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suite
Introduction. Rigueur de la recherche, efficacité de l’action
La première société véritablement planétaire que l’histoire humaine ait connue se trouve confrontée à des défis majeurs. Ce sont sa nature, son potentiel démocratique, voire sa survie, qui sont en jeu. Pourtant, alors même qu’on a besoin de capacités d’action accrues, la confiance semble faire défaut, tant dans la connaissance des défis, que dans la capacité à y faire face. L’urbanisation sauvage, les nouvelles pandémies, la mondialisation incontrôlée, la pauvreté et la faim à une échelle massive – peut-on simplement observer ces phénomènes avec fatalisme, comme si manquaient à la fois la connaissance des mécanismes à l’œuvre et la capacité de les infléchir ?
2 Assurément non. La communauté internationale est résolue à comprendre ces défis et à les relever. C’est pourquoi l’apport des sciences sociales est indispensable à la formulation des politiques. Seule une analyse rigoureuse des dynamiques sociales peut donner à ceux qui élaborent et appliquent les politiques – ou qui aspirent à influencer l’action publique – les moyens de déterminer pourquoi des réformes bien intentionnées peuvent échouer, quels pourraient être les effets d’une action envisagée, comment poursuivre des objectifs socialement désirables. À l’inverse, l’absence d’analyse rigoureuse laisse le champ libre aux préjugés, aux dogmes, au « bon sens » fallacieux.
3 Le problème n’est pas inextricable. Certes, chercheurs et décideurs posent des questions différentes, ont des échéances différentes, sont évalués selon des critères différents. Ils n’en travaillent pas moins sur la même société. Les connaissances que cherchent les sciences sociales sont précisément celles dont l’action publique a besoin si elle veut être efficace et démocratiquement comptable.
4 L’objectif du programme de l’unesco sur la gestion des transformations sociales (le programme most) est de combler le fossé entre sciences sociales et politique. Il s’agit de donner sens aux préoccupations politiques du point de vue des sciences sociales, tout en mettant les connaissances produites par les sciences sociales à la portée de l’action publique. Il est donc impératif de favoriser la compréhension mutuelle et de susciter les environnements créatifs qui y contribuent.
5 Sous l’égide du programme most, le Forum international sur les interfaces entre politiques et sciences sociales, qui s’est tenu dans les villes de Buenos Aires, Córdoba, Rosario et Montevideo du 20 au 24 février 2006, aura ouvert des pistes nouvelles pour l’articulation entre recherche en sciences sociales et formulation des politiques. Organisé conjointement par les gouvernements argentin et uruguayen, les villes et universités de Buenos Aires, Córdoba, Montevideo et Rosario, avec le soutien de nombreux partenaires universitaires, politiques et associatifs (ong), le Forum a offert un espace innovant, propice à un dialogue d’un genre nouveau entre sciences sociales et politique, soucieuses de définir un langage et des buts communs.
Un espace innovant pour un dialogue d’un genre nouveau
6 Le Forum avait pour objectifs d’explorer, dans ses diverses dimensions thématiques et régionales, l’articulation entre politiques publiques et recherches en sciences sociales, ainsi que de proposer des pistes pour combler le fossé existant entre ces deux domaines.
7 Les 99 ateliers, les cinq tables rondes de haut niveau et les deux consultations techniques qui ont eu lieu dans les quatre villes hôtes ont réuni près de 2 000 participants venus de 80 pays. Parmi eux figuraient treize ministres du Développement social et de l’Éducation d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, cinq secrétaires généraux d’organisations régionales, de nombreux représentants de gouvernements et d’autorités locales, des professeurs d’université et des chercheurs, des coordonnateurs de projet et des membres de la société civile.
8 Dans le but de tirer parti de l’ensemble des travaux menés lors du Forum, l’unesco a mis en place un dispositif expérimental pour rendre compte de chaque atelier, table ronde ou réunion technique quasi en temps réel. Ce dispositif novateur a également permis de présenter lors de la session de clôture du Forum un rapport synthétique des communications et des résultats obtenus.
9 Les débats, qui s’articulaient autour de cinq grands thèmes, ont permis de définir et d’analyser les principales problématiques qui caractérisent la réalité sociale contemporaine en Afrique, en Amérique, en Asie, en Europe et au Moyen-Orient : dynamiques et problèmes mondiaux, politiques sociales, population et migration, intégration régionale, politiques urbaines et décentralisation.
10 Le Forum a débouché sur trois résultats essentiels, qui sont exposés de façon détaillée dans la partie principale du présent rapport. Premièrement, il a permis d’analyser les interfaces entre politiques et sciences sociales, et d’en recenser les points forts et les faiblesses dans une optique comparative pour les cinq axes thématiques. Deuxièmement, il a mis en évidence un certain nombre de problèmes qui freinent ou entravent le développement des interfaces. Sur la base de ce diagnostic, le Forum a recommandé des stratégies spécifiques visant à combler le fossé existant entre politiques et sciences sociales.
11 Enfin, en vue de promouvoir la mise en place de canaux de communication pérennes entre responsables politiques, chercheurs en sciences sociales et acteurs du développement, le Forum a décidé d’adopter une Déclaration. Cette dernière appelle à la création de canaux de communication permanents et innovants, au renforcement des canaux existants, et à la mise en place de nouveaux réseaux, en particulier au niveau régional et en liaison avec des mécanismes tels que le Forum des ministres du Développement social.
Présupposés et structure du Forum
12 Le programme se fondait sur certains présupposés implicites pour les sciences sociales ainsi que pour l’action publique, les principaux étant détaillés ci-dessous.
