2005
Revue internationale des sciences sociales
Éditorial
D’aucuns pourraient à bon droit faire valoir que le vih/sida n’est un problème de sciences sociales que de manière très marginale. Après tout, les virus ne sont pas des agents sociaux : ce ne sont pas, assurément, des « agents » doués d’une capacité d’action intentionnelle, encore qu’on puisse défendre l’idée que ce sont néanmoins des « actants » (Latour, 1999), participant d’un système d’action multilatéral. De la même façon, les processus par lesquels un virus porte atteinte au système immunitaire humain ne sont pas à strictement parler des processus « sociaux ». En particulier, ils ne sont pas « signifiants » au sens herméneutique du terme – ils ne dépendent pas de ce que les personnes infectées pensent d’eux. Comme le montrent les contributions au présent numéro, ainsi que d’autres recherches, la croyance est encore largement répandue que le sida est un mythe ou qu’il doit exister un moyen de le guérir. Mais les gens qui croient cela ne sont pas moins susceptibles que les autres de contracter la maladie ou d’en mourir – et ce, pas simplement parce que cette croyance peut les conduire à des imprudences dans la prévention ou le traitement. Enfin, à l’évidence, les spécialistes de sciences sociales ont peu de chances de trouver un moyen de guérir le vih/sida, et il ne leur viendrait même pas à l’idée de prétendre qu’ils en cherchent un.
Toutes ces remarques sont recevables mais elles ne suffisent certainement pas à exclure le vih/sida du champ des sciences sociales. Il ne s’agit pas non plus simplement de distinguer entre la maladie elle-même et ses incidences sociales. Aussi incontestable que cette distinction puisse paraître, elle est en fait fallacieuse. En réalité, dans une perspective épidémiologique, la « maladie elle-même » est un phénomène intrinsèquement social. Que cela soit vrai ou non de toutes les pathologies peut se discuter. Mais dans le cas des maladies infectieuses au moins, isoler la pathologie de sa dynamique sociale transforme l’objet d’étude. C’est d’ailleurs là souvent une procédure très utile – notamment au laboratoire – qui peut produire des connaissances ayant une importance aussi bien sociale que biomédicale. Il s’agit cependant de connaissances dont l’objet est autre que l’épidémie elle-même.
Autrement dit, le thème central d’une présentation du vih/sida dans la perspective des sciences sociales est celui de l’intrication. Du fait des modes de transmission, l’infection virale opère par la voie du comportement des individus et des institutions, et donc, entre autres, par la connaissance que ces individus et institutions ont de l’infection, et leurs croyances quant à ce qu’elle implique. En ce qui concerne les comportements sexuels, en particulier, il n’est pas possible d’isoler ces croyances de modèles sociaux et culturels beaucoup plus larges. Dans un monde idéal – celui que semblent parfois postuler les campagnes de prévention –, les croyances relatives à l’usage du préservatif, par exemple, passeraient uniquement par le filtre de stratégies conscientes, relatives à la gestion de la fécondité et au risque d’infection. Information et accès, se conjuguant à des droits égaux pour les partenaires de négocier les conditions du rapport sexuel, seraient ainsi les seules variables pertinentes qu’aurait à cibler la prévention. Or les croyances qui influent sur l’usage du préservatif masculin n’ont pas seulement trait, bien entendu, à la grossesse ou à la maladie, ni même à la commodité ou au confort. Comme le montrent un grand nombre de travaux, dont plusieurs contributions au présent numéro, l’usage du préservatif fait entrer en jeu un modèle de croyances complexe et culturellement puissant – souvent fortement normatif – concernant la virilité, les relations entre les sexes et la sexualité elle-même comme étant quelque chose d’irréductible à la conjonction du plaisir et de la procréation potentielle.
