Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130518303
224 pages

p. 171 à 177
doi: en cours

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Redéfinition de la donne géopolitique

n° 41 2001/1

2001 Revue internationale et stratégique Redéfinition de la donne géopolitique

La guerre froide est-elle toujours d’actualité en Asie orientale ?

Valérie Niquet Directeur de recherche à l’IRIS.
Pour ne pas être placée directement sur le devant de la scène internationale, l’Asie n’en est pas moins secouée par des problèmes de type « transnationaux ». La fin de la guerre froide a entraîné le retrait total de l’influence soviétique, partiel de celle des États-Unis, laissant la place à une puissance chinoise qui affirme clairement ses ambitions. Retrouvant sa centralité en Asie orientale, la Chine inquiète donc ses voisins qui, à l’instar du Japon, redéfinissent, à cette aune, leur politique de défense. De fait, la guerre froide semble toujours perdurer : il n’y a pas eu disparition mais transfert de la bipolarisation du niveau mondial au niveau régional. Pour faire contrepoids à la Chine, la présence des États-Unis dans la région s’avère donc nécessaire. Is the Question of the Cold War in Eastern Asia still with us ?
Even though Asia is not directly placed at the front of the international scene, it is however affected by problems of a « transnational » nature. The end of the Cold War has brought about the complete withdrawal of the Soviet influence, partly that of the United States, thus leaving some place to the Chinese power which clearly affirms its ambitions. As China rediscovers its central role within Eastern Asia, its neighbours are worried and redefine their defence policy, as was done by Japan for example. Thus, the Cold War seems to keep on going : the bipolarisation has not disappeared but has been transferred from the international scale to the regional one. In order to counterbalance China, the presence of the United States in the region thus proves to be necessary.
 
L’ASIE DANS LES TURBULENCES
 
 
Contrairement à la situation qui prévaut dans les Balkans, au Moyen-Orient ou sur le continent africain, dix ans après la fin de la guerre froide, aucun conflit majeur ne requiert aujourd’hui, en Asie, l’intervention massive et prolongée de la communauté internationale. Si l’on met de côté l’épisode timorais, aucune cohorte de réfugiés, aucune Intifada, n’attire l’attention des médias occidentaux. Les États-Unis, et plus encore une Europe consciente de ses limites, veulent croire que la fin de la guerre froide a constitué, pour l’Asie, comme pour eux-mêmes, un élément positif éloignant les risques de conflit mondial.
Comme d’autres parties du monde, l’Asie est confrontée à un certain nombre de risques « transnationaux » qui accompagnent le processus de mondialisation, caractéristique du système international de l’après-guerre froide. Ainsi, la question du sida est considérée comme potentiellement explosive dans un nombre croissant de pays de la région. La zone d’extension de la pandémie couvre, en partie, celle de la production et du commerce de la drogue, dont la consommation régionale se développe. Les trafics sont contrôlés par une criminalité qui a, également, la haute main sur un trafic d’immigrants illégaux. Ces migrations clandestines s’expliquent par le fort différentiel de développement entre les différents pays de la zone.
Dans le domaine environnemental, le problème des pollutions majeures, qui concerne – directement ou indirectement – l’ensemble des pays de la zone, suit également, avec les vents dominants, un axe ouest-est, qui court des pays pauvres aux pays les plus riches. Le Japon subit ainsi de plein fouet les conséquences du sous-développement énergétique de la Chine, qui se traduit par la destruction progressive des forêts de la côte occidentale du pays par les pluies acides en provenance du continent. En Asie du Sud-Est, les feux de forêts, mal maîtrisés, prennent des proportions considérables dont les conséquences touchent l’ensemble de la région.
Enfin, à la faveur de la crise économique, le phénomène traditionnel de la piraterie, qui s’apparente, comme celui des prises d’otages, au banditisme de grand chemin, a connu une nouvelle ampleur.
La sévérité de ces problèmes transnationaux souligne, par ailleurs, les fragilités politiques internes de la zone et les difficultés à mettre en place des mécanismes de gestion collective des crises. Cette incapacité touche notamment les pays d’Asie du Sud-Est, regroupés au sein de l’ANSEA (Association des nations du Sud-Est asiatique). Les interrogations qui subsistent quant aux risques d’éclatement qui pèsent sur l’Indonésie, à la suite de la violente crise de 1997, témoignent de cette incapacité, alors que les conséquences de ces tensions pourraient s’étendre bien au-delà des limites de l’Asie du Sud-Est.
En Asie du Nord-Est, la question nord-coréenne est loin d’être résolue, en dépit des progrès accomplis depuis l’été 2000. Un sommet « historique » a eu lieu entre les deux chefs d’État de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, Kim Jong-Il et Kim Dae-jung. Des rencontres entre familles divisées ont également été organisées. Mais le régime nord-coréen n’a pour le moment pas évolué et son programme militaire reste opaque.
Pourtant, en dépit de ces problèmes, la capacité de résistance aux crises manifestée par l’ensemble de la région n’est pas négligeable. Deux ans après la crise économique et financière qui a frappé la quasi-totalité des pays de la zone, les prévisions les plus pessimistes ne se sont pas accomplies et les taux de croissance sont à nouveau positifs.
En dépit des dysfonctionnements des systèmes politiques mis en évidence par la crise, la tendance générale à la démocratisation – qui est sans doute l’une des conséquences les plus positives de la fin de la guerre froide dans la zone – s’est poursuivie. La fin de la coupure du monde en deux blocs a, en effet, entraîné la disparition progressive des dictatures de droite dont la justification idéologico-stratégique n’avait plus de raison d’être. La capacité de survie de ces nouvelles démocraties face aux crises, comme en Corée du Sud ou aux Philippines, est la preuve de leur légitimité en dépit d’une apparente fragilité. Depuis la fin de la crise, le discours conservateur sur les « valeurs asiatiques » s’est fait plus discret, et l’Asie semble avoir renoncé à se poser en donneuse de leçon face à un monde occidental longtemps jugé en perte de vitesse. On peut toutefois supposer que ces valeurs traditionnelles ont également aidé les pays les plus touchés à supporter, sans dommage trop grave pour la cohésion sociale, les conséquences de la crise.
La fin de la guerre froide a également autorisé une amélioration notable des relations entre d’anciens adversaires. Ainsi, en dépit des problèmes qui subsistent au sujet des îles Kouriles, les relations entre Tokyo et Moscou sont aujourd’hui bien meilleures, même si aucun traité de paix n’a été signé. D’ailleurs, il en va de même des relations du Japon avec l’ensemble des pays de l’ex-bloc soviétique en Asie : le Viêtnam, le Laos, la Mongolie et les nouvelles républiques d’Asie centrale.
 