Crises des paradigmes en sciences sociales
13 Depuis le milieu des années 1970, les paradigmes qui prévalaient depuis la Seconde Guerre mondiale se sont révélés de moins en moins adaptés pour rendre compte des nouveaux phénomènes sociaux (Wallerstein, 1991 ; Delich, 2004). Pendant les années 1990, de nouveaux paradigmes interprétatifs se sont ébauchés. Le tout dernier ouvrage d’Alain Touraine, Un nouveau paradigme (2005) témoigne de l’émergence d’un consensus sur la crise et de la quête de constructions analytiques qui permettent de lire et d’interpréter les actions sociales (Flyvjberg, 1998).
Transdisciplinarité
14 La nécessité d’une approche transdisciplinaire découle de la nature de l’objet de l’analyse, qui transcende toutes les frontières entre disciplines. En d’autres termes, redéfinir l’objet social nécessite une méthodologie fondée sur une division et un agencement conscients des phénomènes. Selon René Passet, l’économie telle qu’elle s’est construite depuis le xviiie siècle, et surtout depuis le xixe siècle, n’a pris en compte ni la biosphère ni ce qu’on appelle « la limite de saturation des besoins humains », entre autres lacunes remarquables (Passet, 1999). La nature apparaît donc comme un bien gratuit extérieur au champ de la discipline et, deuxièmement, elle apparaît lorsque la quantité remplace la qualité, comme dans un modèle parétien. La nécessité d’inclure dans l’analyse économique la préservation de l’environnement et du bien-être social, en redéfinissant la relation entre l’homme et la nature et entre la société et la qualité de la vie, implique de réintroduire l’économie dans les sciences sociales et les sciences de la vie.
15 Ce thème a été mis en évidence lors de la réunion entre les ministres du Développement social et les chercheurs en sciences sociales lors de la session de clôture du Forum (qui a laissé les questions ouvertes). Un exemple de la recherche dans ce domaine est l’ouvrage de Joël de Rosnay La révolte du pronétariat (2006), qui met en relief la différence entre l’approche analytique et l’approche systémique. Plus importante encore pour les sciences sociales, la démarche spécifique de Calvin et Bickerton (2000) analyse la relation entre l’évolution darwinienne et les théories déductives de Chomsky sur le « codificateur génétique » pour expliquer la construction du langage humain.
Complexité
16 Poser la complexité des phénomènes sociaux ce n’est pas revenir à la théorie classique du holisme, à savoir une apparence de totalité. Au contraire, ce postulat se fonde en partie sur les thèses d’Edgar Morin (1999), et prend aussi en compte ses travaux ultérieurs.
Comparaison
17 Le Forum a mis l’accent sur la recherche comparative plutôt que sur les études de cas. On a supposé que les phénomènes sociaux les plus déterminants affectent toutes les sociétés, même quand leur influence et leurs incidences sont différenciées. Les conclusions du Forum ont largement confirmé la validité de cette hypothèse.
Rejet des solutions techniques
18 Implicitement, on a supposé que les problèmes du type de ceux abordés par le Forum ne peuvent être traités par les gouvernements comme des problèmes « techniques », au sens où ils pourraient être résolus par une quelconque forme d’ingénierie. Assurément, certains problèmes sociaux exigent des solutions techniques, qu’elles soient traditionnelles ou innovantes. Mais, d’une manière générale, s’agissant des problèmes les plus aigus évoqués par le Forum, il faut plutôt partir du principe que les solutions sociétales impliquant l’effort concerté de tous les acteurs concernés, sans fondement technique prédéterminé, constituent la seule approche viable. À l’inverse, le rapport de Crozier, Huntington et Watanaki (1975), commandé et financé par la Commission trilatérale, privilégiait des réponses techniques aux problèmes d’ordre sociopolitique qui entravaient la construction d’un ordre planétaire égalitaire. Les années qui suivirent apportèrent la preuve que, même si la technique était indispensable à l’efficacité des politiques publiques, le diagnostic exigeait des approches interdisciplinaires pour pouvoir formuler des évaluations critiques.
Démocratie
19 Une hypothèse de base, s’inscrivant dans la logique du paragraphe précédent, était le caractère « installé » des régimes démocratiques, qui offraient un cadre pacifique pour débattre des différents diagnostics formulés par les sciences sociales et des politiques proposées par les gouvernements, ainsi qu’une enceinte pour l’élaboration des réponses propres à favoriser la participation de la société. L’hommage rendu à Norberto Bobbio à l’Université de Buenos Aires dans le cadre du Forum, sous le titre « Les promesses non tenues des démocraties contemporaines », a illustré l’acceptation de l’ordre social démocratique en même temps que les ambiguïtés qui freinent sa mise en place à l’échelle planétaire.
Autonomie
20 Les chercheurs, les experts, les établissements d’enseignement (universités publiques et privées) et les réseaux régionaux (clacso, flacso, codesria, eadi, entre autres) étaient invités à participer au Forum, ce qui garantissait le respect de leurs stratégies de recherche et de leurs opinions, compte tenu de la relation antinomique censée prévaloir entre la recherche en sciences sociales et le pouvoir politique.
21 La réflexion autonome est un préalable à la création intellectuelle, tout comme la gouvernance et les problèmes appelant des réponses immédiates sont la responsabilité des gouvernements. Il y a, bien entendu, une contradiction implicite entre l’autonomie revendiquée par les chercheurs en sciences sociales et l’exigence d’efficacité, de spécificité et d’immédiateté que les pouvoirs publics formulent à l’égard des sciences sociales. Si l’autonomie est indispensable à l’élaboration critique des diagnostics, les exigences des pouvoirs publics sont indispensables à la mise en œuvre des décisions.
22 Dans le cadre de ces postulats de base, le Forum s’est articulé autour d’ateliers portant sur chacun des cinq thèmes et conçus de façon à prendre en compte l’interface entre la recherche en sciences sociales et la formulation des politiques. La présence de décideurs politiques, de chercheurs et de représentants d’ong et de la société civile aura permis de développer un nouveau type de coopération entre les sciences sociales et l’action publique, dans le but d’apporter de meilleures réponses aux défis contemporains.
