2006
Revue internationale des sciences sociales
Introduction : entre cultures et natures
Marie Roué
Au Sommet mondial du développement durable (Johannesburg, 2002), le besoin urgent de réduire la fracture conceptuelle entre culture et nature a été pour la première fois mis au sommet de l’agenda international. La montée du mouvement environnementaliste, l’intérêt croissant de nombreux secteurs de la société pour un développement durable qui permette aux sociétés d’avoir une relation moins destructrice avec leur environnement naturel incitent en effet à dépasser la dichotomie entre le biologique et le social, la nature et la culture. On admet aujourd’hui que la nature est aussi ce que les sociétés en font et en feront, et que le devenir de toute société est intimement lié aux milieux naturels et anthropisés dans lesquels elle évolue. La vision du monde holiste des sociétés traditionnelles, loin de la dichotomie entre nature et culture spécifique à notre société judéo-chrétienne, suscite aujourd’hui un intérêt renouvelé. La diversité culturelle est un point d’ancrage essentiel pour une action mondiale en faveur du développement durable. Mais pour pouvoir gérer, il faut d’abord connaître. Nous nous intéresserons dans ce numéro de la
Revue internationale des sciences sociales, des Philippines au Bénin, du subarctique à la Mélanésie, de la Thaïlande à la France, aux relations des sociétés locales et autochtones à la nature. Les textes que nous avons réunis se penchent sur des objets hybrides, à la fois naturels et culturels, à la frontière du domestique et du sauvage : races et variétés locales, productions localisées ou paysages modifiés par les sociétés et qualifiés de naturels et culturels. La polyphonie qui mêle ici les voix des Samis, Karen, Ifugao, Béninois ou Cévenols, en leur qualité d’autochtones, de chercheurs et d’hommes politiques, à celle des anthropologues et sociologues de l’environnement, était aussi une évidence. Tant de vaines paroles sont aujourd’hui proférées en invoquant une dimension participative de pure forme. Le développement durable ne commence vraiment que par la prise de parole des acteurs concernés. La plupart des auteurs de ce dossier ont participé à l’atelier « Diversité biologique, diversité culturelle : enjeux autour des savoirs locaux » organisé par Douglas Nakashima et Marie Roué dans le cadre de la Conférence internationale « Biodiversité, science et gouver-nance » qui s’est tenue à l’
unesco du 24 au 28 janvier 2005
[1]. Un des objectifs prioritaires de cet atelier était de souligner, outre les avancées de la prise en compte des savoirs et savoir-faire locaux et autochtones dans la gestion des ressources, les défis qu’il faut relever pour que l’application de l’article 8j de la Convention sur la diversité biologique, dont le but est de protéger les savoirs locaux concernant la gestion des espaces et des espèces, ne reste pas de surface. D’autres auteurs, qui travaillent également sur le domaine des relations entre nature et culture et dont plusieurs collaborent avec le programme
links,
Local and Indigenous Knowledge Systems, de l’
unesco, se sont joints au groupe initial.
Nous nous pencherons également ici sur les problèmes nouveaux que l’éducation scolaire de la jeunesse pose aux peuples locaux et autochtones. Tout d’abord le contenu des programmes scolaires entre en contradiction avec les visions du monde et les savoirs spécifiques des cultures autochtones, en imposant une vision du monde qui est celle de la majorité. Mais plus encore, c’est le maintien des jeunes pendant une dizaine d’années dans un mode de vie sédentaire conforme à celui de la culture occidentale qui les détourne radicalement de leur future vie de chasseur-cueilleur, de pêcheur ou d’agriculteur. On assiste donc à un paradoxe. L’accès des jeunes des minorités à l’éducation, loin de leur ouvrir un monde plus riche, les confine à un entre-deux inconfortable, où ils se trouvent rejetés tant du monde de leurs parents et grands-parents dont ils n’ont acquis ni les savoirs ni le mode de vie, que de celui de la culture majoritaire dans laquelle ils sont toujours en marge.
