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Récits de l’après-conflit[*] [*] Ce dossier est le fruit d’une réflexion collective menée...suite
AuteurLaetitia Bucaille du même auteur
Les conflits et les guerres secouent les communautés politiques, provoquent quelquefois leur éclatement, induisent ou accentuent des transformations sociales profondes. Une fois résolu, ou suspendu, le conflit demeure un enjeu politique incontournable, objet d’appropriations et d’interprétations. Au sein de l’État et de la population, des acteurs développent des récits d’après-guerre, qui rendent compte des processus de recompositions à l’œuvre dans la société.
2 Notre usage de la notion de post-conflit écarte la réflexion autour des déterminants de basculement entre logique de guerre et logique de paix, ainsi que celle qui concerne la fiabilité et la durabilité de la paix post-conflictuelle. On tient ici pour acquis le fait que les frontières entre temps de guerre et de paix sont perméables et que le post-conflit n’évacue pas totalement le conflit : ses acteurs se façonnent encore en fonction de celui-ci. Il se caractérise par la présence de traces matérielles, psychologiques, sociales et économiques ; il est défini ici comme l’espace où les langages utilisés au sein de la communauté politique demeurent déterminés par le conflit et où les entreprises de légitimation des acteurs étatiques et sociaux se construisent essentiellement, voire exclusivement, en fonction des objectifs des parties au conflit (nationalisme, anti-communisme, refondation de la communauté politique). En ce sens, les récits de l’après-conflit sont avant tout une parole sur le conflit, marquée par la mort, la perte, l’engagement, la victoire ou la défaite. Situer les éléments de rupture entre conflit et après-conflit constitue en réalité une question moins féconde que celle qui concerne la sortie même du post-conflit À quelles conditions, les acteurs en concurrence sur l’espace politique cessent d’ériger le conflit en référence centrale ? Comment repérer le moment où la guerre cesse d’être l’instrument dominant de mobilisation et se transforme en objet de mémoire apaisé ?
3 La capacité d’un groupe à formuler un récit témoigne d’une identité en jeu ; la possibilité de le rendre audible et crédible renvoie aux rapports de pouvoir qui animent le débat public. En ce sens, la prise de parole d’acteurs sociaux et politiques est à la fois spécifique – dans la mesure où elle énonce des revendications particulières – et standardisée, puisqu’elle recourt au langage employé au sein de sa communauté politique. Un récit postule un sujet apte à énoncer une interprétation des événements lointains ou récents et à l’articuler à une mise en scène de soi. La production d’un récit est en-deçà de la mobilisation, mais elle en constitue une étape nécessaire. Son énonciation témoigne soit de la capacité de ses auteurs à occuper un espace politique, soit de leur aspiration à accéder à ce statut. Cette narration est une construction politique dans la mesure où « les agents ajustent les faits afin que ceux-ci s’ajustent à leurs propres “identités” et inversement, ils taillent la “réalité” pour que celle-ci s’accorde à leurs récits » (Sommers, 1992, p. 594 « Agents adjust stories to fit their own “identities”, and conversely, they will tailor “reality” to fit their stories. »). La question n’est pas d’estimer la véracité du récit mais plutôt de tester sa faculté à faire sens pour le groupe qui l’énonce et pour le public auquel il s’adresse.
