2001
Revue internationale et stratégique
Redéfinition de la donne géopolitique
Démocratisation et démocraties est-européennes : le miroir brisé
Nadège Ragaru
Chercheur à l’IRIS.
Les pays de l’ex-Europe soviétique se sont vus proposer un modèle de développement fondé sur le libéralisme politique et économique, censé être la représentation synthétique de la normalité européenne, et constituant le référant critique de la plupart des interprétations données du processus de démocratisation dans ces États. Or, une telle grille de lecture est réductionniste. Elle se fonde sur une vision moniste et appréhende les difficultés rencontrées par ces nouvelles démocraties depuis une décennie de manière autoréférentielle. Une approche contextualiste peut permettre de fournir les cadres d’une interprétation susceptible d’intégrer le vocabulaire et les problématiques propres à ces États, et à même de reconnaître leur rôle participatif à la compréhension et à la formation des concepts de démocratie et d’économie libérale.
Democratization and East-European Democracies :the Broken Mirror
The countries of the former Soviet Europe have been offered a development model based on political and economic liberalism, which is meant to be a synthetic representation of the European normality and which forms the model by which the democratization processes of these countries is interpreted. Now, taking this model as a mean of analysis is reducing. It is based on a monistic conception and it chooses to approach the difficulties met by these new democracies over the last ten years by referring to itself. An approach that would take into account the context in which they have evolved can better structure an interpretation likely to integrate the language and the issues of these states, and can even lead to the acknowledgement of their role in the comprehension and the forming of concepts of democracy and liberal economy.
Comme il semble loin le temps des euphories démocratiques ! Certes, la Serbie nous a fait parvenir, pour ce Noël 2000, de furtifs espoirs de changement. Mais il y a fort longtemps qu’ont été reléguées, au fond de nos combles intellectuels, les méditations sur les « révolutions est-européennes » de 1989. Le communisme est tombé et, avec lui, l’appellation « Europe de l’Est », malheureux reliquat sémantique. Avec l’aire soviétique semble toutefois avoir également disparu le dernier espace, fût-il symboliquement retravaillé, où projeter une lecture alternative du politique. Il ne s’agit pas ici de trahir quelque coupable nostalgie pour le confort intellectuel de décennies communistes qui alimentèrent, dans les milieux intellectuels français, de trop complaisantes réflexions sur une hypothétique « troisième voie ». Mais, puisque l’occasion nous est donnée de nous interroger sur une décennie de démocratisation en Europe de l’Est, il ne serait pas inutile d’examiner conjointement les démocraties émergentes d’Europe centrale et orientale, et la façon dont l’Occident les conçoit désormais – indication, en pointillé, sur la manière dont sont vécus nos propres régimes.
Du choc de l’effondrement communiste, le débat sur la démocratie semblait en effet devoir sortir revivifié, ses arguments renouvelés. Car la cascade des changements que l’Europe de l’Est a connue mettait à mal un large éventail de postulats. Exit les théories sur le « développement politique » et les « préconditions » démocratiques : sans réunir tous les prérequis nécessaires – classe moyenne et/ou culture démocratique, selon les auteurs –, l’Europe soviétisée sautait, en bloc, le pas de la démocratie. Plus encore, elle accomplissait simultanément deux transformations historiques ailleurs échelonnées sur des siècles – le passage à la démocratie et l’adoption d’une économie de marché. On parlait alors d’« accélération de l’histoire ». Quelque dix ans plus tard, que reste-t-il de cette « accélération » ? Qu’a-t-on appris des mutations est-européennes ? Et surtout, comment a évolué, à l’aune des transformations postcommunistes, notre réflexion sur les régimes démocratiques ? Telles sont quelques-unes des questions que le présent article aimerait soulever.
Disons-le d’entrée : le constat est plutôt terne. Il n’est, tout d’abord, pas évident que nous soyons parvenus à considérer l’Europe de l’Est de façon plus sereine et attentive que par le passé. À l’époque soviétique, nous avions au moins l’excuse du Rideau de fer. De l’Est, ne nous parvenaient que les voix isolées de dissidents érigés en porte-parole de sociétés qui ne pouvaient bien évidemment se résumer à eux. La perspective était, à l’évidence, biaisée. Et ce, d’autant que l’Est servait en quelque sorte de miroir nous permettant d’interroger la beauté vacillante des modèles politiques et économiques occidentaux. Il était le lieu de nos doutes et l’endroit où rêver un avenir meilleur. Son inaccessibilité ne constituait pas, dans ces conditions, un obstacle auquel il eût fallu remédier, mais bien plutôt la condition sine qua non du remodelage de nos imaginaires politiques. Depuis la chute du Mur, l’Europe centrale et orientale s’est ouverte aux curieux comme aux intellectuels, aux politiques comme aux hommes d’affaires. Pour autant, elle n’est toujours pas regardée en elle-même, pour elle-même. Très vite, des pays comme la Pologne, la République tchèque et la Hongrie ont été érigés en une version, un peu datée, de notre « moi » démocratique. Avec leurs économies fragiles et leurs sociétés civiles incertaines, ces États d’Europe du centre n’en suivaient pas moins le « bon » chemin de la normalité démocratique européenne. Et parce qu’ils épousaient la trajectoire que leurs « devanciers » ouest-européens avaient précédemment inaugurée, ils devenaient proches, petits frères à qui nous allions communiquer la recette de la modernité – dans un lot unique, mêlant procédures démocratiques et critères économiques d’entrée dans l’Union européenne (UE).