23 Dans le cadre du thème « Dynamiques et problèmes mondiaux », on s’est penché sur les caractéristiques et l’impact de la mondialisation, notamment en ce qui concerne le commerce, les finances, les technologies de l’information, les migrations internationales, le travail, l’emploi et la pauvreté. On a cherché à dégager des pistes pour une meilleure gouvernance globale (règles et normes internationales, rôle des organisations internationales, de l’État, des institutions régionales et des organisations de la société civile).
24 Dans le cadre du thème « Politiques sociales », on s’est attaché à analyser les réussites et les échecs enregistrés dans l’application des acquis de la recherche aux politiques menées dans différents domaines : élimination de la pauvreté, intégration sociale, santé, sécurité sociale, logement, emploi, éducation, politiques urbaines et territoriales.
25 Dans le cadre du thème « Population et migration », on a abordé la question des migrations contemporaines sous ses principaux aspects : migrations forcées et asile, mondialisation et transnationalisation du mode de vie et de l’identité des migrants, impact culturel et environnemental des flux migratoires, tendances démographiques, cadre légal des migrations et droits des migrants, coopération intergouvernementale et régionale pour l’élaboration de politiques migratoires, évolution future des migrations.
26 Dans le cadre du thème « Intégration régionale », on a étudié les raisons de la résurgence des efforts d’intégration régionale, les différents modèles d’intégration et plusieurs cas concrets de réussite et d’échec. On a également examiné les moyens d’un rééquilibrage entre les dimensions économique et sociale d’intégration ainsi que la relation entre les mécanismes d’intégration sur les plans national et régional.
27 Le thème « Politiques urbaines et décentralisation » a permis d’analyser les expériences de nombreux territoires en recomposition. On a passé en revue les principaux défis que soulèvent les transformations en cours (instruments de planification, intégration territoriale, insertion socio-économique, démocratie et citoyenneté locales, action municipale) ainsi que les réponses les plus fréquemment apportées (concertation, mise en place de cadres juridiques, qualité des espaces publics, renforcement des capacités analytiques, expertise, volonté d’innovation des professionnels).
L’interface entre politiques et sciences sociales : réalisations et défis futurs
Les défis contemporains imposent de redéfinir l’interface entre politiques et sciences sociales
28 La nouvelle réalité engendrée par l’avènement de la première société planétaire oblige les sciences sociales à redéfinir leur objet et les responsables politiques leurs méthodes. La dynamique de la société mondialisée et sa complexité nécessitent un effort commun de la part des chercheurs et des décideurs pour identifier les problèmes qu’elle génère et proposer des modes d’action adéquats.
29 Étant donné le caractère complexe des politiques sociales, la nécessité pour ces dernières de s’appuyer sur un socle de recherches issues des sciences sociales est un point commun à toutes les régions représentées à ce Forum.
30 La présence au Forum de décideurs politiques, de chercheurs et de représentants d’ong a souligné la nécessité de définir une nouvelle forme de coopération entre les sciences sociales et l’action publique, afin de mieux répondre aux défis du monde actuel. Dans cette optique, les ateliers et les interventions ont pris en compte une double préoccupation :
- la nécessité – et la difficulté – d’analyser et d’identifier des nœuds ou points de connexion entre chercheurs et décideurs compte tenu, d’une part, des difficultés que rencontrent ces derniers pour accéder à une information fiable, pertinente et efficace et, d’autre part, des difficultés auxquelles se heurtent les chercheurs pour produire en temps opportun une information utile à l’élaboration de programmes et de politiques publics concrets ;
- le souci de s’appuyer sur des expériences concrètes de politiques publiques, se traduisant en particulier par des programmes sociaux, culturels et environnementaux, dans lesquelles les liens entre les deux « mondes » – le politique et le scientifique – ont pu être mis en évidence. Les expériences présentées lors du Forum concernaient des pays et des régions très divers : la Russie, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Chili, les Caraïbes anglophones et la Nouvelle-Zélande.
Il importe par ailleurs de souligner que, dans le contexte de la mondialisation, l’apparition de nouveaux problèmes sociaux de dimension internationale (migrations, vih/sida, violations des droits de l’homme, réseaux de pornographie infantile et d’exploitation sexuelle, etc.) incite à définir des politiques sociales de portée internationale, qui doivent reposer sur des données quantitatives et qualitatives.
Situations dans lesquelles l’interface existe concrètement
31 La création d’une interface entre acteurs des sciences sociales et décideurs politiques, élément essentiel pour faciliter le développement, est au cœur de plusieurs expériences concluantes s’inscrivant dans un cadre institutionnel ou gouvernemental, ainsi que de l’action novatrice des organisations citoyennes. Le Forum a permis d’évoquer ces expériences dont la réussite a été unanimement saluée et d’en décrire les aspects novateurs.
32 On a souligné en premier lieu le rôle joué par les pôles de réflexion (think tanks) dans l’articulation entre connaissances et prise de décision politique. L’importance et la qualité de ce lien dépendent dans une certaine mesure du type d’institution impliquée : centres de recherche privés, fondations qui financent des études sur les partis politiques et les groupes économiques ou encore, organisations qui défendent des intérêts sectoriels ou spécifiques. Ces pôles remplissent essentiellement quatre fonctions : communication, légitimation des politiques, création de réseaux de savoirs, soutien à des politiques spécifiques.
33 Les liens entre savoirs et société que s’attachent à promouvoir les institutions de ce type se différencient aisément de ceux que développent par exemple les universités, non seulement en termes de qualité scientifique et de diversité thématique, mais aussi de par les intérêts qui déterminent la nature de ces liens.