Recompositions identitaires
4 Dans cette série de contributions sur les recompositions identitaires dans l’après-conflit, les groupes sociaux ou communautés symboliques que les auteurs étudient existent notamment à travers un récit. Le récit se fonde sur le passé conflictuel, en cela il renvoie à une mémoire collective en construction, mais il permet également de revendiquer, de projeter le groupe dans l’avenir. Les narrations mettent en scène des acteurs préoccupés par la défense de leurs intérêts et de leur survie, par un souci d’estime de soi ; en ce sens ils sont stratégiques. Mais ils s’inscrivent également dans un imaginaire dont ils sont porteurs et propre à leur société. Cet imaginaire que les acteurs ne cessent de façonner, et par lequel ils sont tenus est à la fois une production collective et individuelle qui énonce un rapport aux valeurs, à l’histoire, au monde et à autrui. Si l’on peut admettre avec Florence Passy et Marco Giugni que « les récits et les imaginaires collectifs influencent la formation de groupes sociaux en façonnant leurs identités sociales et en mettant à leur disposition des ressources culturelles et symboliques » (2005, p. 893), néanmoins, la relation ne se déploie pas à sens unique. En effet, les récits sont (re)formulés en fonction des intérêts des acteurs et de la configuration des possibles de l’espace public. Rationalité et imaginaire ne s’opposent pas mais se nourrissent mutuellement (Sémelin, 1992 ; Castoriadis, 1975, p. 225)[1] [1] Jacques Sémelin insiste sur cette perméabilité. Cornélius...
suite et s’entremêlent dans un écheveau complexe.
5 L’objectif de cette série d’articles est d’analyser la société post-conflictuelle, son rapport à la guerre et à son ancien adversaire en réglant la focale sur un groupe précis produit ou réactivé par le conflit. Aussi s’intéresse-t-on ici aux représentations d’un groupe, au discours qu’il déploie, à la place matérielle et symbolique qu’il occupe au sein de sa société.
6 Les membres d’une guérilla ou d’une armée régulière forment une classe d’âge et peuvent incarner une génération dont l’éclosion se révèle à travers l’expérience fondatrice de l’engagement ou de l’enrôlement dans le combat. Les vétérans s’approprient parfois le mythe d’une guerre héroïque mais ils sont généralement peu disposés à rendre compte de la violence qu’ils ont eux-mêmes exercée. Cibles des politiques de désarmement, démobilisation et reconversion (ddr), ils forment un groupe social dont le contrôle est essentiel pour le pouvoir politique. Leur mobilisation peut consolider ou déstabiliser l’ordre post-conflictuel. À travers les récits des ex-combattants et ceux produits sur eux, plusieurs contributions explorent leur condition. David Garibay montre l’ambivalence du statut des démobilisés au Salvador. Alors que les deux acteurs de la guerre civile devenus partenaires des accords de paix placent le conflit au centre de leur dispositif de légitimation et rendent hommage aux plus célèbres d’entre eux, ils négligent ou marginalisent leurs anciennes recrues. Xavier Bougarel, quant à lui, souligne que l’identité des vétérans bosniens, dont l’ancrage social et historique est fort, est déstabilisée par la remise en cause du pacte qui les lie au pouvoir central. En mettant en perspective la diversité des modes de reconversion des paramilitaires nord-irlandais, Elise Féron met en scène les tâtonnements d’une société qui vacille devant les impératifs de paix et de réconciliation, tout en doutant fortement du sens des affrontements passés. Je tente, pour ma part, d’expliquer comment les forces de l’ordre qui ont servi sous l’apartheid, délégitimées par l’avènement de la démocratie, parviennent néanmoins à se saisir des catégories de la transformation et de la réconciliation et s’insèrent dans la nouvelle Afrique du Sud.