Des schémas d’interprétation distincts sont ancrés dans des visions du monde spécifiques. Tandis que dans la culture occidentale le savoir est conçu comme une entité abstraite indépendante de la pratique (la science n’est pas la technologie), les sociétés prémodernes ont une vision plus holistique. Il semblerait vain de considérer les savoirs des fermiers sur la pluie, les types de sols et les diversités de cultures séparément de la façon dont ils sont mis en pratique dans leurs champs. Dans les cultures locales, savoir et savoir-faire vont de pair. Leur transmission se fait par la pratique et dans l’oralité. Enfin, à la différence de la science, le savoir autochtone n’oppose pas le spirituel au profane.
La manière spécifique dont chaque société humaine entre en relation avec la biodiversité qui l’entoure est intimement liée à sa vision du monde et ses représentations. Nous ne pouvons donc comprendre et protéger la diversité biologique sans comprendre les cultures et sociétés qui l’ont créée, maintenue et gérée, dont la langue, les savoirs et savoir-faire sont les outils et le cadre de référence. Seul un point de vue holistique et interdisciplinaire nous permet de comprendre ces interactions, et d’être efficace dans nos actions.
Épistémologies des savoirs et visions du monde : pour un partenariat respectueux
Les visions du monde autochtones ou locales sont-elles, d’un point de vue épistémologique, incommensurables avec celles des sciences occidentales ? C’est la question que se pose Simon Foale, qui s’intéresse au dialogue entre savoirs autochtones et scientifiques pour la cogestion de la biodiversité. En effet, si les partenaires se comprennent si mal qu’ils ne peuvent pas communiquer, il devient difficile d’envisager une gestion participative. L’auteur analyse ici plusieurs exemples précis de désaccords. Sa conclusion reste pourtant optimiste. Selon son interprétation, autochtones comme scientifiques peuvent se tromper, parce qu’à un moment donné ils ignorent une partie de la vérité : il n’est donc pas nécessaire d’invoquer une radicale incommensurabilité épistémologique pour comprendre leurs différences de points de vue. Elles sont contingentes, et dues aux circonstances. Pour les espèces qu’il est possible de gérer localement, comme le trochus, le suivi quotidien et le partage d’un grand nombre d’informations donnent l’avantage aux peuples locaux. Par contre dans le cas des homards, les larves passant de plusieurs mois à un an dans le plancton et parcourant de grandes distances, seule une gestion scientifique fait sens. Ces remarques ne s’appliquent pas seulement à l’environnement marin du Pacifique, car le même type de question se pose ailleurs, qu’il s’agisse de la faune terrestre ou de la flore. Selon les cas, ce sont les scientifiques ou les locaux qui se trouvent dans une meilleure position pour acquérir des connaissances. C’est pourquoi la coopération et l’échange des savoirs paraissent si importants pour la protection de la biodiversité.
Les réflexions de Simon Foale, biologiste d’une grande ouverture d’esprit qui travaille depuis 15 ans dans le Pacifique m’ont passionnée. Pourtant elles ne m’ont pas personnellement convaincue de la pertinence de l’éducation environnementale des populations autochtones. Cette démarche, même bien intentionnée, m’apparaît ethnocentrique. C’est avant tout l’inégalité de statut entre locaux et gestionnaires scientifiques qui freine la coopération et la cogestion. Pour se demander si des différences radicales de point de vue entravent la communication, comme le fait l’auteur, il faudrait déjà un préalable : respecter les peuples locaux, leur parler, et considérer qu’ils ont, eux aussi, des savoirs. Sans prendre de grands risques, je crois pouvoir affirmer que ce n’est pas toujours le cas. Les scientifiques ne devraient-ils pas eux aussi apprendre des autochtones, ou simplement dans certains cas, reconnaître plus clairement dans leurs écrits ce que les populations locales leur ont appris ? Un partenariat et un échange de savoirs pourraient alors s’épanouir dans l’égalité et le respect mutuel des partenaires. Le partenariat est voué à l’échec quand celui qui pense savoir veut imposer son savoir à un partenaire qui ne saurait rien. Enfin je pourrais ajouter que le niveau d’éducation dans une population donnée ne semble pas suffire à induire la protection de la biodiversité. Car si l’éducation suffisait à transformer une population en écologistes convaincus, l’Occident devrait avoir cessé depuis longtemps de détruire son environnement !