34 Dans certaines régions du monde, des expériences spécifiques menées dans le cadre d’organisations ou de forums auxquels participent des décideurs et/ou des chercheurs ont permis d’établir des liens féconds entre sciences sociales et politiques publiques, comme c’est le cas avec les « imbizos » (conseils communautaires) en Afrique du Sud, les conseils régionaux du Queensland en Australie, ou encore l’élaboration participative du budget dans diverses municipalités du Brésil.
35 On a également enregistré des résultats positifs lorsque des ong ont intégré des responsables publics et des acteurs de la société civile (entrepreneurs, directeurs de médias, etc.) au sein de leur conseil d’administration ou de leur comité d’action, qui débattent des décisions à prendre face aux problèmes sociaux en se montrant attentifs à l’apport des sciences sociales (plusieurs exemples ont été recensés en Amérique latine : au Brésil, en Équateur, au Chili et au Pérou).
Identification des problèmes et des obstacles
36 Si l’interface existe bien et fonctionne effectivement, du moins dans certaines régions du monde, il faut néanmoins souligner que des chercheurs et décideurs continuent essentiellement de suivre des trajectoires indépendantes mais, de plus, antinomiques.
37 Un débat s’est ouvert pendant le Forum quant au degré d’indépendance que les chercheurs en sciences sociales peuvent ou doivent conserver vis-à-vis des pouvoirs publics dans diverses circonstances. Certains soutiennent que des liens étroits avec le pouvoir peuvent influer sur le financement de la recherche et lui donner une coloration politique ou idéologique, alors que d’autres estiment que les sciences sociales peuvent bénéficier d’un financement adéquat sans pour autant perdre leur indépendance.
38 De même, la question du rôle que le chercheur est appelé à jouer dans l’élaboration des politiques fait débat. Pour certains, son rôle devrait consister exclusivement à expliciter les causes et le contexte, voire à évaluer l’incidence des politiques, tout en demeurant à l’écart de la mise en œuvre ; d’autres, en revanche, jugent important que le chercheur s’implique dans la formulation et la gestion des politiques. Ces divergences s’expliquent notamment par les considérations « éthiques » – qui n’ont pas le même poids de part et d’autre ; les niveaux d’expérience ainsi que la viabilité politique des décisions techniques sont également des éléments qui entrent en ligne de compte.
39 D’une part, certains domaines de recherche sont encore inexplorés alors même que les problèmes en jeu revêtent une importance prioritaire pour nos sociétés. Malgré la demande parfois expresse des décideurs, les sciences sociales n’ont pas inclus ces priorités dans leur champ de recherche, soit qu’elles revendiquent à juste titre leur autonomie, soit que les financements fassent défaut, mais aussi parce que le facteur temps ne joue pas de la même façon pour les chercheurs et pour les politiques. Enfin, on observe aussi une certaine méfiance de la part du monde académique vis-à-vis de la politique (la question a été soulevée, par exemple, de la possibilité d’une communication fructueuse entre spécialistes et responsables officiels, certains affirmant que la politique contamine la science), méfiance qui, au demeurant, n’empêche pas les chercheurs d’interpeller les politiques en faisant preuve d’un dogmatisme qui interdit tout dialogue.
40 D’autre part, sur certains thèmes, la recherche a accumulé un volume non négligeable de connaissances, sans pour autant que celles-ci soient prises en compte – si ce n’est de façon marginale ou partielle – par les responsables politiques. Cette attitude témoigne du scepticisme qu’entretiennent les décideurs à l’égard des résultats de la recherche en sciences sociales. Soumis à des sollicitations et à des revendications qui appellent des réponses à très brève échéance, les responsables politiques ont beaucoup de difficulté à utiliser des travaux qui s’inscrivent dans un horizon fort différent. Par ailleurs, les contraintes du calendrier électoral ainsi que les impératifs de communication liés à la culture politique globale sont autant d’obstacles à l’exploitation des travaux scientifiques et posent la question de la viabilité politique des décisions techniques et des résultats de la recherche.
41 Ce décalage à la fois thématique et temporel est un obstacle auquel se heurtent les sciences sociales lorsqu’elles veulent faciliter l’accès à leurs travaux ; il contrarie aussi la mise en place d’une interface solide et effective. Le recours aux consultants constitue une exception, mais les résultats générés répondent le plus souvent aux besoins spécifiques des commanditaires et manquent parfois de rigueur scientifique. Les travaux du Forum ont cependant mis en évidence des domaines où les problèmes spécifiques requièrent l’attention et la contribution des sciences sociales.
42 Ainsi, l’importance de l’action collective et de la participation citoyenne pour favoriser l’innovation n’est plus à démontrer ; pourtant, malgré son fort impact sur la société, le phénomène n’a pas encore été analysé par les sciences sociales. La question de l’environnement illustre de façon exemplaire comment la divergence entre les deux pôles – l’académique et le politique – et le manque de coordination entre eux aboutissent à une absence de pensée stratégique. Les organismes internationaux peuvent jouer à cet égard un rôle fondamental : d’une part en contribuant à façonner les politiques de développement national, en insistant pour qu’elles incluent des mesures stratégiques ainsi que les modalités de leur mise en œuvre ; d’autre part en renforçant le lien entre chercheurs et pouvoirs publics, notamment en ce qui concerne le financement et la promotion de la recherche visant à susciter une réflexion stratégique.
43 L’absence de collaboration et de concertation entre chercheurs et décideurs peut être lourde de conséquences et conduire à des erreurs de stratégie, tant au stade de la mise en œuvre des politiques que pour la définition d’axes de recherche réellement pertinents. D’où la nécessité d’élaborer un agenda commun pour les deux secteurs. Une telle convergence peut faciliter l’accès des décideurs aux données scientifiques. C’est ce qui a permis par exemple à certains pays africains de gérer efficacement des épidémies. De même, des synergies positives ont été créées pour la mise en œuvre des politiques sur la base de la participation communautaire.