7 Les survivants de massacres ou de génocides, les civils marqués par les blessures physiques et psychologiques des combats ou des agressions n’existent pas a priori en tant que groupes. Définis par les conséquences d’une action externe et non par leur action propre, des vécus à l’échelle locale peuvent néanmoins se constituer en marqueur d’une identité en gestation. Les populations civiles qui ont dû fuir les combats, déplacées dans leur propre pays, ou réfugiées à l’étranger constituent des groupes où l’expérience de l’exil façonne les consciences politiques et se transmet à travers les générations. Le sentiment d’appartenance commune naît alors a posteriori, par le regard posé sur le passé. Ainsi la catégorisation des Européens d’Algérie sous le terme de pieds-noirs naît après leur arrivée en France (Buono, 2004 ; Savarese, 2002). À l’époque de l’Algérie française, ils étaient clivés en plusieurs groupes et c’est l’exil vers la métropole à l’issue de la guerre qui leur fournit le point de départ d’une trame partagée. Eric Savarèse souligne qu’aujourd’hui même, la diversité des trajectoires et des positionnements identitaires et politiques des pieds-noirs pose la question de leur catégorisation. De manière encore plus nette, les « Justes » qui ont sauvé des Tutsis du génocide au Rwanda ne constituaient pas un groupe au moment où ils ont agi. Seules la lecture du conflit et l’analyse produite sur leurs actes de résistance isolés conduisent à inventer les contours d’une nouvelle identité. Le récit produit de l’extérieur sur des victimes de persécutions ou d’attaques peut suffire à dessiner les contours d’une communauté d’expérience, quelle que soit l’épaisseur sociologique réelle de celle-ci. Comme le démontre Valérie Rosoux, les lectures énoncées par les tiers servent de support à des entrepreneurs politiques qui entendent imposer leurs significations sur le conflit et sur l’après-conflit.
Concurrence des récits et rapports de force dans l’espace public
8 Ex-combattants, exilés, dissidents redéfinissent les contours de leur groupe d’appartenance, de leur communauté politique, en énonçant des critères de légitimité, puisés dans le récit de la guerre. À l’intérieur d’une même communauté politique, des modes de légitimation divergents s’affrontent et façonnent le rapport de forces du débat public. La concurrence des récits fait ressortir des clivages récurrents. Ainsi, les ex-combattants peuvent mettre en perspective leur rôle avec celui d’une partie de la société restée à l’écart de la guerre ou désignée comme profiteur, ou même établir des hiérarchies entre les différents groupes de combattants. Les civils accusent fréquemment les hommes en armes d’être responsables de la violence, en leur attribuant les horreurs de la guerre ou en les associant à la progression de la criminalité. Il est également banal que les militaires et les activistes armés expriment leur amertume face aux responsables politiques qui les auraient lâchés ou trahis. Quant au pouvoir issu du nouvel ordre politique, il peut s’ériger en héritier exclusif du combat héroïque et prétendre incarner le peuple tout entier. Certains groupes cherchent alors avant tout à se positionner par rapport à l’ex-ennemi afin de maîtriser la rhétorique officielle et de marchander son allégeance. La redéfinition du « nous » procède d’un double mouvement : mise à l’honneur de certains protagonistes et exclusion ou dénigrement d’autres protagonistes.
9 En impulsant de nouvelles figures de légitimité politique, l’ordre politique et social post-conflictuel modifie les opportunités d’ascension socio-économique. La participation au conflit en tant que militaire, milicien, combattant clandestin, le refus d’y participer, le statut de « victime », celui de réfugié ou encore de rapatrié peuvent procurer des ressources symboliques et matérielles, réguler l’accès au pouvoir politique ou à des positions dans l’administration ou, au contraire, constituer un handicap de manière plus ou moins durable. Les voies de reconversion et les trajectoires des ex-combattants, des « victimes », ou des exilés témoignent de leur (in)capacité à tirer parti de la fin du conflit, en améliorant ou en maintenant leur position au sein de leur société.
10 À l’image des rapports de force, les récits évoluent. Confrontés à d’autres, ils se consolident ou s’émoussent, modifiant les lectures sur le conflit et la perception des protagonistes. Pourtant, même dans les régimes démocratiques, certaines paroles peinent à émerger ; ayant été comprimées pendant de longues années, elles risquent de faire irruption sur un mode outrancier. Les entrepreneurs de mémoire organisés et tenaces peuvent contribuer à bousculer un récit dominant et exiger des prises de position de la part de l’État, mais les brèches peuvent provenir également des travaux et des enquêtes d’historiens ou de journalistes qui apportent des informations inédites à la connaissance du public. La réception de ce type d’articles ou de livres montre dans quelle mesure les sociétés concernées sont disposées à remettre en cause des schémas appris, ou réticentes à secouer leurs certitudes.