En bref, et c’est l’argument que l’on va tenter de développer ici, à l’Europe de l’Est a été proposée une « démocratie de marché » lissée, là-bas, des nuances et des variations qu’on lui connaissait en Europe de l’Ouest. Alors que nul n’aurait songé, au sein même de l’Union européenne, à prétendre à l’existence d’un modèle démocratique unique, indifférent aux habitudes sociétales et aux équilibres politiques propres à chaque État de l’Union, la question n’a pas été posée de savoir laquelle de ces synthèses démocratiques serait « exportée » à l’Est et, encore moins, si les pays anciennement soviétisés pouvaient souhaiter produire leurs propres recombinaisons démocratiques. Car, à cette autre Europe, une fonction nouvelle a été trouvée : celle de fournir une « image de synthèse » du consensus démocratique que l’UE, enlisée dans ses contradictions, peine à concevoir. Or, la démarche, qui consiste à faire des élites ouest-européennes des pédagogues de la démocratie libérale, d’autant plus péremptoires que leurs certitudes sont fragiles, entrave fortement l’interprétation des transformations politiques et économiques dans l’ex-Europe soviétique. C’est cet effet de brouillage que nous allons tenter de cerner, en revenant tout d’abord sur les grilles de lecture des changements démocratiques élaborées au lendemain des événements de 1989, avant de voir quels modèles explicatifs sont désormais fournis aux évolutions des nouvelles démocraties est-européennes. Ce double détour devrait nous amener, enfin, à discuter les reformulations du rapport entre « eux » et « nous » sur fond de crise de l’imagination politique de nos sociétés « avancées ».
PENSER LA DÉMOCRATISATION EN EUROPE DE L’EST : DES CONTINGENCES AU DÉTERMINISME CULTURALISTE
Que s’est-il passé en Europe de l’Est en 1989 – révolutions, « réfolutions » (pour reprendre la célèbre expression de Timothy Garton Ash) ou involutions ? Les « changements » étaient-ils inévitables et si oui, étaient-ils prévisibles ? Au début des années 90, journalistes, soviétologues, politologues et analystes de tout crin se sont disputés ces questions, avec une frénésie parfois malsaine. Certains auteurs y ont répondu de façon contrite, tant le phénomène mettait à mal des décennies de travaux sur les spécificités totalitaires du soviétisme ; d’autres, souvent venus des sciences sociales, ont vu dans l’effondrement communiste l’opportunité d’une revanche sur ces spécialistes d’« aires régionales » qui avaient bénéficié, au temps de la guerre froide, de largesses financières n’ayant d’égal, aux yeux de leurs confrères politistes, que la pauvreté théorique de leurs réflexions
[1]. Dans ce joyeux climat d’affrontements disciplinaires et de règlements de compte personnels, un sort a finalement été fait à l’Europe communiste.
Là où un Samuel Huntington évoquait une troisième vague historique de démocratisation (après celles de 1820-1926 et de 1945-1962) qui aurait été initiée en 1974, en Europe du Sud, et s’interrogeait sur d’éventuels revers à venir
[2], des transitologues, formés à l’observation très participante des changements politiques en Amérique latine, se reconvertissaient, avec enthousiasme, aux études est-européennes pour démontrer la supériorité analytique de leurs schémas explicatifs
[3]. Dans un cas – teinté de développementalisme politique – comme dans l’autre, dont le volontarisme politique tendait à réifier le rôle des acteurs rationnels, les États anciennement communistes perdaient leur exceptionnalité et venaient réintégrer le cours de l’histoire mondiale et de la science normale.
Il importe ici de souligner que, dans ces deux configurations, l’écueil culturaliste n’était pas bien loin
[4]. C’est donc avec une certaine facilité que de larges secteurs de la communauté intellectuelle et, dans leur sillage, des médias, se rallièrent après 1992 – lorsqu’il sembla acquis que certains États « progresseraient » plus vite, sur le chemin de la « normalité démocratique », que d’autres – à une interprétation déterministe des développements politiques dans l’ancien bloc communiste. On avait eu l’universalisme démocratique orgueilleux ; les retours d’humeur furent sans gloire. Après avoir caressé l’espoir qu’il n’y eût pas d’impossibilité démocratique – puisqu’au fond, la démocratie était le meilleur régime, le point d’aboutissement de l’Histoire, dont Francis Fukuyama devait se faire un apôtre hégélien tardif
[5] –, un repli stratégique était amorcé vers ce qui se voulait un réalisme de bon sens, attentif à l’existence d’entraves culturelles, historiques et/ou socio-économiques, à l’implantation de la démocratie dans certaines régions d’Europe de l’Est. Ainsi, une fois dissipés les espoirs de réforme rapide en Russie, des imaginaires raspoutiniens firent-ils leur réapparition dans un discours occidental tout entier tendu autour de la dichotomie entre dictateurs bonhommes et conseillers manipulateurs. En Europe centrale et orientale, le registre métaphorique fut certes moins coloré, mais le propos pas moins efficace : une ancienne Europe du centre – une
Mitteleuropa revue et corrigée – s’orientait lentement vers un avenir de sérénité démocratique, tandis que l’ancienne Europe ottomane se perdait dans les dédales byzantins des pratiques clientélaires et corrompues ou de « guerres de religions » d’une autre époque
[6].
Par-delà cette délimitation culturelle des terreaux plus ou moins favorables à la greffe démocratique, le déchiffrage des évolutions est-européennes s’est pris à osciller entre deux pôles également schématiques. Il continue, jusqu’à ce jour, son surprenant mouvement de balancier : soit les « problèmes » des démocraties émergentes sont assimilés à des évolutions normales, légitimes – et l’on opère, alors, dans le registre de l’identité postulée entre « eux » et « nous » ; soit ils sont pensés comme des pathologies endogènes, preuves d’une radicale altérité culturelle, et stigmatisés comme symptômes de dérives déraisonnables. Rares sont les analystes qui, renonçant à la tentation du réductionnisme, prennent le temps d’observer les dynamiques est-européennes en elles-mêmes. Encore plus rares sont ceux qui osent penser que les sociétés de l’« Autre Europe », parce qu’elles doivent effectuer des choix de société fondamentaux, pourraient alimenter de façon neuve le débat – qui nous concerne également – sur le rôle des États dans un contexte globalisé, la redistribution sociale à l’heure de la « nouvelle économie », le contrat entre les générations ou encore les systèmes de santé.