La « nature » des uns est la « culture » des peuples locaux. L’environnement, perçu comme naturel et inviolé, est la plupart du temps le résultat d’un long usage humain. Comme le souligne Edvard Hviding, les initiatives de conservation de la biodiversité se concentrent sur des espèces et des environnements qui sont déjà culturellement et économiquement significatifs pour ceux qui y vivent, en dépendent, et dans beaucoup de cas ont des droits de propriété sur ces territoires. L’environnement des écologistes, produit des activités humaines de nombreuses générations, est « fabriqué » par l’homme. Hviding donne l’exemple du lagon de Marovo, dont les forêts sont décrites par les environnementalistes comme vierges. De fait, des recherches multidisciplinaires récentes montrent qu’il s’agit d’anciennes forêts secondaires dominées par de grands arbres, connus pour leur capacité à bénéficier des perturbations, et que ces forêts ont été enrichies par des apports constants de populations en provenance d’autres îles.
Le débat sur la cogestion et sur les difficultés de la communication entre populations locales et gestionnaires se poursuit à travers l’ensemble de ce numéro, qu’il s’agisse des Cévennes en France ou de la forêt boréale au Canada. Berkes et Davidson-Hunt relatent un atelier qui a réuni des spécialistes de la gestion forestière de la province de l’Ontario et des autochtones anishnaabe. La question posée aux Anciens était celle de la gestion préférentielle. Faut-il gérer les habitats forestiers en conservant certaines parties que l’on protégerait, et en favorisant dans d’autres lieux, soit l’exploitation du bois, soit des habitats importants dans le système de valeur autochtone ? On demandait, lors de cet atelier aux Anciens, de nommer les plantes les plus importantes, pour ensuite favoriser les milieux qui les concernent. Après de longues discussions, les Anciens en arrivèrent à la conclusion qu’il n’y a pas de plantes plus importantes que d’autres, et qu’on ne devrait pas tendre à protéger certaines espèces au détriment des autres. Dans les représentations anishinaabe en effet, c’est le Créateur qui les a placés dans ce lieu, et y a disposé tout ce qui était nécessaire à leur survie. Ils se doivent donc de protéger les dons qu’ils ont reçus. En déclarant que tout habitat ou espèce a une raison d’être, qu’on la connaisse ou non, les Anishinaabe formulent un principe très proche du concept occidental de gestion paysagère multifonctionnelle.
Paysage culturel et gestion
Comment conserver un paysage distingué comme culturel ? C’est un défi aujourd’hui partout dans le monde, en particulier lorsque le changement social rapide et les migrations de la population vers la ville transforment les sociétés agricoles qui ont créé ces paysages.
Depuis sa création en 1970, le Parc national des Cévennes s’efforce de conjuguer la protection d’espaces naturels et le maintien d’activités humaines. Reconnu pour la valeur de son patrimoine naturel et culturel, son territoire est composé de paysages et de milieux fortement anthropisés. L’apprentissage d’une gestion participative génère parfois certaines tensions au sein d’un espace protégé réglementé. Capucine Crosnier, responsable du service scientifique du parc, montre que la prise en compte des savoirs et des usages locaux dans les espaces protégés enrichit le débat autour des problématiques de conservation. Bernard Grellier nous propose un autre regard en miroir sur le parc, celui d’un berger, éleveur de brebis raïoles sur l’Aigoual. Il a acquis son savoir « sans vraiment y prendre garde, par une transmission naturelle entre générations » et se considère comme un gardien, tant de son troupeau que de la ressource en herbe. Selon lui l’art du berger, c’est avant tout de savoir utiliser ce que les animaux lui ont appris : « les brebis connaissent les lieux et les dates ; savent où l’herbe est meilleure ». Beaucoup d’experts locaux dans le monde partagent cette réflexion sur l’acquisition de leurs savoirs par observation des non-humains. L’auteur évoque aussi dans un texte poétique le lien ambivalent des paysans d’aujourd’hui avec la dernière mode scientifique qu’est la biodiversité. Certes, les locaux ont tout intérêt à Å“uvrer à un développement durable, mais pas forcément à leur propre détriment. Quand, comme Monsieur Jourdain prosateur qui s’ignore, on a longtemps géré la biodiversité sans le savoir, le complet renversement de point de vue contemporain – on ne se contente pas d’apprécier que l’agriculteur ou le chasseur-cueilleur produise tout en gérant, mais on voit comme seule finalité à leur activité la protection de la biodiversité – peut être choquante.