11 L’enseignement des contributions présentées ici est double. Tout d’abord, les inflexions de l’ordre post-conflictuel se nourrissent de la confrontation avec l’extérieur : les modèles énoncés par la communauté internationale et les interactions avec l’ex-ennemi jouent un rôle déterminant. Par ailleurs, les évolutions sont marquées par l’affaiblissement des voix héroïques. Suspectes d’entretenir un lien avec la violence, elles se révèlent aujourd’hui moins efficaces que le statut de victime pour relayer une demande de reconnaissance.
12 En Bosnie, la mission du Tribunal pénal international à l’encontre des criminels de guerre affecte nécessairement le statut des anciens combattants au sein de leur société. Par ailleurs, le rôle de la communauté internationale dans le processus de paix au Salvador ou en Bosnie peut contraindre les gouvernants à modifier les priorités dans la logique de redistribution (au profit des réfugiés ou des invalides de guerre) et par là même infléchir les stratégies de légitimation. Pour conserver ou récupérer leurs atouts, les ex-combattants sont susceptibles de recourir à un registre atypique, celui de la compassion qu’inspireraient leurs épreuves courantes ou passées.
13 En France, les controverses sur la guerre d’Algérie, sur les responsabilités de la violence et sur les « victimes légitimes » rebondissent plusieurs décennies après les accords d’Évian. Le parcours de l’Algérie indépendante, la guerre civile qui l’a déchirée dans les années 1990 fournissent de nouveaux éléments qui renforcent ou affaiblissent le discours sur la guerre d’indépendance. Les demandes de pardon ou les actes de repentance formulés par le pape ou des chefs d’État[2] [2] Willy Brandt, Chancelier de la République fédérale d’Allemagne,...
suite (Moreau Defarges, 1999), encouragés par l’onu (Bertrand, 2006, p. 34), font éclore ou stimulent d’autres besoins de reconnaissance[3] [3] La visite du président français Jacques Chirac à Madagascar...
suite. Ces événements transforment les manières d’aborder la mémoire, l’histoire politique et constituent un nouveau langage dont se saisissent d’autres acteurs. En Algérie, les signaux donnés par la France, notamment avec l’article 4 de la loi du 23 février 2005, provoquent une surenchère nationaliste sommant l’ancien colonisateur de reconnaître ses crimes[4] [4] Ultérieurement abrogé, cet article stipule : « Les...
suite. Entre anciens ennemis devenus amis et partenaires, les approches évoluent également. En rendant hommage à tous les combattants français et allemands, dans son discours prononcé à Berlin le 8 mai 1995, le président français François Mitterrand opère un tournant. Afin de sceller une nouvelle fois le rapprochement entre les deux nations, afin d’être extirpé, le mal est désigné sous une forme réduite – les nazis et non plus l’armée allemande (sur la polémique que suscite cette vision, voir Robin 1999 et Rosoux 2001).
Victimes ou héros, une lutte pour la reconnaissance
14 Ex-combattants, vétérans des forces régulières ou des guérillas, déplacés ou exilés, hommes ayant résisté au génocide en sauvant des vies, toutes ces catégories renvoient à des statuts symboliques souvent ambivalents et parfois instables. S’agit-il de héros qui ont défendu la nation et un idéal politique, de pions manipulés par des chefs sans scrupule, d’otages d’un conflit qui les a dépassés, de boucs émissaires des failles morales de la société coloniale et/ou belliqueuse ? Les policiers et les militaires qui ont servi sous l’apartheid doivent-ils assumer une responsabilité individuelle par rapport à ce système ? Privilégiés au sein d’une société coloniale, ceux qu’on appelle les « pieds-noirs » peuvent-ils devenir des victimes légitimes ? À quelles conditions les fantassins de la guerre civile salvadorienne et irlandaise peuvent-ils être rétribués pour le sacrifice personnel qu’ils ont consenti ? Qui mérite au Rwanda la qualification morale de « juste » ? Les vétérans bosniens peuvent-ils être des criminels de guerre ?