DES DÉMOCRATIES EST-EUROPÉENNES COMME NOUS, OU COMMENT LISSER LES « ANOMALIES »
On pourrait écrire, paraphrasant le dicton bien connu : « Dis-moi quelles questions tu te poses et je te dirai qui tu es. » Lorsque nous décrivons les mutations de l’Europe anciennement communiste, comment sélectionnons-nous les interrogations jugées pertinentes ? Et quelles sont celles sur lesquelles nous faisons l’impasse ? Il n’y a rien de tel qu’étudier la mise en agenda des « problèmes » est-européens pour apprécier la quasi-absence de curiosité occidentale envers une moitié européenne dont nul ne semble penser qu’elle pourrait, elle aussi, avoir quelque chose à nous apprendre. Le traitement accordé à l’émergence des nouvelles inégalités sociales, d’une part, et à l’« apathie politique », d’autre part, est à cet égard emblématique. Dans ces deux cas, comme par souci de précipiter la normalisation d’une zone destinée à intégrer prochainement l’Union européenne, la stratégie intellectuelle adoptée est celle de la « banalisation » qui, au lieu de replacer les phénomènes observés dans leur contexte spécifique, réintègre les « anomalies » (ces retraités qui errent de poubelle en poubelle dans les rues des capitales est-européennes ou ces quadragénaires qui se suicident trop volontiers en Hongrie), dans une vision de l’ordinaire démocratique.
Les inégalités socio-économiques comme fait social banal
C’est juste, les États communistes furent « faussement » égalitaires. L’érosion des différences sociales y avait été obtenue par une éradication très physique des bourgeoisies locales à la fin des années 40 et, globalement, au prix d’un nivellement par le bas. Mais les sociétés est-européennes ne furent jamais aussi homogénéisées qu’on voulut bien le croire ou le dire, là-bas comme ici. On sait aussi désormais que, si l’argent ne jouait pas un rôle moteur dans les processus de distinction sociale, d’autres paramètres existaient qui rendaient les hiérarchies sociales lisibles : pas de consumérisme ostentatoire, mais çà ou là, des voyages « commandés » à l’étranger, un accès à de bonnes universités pour les enfants, ou encore des vacances dans les résidences balnéaires du Parti
[7]. En fait, l’une des différences saillantes avec la période précommuniste résidait dans la visibilité – réduite – des inégalités sociales. L’idéologie dominante du « socialisme réel » le voulait. Tout le monde (ou presque) s’habillait dans les mêmes couleurs ternes et conduisait des voitures poussives. L’identification des familles et des cercles politiques influents s’effectuait toutefois sans peine, l’accès aux ressources rares étant monopolisé par le pouvoir communiste et ses
nomenklatura économiques et/ou idéologiques
[8].
Il était donc tentant, après 1989, de voir dans le retour à des sociétés
visiblement différenciées une bonne nouvelle, la fin d’une hypocrisie en quelque sorte. Et puis, une fois la chape de plomb communiste enlevée, l’introduction du pluralisme politique et des mécanismes de marché ne devait-elle pas faire de l’initiative privée et de la vertu individuelle les nouveaux moteurs de la réussite sociale ? En bref, une certaine euphorie néolibérale favorisait des espérances méritocratiques de stratification sociale « juste », non-conditionnée par la loyauté politique. La hausse du coefficient de Gini était escomptée – comme un mal nécessaire, la preuve que, dans ce domaine aussi, l’Europe de l’Est s’alignait sur les standards occidentaux
[9]. Réciproquement, les attentes égalitaristes de certaines couches sociales, enregistrées dans les sondages, étaient lues comme autant d’indicateurs de blocages passéistes. Les enquêtes sociologiques montraient l’existence de corrélations entre un attachement au principe d’égalité et une focalisation des attentes (en matière d’emploi ou de santé) vers un État réifié. Ces stigmates seraient appelés à disparaître à la faveur de « changements de mentalité » que chacun appelait de ses v
œux
[10].
Incontestablement, la disparition des économies planifiées a ouvert des canaux de mobilité sociale nouveaux avec la privatisation des moyens de production, la régulation des prix par la loi de l’offre et de la demande, et le décloisonnement politique des pays. Mais parce que la priorité allait à l’encouragement des réformes, décideurs et commentateurs occidentaux ont éludé des observations fondamentales. Au cours de la phase d’« accumulation primitive du capital », la redifférenciation sociale s’est tout d’abord opérée sur un mode nettement moins méritocratique que la théorie du libéralisme économique ne l’aurait donné à penser. La question de la reconversion des anciens communistes et la mobilisation de leurs capitaux économiques, culturels ou relationnels ont été suffisamment étudiés pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir
[11]. Il suffit ici de rappeler ce que la « légitimité » des nouvelles différences sociales a de contestable.
Il y a plus : au fond – et c’est le second point –, le problème n’était pas de savoir si l’émergence de nouvelles disparités était prévisible (elle l’était), mais de ne pas faire l’économie d’une réflexion sur le type de société que les « thérapies de choc » allaient produire. Dans un contexte de démantèlement des services sociaux, le coût des réformes était voué à être élevé. Ne considérer que ce seul fait brut revenait, toutefois, à omettre une interrogation essentielle : pouvait-on penser collectivement la nature des systèmes sociaux en voie de constitution en Europe de l’Est et effectuer des choix de société concernant la future distribution des coûts et des inégalités ? Certes, les tentatives de « gradualisme » étaient mort-nées. Certes, l’expérience des dix dernières années a montré que retarder les transformations de structure avait des incidences négatives. Fallait-il, pour autant, renoncer à sonder les incidences politiques des nouvelles fabriques sociales et à s’interroger sur les politiques publiques à mettre en œuvre ? En présentant tous ceux qui tentaient d’émettre des réserves sur les recettes néolibérales comme de na ïfs gauchisants, on s’est privé d’une chance de réfléchir – et donc d’infléchir – les processus de réorganisation sociétale. Que les inégalités soient « normales » au sens de logiques et prévisibles, qu’elles rendent les sociétés est-européennes plus « semblables » aux nôtres signifiait-il que l’évolution était positive ou, pire, qu’il fallait la laisser impensée ?
