2001
Revue internationale et stratégique
Redéfinition de la donne géopolitique
Les États-Unis : mutation d’une superpuissance dans l’après-guerre froide
Manon TessierMichel Fortmann
Michel Fortmann
Respectivement membre associé du Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI) et professeur titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal (Québec), Canada.
Qualifier les États-Unis de superpuissance, dans l’état actuel des choses, s’apparente à un truisme. Cependant, superpuissance n’est pas synonyme d’omnipotence. Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis traversent une phase d’introspection sur la définition de leur puissance et sur les moyens d’en user – dans un contexte planétaire ambiant de montée de l’anti-américanisme. Malgré le fait de posséder la première armée de la planète, les États-Unis n’ont pas, pour autant, la capacité d’imposer leur loi à l’échelle du monde : leur liberté d’action n’est pas absolue mais bridée par des impératifs d’ordre diplomatique, politique et moral. À une époque où les gouvernants américains ont érigé l’autodissuasion en dogme, comment la puissance américaine se répercute-t-elle à la surface du globe ?
The United States : Change of a Superpower in the Post Cold War Context
In the present context, to term the United States a super power has something in common with a truism. However, superpower is not synonymous with omnipotence. Since the end of the Cold War, and in a surrounding environment of rising anti-Americanism, the United States are going through an introspection phase related to their definition of power and to the means of using it. Despite the fact it possesses the first army in the world, the United States cannot impose their rule to the world : its freedom of action is not absolute, it is curbed by diplomatic, political and moral obligations. At a time when the American leaders have raised self dissuasion to a dogma, how does the American power react on the world ?
Avancer que les États-Unis demeurent, en ce début de millénaire, la seule vraie superpuissance tient du cliché. Sans nier la réalité de ce constat, l’objet de cet article est de montrer que la nature de la puissance américaine est en mutation et qu’elle se déploie dans un environnement très différent de celui de la guerre froide. Nous nous interrogerons ici sur le concept de puissance, dont nous définirons les caractéristiques actuelles, avant d’en évaluer la signification pour la politique étrangère américaine. Nous risquerons, ensuite, quelques remarques concernant l’avenir de ceux que certains appellent la première hyperpuissance.
REPLACER LA SUPERPUISSANCE DANS SON CONTEXTE
La première caractéristique de la puissance américaine semble être son omniprésence sur la scène internationale. En termes économiques, l’Amérique représente actuellement près de 22 % du PIB (Produit intérieur brut) mondial. Sur le plan militaire, même si les chiffres sont à la baisse depuis dix ans, l’écart avec les autres pays demeure toujours aussi démesuré. Les dépenses de défense américaines atteignent, en effet, 279 milliards de dollars, soit le tiers des dépenses mondiales. Le Pentagone détient 47 % des armes nucléaires opérationnelles et déploie plus de la moitié de la puissance navale de la planète. Enfin, la diffusion de la culture de consommation américaine est telle que beaucoup d’observateurs parlent d’une « culture-monde » anglicisée. Tout ceci est bien connu, mais l’ubiquité et la visibilité de la présence américaine signifient-elles que Washington dirige autant qu’autrefois les destinées du système international ? On peut se le demander. Avant de se pencher sur cette question, deux remarques liminaires s’imposent.
D’abord, sur le plan conceptuel, la puissance représente un phénomène multidimensionnel et difficile à appréhender avec exactitude. Un État peut, par exemple, être puissant dans une dimension et faible dans une autre, de sorte que les généralisations sur la puissance peuvent être trompeuses. On peut penser ici à l’Union soviétique qui, malgré son arsenal, s’est révélée être un colosse aux pieds d’argile. Il est donc généralement admis que la notion de puissance doit être perçue dans une perspective multidimensionnelle, comparative et à long terme. Un État n’est puissant que dans la durée et en fonction du contexte dans lequel il évolue.
Or, si la diversité et la longévité de la puissance des États-Unis sont indéniables, les relations de celle-ci avec l’ensemble du système sont beaucoup plus ambiguës. Faut-il, en effet, parler d’unipolarité, de multipolarité ou d’uni-multipolarité ? Tout dépend des situations, mais également des enjeux en cause. Or, ceci affecte profondément, et de manière aléatoire, la nature du pouvoir américain et la façon dont il s’exerce
[1].