15 Peut-on se proclamer victime et héros à la fois ? Innocente, la victime est considérée pour ce que d’autres lui ont infligé, elle a été malmenée pour ce qu’elle est ou ce qu’elle représente et non pour ce qu’elle a accompli. Son sort inspire de la compassion en même temps qu’il est un signe de la férocité de l’ennemi ou de l’absurdité de la guerre. La figure de la victime peut être mobilisée pour incarner la communauté meurtrie. Le héros se définit quant à lui par l’action courageuse à travers laquelle il surpasse sa crainte et affronte l’adversaire. Sa démarche est volontaire et constitue un choix délibéré. La figure héroïque témoigne d’une capacité à résister à l’ennemi ; elle évoque la victoire ou du moins, sa possibilité. Elle suscite fierté et admiration au sein du groupe d’appartenance À priori, ces identifications s’excluent l’une l’autre. Néanmoins, les acteurs d’un conflit peuvent successivement, voire simultanément, chercher à mettre en valeur leur courage et leur douleur.
16 La posture victimaire prescrit une lecture morale en traçant une ligne de démarcation claire entre la catégorie des opprimés et celle des bourreaux. Bien que le statut de victime s’inscrive dans un registre moral, il est aussi le produit d’une construction politique visant à énoncer la légitimité des causes. La reconnaissance du statut de victimes ne se fonde que partiellement sur la prise en compte des souffrances endurées, elle s’articule aux lectures politiques produites sur le conflit. Parfois, le statut de victime est d’autant plus clair et indiscutable que la violence revêt un caractère extrême : c’est le cas des Tutsis exterminés pendant le génocide au Rwanda. Ces victimes sont si absolues qu’il est indécent aux yeux de certains de débusquer des héros sur la scène du génocide, explique Valérie Rosoux. Dans d’autres cas, le fait de subir la violence et d’expérimenter la perte n’est pas un gage d’innocence et n’empêche pas qu’à un moment du conflit, ou avant son déclenchement, on ait soi-même exercé de la violence. Les ex-combattants salvadoriens ou bosniaques qui conservent les séquelles de leur blessure, ont, par définition, participé à la guerre et nourri le feu contre l’ennemi. De la même manière, les anciens prisonniers nord-irlandais ont subi l’enfermement à la suite de leur engagement politique et militaire. Eric Savarese analyse le double positionnement de certains pieds-noirs : en livrant le récit de pionniers qui ont « construit » l’Algérie, ils se positionnent sur un registre héroïque mais ne renoncent pas à évoquer la souffrance et l’injustice infligées par le départ d’Algérie en 1962. Elise Féron montre bien que les militants loyalistes et républicains d’Irlande du Nord sont tentés de se revendiquer à la fois comme héros et victimes. Cette oscillation est l’écho de l’ambiguïté de la société nord-irlandaise vis-à-vis de sa guerre. En Afrique du Sud, je pointe aussi cette ambiguïté parmi les forces de l’ordre qui servaient sous l’apartheid ; bien qu’ils ne renoncent pas à mettre en valeur leurs exploits de militaires ou de policiers, ils craignent d’être assimilés à l’iniquité du régime passé et cherchent désormais à s’ériger en victimes. Quant à Valérie Rosoux, elle révèle que la victime rescapée du génocide ne tolère pas toujours l’apparition d’une figure héroïque, dans la mesure où elle incarne un modèle de légitimité alternatif.