Au fur et à mesure que sont allées s’approfondissant les disparités entre « gagnants » et « perdants » de la transition, il a bien fallu rechercher des palliatifs. Une fois de plus, l’approche retenue a manqué sa cible. D’une part, parce qu’elle visait avant tout à prévenir des explosions sociales qui pouvaient être politiquement déstabilisatrices. Les méthodes économiques appliquées n’étaient pas en cause, pas plus d’ailleurs que les fondements des inégalités. La préoccupation première était sécuritaire. D’autre part, parce que l’entrée des questions sociales dans le champ des politiques publiques internationales s’est effectuée par la petite porte, celle de la lutte contre la pauvreté. Reconnaissons que le terme a tout pour faire recette. Qui ne s’indignerait pas devant le sort de populations vivant au-dessous du seuil de pauvreté (environ 2,15 dollars par jour en 1996), devant des retraités transis de froid dans leur appartement où le chauffage a été coupé, faute de factures réglées ? La formulation du problème est, à n’en pas douter, consensuelle. Elle est neutre, n’impute pas de responsabilité, ne suggère pas de remise en question des modes d’organisation économique. Chaque grande organisation internationale y est donc allée, en toute confiance, de sa campagne de lutte contre la pauvreté. En septembre 1999, c’était au tour du FMI (Fonds monétaire international) qui décidait d’inclure la « réduction de la pauvreté » dans les priorités de sa politique de prêts. Rassurons-nous, la Banque mondiale n’est pas non plus en reste. Elle a déployé au cours des trois dernières années un faisceau de programmes de lutte contre la pauvreté.
Las ! Toutes les inégalités ne se valent pas. N’en déplaisent aux « FMI-stes » convaincus, elles ne sont pas non plus seulement transitoires ou liées aux lenteurs bureaucratiques des réformes. N’est-ce pas parce que l’on avait compris cette évidente leçon du capitalisme en Europe de l’Ouest que l’on y mit en place des États-providence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? Malheureusement, ce genre de considération n’a pas, lui, été exporté en Europe de l’Est. Rassurons-nous : l’Est, quand il se divise socialement, est sur la bonne voie – la nôtre. Un mode de raisonnement similaire s’applique, trop souvent, au déchiffrage des évolutions politiques d’Europe centrale et orientale, singulièrement du désengagement politique des citoyens et du manque d’intérêt pour la « chose publique ».
L’apathie politique comme normalité
Depuis le début des transitions à la démocratie, le taux de participation électorale baisse en Europe centrale et orientale
[12]. On était certes parti de pourcentages assez exceptionnels, la Bulgarie et l’Albanie caracolant en tête avec plus de 90 % lors des premières élections libres (respectivement : 90,8 % de votants en juin 1990 et 90 % en mars 1992). Mais, ces dernières années, il n’est pas rare de voir moins de la moitié des électeurs se présenter aux urnes,
a fortiori lors de scrutins locaux. Pareillement, la cote d’amour des Parlements est-européens est d’une faiblesse déconcertante : elle s’établit d’ordinaire autour des 20 à 30 %, loin derrière des institutions comme l’Église ou l’armée
[13]. Même constat lorsque l’on regarde les sondages relatifs à la confiance dans les partis politiques : le scepticisme prévaut, au-delà du noyau dur des militants convaincus. Et il n’est pas rare, à deux semaines des élections, que la part des indécis avoisine les 30 %. À quelques nuances – locales ou conjoncturelles – près, ce constat s’applique à l’ensemble de l’ancienne Europe communiste. En arrière-plan, on relève la prégnance, dans toute la zone, de représentations sociales du politique plutôt négatives. D’ordinaire, les nouvelles élites politiques jouissent d’une crédibilité limitée. On leur impute un carriérisme souvent plus soucieux d’enrichissement privé que d’intérêt public. L’image des partis n’est guère plus reluisante : diviseurs de la volonté générale – parti(e)s au sens étymologique du terme –, ils ne seraient, à en croire l’opinion et les médias est-européens, que des rassemblements querelleurs de personnalités égotiques
[14]. Quant aux législatures, présentées par les transitologues comme des lieux pivots de l’apprentissage démocratique, elles sont plus souvent perçues comme le lieu de règlements de compte personnels que comme espace de délibération démocratique.
Le tableau est plutôt sombre. Et pourtant, il arrive encore que l’on entende des commentateurs occidentaux, singulièrement américains, se réjouir du désengagement des citoyens de la vie politique comme d’un signe de bonne santé démocratique. Reprenons point par point le raisonnement suivi. On s’inquiétait d’une participation décroissante. Grossière erreur, répliquent ces tenants d’une « banalisation » des trajectoires est-européennes ! Il faudrait plutôt y voir une preuve de maturité. Après tout, l’absentéisme existe aussi en Europe de l’Ouest. L’argument peut prendre des formes diverses.
Variante no 1 : dans les systèmes communistes, où le vote était obligatoire, la « sur-participation » constituait un phénomène chronique, reflétant le caractère dictatorial des régimes. En démocratie, ne pas voter constitue également un acte citoyen ; il est l’exercice d’une liberté politique. L’alignement progressif des statistiques est-européennes sur les standards occidentaux marquerait donc une intériorisation réussie de l’esprit de la démocratie
[15].
Variante no 2 : la politisation des sociétés est louable dans des circonstances politiques exceptionnelles. En revanche, dès l’instant où le jeu politique reprend son cours normal, il est naturel, et même sain, que les citoyens retournent vaquer à leurs activités privées et cultivent cet égo ïsme économique qui gît au fondement de toute prospérité collective. Les citoyens d’Europe centrale et orientale se détournent des discussions politiques. Fort bien. De nos jours, les clivages droite/gauche n’ont-ils pas perdu leur sens ? Saturées d’idéologie pendant des décennies, les populations est-européennes ont retenu une sage leçon.
Il est vrai qu’une version plus inquiète de la ressemblance Est/Ouest est parfois avancée, sans que l’on sache vraiment lequel des deux cas reproduit le pattern de l’autre. Le désintéressement par rapport au politique et le repli frileux sur les certitudes familiales ou communautaires sont ici présentés comme des évolutions préoccupantes pour l’avenir de la démocratie en tant que régime. Mais, au fond, les postulats de départ restent les mêmes : que l’on offre une leçon de choses sur les bénéfices d’une participation limitée des électeurs à la gestion quotidienne du politique ou une description navrée des défaillances du parlementarisme moderne, le principe est celui d’une transposition mécanique des catégories conceptuelles occidentales. Qu’on ne se méprenne pas sur le sens du propos : il ne s’agit pas de contester la pertinence d’approches comparatives des évolutions politiques en Europe de l’Ouest et de l’Est. Bien au contraire. Mais seulement de s’inquiéter des conditions dans lesquelles ces comparaisons sont menées, avec l’imposition de problématiques préformatées à l’Ouest, peu attentives aux significations particulières que les diverses sociétés donnent à la démocratie, ou au politique, de façon générale. Or, quand bien même les systèmes politiques d’Europe centrale et orientale traverseraient des crises d’identité dont les « symptômes » seraient assez similaires à ceux rencontrés dans nos vieilles démocraties, on ne saurait postuler, avant inventaire méticuleux, une identité des logiques sous-jacentes. En la matière, il ne serait pas inintéressant de se demander pourquoi des jeunes démocraties – en voie de consolidation sur fond de crise économique aiguë – et des régimes représentatifs routinisés – à prospérité économique certaine – connaissent pareillement des phénomènes de désaffection populaire.