La deuxième remarque touche au caractère subjectif et souvent émotif des jugements exprimés à l’égard de la puissance américaine. Une large partie des idées, qui s’expriment à l’égard des États-Unis dans la presse ainsi que dans les essais politiques, est caractérisée par l’exagération, si ce n’est par la caricature. L’analyse cède alors le plus souvent la place à la diatribe anti-américaine. Il y est fait grand cas de l’arrogance et des maladresses américaines. Certains vont même jusqu’à souligner que
« l’analogie avec les rapports de suzeraineté qui marquèrent le système étatique et domanial de la féodalité est celle qui décrit le mieux le type de rapports que Washington cherche à entretenir avec l’Europe et le Japon »
[2].
Dans ce type de littérature, le leadership américain est « diabolisé » et les objectifs de la politique étrangère américaine sont généralement perçus de façon machiavélique. À l’égard de l’Europe, on lit que
« si elle voyait le jour, l’instauration d’une Union atlantique, basée à la fois sur l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) et sur une zone de libre-échange euro-américaine, représenterait le couronnement de tous ces efforts [...] la mise en tutelle de l’Europe serait alors complète »
[3]. Quant aux États parias
(rogue states), on prétend qu’ils ne sont qu’un prétexte pour justifier le maintien d’une force militaire dirigée en fait contre la Chine et la Russie
[4]. À tout le moins, le leadership mondial américain est dangereux dans son application. Ainsi,
« Dayton procède d’une stratégie (américaine) impériale, myope et politiquement incohérente »
[5]. De plus, les institutions internationales, l’OTAN et l’OMC (Organisation mondiale du commerce) au premier chef, sont manipulées, voire corrompues, par l’omnipotence américaine, et le réseau des institutions de l’ONU (Organisation des Nations unies),
« un irritant hérité de la période de la guerre froide »
[6], est impuissant et démuni face à cette hégémonie dont le socle est la force militaire.
Compte tenu de ces préjugés largement répandus, en Europe et ailleurs, l’observateur qui tente d’évaluer, avec rigueur, la puissance américaine et ses effets aura bien du mal à conserver son objectivité. L’anti-américanisme primaire passe sous silence, par exemple, que l’hégémonie américaine fait face à deux dilemmes importants. Tout d’abord, il est avéré qu’aucun conflit ne peut éclater sans que les Américains y soient, peu ou prous, mêlés, et, qu’ils soient neutres, arbitres, complices ou acteurs, il se trouvera toujours quelqu’un pour les condamner. En outre, il n’y a pas, actuellement, vraiment d’alternative à la puissance américaine qui, quoi qu’on en pense, demeure un gage d’ordre et de stabilité internationale.
Autre exemple d’analyse étriquée, on oublie que superpuissance ne signifie pas toute-puissance et que, si les États-Unis constituent l’acteur le plus puissant du système international, ils ne sont pas seuls et ne possèdent pas une liberté d’action absolue. Dans le contexte actuel du système international, toute analyse est donc tenue de s’effectuer de façon nuancée et de délaisser les affirmations superficielles démontrant que le leadership américain s’exerce tous azimuts. Il importe donc de situer la puissance en fonction d’un contexte international qui lui est propre et unique. Ainsi, il est nécessaire de distinguer les États-Unis du Plan Marshall, les États-Unis de la guerre du Golfe et les États-Unis de 2001, tous hégémoniques mais dissemblables dans leur liberté d’action ou leur volonté d’agir. L’accent mis sur la dimension évolutive de la puissance relègue au second plan le débat sur le déclin de l’Empire américain
[7].