17 En quête de reconnaissance, les protagonistes oscillent entre une posture héroïque et victimaire. Si certains d’entre eux privilégient la seconde posture, c’est parce qu’au sein de leur société, ils peuvent concilier sentiment de victimisation et estime d’eux-mêmes. Jean-Michel Chaumont a montré comment les rescapés du génocide nazi avaient pu passer de la honte d’être victimes à la fierté d’être victimes (Chaumont, 1997). La stature du héros est peut-être plus risquée : l’acte héroïque en temps de conflit n’implique-t-il pas fréquemment le recours à la violence ? Les anciens combattants bosniaques, salvadoriens, irlandais, les militaires sud-africains n’ont-ils pas été des héros dans leur communauté ? Les transformations de l’ordre post-conflictuel, la recherche de compromis et de la paix entre adversaires tendent parfois à les disqualifier. Xavier Bougarel et David Garibay rendent compte du reflux de la figure du vétéran au profit d’autres catégories.
18 L’identification à une catégorie dépend aussi de la politique de redistribution des ressources dans l’après-conflit, sous forme de pensions, d’accès aux circuits économiques ou à la terre. Au Salvador et en Bosnie, la communauté internationale a fait pression pour que l’on compense les « victimes », blessés et invalides de guerre d’une part, nécessiteux et réfugiés d’autre part, au détriment des ex-combattants. Les bénéficiaires légitimes sont-ils ceux qui ont le plus souffert, ou bien ceux qui ont consenti le plus grand sacrifice pour la patrie ou la communauté en danger ? En fonction des critères retenus par les gouvernants de l’ordre post-conflictuel, les individus et les groupes recourent au vocabulaire disponible et légitime dans leur espace politique et (re)construisent leur récit selon leurs objectifs. Leur démarche ne se réduit pas à sa dimension instrumentale, elle est aussi une argumentation sincère qui participe à l’élaboration des catégories du juste au sein d’une société. James Orr explique les processus par lesquels le cercle des victimes de guerre s’élargit au Japon et comment, des décennies plus tard, certains groupes parviennent à construire leur parcours et à le présenter comme un sacrifice pour la nation (Orr, 2001).
Le sens de la guerre et la perception de l’ennemi
19 En se fondant sur la période de l’entre-deux-guerres en Europe, et notamment sur les effets de la diplomatie de Locarno, John Horne retient trois facteurs accélérateurs ou freins au processus de « démobilisation des esprits » et de l’affaiblissement des cultures de guerre (Horne, 2002). Deux nous paraissent ici essentiels. L’un d’entre eux renvoie à la capacité de la société ou de ses dirigeants à attribuer un sens positif aux sacrifices des soldats. Les exemples développés dans ce dossier montrent que le sens donné au conflit et à la mobilisation joue un rôle déterminant dans les représentations de la guerre. On raisonne d’ailleurs davantage en termes de sens / perte de sens – et moins selon la dichotomie positif / négatif. Néanmoins, cette donnée a des effets ambigus. Le sens que l’on accorde au conflit et à l’action de ses protagonistes procure aux combattants un sentiment d’estime de soi et par extension favorise leur intégration dans un ordre post-conflictuel pacifié. À l’inverse, la perte de sens ne nourrit pas forcément l’hostilité à l’encontre de l’adversaire ; le sentiment d’avoir été manipulé par des responsables politiques et militaires peut dévier l’animosité sur son propre camp et contribuer à un sentiment de proximité avec les troupes de l’ennemi. Par ailleurs, selon Horne, le jugement moral porté sur la guerre risque de stigmatiser une nation et de la détourner de son cheminement vers la paix. Les textes présentés ici montrent l’impact des prescriptions morales et politiques sur l’élaboration des récits des groupes. Nos contributions interrogent ces hypothèses en réglant la focale sur des groupes particuliers. Nos approches permettent de prendre en compte les parcours et les stratégies individuelles ou collectives qui dépassent, s’affranchissent, contredisent ou confirment les tendances plus globales à l’échelle d’une société. En ce sens, la rencontre avec l’ennemi est avant tout une expérience individuelle. Elle est moins souvent le fruit d’une démarche que le fait d’une situation subie. Ce qui est alors en jeu relève de la capacité d’adaptation des individus à gérer une interaction inédite et à lui attribuer une signification valorisante par rapport à sa trajectoire.