En France dans les Cévennes, comme dans les Philippines chez les Ifugao, les terrasses aménagées par les paysans permettaient de cultiver sur des surfaces très pentues. Peut-on faire en sorte qu’une agriculture très coûteuse en main-d’Å“uvre soit rentable aujourd’hui ? Deux programmes européens, Proterra et Terrisc, s’intéres- sent aujourd’hui aux aménagements cévenols qui, en retenant la terre et en régulant les ressources en eau, jouaient un rôle de prévention des risques d’érosion et d’inondation. En démontrant scientifiquement la résistance des murs en pierre sèche, on permet leur adaptation au monde moderne. Des normes techniques modernes permettent aux constructeurs de faire bénéficier leurs clients de garanties reconnues par les assurances. Des subventions publiques permettent de reconstruire les terrasses abandonnées.
Ifugao est une province qui possède les plus grandes et les plus hautes montagnes de tout l’archipel des Philippines. Les rizières en terrasses Ifugao des Philippines ont été distinguées dès 1973 par un décret présidentiel. En 1995, cinq d’entre elles sont inscrites comme paysage culturel vivant sur la liste du Patrimoine mondial de l’unesco. En 1996, la Société américaine des ingénieurs civils les reconnaît comme l’un des meilleurs exemples mondiaux de technologie de conservation du sol et de l’eau. Mais les interventions externes, comme l’affirment Rachel Guimbatan et Teddy Baguilat du Mouvement « Sauvez les terrasses ifugao », génèrent localement une attitude ambivalente. Le peuple qui a bâti les terrasses perçoit les mesures de protection comme empêchement de satisfaire ses besoins fondamentaux et comme une contrainte injuste venue de l’extérieur. Les Ifugao ont parfois le sentiment paradoxal d’être victimes de leur propre succès, qui leur avait pourtant permis de transformer un environnement difficile en un lieu de production bien géré. Leur système de conservation traitant le paysage comme un tout, ils ne comprennent ni le choix des rizières en terrasse comme seul lieu à protéger, ni une vision esthétisante qui tendrait à les transformer en monuments perdant toute capacité de production. Traditionnellement les Ifugao distinguent en effet trois zones qui sont gérées de façon holistique : le sommet de la montagne, zone de stricte protection de la forêt communale, dont dépendent les deux zones qu’elle domine, la zone intermédiaire, le muyong, gérée par des propriétaires privés, à la fois lieu de vie, de production de bois, de nourriture et de plantes médicinales, et la zone inférieure, les terrasses, qui dépendent de la gestion de l’eau opérée aux deux niveaux supérieurs. Sacrifier le muyong pour faire des routes et autres constructions pour loger les touristes leur apparaît donc particulièrement aberrant.
Les paysages culturels que nous venons de décrire ont été créés par des paysans bâtisseurs. Mais on parle également de paysage culturel en ce qui concerne les chasseurs-cueilleurs du subarctique. Berkes et Davidson-Hunt utilisent ce concept pour analyser la gestion des ressources pratiquée par les autochtones canadiens de la forêt boréale. Cette question scientifique a été en quelque sorte « inventée » récemment, puisque l’on considérait auparavant que les chasseurs-cueilleurs ne géraient pas au sens propre les habitats. On savait qu’ils pouvaient les exploiter de façon astucieuse et durable, mais ce n’est que tardivement que des travaux scientifiques ont démontré que les chasseurs transformaient aussi leur environnement, et participaient donc à sa création autant qu’à son maintien. Les travaux du regretté Henry Lewis, en particulier, ont montré de remarquables similarités dans des stratégies de groupes aussi éloignés que les peuples du nord-ouest pacifique aux États-Unis, du centre du Canada, de la Tasmanie ou d’Australie, qui tous utilisaient le feu comme instrument de gestion. Les Anishnaabe (Ojibwa) du Lac Shoal, au nord du lac Ontario, utilisent les processus de perturbation et de succession pour gérer les écosystèmes. Ils savent que trois à quatre ans après un feu, ou même après que l’on a coupé des arbres, apparaissent des bleuets. Or, dans la forêt boréale, ces baies comestibles sont très prisées. Sans intervention de l’homme, les bleuets disparaîtraient au bout de 3 à 4 ans. Par contre, si l’on brûle tous les 2 ans, on peut les conserver pendant très longtemps. Il est extrêmement intéressant que les théories écologiques les plus récentes, qui mettent l’accent sur les perturbations créatrices de biodiversité plus que sur l’équilibre, soient en accord avec les savoirs et les pratiques des peuples du subarctique.