Par ailleurs, adopter une telle approche banalisante risque d’entraver une observation lucide des incidences politiques, en Europe centrale et orientale, de la légitimité limitée des nouveaux ordres représentatifs. Car il n’est pas évident que des régimes émergents puissent se permettre le même degré de scepticisme citoyen que des démocraties établies où l’existence d’habitudes institutionnelles tend à amortir les effets du mécontentement ou de l’anomie.
En fait, tout se passe comme si la mise en regard avait moins pour fonction d’éclairer les transformations en cours que de rassurer l’observateur sur sa propre normalité. Prétexter l’identité de dynamiques sert plus la consolidation de nos vérités précaires que la compréhension réelle de nos interlocuteurs. Une même remarque pourrait s’appliquer au second mode de gestion des rapports à l’Europe de l’Est rencontré – la stigmatisation d’une différence essentielle. Là où les signaux de mal-être, envoyés par l’Europe postcommuniste, apparaissent par trop « non conformes », intervient incidemment un basculement dans un registre interprétatif fondé sur une rhétorique de l’altérité. C’est à cette seule condition que notre « modèle » d’ordre politique et économique peut sortir intact de la contemplation des dynamiques est-européennes. L’Europe ex-soviétique est alors rejetée dans un univers de « pathologies » génétiques, d’hystéries nationalistes sanglantes ou de contagion criminelle irrésistible.
ETRANGETÉ ET « PATHOLOGIES » POSTCOMMUNISTES : L’OPTIQUE DE LA DIFFÉRENCE
Ici, tout écart par rapport à l’idéal démocratique libéral, dont l’Ouest offre, on veut croire, la réalisation la plus achevée, est déchiffré comme une « maladie » – non comme le produit explicable des mutations politiques et socio-économiques imposées sans que les sociétés locales aient le temps d’opérer un travail de réappropriation des règles et principes importés. Deux exemples illustreront le propos : les « dérives nationalistes » et la « criminalité rampante ».
Fureurs nationalistes et sociétés à la mémoire sanguinaire
Au commencement étaient l’incrédulité devant l’explosion des anciens États fédératifs – la Yougoslavie, l’Union soviétique et la Tchécoslovaquie – et la multiplication des revendications identitaires qui succéda à l’effondrement du bloc communiste. Trop habitués à raisonner en termes d’homo sovieticus, les observateurs occidentaux avaient fini par oublier l’existence, au niveau intra-étatique, de communautés aux langues, habitudes et sentiments d’identification distinctifs. Le début des années 90 correspond également à une période de transition en matière de questions stratégiques où la nature des conflits de demain et des clivages organisateurs du monde postbipolaire faisaient problème. Enfin, on ne rappellera jamais assez combien l’Occident était mal outillé pour déchiffrer les réalités sociales et culturelles d’un espace est-européen décortiqué, schématisé pendant des décennies sans être physiquement parcouru et sans que soit prise la mesure des évolutions sociologiques intervenues pendant la période soviétique.
Dans cette phase d’incertitude, ce sont les événements les plus saisissants qui servirent de soubassement aux nouvelles modélisations de l’Est. Les guerres en ex.Yougoslavie allaient aisément donner à cette « Autre Europe » méconnue les traits d’un monde de fureurs sanguinaires où les questions d’identité se règlent à même la peau humaine. En arrière-plan, des imaginaires sociaux de folie slave – longtemps associés à une certaine idée de la Russie – éclairaient ces réécritures de l’essence est-européenne. On alla également puiser dans le fonds, non moins riche, des stéréotypes balkaniques, un fonds largement alimenté par les souvenirs des guerres balkaniques (1912-1913) et des récits de voyage occidentaux de l’entre-deux-guerres – on pense, évidemment, à Rebecca West
[16]. Au début du conflit, certains écrits journalistiques vinrent également donner une forme psychologisante à ces interprétations. Le très informé Misha Glenny accordait une place généreuse, dans son best-seller
The Fall of Yugoslavia, aux troubles névrotiques des leaders serbes rencontrés, d’un Milosevic issu d’une « famille de suicidés » ou d’un Karadzic, « médecin fou », etc.
[17]. Le grand reporter Robert Kaplan, lui, préférait imputer aux peuplades balkaniques des psychoses collectives
[18].
Par-delà la débauche d’écrits, plus ou moins inspirés sur les guerres d’ex-Yougoslavie, la production d’analyses ou de pamphlets sur le « retour des nationalismes », la montée des populismes ou l’extrême droite en Europe de l’Est est devenue une industrie des plus prospères. Le principal bénéfice de l’opération résidait, sans doute, en cela qu’elle permettait d’éluder une réflexion de fond sur les causes plausibles des malaises identitaires observés. En particulier sur le sens des démocraties de marché transposées au-delà du Mur.
Toutefois, depuis quelques années – approximativement depuis la signature des accords de Dayton (décembre 1995) qui ont mis fin au conflit en Bosnie-Herzégovine –, la tonalité « psychologisante » tend à s’effacer ; les discours sur les « fureurs nationalistes » à se rouiller. Un double déplacement semble avoir été opéré, d’une réflexion centrée sur les folies balkaniques à une dénonciation du caractère manipulateur d’élites politiques intéressées, d’une part ; et d’une présentation de populations uniformes dans leurs convictions nationalistes outrancières à une description plus victimisante de sociétés est-européennes manipulées et désorientées, d’autre part. Ainsi, le score impressionnant réalisé par Corneliu Vadim Tudor, le leader du Parti
Romania Mare, lors de l’élection présidentielle de décembre 2000 en Roumanie (plus de 28 % des voix au premier tour et 33 % des voix au second, en dépit de la mobilisation de la classe politique en faveur du candidat ex.communiste, Ion Iliescu) n’a-t-il pas valu aux Roumains d’être portraiturés, dans les médias français, comme des fanatiques antisémites, plutôt que comme des populations en désarroi
[19]...