20 En Irlande et en Bosnie, l’absence de victoire décisive entre belligérants et l’incertitude liée à l’ordre post-conflictuel alimentent la perte de sens à l’égard de la guerre. Les anciens combattants s’interrogent sur la trajectoire politique de leur communauté et sur leur propre rôle. La question de leur responsabilité quant à la violence passée est posée au sein de leur société ou par la communauté internationale. Stigmatisés ou laissés-pour-compte, les vétérans risquent de se crisper autour d’un nationalisme intransigeant et anachronique. Loin de constituer un groupe univoque, les ex-militaires ou miliciens peuvent se montrer pragmatiques et habiles à se recycler dans les rouages d’une société post-conflictuelle. Connaître le prix du sang procure une certaine légitimité aux combattants pour s’émanciper des prescriptions idéologiques et favoriser la rencontre avec l’ennemi.
21 Au Salvador et au Rwanda, les pouvoirs politiques misent sur le sens du conflit pour établir leur légitimité. Ainsi, au Salvador, bien que le système politique permette d’arbitrer pacifiquement les conflits, la rhétorique des deux partis politiques rivaux poursuit de manière anachronique le thème de la mobilisation contre l’adversaire et le danger qu’il représente. Elle semble d’autant plus tourner à vide que les anciens combattants des deux camps sont marginalisés par leurs chefs. Au Rwanda, le gouvernement qui s’est imposé par la force des armes a tout intérêt à définir ses combattants comme les principaux sauveurs des victimes du génocide. En fixant la liste des noms des héros de la nation, il dessine en creux celle des ennemis et celle des traîtres. Contraints d’articuler les pressions de la communauté internationale aux exigences de leur propre société, les dirigeants prétendent dire le sens de la guerre mais ne sont pas forcément en phase avec leur société ou les groupes qu’ils sont censés représenter.
22 Quant aux forces de l’ordre de l’apartheid sud-africaines et aux pieds-noirs, les uns comme les autres ont perdu leur statut politique privilégié. La confrontation entre ces deux groupes de vaincus nous enseigne plusieurs choses. Dans ces deux cas, l’animosité et la déception peuvent prendre pour cible des membres de la communauté, désignés comme traîtres et responsables de la défaite. En deuxième lieu, le temps n’est pas forcément un facteur d’apaisement par rapport au regard porté sur le conflit : les craintes et la réprobation que suscitent les « Arabes » ou les membres du Front de Libération Nationale (fln) quarante années après la fin de la guerre d’Algérie le montrent. En revanche, la distance entre anciens protagonistes du conflit semble jouer un rôle déterminant. Les policiers et les militaires sud-africains contraints de cohabiter avec les militants des mouvements de libération composent avec leur ancien ennemi. Les pieds-noirs exilés de l’autre côté de la Méditerranée, séparés des Algériens, peuvent continuer à fantasmer sur le Front de libération nationale (fln). L’éloignement, ou la coupure, retirent aux protagonistes un espace d’interactions propice au renouvellement des expériences et maintiennent l’emprise de l’idéologique.
Bibliographie
Références
Bertrand, R. 2006. « La mise en cause(s) du “fait colonial”. Retour sur une controverse publique », Politique africaine, n° 102, juin, p. 28-49.
Buono, C. 2004. Pieds-noirs de père en fils, Paris, Balland.
Castoriadis, C. 1975. L’institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil.
Chaumont, J-M. 1997. La concurrence des victimes, génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte.
Moreau-Desfarges, P. 1999. Repentance et réconciliation, Paris, Presses de Sciences-Po.
Passy, F. ; Giugni, M. 2005. « Récits, imaginaires collectifs et formes d’action protestataire. Une approche constructiviste de la contestation antiraciste », Revue française de science politique, 55 (5-6), p. 889-918.
