement des gouvernements en faveur de l’autonomisation des femmes se sont traduits pour celles-ci par des avancées considérables. Et pourtant, les processus économiques, certaines institutions et normes socioculturelles et la persistance de conflits armés continuent de désavantager les femmes et de faire obstacle à leur égalité avec les hommes et à leur autonomisation.
La mondialisation, par exemple, a une incidence contrastée sur les droits des femmes. D’un côté, elle conduit à la multiplication des violations de ces droits dans les domaines économique, politique et culturel, ce qui s’explique en grande partie par le déclin de l’État-providence et développemental, à la féminisation de la pauvreté, à l’expansion des fondamentalismes religieux et à l’apparition de nouvelles formes de militarisme et de conflits. De nombreuses organisations féminines internationales ont fait observer, par exemple, que les nouveaux accords commerciaux contredisaient l’esprit et souvent la lettre des conventions internationales concernant les droits de l’homme, les droits en matière de travail et les droits des femmes. Certes, à certains égards, la mondialisation offre aux femmes davantage de possibilités d’intervenir dans la vie publique et d’Å“uvrer solidairement aux niveaux national, régional et international afin de faire valoir leurs droits. Elles demandent aujourd’hui une plus grande reconnaissance des droits civils, politiques et sociaux attachés à la citoyenneté et misent sur la solidarité transnationale pour promouvoir le respect de leurs droits fondamentaux partout dans le monde, en s’efforçant ainsi de « réinventer la mondialisation ».
L’inégalité entre les sexes se manifeste au sein de la famille, sur le marché du travail, dans les structures politico-juridiques et dans la production culturelle ou idéologique. De surcroît, les relations entre les sexes interagissent avec d’autres types de relations inégalitaires qui s’articulent principalement autour de la classe sociale, mais aussi de la race, de la caste, de la religion et de la sexualité, et qui structurent les institutions et la vie quotidienne. Les valeurs, les normes et les pratiques indissociables de certains domaines ou de certaines institutions sociales peuvent être à l’origine de disparités, aggravent la différence de pouvoir entre les sexes ou favorisent la perpétuation des actes de violence à l’égard des femmes. Par exemple, des valeurs culturelles telles que la préférence pour les enfants mâles ou des normes comme le mariage précoce des filles entretiennent l’inégalité des niveaux d’instruction des filles et des garçons (certes, la pauvreté joue parfois elle aussi un rôle important dans la perpétuation de telles valeurs et disparités). Le fait que le monde de la politique ou celui des affaires est perçu comme le domaine réservé des hommes explique les difficultés des femmes pour participer à la vie politique et économique et à la prise des décisions. Les concepts de privilège masculin et d’obligations féminines peuvent contribuer à perpétuer les actes de violence à l’égard des femmes dans leur foyer, dans les lieux publics et dans les zones de conflits. On invoque souvent la différence, la diversité ou les droits culturels pour justifier les inégalités inhérentes au droit ou à la coutume ou le carcan imposé aux femmes et aux filles.
Toutes ces pratiques subsistent en dépit de l’article 5 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, qui dispose que les pays doivent modifier les schémas et les modèles de comportement socioculturel de l’homme et de la femme en vue de promouvoir l’égalité des sexes et étudier les relations entre les principaux facteurs d’inégalité que sont la culture et les institutions juridiques et sociales. Le Programme d’action de Beijing invite les gouvernements à « réviser le droit national, y compris le droit coutumier et la pratique juridique dans les domaines civil, pénal, commercial, du travail et de la famille, en vue d’assurer l’application des principes et procédures énoncés dans tous les instruments internationaux pertinents relatifs aux droits de l’homme au moyen de la législation nationale, abroger toutes les lois encore en vigueur qui introduisent une discrimination fondée sur le sexe et éliminer tous les préjugés contre les femmes qui subsistent dans l’administration de la justice » (paragraphe 232 (d)). Quant à la Déclaration universelle sur la diversité culturelle, elle prévoit en son article 4 que « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme garantis par le droit international, ni pour en limiter la portée ».