CARACTÉRISTIQUES GÉNÉRALES DE LA PUISSANCE EN 2001
Les critères de puissance de l’après-guerre froide diffèrent de ceux qui ont prévalu pendant cinquante ans. Nous assistons à une dilution de la puissance, au sens traditionnel du terme, dans la mesure où celle-ci ne se fonde plus essentiellement sur des ressources, en particulier des ressources militaires, mais plutôt sur une capacité de gestion d’un environnement international à la fois complexe et interdépendant. Les acteurs étatiques et transnationaux étant plus nombreux, et les enjeux à la fois plus globaux et plus complexes, la puissance de l’après-guerre froide est dispersée dans le cadre d’un système extrêmement diversifié et multilatéralisé. La capacité de comprendre et de s’adapter à cet environnement, ainsi que le respect des normes collectives qu’il véhicule, ont pris le pas sur la puissance des armes. L’exercice du pouvoir, pour une puissance hégémonique, est donc aussi en train de changer et de devenir, par la force des choses, plus ouvert et plus transparent.
L’unipolarité de l’après-guerre froide, et la transnationalisation de la politique et des acteurs, constituent donc les facettes d’une même réalité. Le recours croissant à la diplomatie multilatérale et publique par des puissances moyennes et des acteurs de la société civile entrave, dans une certaine mesure, la puissance américaine contemporaine. En usant de ce nouvel outil diplomatique, les puissances moyennes peuvent s’approprier la gestion d’un dossier, comme on l’a vu dans le cas de la mise sur pied d’une convention internationale sur l’élimination des mines antipersonnel. En maîtrisant les instruments de la
« puissance douce »
[8], des coalitions internationales formées d’États et d’organismes non gouvernementaux peuvent réussir à influencer l’ordre du jour international. Sur la scène diplomatique de l’après-guerre froide, un État – qu’il soit faible ou puissant – se meut à travers un réseau de relations où la société civile prend de plus en plus d’importance, comme en témoignent les manifestations de plus en plus vives contre la mondialisation et ses excès.
En raison de ce contexte multilatéralisé, il ne suffit plus de disposer de la puissance et de l’utiliser unilatéralement pour « dominer », il faut aussi disposer d’une autorité morale qui légitime ses actes et son statut. Pour une superpuissance, cela signifie donner l’exemple. Ainsi, tout acte militaire, économique ou diplomatique perçu comme illégitime risque de provoquer un ressac de la part de la communauté internationale
[9].
Le coffre à outils de la puissance diplomatique doit être mieux fourni qu’avant, d’autant plus que l’instrument militaire a perdu sa force décisionnelle. En effet, le pouvoir de dissuasion et de coercition du militaire, s’il est toujours présent, est aujourd’hui nettement moins crédible. Ainsi, pour une puissance occidentale, la force militaire terrestre constitue de moins en moins une option viable
[10]. L’élaboration de stratégies militaires fondées sur le concept de « zéro mort » (l’absence de pertes humaines) a notamment eu pour effet de transformer, aux yeux de beaucoup d’observateurs, la superpuissance américaine en un tigre de papier. En l’absence d’une option militaire politiquement visible, l’effet de dissuasion a disparu et, ironiquement, les États-Unis ont dû intervenir militairement dans un conflit comme le Kosovo parce que leurs avertissements diplomatiques n’étaient pas pris suffisamment au sérieux.
D’autre part, l’exercice de la puissance s’effectue aujourd’hui dans un contexte normatif dominé par les valeurs démocratiques libérales. Cela implique, au niveau des règles du jeu international, une plus grande transparence et une plus grande confiance entre les acteurs. C’est bien connu, nous répète-t-on à satiété, les démocraties ne se font pas la guerre
[11]. Cela a une conséquence importante : la plupart des puissances moyennes ne ressentent plus le besoin de s’allier militairement contre celle qui est perçue comme la puissance dominante. L’hégémonie américaine n’est peut-être pas appréciée de tous, mais un conflit comme ceux qui ont caractérisé l’histoire européenne depuis le XVI
e siècle n’est plus envisageable aujourd’hui, et c’est tant mieux.
Enfin, la grande puissance de l’après-guerre froide doit être évaluée en fonction de ses concurrents et des menaces auxquelles elle fait face. Si la puissance américaine n’a pas de rival (peer competitor) au niveau global, régional ou local, les acteurs étatiques, ou non étatiques, capables de lui tenir tête foisonnent. Devant l’impossibilité d’affronter directement la superpuissance sur le plan militaire, l’adversaire plus modeste choisit des menaces asymétriques – comme le terrorisme, les armes de destruction massive ou les attaques informatiques – qui lui confèrent un pouvoir de nuisance significatif. Ces menaces inspirent aux États puissants un sentiment de vulnérabilité et des réactions quelquefois disproportionnées.