Le thème des fureurs guerrières et des débordements nationalistes étant passé de mode, la stigmatisation d’une inquiétante maladie est-européenne n’a pas disparu pour autant. Les lieux et les formes du « danger » ont, en quelque sorte, migré. C’est dorénavant le crime – crime organisé ou corruption – qui est appelé à dire la particularité de l’« Autre Europe ».
Des régimes rongés par la corruption et les mafias
C’est l’un des grands thèmes à la mode – l’Europe postcommuniste serait devenue un paradis pour l’univers du crime, animé par des « clans » ou autres groupes sans pitié. Plus encore, ce nouveau « mal » qui ronge la moitié de notre continent menacerait de se propager jusqu’au cœur de nos démocraties. On pourrait argumenter que l’Europe de l’Est n’a pas l’exclusivité du phénomène et que souligner le poids des mafias ou de la corruption dans les économies en transition ne participe pas, nécessairement, d’un travail de construction d’une différence est-européenne. Après tout, les États en développement d’Afrique ou d’Amérique latine sont également la proie de logiques criminelles. Et, en Occident même, les appels à la mobilisation contre le crime international sont de plus en plus fréquents. C’est juste. Mais le problème tient à la place qu’occupe ce discours sur la criminalité et la corruption est-européennes dans nos analyses. Peu à peu, l’image de l’Europe de l’Est semble se ramener à ces seuls « penchants » au blanchiment de l’argent sale, qui lui seraient presque congénitaux. Essayez donc, pour vous en convaincre, de proposer à vos amis et connaissances un jeu d’associations d’idées : « Je dis "mafia". Vous pensez quoi : Russie ? Albanie ? »
Bien sûr, il ne s’agit pas en écrivant ces lignes de nier la prégnance des problèmes de crime organisé ou la fréquence des échanges de pots de vin, bakchich, ruchvet et autres dessous de table dans le monde postcommuniste. L’objectif n’est pas non plus de contester la pertinence des préoccupations de donateurs internationaux qui ont vu, au cours des années passées, une large partie de leur fonds détournés. Pour autant, ne serait-il pas temps de réfléchir aux usages symboliques fait d’une labélisation de l’Europe de l’Est comme lieu corrompu, sali par un argent aux origines douteuses ? A fortiori quand ce nouveau schématisme se nourrit (et alimente en retour) des tentations déterministes et des prophéties autoréalisatrices ? De fait, nommer l’Est à travers la référence aux pratiques illégales et à un monde « parallèle » sert, sans doute, à dire nos déceptions par rapport à une Europe de l’Est qui, bien qu’elle se soit ouverte après 1989, s’est partiellement refusée à nous, elle dont nous n’avons pas toujours compris les logiques de fonctionnement. Les écrits sur la « gangrène » de la corruption ont peut-être quelque chose à nous dire sur certaines peurs occidentales de ne pouvoir faire confiance...
Mais revenons un instant, par-delà les représentations médiatiques, sur le traitement du thème de la corruption par les experts occidentaux. Car, contre toute attente, certaines de leurs approches du phénomène tendent à alimenter des représentations caricaturales du monde postcommuniste. Depuis que des organisations comme
Transparency International ont réussi à placer la question sur l’agenda international, il n’est pas une organisation multilatérale qui n’ait mis en place ses programmes de lutte contre la corruption. Le FMI et la Banque mondiale y consacrent moult conférences, analyses et prescriptions
[20]. En décembre 1997, l’Agence américaine USAID a même élaboré un programme anticorruption spécifique pour l’Europe de l’Est. Quant à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), elle adoptait, dès mai 1997, une version remaniée des recommandations soumises par
Transparency International dans son rapport de l’année précédente,
Sharpening the Responses Against Global Corruption (Berlin, Transparency International, 1996). Sur les 85 États qui figurent sur la liste annuelle du
Corruption Perception Index (CPI) de
Transparency International, 12 États sont situés en Europe postcommuniste.
Le cas de
Transparency International fournit, sans doute, un bon point de départ pour mettre à jour certaines des difficultés rencontrées dans nos interprétations. Le CPI est, en effet, conçu à partir d’estimations subjectives du niveau de corruption (des perceptions), collectées auprès de groupes d’experts étrangers (essentiellement des hommes d’affaires). Or, comme Endre Sik l’a démontré avec brio, la démarche présente plusieurs vices de forme : en effet, elle néglige les paramètres qui interviennent dans la constitution des représentations que les entrepreneurs étrangers peuvent avoir de leurs sites d’investissement. Petites communautés tournant en cercles assez fermés, ceux-là développent des représentations homogénéisées où s’entremêlent reproduction d’anecdotes entendues, lecture plus ou moins digérée des écrits de la presse locale et rationalisations
ex post des déboires économiques rencontrés
[21]. Au résultat, ce que l’on capture relève plus du stéréotype que de l’analyse fondée. En outre, comme tous les imaginaires sociaux, ceux-ci tendent à être doués d’une inertie temporelle encore magnifiée par le mode de construction des indices de
Transparency International, qui intègrent les résultats des trois années précédentes afin de lisser les effets de conjoncture. Pour une organisation qui se veut un exemple de rigueur scientifique et de fiabilité, la question est sérieuse.
Mais ça n’est pas le seul écueil. Les interprétations des données empiriques font de surcroît la part trop belle soit au legs communiste, soit aux effets des cultures, aux dépens d’une analyse qui rendrait compte des interactions entre pratiques sociales héritées de la période communiste et la version néolibérale des réformes économiques mises en
œuvre. Ainsi que l’a habilement suggéré Leslie Holmes, il y aurait beaucoup à dire sur les opportunités de corruption ouvertes par la privatisation massive des moyens de production étatique. La profondeur du « fossé idéologique » entre système d’économie dirigée et néolibéralisme, son impact sur la désorientation des acteurs, notamment dans l’appareil d’État, mériteraient également d’être scrutés
[22].