Savoirs localisés, valorisation économique et biodiversité
Dans les Cévennes comme dans les Philippines, le défi majeur est le même. Pour conserver les terrasses, il faut leur trouver une nouvelle rentabilité économique. Tant l’appellation d’origine contrôlée (aoc) « Oignons doux des Cévennes » que le projet ifugao de vendre l’espèce traditionnelle de riz (tinawon) comme produit de l’agriculture biologique s’inscrivent dans cet objectif : donner une valeur ajoutée à une production traditionnelle en la distinguant pour mieux rentabiliser une agriculture traditionnelle dans une économie moderne.
Bérard et Marchenay, précurseurs aujourd’hui largement suivis dans l’étude des produits « localisés », montrent que l’appellation d’origine protégée européenne, mise en place en 1992 sur le modèle de l’appellation d’origine contrôlée en France (aoc) et de l’indication géographique protégée (igp), protège les produits agricoles ou denrées alimentaires locales, tout en aidant à conserver écosystèmes et savoirs locaux. C’est aussi une façon de gérer, à une échelle locale, l’agro-biodiversité in situ. En Normandie par exemple, les aoc mises en place sur un ensemble de produits protègent tout le système de culture arboricole et herbagère qui fournit sur un même sol, dans un lieu à la fois pré et verger, le cidre, le poiré, le calvados, ainsi que plusieurs productions fromagères et laitières. La diversité variétale élevée y est protégée en même temps que l’économie locale et la spécificité culturelle qui a mis en place ce système de production.
L’article de Steyaert sur la Maraîchine analyse le processus de recréation d’une petite race bovine du marais poitevin, objet de médiation entre scientifiques de l’Institut national de la recherche agronomique et acteurs locaux à l’origine de la volonté de sauvegarde de cette race rustique. La loi sur l’élevage de 1966, qui visait à rationaliser et normer l’usage des grandes races, a en effet entraîné la disparition progressive des races locales de moindre effectif. On peut se demander quelle est la place réelle laissée aux savoirs locaux dans les conceptions de l’action publique en France. Les préserver « culturellement », sans leur reconnaître une capacité à participer aux décisions et à la modernisation, revient à les folkloriser. L’auteur évoque, face aux nombreuses incertitudes que la science seule ne saurait réduire parce qu’elles sont le reflet de données naturelles, techniques, économiques et sociales, les nouvelles formes de « démocratie technique » décrites par Callon. Il distingue deux temps dans le processus de recréation de cette race. Le premier, qui visait à sauver le patrimoine biologique originel d’un animal relique était, selon son analyse, centré autour de représentations plutôt que de savoirs. Ce ne serait qu’à la suite d’un travail collectif et de discussions et dans un second temps, que les acteurs locaux se seraient forgé un savoir partagé. La Maraîchine, cette petite race oubliée, a non seulement remis en question pour certains éleveurs leurs modèles de production, mais également leur fait redécouvrir le marais et ses prairies humides, et leur permet de réapprendre, avec elle et par elle, des savoirs pratiques oubliés.
Lazare Séhouéto a étudié dans son propre pays, le Bénin, ce qu’il appelle – par crainte du populisme idéologique qui, en survalorisant les « savoirs populaires » les fétichise – « les savoirs localisés ». Ces savoirs ne sont pas, dans les sociétés fon ou lokpa qu’il a étudiées, ceux de tous. Ils ont des « auteurs », connus par la tradition orale, et véritables inventeurs de l’émergence d’une variété ou d’une technique de culture (cf. le billonnage sur un champ en plan incliné susceptible d’être lessivé par les pluies). Des raisons économiques poussent à une innovation constante, comme la nécessité d’associer plusieurs cultures pour diminuer les risques du marché. Comme le recommandait déjà un missionnaire en 1928, il est urgent de promouvoir des savoirs localisés paysans qui font vivre la majorité des hommes et des femmes au sud du Sahara.