Pour toutes ces raisons, la notion de superpuissance, bien qu’elle demeure pertinente, doit être relativisée et replacée dans son contexte. En raison des caractéristiques du système international, la superpuissance doit accepter, bon gré mal gré, le fait que sa capacité d’agir a des limites quelquefois contraignantes. À elle d’apprendre à mieux les canaliser, mais aussi à diversifier l’exercice du pouvoir.
LES TRAITS SOCIOLOGIQUES DE LA PUISSANCE AMÉRICAINE
Compte tenu des vulnérabilités perçues de la société américaine face aux menaces asymétriques, et étant donné la pertinence limitée de la force brute sur la scène internationale actuelle, on comprend mieux les réticences de Washington à mener une politique plus musclée, malgré son extraordinaire supériorité militaire. Un bref coup d’œil sur les traits sociologiques traditionnels de la culture militaire américaine complète l’argument précédent.
Dans un premier temps, il faut constater que, malgré l’affaiblissement de la menace nucléaire, l’invulnérabilité quasi mythique du territoire américain est de nouveau remise en cause. Historiquement à l’abri des invasions, le territoire américain a toutes les caractéristiques d’un sanctuaire géopolitique inviolable. Cette sécurité a été remise en question durant la guerre froide suite à l’apparition de la menace nucléaire soviétique. Mais, paradoxalement, la dissuasion nucléaire a fini par inspirer un sentiment de sécurité car, hormis l’hypothèse d’une apocalypse nucléaire, les Américains n’ont jamais eu à craindre de représailles consécutives à leurs engagements à l’étranger. Depuis la fin de la guerre froide, cette situation a radicalement changé, du moins au niveau des perceptions, car les Américains craignent dorénavant que des acteurs, ne répondant pas à la logique de la dissuasion – tels des groupes terroristes ou des États délinquants –, aient recours à des armes de destruction massive pour frapper l’Amérique dans ses forces vives. On comprend alors plus facilement que 76 % des Américains considèrent comme étant probable une attaque nucléaire terroriste contre leur pays
[12] et que les politiques cherchent à retrouver l’invulnérabilité traditionnelle du continent nord-américain par le biais de la défense antimissiles et d’autres moyens tels que la lutte antiterroriste.
La culture américaine est caractérisée par d’autres traits qui ont des répercussions majeures sur la mise en œuvre de la puissance. Parmi ceux-ci, on retrouve l’ambivalence historique des Américains entre isolationnisme et interventionnisme. Si, durant la guerre froide, le comportement des États-Unis était facile à prévoir et à comprendre – obnubilés qu’ils étaient par la volonté de contrer l’influence soviétique –, le flou de l’après-guerre froide suscite l’indécision dans la détermination du centre de gravité de la politique étrangère américaine. D’où la difficulté, pour les décideurs, de pratiquer une politique de puissance cohérente et, pour l’analyste, de porter un jugement définitif pour tout ce qui a trait à l’orientation de la puissance américaine. Ainsi, la politique postguerre froide de Washington est tantôt hégémonique, tantôt conciliante, tantôt prudente, tantôt engagée, avec les contradictions et les à-coups qu’une telle attitude implique. Qui plus est, dans le débat stratégique américain actuel, il n’existe pas d’adéquation entre les intérêts vitaux des États-Unis et les crises comme celles qui ont déchiré les Balkans ou la région des Grands Lacs africains. Dans un monde sans ennemi véritable, la direction de la puissance américaine prend le plus souvent l’allure d’une gestion à la carte, ce qui explique que son rôle de gendarme du monde s’apparente tant à celui d’un shérif sans conviction (reluctant sheriff) qu’à celui d’un fanatique de la gâchette (trigger-happy sheriff).