Le dernier point que l’on aimerait soulever ici est davantage d’ordre politique. Faire la recension des programmes de lutte contre la corruption, appliqués à l’Europe centrale et orientale, excède largement le cadre de la présente étude. En revanche, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur la pauvreté des réflexions menées, au sein des organisations internationales chapeautant ces projets, sur leurs incidences sociopolitiques. Par exemple, a-t-on conscience qu’en faisant de l’engagement anticorruption un critère de « pureté démocratique » des élites politiques est-européennes, on les encourage à intégrer le thème dans leur discours – sans pour autant garantir l’adoption ultérieure de mesures efficaces ? Ce sont des effets d’annonce qui sont visés. La question opère, une fois de plus, au niveau de la langue politique. Il y a plus : grâce à son nouveau pouvoir de conviction démocratique, le terme « corruption » est devenu, pour les élites dirigeantes d’Europe postcommuniste, un instrument privilégié d’affaiblissement de leurs adversaires politiques. Quel est, aujourd’hui, le meilleur moyen pour déstabiliser un opposant si ce n’est de le faire passer pour corrompu ? Auparavant, pour affaiblir un leader, on l’accusait d’un passé communiste. Maintenant, le label « corruption » est préféré... De sorte que, lorsqu’un responsable politique veut pouvoir procéder, en toute tranquillité, à un nettoyage clientélaire de l’administration publique, il lui suffit de convaincre la communauté internationale et, accessoirement, son opinion publique, que les personnes démissionnées étaient corrompues... Ce qui lui vaudra par surcroît – suprême ironie du sort – de nouveaux financements pour continuer sa courageuse lutte...
CONCLUSION
Au terme de cette brève incursion dans les interprétations de dix ans de démocratisation en Europe de l’Est, que conclure ? Premièrement, les citoyens d’Europe centrale et orientale ne sont ni nous, ni fous, et il serait temps de sortir de l’alternative fausse entre identité postulée et altérité angoissée. Si l’on a pu, après 1989, observer un alignement des modèles politiques et socio-économiques de l’ancienne Europe communiste sur ceux de l’Ouest, on ne saurait en déduire qu’il est devenu inutile d’écouter ce que les sociétés est-européennes ont à dire d’elles-mêmes, avec leurs propres vocabulaire et problématiques.
Deuxièmement, le modèle démocratique, qui a été transposé en Europe postcommuniste, n’est pas neutre. Non, libéralisme politique et libéralisme économique ne sont pas les deux faces d’une même pièce (pas plus que l’adhésion à l’Union européenne n’est indissociable de l’entrée dans l’OTAN – Organisation du traité de l’Atlantique Nord – quoi qu’en disent nombre de responsables est-européens). Non, il n’existe pas qu’un seul type d’ordre démocratique, mais bien des agencements politiques et sociaux variés, changeants, et qui sont censés résulter de choix collectifs ! Malheureuse – volontaire ? – confusion. On lui doit aujourd’hui la contemplation de sociétés où une minorité de nouveaux riches aux ventres replets confronte, dans l’indifférence, une majorité s’enlisant dans la précarité.
Dans la manière dont nous avons exporté nos jolis critères démocratiques à l’Europe de l’Est, rien n’a filtré de l’existence d’options politiques et sociales contradictoires. L’Est a été construit comme un lieu d’exportation de modèles rigidifiés, comme pour nous rassurer sur les vertus de régimes en perte de vitesse dans nos pays « avancés ». Pas comme un lieu d’innovation politique. Le miroir, où nous interrogions nos équilibres démocratiques, est bien brisé. Au lieu de cela, il eût été possible de chercher à nouer un dialogue sur un pied d’égalité avec des États est-européens qui seront bientôt, comme nous, membres de l’Union. Serait-il enfin possible de troquer notre paternalisme condescendant pour un peu d’intérêt réel et de curiosité ? Si l’on veut que le tissu de la relation culturelle entre nouvelles et anciennes démocraties ne soit pas seulement fait de malentendus et de ressentiments, il serait sans doute urgent de cesser de considérer nos partenaires est-européens comme de « bons » ou « mauvais élèves » d’une classe dirigée par nous. Peut-être, alors, aurions-nous une chance de repenser ensemble le modèle politique et social que nous souhaitons construire dans cette Europe unie en passe de devenir une réalité... bancale ?
[1]
Sur les débats épistémologiques et la crise de la soviétologie, voir l’excellent Frederick Fleron et Eric Hoffmann,
Post-Communist Studies and Political Science. Methodology and Empirical Theory in Sovietology, Boulder, Westview Press, 1993.
[2]
Voir Samuel Huntington,
The Third Wave : Democratization in the Late Twentieth Century, Norman, University of Oklahoma Press, 1991.
[3]
Au sein d’une littérature particulièrement abondante, on pourra se reporter aux désormais classiques, Guillermo O’Donnell, Philippe Schmitter et Laurence Whitehead (dir.),
Transitions from Authoritarian Rule. Tentative Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1986 ; Scott Mainwaring, Guillermo O’Donnell, J. Samuel Venezuela (dir.),
Issues in Democratic Consolidation, Notre Dame, University of Notre-Dame Press, 1992 ; Juan Linz et Alfred Stepan,
Problems of Democratic Transition and Consolidation : Southern Europe, South America and Post-Communist Europe, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996 ; Geoffrey Pridham (dir.),
Transitions to Democracy, Aldershot, Dartmouth, 1995. Une fine critique des travaux de la transitologie première manière et de l’approche
path dependent peut être trouvée dans Michel Dobry, « Les voies incertaines de la transitologie. Choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de
path dependence »,
Revue française de science politique, vol. 50, n
o 4-5, août-octobre 2000, p. 585-614.
[4]
Le point a été suffisamment détaillé dans le brillant article de Michel Dobry, « Les voies incertaines de la transitologie... »,
op. cit., pour qu’il soit nécessaire d’y revenir en détail ici.