Des jeunes générations autochtones clivées entre deux mondes
À un siècle de distance, Jules Ferry, d’une part, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, d’autre part, ont fait des déclarations sur l’école pour souligner le grand danger d’une égalité mal comprise qui, en imaginant qu’égaux veut dire identiques, conclurait que nous avons tous besoin de la même éducation :
Notre idéal éducatif est tout tracé. L’éducation du peuple aujourd’hui a une dimension personnelle. Son objectif est de donner à chacun sa chance, non pas en servant à chacun la même soupe amère au nom d’une égalité mal comprise, mais en permettant à chacun d’accéder à l’éducation adaptée à sa demande.
Jules Ferry, conférence du 10 avril 1870
La reproduction des inégalités sociales par l’école vient de la mise en Å“uvre d’un égalitarisme formel, à savoir que l’école traite comme « égaux en droits » des individus « inégaux en fait » c’est-à-dire inégalement préparés par leur culture familiale à assimiler un message pédagogique.
(Bourdieu et Passeron, 1970)
Doit-on aujourd’hui s’étonner que si ces dérives ont été si mal maîtrisées dans notre propre société, le problème de l’éducation scolaire des jeunes autochtones soit crucial partout dans le monde ? Mû par le souci louable de donner la même chance à tous, on donne en effet aux jeunes autochtones la même éducation, ou quasiment, que celle des jeunes des groupes majoritaires. Comme le soulignaient Bourdieu et Passeron à propos des jeunes Français des classes non bourgeoises, ils ne peuvent assimiler un message si loin de leur culture familiale, et échouent donc massivement. Mais de surcroît, cette déculturation les rejette en marge de leur propre société.
C’est ce que révèle Jonni Odochao, qui a consacré sa vie aux jeunes de son peuple, les Karen du nord de la Thaïlande, dans un entretien avec Douglas Nakashima et le professeur Chayan Vaddhanaphuti : « Quand les enfants reviennent à la maison après l’école, eux et leurs parents ne semblent plus communiquer. Ils ne se comprennent plus. » Il ajoute que quand leur père ou leur mère leur demande de faire quelque chose, soit ils ne veulent pas, soit ils ne savent pas. Ces phénomènes de souffrance et de fossé entre les générations résultent du fait que les jeunes n’ont pas été préparés à devenir membres de leur propre société, où la famille est l’unité de base. Comme l’auteur le dit sans aigreur, ils ont acquis au contact d’autres sociétés des comportements inacceptables pour leur culture : ils sont violents, agressifs, et ne respectent pas les Anciens.
La question que se pose Jonni Odochao, qui n’a pas la naïveté de rêver à un retour en arrière dans une société d’avant la mondialisation, est complexe : comment trouver aujourd’hui pour les jeunes un système d’éducation qui fasse le pont entre deux mondes, celui de leurs parents, le traditionnel, et le monde moderne ? La revitalisation de la culture passe par une collaboration avec l’école. En convainquant les jeunes de l’intérêt de leur propre culture, on peut leur rendre leur fierté et arrêter le désespoir de ceux à qui l’école n’a donné que le désir d’être un autre. Dans le même temps, il faut convaincre, pour gagner l’assentiment de la société globale. Odochao a écrit un livre en thaï intitulé Les 7 forêts des Karen, qui explique la classification karen des forêts dont découle leur conception de la gestion forestière. Comme il le dit très justement, les peuples autochtones ne sont pas tant à la recherche d’identité, comme on l’a souvent dit à tort, qu’en train de reconstruire leur identité pour l’extérieur.