Un autre trait caractéristique de la culture américaine est la
psyché cyclothymique
[13]. En effet, les États-Unis se sont périodiquement, tout au long de leur histoire, profondément remis en question. À des phases d’optimisme (par exemple, le nouvel ordre mondial de George Bush) ont succédé, en effet, des phases d’introspection et de doute (par exemple, les années qui ont suivi le lancement du Spoutnik soviétique ou la guerre du Viêtnam). Les politiques étrangères américaines de puissance ont été logiquement affectées par ce mouvement de balancier. Or, tout semble indiquer que nous assistons, en ce début de millénaire, à une phase de repli sur soi des Américains, qui va freiner l’adaptation de la politique de Washington aux réalités du système international. Cette période de doute est d’autant plus délicate à gérer, sur le plan diplomatique, qu’elle est susceptible de fausser les perceptions que peut avoir un concurrent régional à propos de l’engagement international des États-Unis.
La politique américaine a, par ailleurs, toujours eu une dimension morale qui reflète l’idéalisme des Pères de la Constitution. Ce trait culturel trouve son expression dans le fait que les Américains veulent être un exemple pour le monde. Ils ne peuvent abandonner cette vocation universaliste sans renier une part importante de leur identité. Dans le contexte de l’après-guerre froide, ce trait culturel implique que la diplomatie américaine doive veiller à s’assurer le leadership sur le plan des normes et des valeurs internationales. Or, pour chaque décision à court terme – qui reflète davantage l’intérêt national que celui de la communauté internationale –, les États-Unis envoient un signal négatif, et le discrédit qu’ils récoltent mine la légitimité de leur puissance.
Le maniement de la puissance américaine se heurte à une autre caractéristique du système international. Rares sont, en effet, les problèmes contemporains qui promettent, à coup sûr, une issue rapide. À l’image des conflits et des guerres civiles, qui affectent plusieurs régions du globe, ces problèmes sont complexes, multidimensionnels et exigent des solutions à long terme. Or, ce type de persévérance, cette acceptation de la nature complexe des problèmes internationaux vont à l’encontre du penchant américain pour les causes simples et les victoires rapides et peu coûteuses.
LES CONSÉQUENCES DE L’AUTODISSUASION
L’exercice de la puissance américaine dans l’après-guerre froide est soumis, comme nous venons de le voir, à de nombreuses contraintes, certaines externes liées au système international, d’autres internes liées à la culture stratégique américaine. Nous aimerions, dans cette section, nous attarder sur le phénomène de l’autodissuasion, c’est-à-dire la réticence américaine à engager ses troupes dans des zones de conflit, par crainte de subir des pertes. Cette réticence mine considérablement la crédibilité des engagements américains en matière de sécurité internationale.
La crainte de verser le sang de leurs propres soldats a toujours fait partie de la culture politique des Américains
[14]. Cette peur, prétend-on souvent, est devenue obsessionnelle, et il est communément admis que le public américain, hanté par les images du Viêtnam et de la Somalie, ne supporterait pas de pertes militaires, même minimes. Or, les plus récents sondages sur le sujet ont démontré que cette aversion de l’opinion publique américaine est, en réalité, un mythe et que le public américain répugne infiniment moins à l’éventualité de pertes humaines que les décideurs politiques et les militaires du Pentagone ne le prétendent
[15].
Le phénomène de l’autodissuasion a des répercussions importantes sur la planification et le déroulement des opérations militaires américaines. Faussement convaincus que le soutien du public américain en matière d’intervention est fragile, les décideurs américains manifestent une réelle propension à l’attentisme ou, au moins, à la plus extrême prudence. Dans ce dernier cas, l’aversion face aux pertes militaires implique que la protection des soldats américains passe avant la réussite de la mission et que les risques sont réduits au minimum, sinon totalement transférés aux alliés ou, indirectement, à la population locale.
Le phénomène de l’autodissuasion favorise clairement certaines stratégies et, en particulier, le recours aux frappes aériennes. L’exaltation de la puissance est un trait récurrent de la culture militaire américaine et la maîtrise des airs est souvent citée en exemple, notamment en raison de l’avance technologique des États-Unis et de la taille de leurs forces aériennes. Plusieurs observateurs ont, par exemple, cru voir, lors de la récente crise du Kosovo, l’illustration de cette suprématie dans la capacité des bombardiers B-2 à frapper une cible sur un autre continent à partir du territoire américain. En réalité, la puissance aérienne américaine, durant l’opération
Allied Force, a été limitée par son incapacité à supprimer, de façon décisive, la capacité de défense aérienne serbe. Forcés de voler à plus haute altitude, les pilotes américains (et de l’OTAN) n’ont pu viser les forces de sécurité serbes qui ravageaient le Kosovo. Plus encore, l’aviation américaine a dû limiter ses frappes stratégiques afin de préserver la cohésion de l’Alliance, ce qui a probablement eu pour effet de prolonger la campagne aérienne de plusieurs semaines
[16].
L’autodissuassion a donc des conséquences significatives, autant au niveau militaire que politique. Elle affaiblit indubitablement la capacité d’action américaine sur la scène internationale.
L’exemple américain illustre fort bien les contraintes d’une superpuissance dans le contexte de l’après-guerre froide. Certes, les États-Unis ont un statut unique sur le plan militaire, ce que personne ne remet en question. Déployant des forces militaires de plus de trois millions d’hommes, les États-Unis possèdent l’une des armées les plus imposantes de la planète, qui plus est l’une des mieux entraînées et des mieux équipées au monde. Mais c’est aussi, il faut le dire, l’une des puissances les plus contrôlées et surveillées sur le plan politique. Dix ans après la fin de la guerre froide, la puissance américaine est sans doute la seule capable d’utiliser la force militaire au niveau planétaire. Elle ouvre la voie en matière de Révolution des affaires militaires (RAM) pour toutes les questions ayant trait à la doctrine, l’équipement et l’organisation. Mais quel usage les Américains peuvent-ils faire de cette puissance ?
Comme nous l’avons dit précédemment, la puissance est multidimensionnelle. Ce phénomène est probablement unique dans l’histoire. Les États-Unis monopolisent la première place en termes de puissance informationnelle
[17], de puissance militaire et de puissance technologique. Tout au plus, les classe-t-on au même rang, en matière économique, que l’Europe, le Japon et, parfois, la Chine
[18]. Une chose est certaine : plus on s’éloigne de la force pure, plus la puissance se diffuse entre différents acteurs et plus elle se dilue dans ses effets. Il devient donc de plus en plus difficile, pour l’analyste, de mesurer le potentiel réel de la puissance américaine.
On cite souvent la culture comme exemple de l’hégémonie américaine. Dans cette perspective, les films et les produits de consommation américains sont de formidables outils de puissance par l’intermédiaire desquels les Américains diffusent leur idéologie. Mais se divertir ne signifie pas nécessairement se convertir et, pour chaque exemple d’offensive culturelle, on peut trouver un contre-exemple : si la pop américaine envahit le monde, la musique country, quant à elle, dépasse rarement les frontières nord-américaines. Autre exemple, Hollywood n’est pas aussi américaine qu’on le pense : deux de ses plus importants studios, Columbia Tristar et Fox, appartiennent à des conglomérats étrangers. La superproduction cinématographique américaine
Total Recall a été financée par des Français, réalisée par un Néerlandais et mettait en vedette un acteur autrichien
[19]. Ces exemples hétéroclites témoignent de l’énorme influence culturelle américaine, soutenue par une vaste capacité de distribution mondiale, un génie de mise en marché et une langue omniprésente, mais ils témoignent aussi de l’impossibilité de monopoliser l’outil de la puissance en vase clos dans un monde fait d’interdépendances économiques et de coopérations transnationales.
La puissance américaine en 2001, dans toutes ses dimensions, est affaire de management, de persuasion et de coalitions changeantes. Pour cette raison, être dominant ne signifie pas être despote. Clé de voûte du système international, la puissance américaine a tout intérêt à évoluer dans un système stable et pacifique à long terme. On ne le répétera jamais assez : l’hégémonie américaine actuelle n’a rien à voir avec les grandes puissances du passé, et l’inquiétude qu’inspire l’Amérique devrait faire place à un véritable effort de compréhension afin de saisir le potentiel d’action unique de l’hêgemôn américain de l’après-guerre froide.
[1]
Sur l’unipolarité, lire William Wohlforth, « The Stability of a Unipolar World »,
International Security, vol. 24, n
o 1, été 1999, p. 5-41 ; sur la multipolarité, lire Charles Kupchan, « After Pax Americana. Benign Power, Regional Integration, and the Sources of a Stable Multipolarity »,
International Security, vol. 23, n
o 2, automne 1998, p. 40-79 ; sur l’uni-multipolarité, lire Samuel Huntington, « The Lonely Superpower »,
Foreign Affairs, vol. 78, n
o 2, mars-avril 1999, p. 35-49 (traduction en français in
La revue internationale et stratégique, n
o 34, Paris, IRIS, PUF, été 1999, p. 18-28).
[2]
Gilbert Achcar, « Entretien avec Gilbert Achcar », disponible sur Internet.
[3]
Bruno Colson,
La stratégie américaine et l’Europe, Paris, Institut de stratégie comparée / Economica, 1997, p. 85.
[4]
Gilbert Achcar,
La nouvelle guerre froide. Le monde après le Kosovo, Paris, PUF, 1999, 112 p.
[5]
Alain Joxe,
Behemoth contre Léviathan : petites guerres cruelles et paix en panne, 1999, disponible sur Internet.
[6]
Pierre Beaudet, « Le nouvel empire américain »,
Points de repère, printemps 2000, vol. 2, n
o 3, disponible sur Internet.
[7]
Ce thème mériterait d’ailleurs, à lui seul, de faire l’objet d’une étude à part entière.
[8]
Nous reprenons ici la définition de Jospeh Nye proposée dans son ouvrage
Bound to Lead selon laquelle, en opposition au
hard power, la puissance douce
(soft power) signifie la capacité d’obtenir les résultats désirés par l’attraction et la persuasion plutôt que par la coercition ou la menace.
[9]
Faut-il rappeler qu’uniquement en matière de relations économiques, les États-Unis ont, depuis 1993, à plus de 60 reprises, imposé des sanctions économiques unilatérales, ou menacé de le faire, à 35 pays représentant 40 % de la population mondiale. Chiffres tirés de Charles William Maynes, « The Perils of (and for) an Imperial America »,
Foreign Policy, été 1998, p. 36-47.
[10]
Lire Edward Luttwak, « Where are the Great Powers ? At Home with the Kids »,
Foreign Affairs, vol. 73, n
o 4, juillet-août 1994, p. 23-29.
[11]
En 1988, 61 États étaient considérés comme démocratiques, 39 comme partiellement libres et 68 comme totalitaires. En 1998, les statistiques font état de 88 pays démocratiques, 53 partiellement libres et 50 totalitaires. Voir « Freedom in the World (Washington, Freedom House) »,
The Washington Post, 16 janvier 1999.
[12]
Voir les résultats du rapport
Public Attitudes on Nuclear Weapons : an Opportunity for Leadership, Henry Stimson Center, 1998.
[13]
Justin Va ïsse, « "Tout empire périra." Le débat sur le déclin des États-Unis »,
Relations internationales, n
o 94, été 1998, p. 233-248.
[14]
Lire Edward Hagerman,
The American Civil War and the Origins of Modern Warfare, Bloomington, Indiana University Press, 1988. Cette crainte n’a cependant pas empêché les États-Unis de participer, au cours du XX
e siècle, à plusieurs guerres coûteuses en vies humaines.
[15]
Voir Charles K. Hyde, « Casualty Aversion. Implications for Policy Makers and Senior Military Officers »,
Aerospace Power Journal, vol. 14, n
o 2, été 2000, p. 17-27.
[16]
Paul C. Strickland, « USAF Aerospace-Power Doctrine. Decisive or Coercive ? »,
Aerospace Power Journal, vol. 14, n
o 3, automne 2000, p. 13-25.
[17]
Voir Joseph Nye et William Owens, « America’s Information Edge »,
Foreign Affairs, vol. 75, n
o 2, mars-avril 1996, p. 20-36.
[18]
Voir Joseph Nye, « La politique des États-Unis en matière de sécurité : les défis du XXI
e siècle » dans
Revue électronique de l’USIA, vol. 3, n
o 3, juillet 1998 (aussi disponible sur Internet).
[19]
Ces exemples sont tirés d’un éditorial intitulé « Culture Wars » publié par
The Economist, le 12 septembre 1998.