Savarese, E. 2002. L’invention des pieds-noirs, Biarritz, Séguier.
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Robin, R. 1999. « La honte comme malédiction. Autour de l’affaire Walser-Bubis », Revue internationale de sociologie, 33, printemps, p. 46-69.
Rosoux, V.B. 2001. Les usages de la mémoire dans les relations internationales. Le recours au passé dans la politique étrangère de la France à l’égard de l’Allemagne et de l’Algérie, de 1962 à nos jours, Bruylant, Bruxelles.
Orr, J., 2001 The Victim as Hero. Ideologies of Peace and National Identity in Postwar Japan, Honolulu, University of Hawai’i Press.
Sommers, M. 1992. « Narrativity, narrative identity, and social action : rethinking English working-class formation », Social Science History, 16 (4), p. 591-630.
Notes
[ *] Ce dossier est le fruit d’une réflexion collective menée au cours d’un séminaire de recherche sur les sociétés post-conflictuelles qui s’est déroulé en 2005-2006 au Centre d’études et de recherches internationales (ceri-Sciences-po Paris).
[ 1] Jacques Sémelin insiste sur cette perméabilité. Cornélius Castoriadis considère, pour sa part, que c’est l’imaginaire qui rend le réel compréhensible.
[ 2] Willy Brandt, Chancelier de la République fédérale d’Allemagne, s’agenouille devant le monument du ghetto de Varsovie en décembre 1970, Lech Walesa, président de la Pologne, présente à la Knesset ses excuses au nom de ses concitoyens pour les torts qu’ils ont causés aux Juifs pendant la deuxième guerre mondiale. En juillet 1995, le président français Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs. Au nom de l’Église catholique, le pape Jean-Paul II demande pardon, notamment aux Juifs et aux Indiens d’Amérique.
[ 3] La visite du président français Jacques Chirac à Madagascar en juillet 2005 et les regrets qu’il a présentés, ont provoqué des réactions en Algérie où le président Abdelaziz Bouteflika a estimé que les Algériens méritaient plus une repentance de la France que les Malgaches (Le Quotidien d’Oran, 27 août 2005).
[ 4] Ultérieurement abrogé, cet article stipule : « Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle il ont droit… »
Résumé
À l’image d’une majorité de Blancs sud-africains, les militaires et les policiers qui ont servi sous l’apartheid admettent que la démocratie non raciale est un système plus légitime que le système d’apartheid. Comment rendre compte de sa participation à la guerre ou à la répression lorsqu’on cherche à se désolidariser d’un régime décrit comme injuste et oppressant pour les Noirs ? En cherchant à se démarquer du système, les anciens militaires tentent d’évacuer toute question quant à leur responsabilité individuelle. Du fait de cette distanciation, l’énonciation d’une identité collective est malaisée. Pour autant, militaires et policiers ne renoncent pas à tirer une fierté des combats qu’ils ont menés. Afin de conserver l’estime d’eux-mêmes, ils tentent de concilier des positions contradictoires, plaidant non coupable quant à l’apartheid et s’attribuant du mérite pour avoir participé à la guerre entreprise par les responsables du régime. Le tour de force consiste à assumer un conflit auquel on a participé tout en le dissociant de sa portée idéologique. Aussi, le discours est profondément ambivalent, il allie des analyses conservatrices, ou même réactionnaires, à une acceptation du nouveau système et à une adhésion aux valeurs véhiculées par la nouvelle démocratie, voire à une appropriation du miracle sud-africain.
PLAN DE L'ARTICLE
- Recompositions identitaires
- Concurrence des récits et rapports de force dans l’espace public
- Victimes ou héros, une lutte pour la reconnaissance
- Le sens de la guerre et la perception de l’ennemi
POUR CITER CET ARTICLE
Lætitia Bucaille « Introduction », Revue internationale des sciences sociales 3/2006 (n° 189), p. 459-466.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2006-3-page-459.htm.
DOI : 10.3917/riss.189.0459.