L’article de Saenmi et Tillman concerne l’ensemble des peuples tribaux et autochtones de Thaïlande. Comme les auteurs l’affirment, l’expérience prouve que le système scolaire ne peut pas transformer un jeune autochtone en un homme moderne, mais tend plutôt à créer une nouvelle génération de marginaux. L’association thaïe pour l’éducation et la culture des peuples montagnards (impect) travaille depuis 1991 sur l’école primaire et le processus de la transmission culturelle dans le contexte d’un système scolaire formel. Parallèlement à ces recherches, l’association joue un rôle politique en essayant de faire accepter le développement de « programmes locaux ». Depuis 1999, le gouvernement thaï a accepté, à travers sa nouvelle loi pour l’éducation, le droit des communautés locales d’établir des programmes scolaires et de participer à l’organisation des processus d’apprentissage. Les bénéfices de l’introduction d’un savoir culturel à l’école ne se limitent pas aux jeunes : les enseignants non autochtones s’initient aux valeurs et visions du monde des groupes où ils travaillent, tandis que les parents eux-mêmes découvrent des aspects de leur propre système culturel de valeurs qu’ils ignoraient ; les anciens se sentent valorisés lorsqu’ils peuvent démontrer la profondeur et le sens de leur savoir. Cet enseignement permet enfin la revitalisation de pratiques agricoles qui conservent la biodiversité et vont dans le sens d’un développement durable.
Narumon Arunotai propose de considérer le savoir traditionnel des Moken comme un mode de gestion durable d’un territoire. Tant l’étendue et la pertinence de leurs savoirs et savoir-faire, qui leur permettent d’exploiter plusieurs écosystèmes, que leur nomadisme, qui évite la surexploitation d’un seul lieu de pêche, concourent à un usage des ressources respectueux et durable. Pourtant, dans la société thaï, les Moken sont perçus comme des peuples attardés dont le seul avenir possible est le « développement » qui impliquerait l’abandon de leur mode de vie et de leur culture.
C’est dans le but de disposer d’un outil pour l’enseignement primaire et secondaire que les gens de Marovo (Iles Salomon) ont encouragé Edvard Hviding à rassembler dans une encyclopédie en langue vernaculaire et en anglais le savoir autochtone et l’utilisation locale des environnements marins, côtiers et terrestres. Publiée en 2005 par le programme links de l’unesco, elle a déjà reçu dans les écoles un accueil enthousiaste de la part des élèves et des enseignants. L’auteur espère qu’elle facilitera la collaboration gestionnaires/autochtones grâce à une meilleure compréhension du système local de classification et d’analyse des différents écosystèmes et habitats. L’encyclopédie a collecté 500 noms de plantes, 70 d’oiseaux, 350 de poissons et 100 de coquillages marins, 50 termes de types de forêts, topographies de terre et systèmes fluviaux, plus de 70 termes distincts de types de récifs coralliens. Tous ces termes apportent beaucoup d’information pour la pêche en distinguant les différents habitats des poissons dans lesquels on utilise l’une ou l’autre des 80 techniques de pêche. Hviding rappelle ici que l’ethnoscience avait déjà mis en évidence, à propos d’autres peuples, le haut degré de convergence entre classifications scientifiques et classifications locales. On peut parler à ce sujet de véritable convergence épistémologique, les experts locaux se souciant autant que les scientifiques occidentaux des classifications en espèces et en familles, qui dans la quasi-totalité des cas se correspondent terme à terme entre les deux systèmes.
Roué décrit une situation identique de changement rapide chez les Indiens cris. Pour les jeunes, le fiasco scolaire, dû au formidable décalage entre la culture autochtone et celle de l’école, se double d’un autre échec dû à leur incapacité à acquérir savoirs et savoir-faire de leur propre culture de chasse, pêche et piégeage. La mauvaise estime de soi liée à ce double échec entraîne des jeunes vers le désespoir et la violence. Pourtant certains Anciens, qui continuent à mener leurs activités traditionnelles dans les camps de chasse, se révèlent capables de guérir les jeunes en les initiant à la vie dans le bois, hors du village moderne dans lequel ils sont nés et ont grandi. C’est la face spirituelle et thérapeutique d’un mode de vie basé sur l’apprentissage de l’autonomie en relation avec le milieu naturel qui est ici analysée. Mais ce texte pose également la question de la capacité d’une culture à adopter les institutions d’une autre culture, et du difficile équilibre entre la modernité et la tradition que tentent de rétablir aujourd’hui les peuples dont le mode de vie est basé sur l’exploitation du milieu naturel. Comment peut-on s’inscrire dans la modernité et le lien aux autres tout en préservant son héritage culturel, lié à un long apprentissage dans un environnement spécifique ?