De même, indépendamment de ses caractéristiques particulières, la pandémie de vih/sida s’inscrit dans des perceptions plus larges de la maladie et de la santé qui se sont développées en réponse à d’autres pathologies et sont fortement déterminées non seulement par l’évaluation cognitive, mais aussi par les technologies de prévention, de traitement et d’éradication. Michel Foucault (2004) a distingué trois technologies de contrôle des maladies apparues successivement dans l’Europe moderne : l’ostracisme (s’agissant notamment de la lèpre), la quarantaine (pour la peste) et la vaccination (pour la variole). Il ne s’agissait pas pour lui d’établir une typologie exhaustive, mais de montrer que la relation de la maladie à la société s’exprime dans les technologies qui sont utilisées pour la contrôler, lesquelles sont influencées, mais non déterminées, par les théories ayant cours au sujet de la contagion. À leur tour, les croyances et les technologies opèrent en une relation symbiotique complexe. Toutes ces questions – y compris les approches plus spéculatives de l’épidémiologie, particulièrement notables dans le cas du vih/sida – entrent clairement dans le champ des sciences sociales. En fait, les chercheurs en sciences sociales ont peut-être des messages à transmettre qui leur sont propres et que les décideurs politiques seraient bien inspirés d’écouter. Comme le soulignent les contributeurs à la présente édition de la riss – suivant une voie de recherche déjà tracée précédemment –, le vih/sida présente deux traits distinctifs : a) d’importantes différences de perception entre pays et systèmes culturels, et b) une instabilité technologique.
Si la première formulation métaphorique utilisée pour désigner cette pathologie a sans doute été celle de « cancer gay », la description du virus de l’immunodéficience humaine (et de son mode de transmission, notamment sexuel) a profondément modifié les choses. Dans la mesure où le vih/sida a été intégré dans la nosographie préexistante, la « peste » semble avoir joué un rôle majeur. Mais la « peste », dans ce contexte, est à la fois une analogie et une métaphore, et sa charge métaphorique – à dessein illustrée ici – est d’autant plus forte que l’analogie, compte tenu des modes de transmission concernés, est faible. En particulier, dans les contextes culturels façonnés par des références bibliques, la peste renvoie avant tout au châtiment divin, et seulement secondairement à la maladie infectieuse spécifique du même nom. Il n’y a rien d’universel dans cette cosmologie morale, dont la correspondance avec la dynamique épidémiologique est loin d’être particulièrement remarquable. Aussi n’est-il pas surprenant que la portée métaphorique du vih/sida soit tout à fait différente dans d’autres cosmologies morales (par exemple les cosmologies morales bouddhiste et confucéenne, parmi les cas dont traite le présent numéro). L’importance pratique de ce point ne doit pas être sous-estimée. Le langage de la responsabilité, en particulier, s’accorde mieux à certaines technologies morales qu’à d’autres ; ainsi la responsabilité, en tant que fondement de la prévention, fonctionnera sans doute mieux dans certains contextes que dans d’autres.
L’instabilité des technologies de lutte contre le vih/sida est en partie liée à ces différences de perception, mais elle présente également d’autres aspects. Parmi les plus importants pour l’objet de la présente édition de la Revue, citons l’évolution rapide de la pharmacologie, les changements de priorités (liés partiellement – mais non exclusivement – à la disponibilité des médicaments) entre prévention et traitement dans un contexte de rareté des ressources, et l’importance des moyens institutionnels qu’exigent tant le traitement que la prévention. À un niveau d’agrégation élevé, ces instabilités peuvent ne pas être déterminantes. Personne ne contestera que les zones de forte prévalence nécessitent un renforcement de l’éducation préventive ainsi qu’un dépistage et un traitement plus efficaces des femmes enceintes pour réduire la transmission fĹ“tale, de même qu’un développement de l’accès aux thérapies antirétrovirales, ni qu’aucune de ces actions ne s’oppose en principe à ce que l’on prête l’attention voulue aux facteurs contextuels, notamment la pauvreté, qui concourent à la vulnérabilité tant sociale qu’immunologique. Cependant, lorsqu’il s’agit d’élaborer des politiques, et surtout de les mettre en Ĺ“uvre, les difficultés pratiques sont énormes, du fait que les diverses modalités d’action font appel aux mêmes ressources tout en exigeant qu’elles soient déployées de manière très différentes.
Les articles de la présente édition, qui font suite à un appel à contributions ouvert à tous les chercheurs, ne sauraient fournir un tableau exhaustif du sujet. Ils offrent, cependant, l’occasion de définir un agenda de recherche en sciences sociales sur le vih/sida, dont la discussion se poursuivra dans les prochains numéros de la riss et qui pourrait, s’il est appliqué, non seulement produire des connaissances nouvelles et meilleures, mais aussi contribuer de manière pratique et utile à l’élaboration et à la mise en Ĺ“uvre de politiques.
Traduit de l’anglais
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Foucault M., 2004. Naissance de la biopolitique : Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Le Seuil.
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Latour B., 1999. Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte.