Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130518303
224 pages

p. 17 à 20
doi: en cours

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n° 41 2001/1

2001 Revue internationale et stratégique

Éditorial

Pascal Boniface Directeur de l'IRIS
Comment célébrer autrement les dix ans de notre revue si ce n’est en consacrant un dossier spécial à la décennie écoulée, qui a été particulièrement riche en bouleversements stratégiques sur la planète ? La co ïncidence a naturellement créé la tentation. Pour le directeur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), c’est l’occasion de dresser un bilan de dix ans d’activités, ou plutôt onze, car c’est en réalité en 1990, autour de L’Année stratégique, que l’IRIS a été créé.
À cette date, ni Jean-Pierre Maulny ni moi-même n’imaginions que l’IRIS se développerait d’une façon aussi nette. Outre L’Année stratégique et La revue internationale et stratégique, nous avons, depuis la création de l’IRIS, publié une soixantaine d’ouvrages, organisé des dizaines de colloques et de séminaires, et surtout constitué une équipe de recherche. Le travail de cette équipe a ainsi permis à l’IRIS d’être l’un des trois ou quatre grands centres français de recherche sur les questions internationales et stratégiques.
Son originalité est également sa faiblesse principale. L’IRIS est le seul parmi ces centres dont la création n’ait pas été décidée par l’État, mais résulte d’une initiative privée. L’IFRI (Institut français des relations internationales) a été judicieusement créé en 1978 sur décision du Premier ministre. Le CERI (Centre d’études et de recherches internationales) relève du ministère de la Recherche. La FRS (Fondation pour la recherche stratégique), ancienne FED (Fondation pour les études de défense), a été créée par le ministère de la Défense. Ceci explique que, malgré une rapide montée en puissance (qui nous a singulièrement appris à travailler avec peu de moyens...), l’IRIS demeure, aujourd’hui encore, fragile. Le fait d’avoir été créé par décision de l’État n’implique pas soumission au pouvoir et défaut de compétence, comme le prouvent les très belles réussites intellectuelles et organisationnelles que sont le CERI et l’IFRI. Il permet simplement d’accéder immédiatement à la taille critique. Il peut éventuellement permettre de survivre plus de dix ans en l’absence de résultat probant comme en témoigne le cas de la FRS.
L’IRIS, quant à lui, paie le prix des conditions de sa création par une obligation de survalorisation des moyens qui lui sont attribués.
La faiblesse en nombre des centres français spécialisés dans les relations internationales et stratégiques a permis à l’IRIS d’augmenter rapidement son périmètre de compétences. À L’Année stratégique de 1990 a succédé une revue trimestrielle fondée en 1991, une collection de livres lancée en 1992, un premier atlas réalisé en 1993, le DESS Études stratégiques (Diplôme d’études supérieures spécialisées) créé la même année et qui, appuyé sur l’IRIS, allait connaître un rapide succès (450 demandes d’inscription par an pour 40 places).
Les premières années furent marquées par une croissance naturelle, d’autant plus rapide qu’on ne partait de quasiment rien – le premier budget annuel fut de 20 000 francs – et d’autant plus satisfaisante qu’on n’en attendait pas grand-chose. Ces années furent parfois les plus difficiles. Convaincre un intervenant de venir prendre la parole à un colloque organisé par un jeune institut inconnu, obtenir un article pour une revue naissante – alors que tant d’entre elles disparaissent rapidement –, ceci nécessitait conviction de notre part et bienveillance de la part de ceux qui acceptaient. Mais, d’un certain côté, ces années furent également les plus faciles : face à l’absence de moyens, toute activité était un succès en soi.
D’autant que, dès notre création, nous avions décidé de ne pas cantonner nos activités à la seule sollicitation des universitaires. Prenant à contre-pied une malheureuse tradition française, nous mettions en contact, dans toutes nos initiatives, des hommes et des femmes de toute origine professionnelle et de toute sensibilité. Ainsi, lors de nos colloques ou dans nos colonnes se côtoient des responsables politiques et du monde des affaires, des journalistes, des diplomates, des hauts fonctionnaires, des universitaires.
Le développement des activités allait créer de nouvelles demandes. Il fallait s’organiser plus rigoureusement, la structure grandissait, sa visibilité également.
Sans la création de la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) au sein du ministère de la Défense, l’IRIS aurait continué à fonctionner sur sa lancée, mais sans progression réelle, ou, plus probablement, aurait été contraint à la fermeture. La DAS, par le biais de conventions passées avec une demi-douzaine de centres de recherche, a permis aux plus fragiles d’entre eux – ceux qui n’avaient pas été créés par l’État – de disposer de ressources prévisibles et de pouvoir ainsi constituer et étoffer leurs équipes de recherche. Mieux, cette aide est d’autant plus remarquable que jamais la DAS n’a tenté de peser sur l’orientation des centres de recherche.
Ces derniers ont, en effet, conservé toute latitude et liberté d’expression. Ainsi, par exemple, j’avais publié, en 1995, de nombreux articles exprimant une opposition à la décision de reprise des essais nucléaires du président de la République et du gouvernement français. Il ne fut jamais question de sanction, de non-renouvellement de contrat, ni même de pressions ou de suggestions pour adoucir mes propos.
Par cette politique, la DAS a apporté des ressources complémentaires, appréciables pour les centres établis, vitales pour les plus fragiles. Elle a joué un rôle capital dans le développement de la recherche stratégique en France.
L’IRIS était implanté à l’Université Paris XIII située à Villetaneuse, où, après avoir été étudiant, j’étais devenu enseignant. Villetaneuse, en banlieue nord, ne passe pas pour être l’une des plus prestigieuses universités parisiennes mais je trouvais normal, pour y avoir bénéficié d’un ascenseur social, d’y demeurer et d’y développer l’IRIS. Cela nous mettait également au défi de prouver que les questions stratégiques étaient en mesure de déborder du cadre étroit du 7e arrondissement de Paris, qu’elles n’étaient pas réservées à une caste de privilégiés, mais pouvaient aussi intéresser la majorité de nos concitoyens, et permettre, même à ceux qui n’y auraient pas été naturellement « destinés », de travailler dans ce domaine.
Je savais pertinemment que, ce faisant, j’attirerais quelques quolibets sur le caractère « banlieusard » de l’IRIS. Je me rappelle même fort bien du refus horrifié d’un expert, que je croyais ami et qui proclamait pourtant des convictions sociales avancées, à qui j’avais proposé de donner une conférence à Villetaneuse. Il prit comme mauvaise plaisanterie le fait que je puisse oser lui demander une telle chose. Aller à l’autre bout du monde ne lui faisait pas peur, mais franchir le périphérique lui paraissait être une horreur insupportable et dégradante.
Cependant, j’imaginais moins que des résistances puissent venir de l’intérieur de l’Université elle-même. Certes, des facteurs de blocage objectifs existaient. Les relations internationales en tant que telles ne sont pas, dans notre pays, une discipline universitaire codifiée. Elles sont éclatées entre le droit, les sciences politiques, l’économie, l’histoire, la géographie, etc. Mais plus encore, la notoriété extérieure que l’IRIS acquérait fit peur à certains collègues.
À leurs yeux, l’IRIS avait un défaut majeur : il ne restait pas dans le strict domaine universitaire. L’IRIS organisait, par exemple, des colloques avec des responsables politiques et économiques. De plus, circonstance aggravante, les spécialistes de l’IRIS étaient de plus en plus sollicités par les médias, ce qui était le comble du déshonneur ! Tout ceci prouvait, aux yeux de ces censeurs académiques, le caractère non scientifique, et donc répréhensible, de ses activités. D’autres collègues mettaient de telles accusations sur le compte de la jalousie, et estimaient que l’IRIS, qui ne recevait aucun subside de l’Université, servait sa réputation, contribuait à son rayonnement et lui assurait, ainsi, des retombées positives. Ces derniers, en vérité majoritaires, n’appartenaient pas aux instances dirigeantes de l’Université qui, dans leur sagesse impartiale, finalement, estimèrent que l’IRIS n’était pas digne d’être un laboratoire de l’Université Paris XIII.
Il y aurait beaucoup de réflexions et de conclusions à tirer de cet épisode, à propos des procédés, modes et critères de décision en vigueur dans le monde universitaire.
Si, à titre personnel, j’étais affecté de devoir quitter une Université qui m’avait formé et à laquelle je devais beaucoup, cette décision fut bénéfique pour l’IRIS même si, initialement, ce n’était pas le but recherché par ceux qui l’avaient prise.
Nous nous installâmes à Paris, et nous avons pu, de ce fait, développer plus rapidement nos activités. En facilitant nos déplacements et nos réunions, notre travail fut grandement rationalisé. C’est à cette époque que nous avons mis en place un conseil d’administration, représentatif de l’ensemble du monde intellectuel, politique et économique.
Ce conseil allait s’avérer être d’une aide précieuse pour faire valoir les intérêts de l’IRIS. Ces derniers sont, en effet, grandement desservis par le retard dont la France souffre, pour des raisons à la fois historique et politique, en matière de recherche sur les relations internationales et les questions stratégiques. Au début de l’année 1996, j’avais écrit, dans le no 21 de La revue internationale et stratégique, un article sur ce thème. Quelque temps plus tard, Jean-François Bayart, alors directeur du CERI, publiait également un entretien sur ce sujet dans cette même revue. Ensemble, nous rédigions un article, envoyé au Monde, qui eut quelques retombées.
Depuis deux décennies, les gouvernements déplorent, avec une belle régularité, le retard de la France en matière de recherche stratégique. Avec la même constance, si on excepte la création de la DAS, rien ne se faisait pour remédier à une telle situation.
Au cours de l’été 1998, François Heisbourg fut chargé par le Premier ministre de diriger une mission sur la recherche et l’enseignement des relations internationales en France. Chacun espérait que les résultats qui en découleraient puissent être l’occasion d’une mise à plat de ce problème ardu. François Heisbourg venait de quitter la société Matra pour rejoindre le Quai d’Orsay et, dans l’attente d’un poste politique, diplomatique ou administratif à sa mesure, il était particulièrement bien placé pour mener une telle mission au vu de ses fonctions passées (que ce soit au cabinet du ministre de la Défense, à la tête de l’un des plus prestigieux instituts internationaux de Londres – l’IISS, International Institute for Strategic Studies – ou au sein du groupe Matra qu’il avait rejoint en 1991).
Malheureusement, les fruits n’ont pas porté les promesses des fleurs. Chacun considéra que le rapport avait été hâtivement rédigé, bien qu’il n’ait été rendu qu’un an et demi après sa commande, que le diagnostic était très parcellaire et que les propositions étaient visiblement davantage d’ordre individuel que relevant de l’intérêt général.
Dans le cas particulier de l’IRIS, le rapport alternait bonnes et mauvaises nouvelles : il plaçait l’IRIS au rang des grands instituts avec le CERI, l’IFRI et la FRS – alors que nous sommes fort loin d’avoir les moyens, et l’ancienneté, de ces centres –, mais il recommandait de ne pas augmenter les moyens attribués à l’IRIS. Au nom de principes non explicités, dont nous craignons qu’ils aillent à contresens de l’histoire, François Heisbourg considérait, dans son rapport, qu’il n’y avait, en France, de place que pour trois grands centres avec chacun une spécialité : à l’IFRI les questions internationales au sens large, au CERI les aires culturelles et à la FRS les questions de défense.
Conclusions des plus critiquables et qui risquaient fort, si elles avaient été appliquées, de marginaliser encore un peu plus la France dans le domaine de la recherche sur les relations internationales et stratégiques. Il n’est que de voir le nombre de centres, et les moyens dont ils disposent, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, pour comprendre où sont les intérêts bien placés d’un État en la matière. On peut penser, par ailleurs, qu’il ne serait pas bon de faire vivre trois centres qui seraient autant de monopoles dans leur domaine d’activités et qu’une saine émulation entre eux est, au total, le meilleur gage de l’efficacité.
En fait, la recommandation de ne pas accorder d’aide supplémentaire à l’IRIS était motivée par la volonté de ne pas déstabiliser l’IFRI. Le raisonnement peut étonner : l’IFRI est, en effet, suffisamment solide pour ne pas craindre la montée en puissance d’autres centres.
On ne peut ainsi que souhaiter que ce rapport ne soit pas suivi d’effets au vu des propositions dangereuses dont il était porteur, ce qui lui a valu d’être d’ailleurs vivement critiqué par de nombreuses personnes impliquées dans le domaine des relations internationales. Il n’en demeure pas moins que les questions qui étaient initialement posées dans la lettre de mission continuent à être au centre des difficultés que connaissent la recherche et l’enseignement des relations internationales et des questions stratégiques dans notre pays.
Ainsi, pour le cas concret de l’IRIS, la croissance incontestable qu’il a connue au cours de ces dernières années entraîne une série de contradictions difficiles à résoudre. Ayant fait preuve, depuis dix ans, de nos capacités d’expertise et de notre indépendance, nous sommes de plus en plus sollicités tant au niveau national qu’international. Cette multiplication des demandes, et des attentes, à notre égard, ne s’accompagne pas, paradoxalement, d’une augmentation significative des subventions accordées par les pouvoirs publics.
Crise de croissance ? Probablement... C’est un défi que nous assumons et que nous relevons. C’est pourquoi nous avons décidé d’orienter une partie de nos activités en direction des entreprises du secteur privé. Ce choix ne saurait pourtant admettre un désinvestissement des pouvoirs publics à notre égard, il en va de la pérennité de notre existence et de nos objectifs.
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