44 Les sciences sociales peuvent offrir des avancées notables dans des domaines d’application concrète. Un exemple intéressant, mis en avant lors des ateliers, concerne la création de cadres d’analyse novateurs, propres à susciter le débat sur des politiques publiques partiellement ou totalement erronées. Cette question a été soulevée à propos de la santé et de l’éducation, considérées comme relevant de la sphère publique alors qu’une partie de la communauté politique – et ce, dans diverses régions du monde – voit dans la distribution de l’eau et de l’électricité une activité purement commerciale. Or, la fourniture de l’eau potable et de l’électricité, dans la mesure où elle a une incidence directe sur la santé de la population, génère des externalités positives et constitue donc une activité de service public. Par sa dimension novatrice, un tel cadre analytique permet de repérer les politiques erronées et peut aider à rectifier le tir, à travers une action citoyenne participative et transparente.
Combler le fossé entre politiques et sciences sociales
45 L’un des principaux objectifs du Forum était de combler le fossé entre chercheurs et décideurs et de contribuer à les rapprocher. Les interventions ont proposé des pistes pour sortir de l’impasse qui ont débouché sur des recommandations précises.
46 On s’accorde à reconnaître que les sciences sociales manquent d’outils pour appréhender les processus induits par la mondialisation, lesquels engendrent des problèmes auxquels les décideurs politiques doivent répondre sans tarder. On reconnaît aussi que l’outillage conceptuel à la disposition des chercheurs n’est pas suffisant pour rendre compte des phénomènes nouveaux et évolutifs générés par la mondialisation. On a donc mis l’accent sur la nécessité de développer la recherche empirique à partir des cas concrets d’innovation. Enfin, on a critiqué la recherche déconnectée du réel et qui ne répond pas aux exigences du monde actuel.
47 Face aux processus complexes de transformation que connaissent les sociétés actuelles et qui ont un impact sur tous les aspects de la vie sociale, les sciences sociales doivent s’attacher à définir de nouveaux paradigmes qui soient utiles pour la formulation des politiques. D’où l’accord sur la nécessité de repenser la portée et la cohérence des catégories actuelles et, éventuellement, d’en inventer d’autres plus adéquates, à mesure que la recherche empirique fera apparaître le besoin d’un nouvel appareil théorique. Par exemple, s’agissant de la famille, on a fait valoir que les politiques régissant la production d’information et même les politiques d’intervention sociale restent conditionnées par le modèle de la famille nucléaire traditionnelle. On a également relevé que les politiques sectorielles mises en œuvre, de même que les travaux académiques ne mettaient pas suffisamment l’accent sur la problématique du genre.
48 Les scientifiques ont été exhortés à utiliser un langage direct et précis pour transmettre leurs connaissances aux pouvoirs publics. Jusqu’ici, ils n’ont pas su faire partager les fruits de leurs travaux, faute de prendre en compte la spécificité du « langage » et de l’horizon propre à chacun des deux secteurs. Les équipes techniques des différents ministères offrent à cet égard un lien utile dans la mesure où elles sont censées pouvoir élaborer des politiques mais aussi comprendre les avancées scientifiques. C’est donc à elles qu’il revient de traduire les progrès scientifiques dans des orientations et des programmes.
49 On a également souligné la nécessité de remédier aux obstacles – aspects matériels, questions de format ou de langues – qui limitent l’accès aux résultats de la recherche en sciences sociales. Faciliter l’accès à la production scientifique constitue donc la première préoccupation, notamment à travers le développement de systèmes informatiques qui permettent aux décideurs, par une connexion simple, de prendre connaissance des documents scientifiques en texte intégral ainsi que dans des versions condensées. Il faut aussi définir une nouvelle méthodologie pour la publication des résultats de la recherche en sciences sociales. La recommandation correspondante préconise la mise en place d’un système informatique élaboré – par exemple, dans le cadre du programme most – qui facilite le lien entre politiques et sciences sociales.
50 L’utilisation de tels systèmes impliquerait nécessairement l’établissement de réseaux et de connexions entre ceux qui génèrent les connaissances et ceux qui en ont besoin. Ces réseaux – dont le Forum offre le premier exemple – organiseraient des rencontres qui rassembleraient chercheurs et décideurs. On en a conclu à la nécessité de mettre en place une base de données mondiale des organisations ayant à voir avec les politiques publiques, l’objectif étant d’améliorer la communication entre elles et de favoriser l’émergence d’un réseau qui faciliterait l’échange de savoirs et d’expériences.
51 Les centres universitaires seraient le lieu privilégié pour redonner corps à l’interface à travers l’élaboration de programmes de recherche liés aux problématiques locales et nationales. Ce qui pose la question de la nécessaire coordination des agendas. Dans une telle optique, il est apparu nécessaire que ces institutions – qui bien souvent jouent un rôle prépondérant dans la recherche en sciences sociales – se renforcent, se dynamisent et s’autonomisent de façon à former des intellectuels qui maîtrisent la démarche analytique et qui sachent exploiter l’énorme potentiel de ces centres producteurs de savoirs pour rapprocher chercheurs et décideurs et favoriser une meilleure articulation entre sciences, politiques et changement social.
52 Une recommandation fondamentale a porté sur le renforcement de la coordination régionale dans le domaine des politiques sociales. On a souligné la nécessité d’une planification et d’une évaluation conjointes, l’idée étant aussi de faciliter le contact avec les centres de recherche à même de collaborer à la production de connaissances en rapport avec les besoins de la société.
53 Il a été convenu de poursuivre la consolidation des réseaux de ministres chargés du développement social. À cet égard, on a mis en relief le renforcement de ce Forum pour l’Amérique latine ainsi que l’établissement d’un tel forum en Afrique et, prochainement, en Asie. Des liens ont été établis entre différents centres de recherche et les ministres présents en vue de favoriser une collaboration qui permette d’exploiter les résultats des travaux de recherche pour les politiques sociales, particulièrement aux niveaux régional et sous-régional. Le partage des expériences et la coordination des ressources doivent se faire aussi au niveau intercontinental : l’Amérique latine et l’Afrique, par exemple, peuvent collaborer dans plusieurs domaines.
54 On a estimé nécessaire que l’unesco développe un programme de recherche qui englobe les dimensions sociales de l’intégration régionale et qui facilite à la fois l’analyse et le dialogue autour de cette question. Un tel programme visera à recenser et évaluer les progrès réalisés par les organisations régionales pour ce qui est de prendre en compte le volet politiques sociales dans leurs projets d’intégration. Il s’agira de favoriser un dialogue interrégional ainsi que des processus d’échange d’information et de renforcement des capacités entre les régions. Ces initiatives pourront être menées à différents niveaux et associeront des responsables, des organisations régionales, des chercheurs et des acteurs de la société civile.
55 On a estimé essentiel de développer des mécanismes pour la participation des communautés ou de l’ensemble de la société à l’élaboration des politiques publiques, et de sensibiliser les acteurs individuels à l’importance de promouvoir l’interface entre production et utilisation des connaissances.
56 Il importe par ailleurs de souligner le rôle fondamental des organisations internationales dans la promotion de l’interface entre politiques et sciences sociales. On a estimé à cet égard qu’avec la collaboration des organisations du système des Nations Unies et des autres institutions internationales compétentes, il serait possible d’approfondir l’analyse de la fracture entre ces deux « champs » d’une part, et d’autre part de rechercher des solutions adéquates et de mettre en place les mécanismes les plus efficaces pour réduire cette fracture.
57 Le débat sur le développement humain à l’heure de la mondialisation a mis en évidence la nécessité de repenser cette question dans le but de parvenir à des sociétés plus égalitaires et équitables, fondées sur l’affirmation de la citoyenneté et le renforcement de la démocratie. Le Rapport sur le développement dans le monde ainsi que le rapport de la Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation, qui contribuent à cette réflexion, sont issus de la coopération fructueuse entre les organismes des Nations Unies et les chercheurs en sciences sociales.
Conclusions
58 Les différents débats qui se sont tenus dans le cadre du Forum ont réaffirmé la nécessité d’une articulation entre politiques et sciences sociales. Il est impératif d’intégrer réflexion et prise de décision afin de pouvoir agir plus efficacement face aux problèmes complexes qui affectent la communauté internationale et, en particulier, les secteurs les plus vulnérables.
59 Toutefois, les interventions de bon nombre de participants ont fait état d’une certaine opacité et témoigné d’un certain pessimisme quant à l’articulation entre les deux domaines. La difficulté de trouver des nœuds à relier montre bien, à elle seule, que des facteurs structurels entravent l’intégration de ces deux pôles, qui appelle donc des efforts soutenus de la part des responsables politiques comme du milieu des chercheurs.
60 En tout état de cause, on s’est accordé à reconnaître que la mondialisation a généré de nouvelles problématiques sociales qui transcendent le contexte national. Les migrations, la dégradation de l’environnement, le narcotrafic, l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales sont autant de phénomènes dont la description et l’analyse débordent le cadre national. Les sciences sociales sont donc sommées de contribuer à la définition de politiques sociales ayant une portée régionale et internationale.
61 Plus spécifiquement, la création d’une interface entre politiques et sciences sociales devra servir prioritairement à trouver des solutions communes et coordonnées aux problèmes les plus urgents et les plus aigus auxquels sont actuellement confrontées nos sociétés : la faim et la pauvreté, les carences éducatives, les questions de santé, et la dégradation de l’environnement, qui constituent les cinq domaines auxquels renvoient les huit Objectifs du Millénaire pour le développement.
62 Si l’intégration économique peut aider à résoudre certains des problèmes liés à la compétitivité, à la croissance, et au développement des pays, elle n’est pas suffisante. La dimension sociale et culturelle de l’intégration est un élément essentiel. C’est pourquoi les importants processus d’intégration régionale qui ont été amorcés et qui se consolident sur plusieurs continents requièrent la formulation de politiques sociales intégrées qui permettront de combattre l’exclusion sociale. Les outils méthodologiques et les analyses fournis par les sciences sociales jouent dans cette optique un rôle indispensable.
63 Il importe d’aborder la politique sociale dans une perspective plus large et intégrée, où l’État, les chercheurs, la société civile et les organismes internationaux créent des synergies positives afin d’articuler les politiques et les sciences sociales. L’université a été identifiée comme l’une des institutions les mieux à même de générer les connaissances qui irrigueront les politiques publiques.
64 Un large consensus s’est dégagé autour de la nécessité de renforcer les espaces de participation citoyenne aux niveaux local, régional et national afin de déterminer, de formuler et d’évaluer les politiques visant à remédier aux problèmes et déséquilibres sociaux. À cet effet, plusieurs exemples de « bonnes pratiques » ont été mis en exergue ; ils devraient être systématiquement documentés, ce qui permettrait de les diffuser très largement.
65 À partir de l’ensemble des expériences nationales et régionales présentées lors des ateliers du Forum, on peut définir d’autres « nœuds » ou points d’articulation entre politiques publiques et sciences sociales :
- la relation entre l’information nécessaire aux programmes et projets et leur gestion, relation qui peut s’établir à travers une démarche de recherche-action, comme dans le cas de diagnostics participatifs pour la formulation des politiques ;
- l’identification et la communication d’expériences concrètes dans des cas analogues – bonnes pratiques – à partir desquelles les décideurs peuvent espérer obtenir plus facilement un consensus sur une politique donnée ;
- l’évaluation des politiques publiques conçue comme un processus de recueil, de traitement et d’analyse d’informations visant à la transparence et à la responsabilisation, mais aussi et surtout à tirer des enseignements, à faciliter le retour d’informations et à redéfinir les politiques ainsi que le champ social et institutionnel de leur mise en œuvre. L’étude de cas sur le Chili présentée dans le cadre de l’atelier « Quel type d’interface pour quelles politiques ? » – analyse comparée des politiques publiques dans cinq domaines d’intervention – offre à cet égard un exemple tout à fait pertinent ;
- l’utilisation des systèmes d’information existants – ou le développement de nouveaux systèmes – pour l’identification, la formulation et le suivi des décisions de politique nationale et régionale ;
- la mise en place de groupes de réflexion, d’observatoires nationaux et de centres de recherche pour la communication et la diffusion des politiques, l’établissement de réseaux de savoirs, et l’accompagnement de décisions spécifiques en matière de politique publique.