Trois textes de ce recueil concernent les populations subarctiques d’Europe et du Canada. Ole Henrik Magga démontre l’importance de la langue dans la constitution et l’analyse du savoir spécialisé d’un peuple. La richesse du vocabulaire sami sur le milieu naturel est un outil majeur pour la gestion. L’éleveur de rennes sami, dans un environnement difficile, doit en permanence communiquer avec ses partenaires, et seule la précision du vocabulaire lui permet de le faire en toute rigueur. L’auteur nous livre une analyse ethnolinguistique de deux vocabulaires très riches chez les Samis, celui ayant trait au renne, et celui se rapportant à la neige et la glace. S’agissant des rennes, on combine trois lexiques différents pour nommer, classer et finalement reconnaître. Le premier utilise l’âge, le sexe, la fécondité de l’animal pour créer de nombreux termes classificateurs. Le deuxième, d’une grande richesse, concerne la forme des andouillers et, combiné avec un troisième, basé sur la couleur du pelage, permet aux éleveurs de manipuler un système combinatoire complexe. L’élevage du renne, une espèce domestiquée gardant toujours une certaine sauvagerie, nécessite en effet que les éleveurs disposent d’un vocabulaire très précis pour échanger entre eux des informations sur les animaux qu’ils recherchent ou qu’ils ont repéré. De même le vocabulaire de la neige et de la glace décrit avec une grande précision les processus physiques permanents qui transforment l’eau en neige ou en glace et réciproquement : un millier de lexèmes sont utilisés par les Samis pour décrire les conditions de la neige, de la glace, de l’eau et les états intermédiaires.
La Guyane a la particularité d’être à la fois une parcelle d’Amazonie à forte diversité culturelle et un département français. Françoise et Pierre Grenand et Serge Bahuchet se demandent si la citoyenneté française, fortement valorisée par ses détenteurs, n’est pas parfois un handicap pour la pérennité des cultures et la relation à la nature. Là comme ailleurs, la scolarisation pose problème, en empêchant, tant pour les garçons que pour les filles, le long apprentissage nécessaire à la pratique du mode de vie traditionnel. Pour les jeunes garçons, la forêt devient alors étrangère, sinon hostile.
L’agriculture itinérante sur brûlis exige une rotation des parcelles. C’est à ces conditions qu’elle est créatrice de biodiversité, chaque agriculteur maintenant un ensemble de terrains utilisés de façon différentielle qui constituent une véritable mosaïque paysagère. Pourtant on observe de plus en plus fréquemment une diminution du temps de jachère, qui menace le caractère durable de ce système agraire. En raison de la sédentarisation et du regroupement en villages, l’éloignement des terres cultivées de la résidence pose aujourd’hui problème. Les auteurs notent pourtant l’invention de nouvelles stratégies de subsistance adaptées aux transformations socio-économiques en cours. Parmi les solutions innovantes, l’utilisation de grandes pirogues pourvues d’un moteur hors-bord permet aux familles de se rendre la journée dans leurs parcelles pour travailler et récolter, et de rentrer le soir au village. La capacité d’adaptation des populations, qui, plutôt que de subir passivement les effets du changement, trouvent dans les nouveaux outils techniques à leur disposition un nouveau mode d’exploitation du milieu naturel, est un fait social qu’il faut souligner. Loin des discours nostalgiques sur la perte de la tradition, les textes que nous présentons ici introduisent un optimisme tempéré dans leur appréciation du changement des relations des sociétés à leurs milieux.
Comme l’affirmait, il y a déjà cinq siècles, Rabelais, « Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
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Barbault, R. (dir. publ.), 2006. Actes de la Conférence internationale, Biodiversité, science et gouvernance, Paris, Éditions du Muséum national d’histoire naturelle.
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Bourdieu, P. ; Passeron, J.C., 1970. La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit.
[1]
On trouvera des résumés de tous les textes présentés dans cet atelier sur le cédérom joint à la publication des actes de cette conférence (Barbault, 2006).