En mars 2000, le Conseil de sécurité de l’onu, dans sa déclaration à l’occasion de la Journée internationale de la femme, a reconnu que l’égalité des sexes était un élément constitutif de la paix et, en octobre de la même année, il a tenu une session extraordinaire pour examiner la situation des femmes dans les conflits armés. Le 31 octobre 2000, il a adopté la résolution 1 325, qui appelle les gouvernements – et le Conseil lui-même – à faire participer les femmes aux négociations et aux règlements relatifs à des conflits et au maintien de la paix. Cette résolution [S/RES/1325/2000] réaffirme « le rôle important que les femmes jouent dans la prévention et le règlement des conflits » et « la nécessité de respecter scrupuleusement les dispositions du droit international humanitaire et des instruments relatifs aux droits de l’homme qui protègent les droits des femmes et des petites filles pendant et après les conflits » (hhttp:// www. un. org/ docs/scres/2000/SC2000/htm). Les principaux points de la résolution 1 325 du Conseil de sécurité sont les suivants :
- faire en sorte que les femmes soient davantage représentées à tous les niveaux de prise de décisions ;
- incorporer une démarche soucieuse d’équité entre les sexes dans les opérations de maintien de la paix ;
- nommer plus de femmes parmi les représentants et envoyés spéciaux du Secrétaire général ;
- appuyer les initiatives de paix prises par des groupes locaux de femmes ;
- faire participer les femmes aux négociations de paix et à la mise en Å“uvre des accords de paix ;
- protéger et faire respecter les droits fondamentaux des femmes et des petites filles ;
- protéger les femmes et les petites filles contre les actes de violence sexiste ;
- prendre en considération les besoins différents des femmes et des hommes lors des opérations de désarmement, de démobilisation et de réinsertion des ex-combattants.
Cela étant, pourquoi les protagonistes féminins et les problèmes liés à l’appartenance sexuelle sont-ils encore si souvent mis sur la touche dans les conflits contemporains, dans les initiatives de maintien de la paix et dans les efforts de reconstruction ? Dans les zones de conflits comme Israël et la Palestine ou l’Afghanistan, l’Irak, le Soudan et la région des Grands Lacs, une culture de « l’hégémonie masculine » prévaut parmi les principaux acteurs politiques. Dans ces cas comme dans d’autres, les femmes ne sont pas suffisamment représentées au niveau de la prise des décisions ni associées aux négociations ou aux accords de paix ; les organisations féminines locales et les initiatives de paix des femmes sont marginalisées ou ignorées. Non seulement les préoccupations des femmes ne sont pas, loin s’en faut, prises en compte lors des opérations de désarmement, de démobilisation et de réinsertion des ex-combattants, mais elles sont sous la menace de la violence sexiste. Qui plus est, les intérêts et les besoins des femmes et des filles ne sont quasiment jamais pris en considération lors de la reconstruction qui suit un conflit.
Ces questions et d’autres encore sont abordées dans ce numéro spécial, qui fait le point sur le statut juridique, la situation socio-économique et la participation politique des femmes dix ans après la conférence historique de Beijing. Plusieurs articles contiennent des recommandations concrètes pour atteindre les objectifs fixés à Beijing.
Les articles du numéro s’articulent autour de trois grands thèmes. On lira d’abord des analyses des développements politiques et économiques qui ont des répercussions sur les femmes en Asie et en Afrique. Les questions traitées sont les droits politiques et la participation des femmes au Koweït et en Indonésie, la violence sexiste au Bangladesh, la pauvreté et le commerce en Afrique de l’Est et en Afrique australe, le rôle des femmes dans le secteur informel de l’économie au Cameroun.
Le groupe d’articles suivant est consacré aux processus transnationaux. Y sont analysés la violence sexiste, notamment les sévices sexuels en tant qu’arme de guerre, les droits sexuels des femmes, les liens entre mondialisation, communication, démocratisation et autonomisation des femmes, la nature des politiques féministes transnationales menées dans le prolongement de Beijing.
La dernière section du numéro traite des instruments juridiques, des indicateurs de l’égalité entre les sexes et de la mesure de l’autonomisation des femmes. Un article, consacré au droit de la famille au Maghreb et en Égypte, met en lumière la persistance d’inégalités en matière d’héritage et dans les mariages entre personnes de religions différentes. Un autre analyse le Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels et les possibilités qu’il offre aux mouvements féminins. Enfin, deux articles traitent des indicateurs et des questions de mesure : quels indicateurs ont été mis au point pour évaluer la mise en Å“uvre du Programme d’action ? Comment mesure-t-on « l’autonomisation des femmes » ?
Ce bilan conceptuel, méthodologique et politique des dix dernières années montre les progrès réalisés, mais aussi le travail que gouvernements, organisations internationales et groupes féminins ont encore à accomplir.
Traduit de l’anglais