Un moyen concret de développer l’interface consiste indubitablement à mettre à profit les conclusions et l’information découlant de manifestations telles que ce Forum et à les articuler avec les décisions et les accords issus des forums régionaux des ministres du Développement social, ainsi que des institutions académiques.
66 Il s’ensuit que la coopération internationale a un rôle fondamental à jouer dans la consolidation de ces mécanismes et dispositifs, la facilitation du dialogue international, le renforcement des capacités de la recherche en sciences sociales, et le financement de la recherche scientifique utile aux politiques, particulièrement dans les pays en voie de développement. Il convient également d’insister sur l’importance de procédures d’appel d’offres transparentes pour l’élaboration des projets de recherche commandés par les organismes chargés des politiques ; il faudrait aussi accroître les financements publics ou privés en veillant à ce que les critères d’octroi soient transparents et démocratiques et renforcer les programmes universitaires qui visent à ces objectifs.
67 Il a été convenu de solliciter auprès des banques de développement régional, des agences multilatérales, des organismes de coopération internationale et des gouvernements le soutien financier nécessaire pour mener à bien les initiatives qui permettront d’atteindre les objectifs susmentionnés.
68 Dépassant les débats sur la mondialisation, le Forum a su aborder des phénomènes sociaux complexes dans une perspective planétaire. À travers l’analyse comparée des tendances et des orientations de la recherche et la description des différentes politiques sociales appliquées par les gouvernements, il a permis de confronter les démarches conceptuelles et les choix politiques.
69 Le Forum a-t-il contribué à réduire l’entropie entre la recherche universitaire en sciences sociales et les politiques de développement social ? A-t-il éclairé les spécialistes en sciences sociales sur les débats de politique sociale ? A-t-il éclairé les ministres du Développement social présents sur les analyses des chercheurs et des universitaires et sur les choix politiques défendus par leurs homologues ? A-t-on progressé dans la connaissance des problèmes sociaux planétaires et des politiques à mettre en œuvre pour les résoudre ? Quels enseignements en tirer pour l’organisation et la gestion de manifestations d’une telle ampleur ?
70 S’il n’est pas possible d’apporter des réponses immédiates à ces interrogations, le Forum n’en a pas moins démontré l’utilité de l’analyse comparative en même temps que le caractère particulièrement urgent des problèmes sur lesquels il s’est penché.
71 Réunir dans un même espace, à la fois matériel et virtuel, des chercheurs et des décideurs est, en soi, une avancée. Le dialogue entre ministres, responsables gouvernementaux et représentants des Nations Unies renforce la confiance entre ces interlocuteurs et laisse entrevoir la possibilité d’une relation fructueuse.
72 La disparition des systèmes de protection sociale ainsi que le creusement des inégalités malgré une croissance économique forte et soutenue et une faible inflation ont été désignés comme des sources de préoccupation croissante dans les sociétés émergentes. Les crises à répétition dans les pays en développement ont mis en évidence la vulnérabilité des sociétés, des États, et des marchés. Il n’est donc pas étonnant que le Forum se soit conclu, entre autres, sur un appel à repenser les modèles de développement qui avaient largement cours depuis les années 1960.
73 Au xxe siècle, on avait coutume de dire que nul n’échappe à l’État-nation. Aujourd’hui, nous pouvons dire sans crainte de nous tromper qu’au xxie siècle, nul n’échappe à la société mondialisée.
74 Traduit de l’anglais
Annexe
AppendiceDéclaration de Buenos Aires pour une approche nouvelle des interfaces entre politiques et sciences sociales[**] [**] Le texte final de la Déclaration a été adopté par le...
suite
75 Nous, participants au Forum international sur les interfaces entre politiques et sciences sociales, qui a rassemblé pour la première fois des spécialistes des sciences sociales et des décideurs de plus de 80 pays de toutes les régions du monde, venant d’organismes des Nations Unies, d’universités, de gouvernements et représentant tout l’éventail des interventions scientifiques et politiques, réunis lors de la séance plénière de clôture, à Buenos Aires, le 24 février 2006, après quatre jours de débats organisés dans les villes de Buenos Aires, Rosario, Córdoba et Montevideo.
76 Nous inspirant de la Déclaration, adoptée en 1995 par le Sommet mondial pour le développement social, de la Déclaration du Millénaire adoptée par les Nations Unies, et du Document final du Sommet mondial de 2005, ainsi que des rapports de référence sur le développement humain, le développement mondial et les inégalités établis par des organismes des Nations Unies et par la Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation.
77 Prenant note de ce qu’exigent de la recherche en sciences sociales aussi bien les objectifs de développement social définis par la communauté internationale que l’impulsion donnée par les documents et initiatives précités, entre autres.
78 Prenant en considération la Déclaration de Budapest sur la science et l’utilisation du savoir scientifique, qui souligne la nécessité de renforcer le dialogue entre science et société, ainsi que les Déclarations de Lisbonne et de Vienne sur les sciences sociales, qui soulignent la contribution indispensable des sciences sociales aux objectifs de développement social définis par la communauté internationale.
