2005
Revue internationale des sciences sociales
Lecture
Lecture
Gerard Delanty
Département de sociologieUniversité de Liverpool
Andrew E. Barshay, The Social Sciences in Modern Japan : The Marxian and Modernist Traditions. Berkeley, Californie : University of California Press, 2004
Ce livre démontre que l’évolution nationale des sciences sociales reflète la forme institutionnelle prise par la modernité. Dans le cas du Japon, l’émergence relativement tardive de celle-ci, d’une part, et la séparation d’avec l’Occident, d’autre part, ont conduit à percevoir la situation du pays comme vulnérable et en retard. C’est cette perception par les universitaires et intellectuels japonais qui a façonné l’orientation des sciences sociales au Japon depuis les années 1890 jusqu’à aujourd’hui. Andrew E. Barshay retrace leur émergence, qu’il rattache à une interrogation sur un problème fondamental, à savoir la question de la modernité dans toutes ses dimensions : économiques, culturelles et politiques. Il y a eu deux grandes réponses à cette question de la modernité, le marxisme et le modernisme, qui ont fondé chacune une tradition distincte des sciences sociales. Le Japon n’a pas intéressé Marx, mais pour les théoriciens japonais, l’analyse du capitalisme faite par Marx a été d’une importance considérable. Pour les marxistes, le problème central que posait la modernité était lié à l’émergence d’une forme de capitalisme qui préservait les valeurs et les pratiques précapitalistes. À leurs yeux, l’enjeu majeur était de savoir comment créer une nouvelle forme de société civile.
Barshay insiste particulièrement sur le rôle des intellectuels et des idées unificatrices dans l’histoire des sciences sociales. Cette approche essentiellement wébérienne considère ces sciences comme une conceptualisation des réalités sociales permettant d’imaginer une mutation intégrale révolutionnaire de la société. C’est ce discours culturel qui a sous-tendu les sciences sociales au Japon, et l’histoire de leur émergence est en même temps une réflexion sur la modernité. Les sciences sociales ont en effet permis aux Japonais de s’interroger sur la modernité. D’après Barshay, elles constituent un moyen d’appréhender celle-ci. Jusqu’à l’émergence des sciences sociales, les Japonais n’avaient qu’une vague notion de ce qu’était l’« occidentalisation ». C’est la résistance à l’occidentalisation, à partir de la fin du xixe siècle, qui a défini le contexte dans lequel les sciences sociales ont vu le jour. On distingue cinq grandes phases dans leur émergence au Japon.
La première phase a commencé dans les années 1890, où le but des sciences sociales a été d’établir la singularité du Japon par rapport à l’Occident et aux autres sociétés asiatiques. Les sciences sociales entendaient ainsi jouer un rôle majeur dans la rationalisation de la société japonaise selon l’idéologie impériale, en reliant l’institution de l’empire au village dans une conception globalisante qui considérait l’entité culturelle du Japon comme une société originale et homogène. Cette approche reposait sur deux prémisses : une quête de développement rejetant l’Occident et le néotraditionalisme. La deuxième phase, influencée par les théories philosophiques et sociales allemandes, s’est caractérisée par une orientation libérale, par opposition au néotraditionalisme, et s’est amorcée au début du xxe siècle lorsque les sciences sociales ont tenté de se donner un fondement plus universaliste, à partir duquel le Japon pourrait être comparé au reste du monde. C’est alors la normalité, plutôt que la singularité, qui a été considérée comme primordiale. L’orientation critique de cette tendance libérale des sciences sociales s’est renforcée pour donner naissance à une approche encore plus critique avec la troisième phase, où le marxisme a acquis une influence prépondérante. Le marxisme, en particulier l’école associée à Uno Kozo, allait devenir l’un des courants de pensée les plus influents des sciences sociales japonaises en ce qu’il offrait une interprétation fondamentalement différente de la façon d’accéder à la modernité, qui remettait en question le mythe de la spécificité culturelle japonaise. L’une de ses contributions majeures a été le débat sur le capitalisme, particulièrement important dans les années 1920 et 1930. L’accent marqué mis sur la planification centralisée a donné naissance à un courant de pensée particulier alliant bureaucratie et radicalisme, qui n’a pas été discrédité après la fin de la guerre. Le Japon a donc hérité après 1945 d’une intelligentsia technique dont le rôle a été essentiel dans le relèvement du pays et la croissance au cours des décennies suivantes.
La quatrième phase des sciences sociales japonaises a ainsi été marquée par la quête de la croissance, que Barshay appelle simplement le modernisme. Les sciences sociales du Japon de l’après-guerre se sont généralement montrées critiques du mythe de la spécificité japonaise et de l’ordre néotraditionnel qui avait conduit à la guerre et à l’effondrement. Contrairement au marxisme, cette approche ne se voulait pas outre mesure politique, mais prônait la démocratie et la modernisation. Les modernistes reprochaient ainsi aux sciences sociales d’avant-guerre de ne pas avoir apporté les connaissances objectives qui auraient empêché le désastre de la guerre. C’est à travers la notion de modernisation, qui avait commencé à se répandre dans les sciences sociales au plan international, que les théoriciens japonais ont mis en évidence la normalité du Japon. À cette époque, la plus grande figure des sciences sociales du pays est Maruyama Masao, dont l’œuvre combine les pensées marxiste, wébérienne et néokantienne. Otsuka Hisao a également marqué profondément cette période en associant Marx et Weber et en établissant avec Maruyama les fondements d’une approche profondément modernisante. En effet, le Japon allait être considéré non pas seulement comme un cas d’étude de la modernisation, mais bien comme le modèle en la matière. La dernière phase a réconcilié le culte de la croissance propre au modernisme avec les orientations culturalistes des années 1980. Durant cette période, on a observé un retour aux vieilles thèses de l’exceptionalisme japonais, mais d’une façon qui ne remettait pas en cause la quête moderniste de la croissance.
Barshay offre une analyse riche et fouillée de l’histoire des idées en sciences sociales au Japon, qui s’enracine dans une profonde connaissance de ce pays. Les chapitres consacrés à l’école d’Uno et à Maruyama, en particulier, sont extrêmement instructifs et très accessibles. Ce livre, magnifiquement écrit, entre dans le détail sans jamais perdre de vue la thèse générale qu’il développe sur le rapport des sciences sociales à la modernité. Tout en étant d’une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse aux sciences sociales japonaises, il sera extrêmement utile aux spécialistes de ces disciplines en général.
Traduit de l’anglais