[5]
Voir Francis Fukuyama,
La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
[6]
Une version précoce de cette argumentation peut être trouvée, parmi bien d’autres exemples, dans J. F. Brown,
Surge to Freedom. The End of Communist Rule in Eastern Europe, Darham et Londres, Duke University Press, 1991 ; John Feffer,
Shock Waves. Eastern Europe after the Revolutions, Boston, South End Press, 1992 ; Robert Kaplan,
Balkan Ghosts, New York, St Martin’s Press, 1993, ou encore dans la lecture hobbesienne que Michael Ignatieff fait de la Yougoslavie, « Croatia and Serbia »,
in M. Ignatieff,
Blood and Belonging. Journeys into the New Nationalism, Londres, BBC Books, 1993.
[7]
Ces mécanismes de distinction sociale ont été finement décrits dans Dahpne Berdahl,
Where the World Ended : Re-unification and Identity in the German Borderland, Berkeley, University of California Press, 1999, particulièrement au chapitre 4 ; on pourra également se reporter à Nadège Ragaru, « Uslugi : The Role of Political Favors and Connections in Post-Communist Bulgaria », contribution au
Second Socrates Kokkalis Graduate Student Workshop on Southeastern Europe, Université de Harvard, Cambridge, 11-12 février 2000 (à paraître).
[8]
Pour un regard sur la mobilité sociale et l’évolution de la fabrique sociale en Hongrie, on pourra consulter, entre autres, Ivan Szelenyi,
Socialist Entrepreneurs : Embourgeoisement in Rural Hungary, Madison, University of Wisconsin Press, 1988 et Gil Eyal
et al., Making Capitalism without Capitalists : Class Formation and Elite Struggles in Post-Communist Central Europe, Londres, Verso, 1998.
[9]
Si l’on en croit les résultats du dernier rapport de la Banque mondiale, « Making Transition Work for Everyone : Poverty and Inequality in Europe and Central Asia », « La commune mesure de l’inégalité, le coefficient de Gini, a augmenté de plus de 50 % dans un certain nombre de pays de la CEI [au cours de la transition] et de 50 % en Russie. En revanche, la hausse a été nettement plus faible dans les pays d’Europe centrale. Dans de nombreux pays d’Europe centrale, l’inégalité est semblable à celle des pays scandinaves et d’Europe du Nord, alors que de nombreux pays de la CEI approchent les niveaux d’inégalité rencontrés en Amérique latine ». (Cité dans
World Bank Press Release no 2000/073/ECA.)
[10]
Il suffit de se reporter aux questionnaires du New Democracies Barometers I à IV, une série d’enquêtes transversales conduites, depuis 1990, en Europe centrale et orientale à l’instigation de la Strathclyde University et du Paul Lazarsfeld Institute de Vienne pour s’en convaincre. Pour de plus amples détails, visiter leur site internet :
www. cspp. strath. ac. uk.
[11]
Voir, entre autres, Jean-Charles Szurek, « Les communistes de l’après-communisme »,
Les Temps modernes, vol. 48, n
o 558, janvier 1993, p. 89-107 ; Georges Mink et Jean-Charles Szurek (éd.), « Anciennes et nouvelles élites en Europe centrale et orientale »,
Problèmes politiques et sociaux, 30 avril 1993, n
o 703, ou encore le récent Georges Mink et Jean-Charles Szurek,
La grande reconversion. Le destin des communistes en Europe de l’Est, Paris, Éditions du Seuil, 1999.
[12]
La Pologne fait, de ce point de vue, exception avec sa trajectoire en dents de scie (43,2 % de participation aux élections législatives d’octobre 1991 contre 52,1 % à celles de septembre 1993 et 47,9 % en septembre 1997).
[13]
Pour de plus longs développements, voir William Mischler et Richard Rose, « Legislatures and New Democracies : Public Support for Parliament and Regimes in Eastern Europe »,
Studies in Public Policy, n
o 217, Université de Strathclyde. Une mise en perspective du problème de la participation électorale peut être trouvée dans Richard Rose, « Evaluating Election Turnout »,
Studies in Public Policy, n
o 290, Université de Strathclyde.
[14]
Pour une analyse des imaginaires du politique appliquée au cas bulgare, voir Nadège Ragaru, « Démocratie et représentation politique en Bulgarie »,
Cahiers du CERI, n
o 19, 1998.
[15]
Il y a certainement une part de vrai dans cet argument ; mais l’interprétation des données chiffrées souffre de ne pas prendre en compte les représentations sociales du politique qui prévalent, en parallèle, dans les sociétés en transition (cf. ci-après).
[16]
La meilleure analyse à ce jour de la construction du mythe des Balkans ravageurs est due à Maria Todorova,
Imagining the Balkans, New York, Oxford Universty Press, 1997.
[17]
Voir Misha Glenny,
The Fall of Yugoslavia, Londres, Penguin Books, 1992.
[18]
Voir Robert Kaplan,
Balkan Ghosts, New York, St Martin’s Press, 1993.
[19]
Qu’on se rassure, les relations que ce désarroi pourrait entretenir avec les changements des dix dernières années, par-delà la question de l’appauvrissement, ne sont nullement creusées. L’une des rares – et brillantes – exceptions en la matière peut être trouvée dans Catherine Durandin,
Roumanie, un piège, Paris, Édition Hesse, coll. « ISTER », 2000.
[20]
Pour de plus amples détails, on pourra se reporter au site Internet de la Banque mondiale, h
http :// www. worldbank. org/ whi/ governance/ wp. html. Plusieurs documents de travail sur la corruption et la « bonne gouvernance » y sont disponibles en ligne. Voir, notamment, J. Hellman, G. Jones et D. Kaufman, « Seize the State, Seize the Day : State Capture, Corruption and Influence in Transition Economies »,
Research Working Papers, n
o 2444, septembre 2000.
[21]
Voir Endre Sik, « Thoughts about the Sociology of Corruption. From an East European (but Mostly Hungarian) Perspective », contribution à la conférence sur la corruption organisée par la Princeton University et la Central European University, Budapest, 29 octobre-6 novembre 1999. Consultable sur Internet, h
http :// www. coc. ceu. hu/ sik. html.
[22]
Voir Leslie Holmes « Corruption, Weak States and Economic Rationalism in Central and Eastern Europe », contribution à la conférence sur la corruption organisée par la Princeton University et la Central European University, Budapest, 29 octobre - 6 novembre 1999. Consultable sur Internet,
http :// www. coc. ceu. hu/ holmes. html.