79 Prenant en compte les différents rapports des Nations Unies qui ont mis en évidence la forte croissance des inégalités au sein de chacun des pays et entre eux, et très préoccupés de ce que la portée universelle des droits de l’homme, de la dignité humaine, de la justice soit, dans bien des cas, érodée sous la pression des transformations sociales et économiques contemporaines.
80 Partant du principe que les Objectifs du Millénaire pour le développement et d’autres objectifs de développement convenus au niveau international, expressions d’une éthique rénovée, constituent aussi le socle minimal compatible avec les valeurs proclamées de la communauté internationale, et affirmant que l’absence d’avancées sérieuses vers la réalisation de ces objectifs aurait des coûts énormes en vies humaines comme en matière de qualité de la vie et de développement social.
81 Convaincus que, pour relever les défis des Objectifs du Millénaire pour le développement, on ne saurait se passer de vision morale et de volonté politique, et que pour y parvenir, il est nécessaire de disposer de savoirs nouveaux déployés de manière innovante tout en utilisant mieux les savoirs qui existent et que, à cet égard, les sciences sociales ont une contribution essentielle à apporter à la formulation des politiques de développement.
82 Constatant que le bien-être humain, le développement social et économique, la réalisation de la cohésion sociale et la consolidation de la gouvernance démocratique exigent des réponses à la faim et à la pauvreté, au défaut d’éducation, à la mauvaise santé et à la dégradation de l’environnement, qui sont les cinq domaines auxquels se rapportent les huit Objectifs du Millénaire pour le développement. Aucun de ces domaines ne relève exclusivement des sciences sociales, mais sans celles-ci, aucun n’est pleinement intelligible ou accessible à l’action.
83 Affirmant ainsi notre conviction qu’un meilleur usage de sciences sociales rigoureuses peut conduire à des politiques plus efficaces et que, pour ce faire, il faut renforcer les liens entre sciences sociales et politiques en faveur du développement social et économique. Car les connaissances que cherchent les sciences sociales sont précisément celles dont l’action publique a besoin. Le monde a besoin de nouvelles formes d’interaction entre sciences sociales et action publique – et d’espaces innovants qui les rendent possibles.
84 Nous félicitant de l’initiative par laquelle l’unesco, le gouvernement argentin et le gouvernement uruguayen ont impulsé le processus qui a conduit au Forum international sur les interfaces entre politiques et sciences sociales, c’est au vu de ces préoccupations urgentes que nous formulons les recommandations suivantes et les portons à l’attention de la communauté internationale :
- Nous encourageons fortement l’unesco à renforcer cette initiative et à favoriser des initiatives similaires au niveau régional, à l’invitation de ses États membres et en coopération avec les autres organismes, fonds et programmes des Nations Unies.
- Nous appelons l’unesco, dans le cadre du programme « Gestion des transformations sociales » (most) et en étroite coopération avec les autres organisations, instituts, fonds et programmes du système des Nations Unies, à étudier les moyens de renforcer les synergies et les complémentarités entre les différents programmes de recherche finalisée en sciences sociales qui existent actuellement dans l’ensemble du système des Nations Unies et dans les organisations internationales de sciences sociales et la société civile.
- Dans le respect de l’autonomie de la recherche en sciences sociales, nous encourageons la création aux niveaux national et régional de nouveaux réseaux qui rassemblent chercheurs, décideurs, organisations non gouvernementales et associations de terrain autour de leur souci commun des exigences urgentes du développement social et économique, ainsi que le renforcement des réseaux déjà en place.
- Nous rappelons l’existence de forums des ministres du Développement social aux niveaux régional et sous-régional dans les pays en développement et suggérons que soient créées et consolidées des interfaces permanentes entre ces forums et les réseaux susmentionnés.
- Nous suggérons donc que se tienne régulièrement le Forum international sur les interfaces entre politiques et sciences sociales, également appelé Processus de Buenos Aires, afin de formaliser et de promouvoir l’articulation au niveau international entre les deux genres de réseau.
- Nous appelons les organisations régionales, telles que le Mercosur et l’Union africaine, en association avec les chercheurs en sciences sociales et la société civile, à donner davantage d’ampleur aux dimensions sociales de l’intégration régionale, et appelons les Nations Unies à favoriser le dialogue interrégional sur les politiques sociales régionales.
- Nous appelons les programmes de financement existants, notamment les organismes donateurs et les banques de développement multilatérales et régionales, à participer à ces nouveaux espaces de dialogue.
Bibliographie
Références
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Wallerstein, I. 1991. Unthinking Social Science: The Limits of Nineteenth-Century Paradigms, Londres et New York, Polity Press.
Notes
[ *] Ce rapport est une version éditée du Rapport final officiel, présenté pendant la séance plénière de clôture du Forum par Ana-Maria Romero Lozada, ministre de la Condition féminine et du Développement social du Pérou. Il intègre des éléments pertinents du rapport final établi parallèlement par l’Université de Buenos Aires.
[ **] Le texte final de la Déclaration a été adopté par le Comité directeur international pendant le Forum, sur la base d’un projet de texte (reproduit dans le n° 186 de la riss, décembre 2005) qui avait été largement diffusé et débattu avant le Forum.
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction. Rigueur de la recherche, efficacité de l’action
- Un espace innovant pour un dialogue d’un genre nouveau
- Présupposés et structure du Forum
- L’interface entre politiques et sciences sociales : réalisations et défis futurs
- Situations dans lesquelles l’interface existe concrètement
- Identification des problèmes et des obstacles
- Combler le fossé entre politiques et sciences sociales
- Conclusions
- Annexe
POUR CITER CET ARTICLE
« Document : Rapport synthétique sur le thème de l'articulation entre politiques et sciences sociales », Revue internationale des sciences sociales 3/2006 (n° 189), p. 447-458.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2006-3-page-447.htm.
DOI : 10.3917/riss.189.0447.