UNE NOUVELLE DONNE GÉOPOLITIQUE
 
 
Avec la fin de la guerre froide, de nouveaux courants d’échanges, économiques et politiques, se sont donc mis en place dans la région. Le symbole le plus éclatant de cette évolution positive reste l’intégration du Viêtnam et de ses satellites à l’ANSEA, dont la création, en 1976, avait pourtant été motivée par la volonté d’endiguer les progrès du communisme en Asie.
Or, c’est justement cette intégration d’un Viêtnam, toujours officiellement communiste, à l’ANSEA qui met en évidence les déséquilibres nouveaux auxquels la zone est confrontée. Ces déséquilibres peuvent déboucher sur des conflits moins contrôlables que par le passé, lorsque la logique de guerre froide l’emportait sur celle des tensions régionales sous-jacentes.
En Asie, comme dans le reste du monde, la fin de la guerre froide a, en effet, entraîné des bouleversements structurels majeurs. Premier de ces bouleversements, l’effondrement de l’URSS (Union des républiques socialistes soviétiques) a conduit à la disparition de la menace soviétique dans la région. Faute de moyens, la Russie a abandonné toutes les positions qu’elle occupait en Asie centrale, en Mongolie, en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Moscou ne joue donc plus aujourd’hui en Asie qu’un rôle indirect, essentiellement au travers d’un lucratif commerce des armes, dont la répartition a, au moins, le mérite de s’effectuer d’une manière relativement équilibrée en fonction de critères exclusivement financiers.
Économiquement et stratégiquement, l’ensemble des pays anciennement liés à l’URSS se sont ainsi trouvés abandonnés à leurs faibles ressources. Dans le même temps, l’héritage des divisions de la guerre froide, particulièrement douloureux dans le cas du Viêtnam, n’a pas permis aux États-Unis, et à leurs alliés, d’occuper rapidement la place laissée libre par la disparition de l’URSS.
Second bouleversement, la fin de la guerre froide a, au moins dans un premier temps, renforcé les tentations isolationnistes latentes aux États-Unis, dont le dernier avatar se manifeste aujourd’hui avec les projets américains de NMD (National Missile Defence) ou de TMD (Theater Missile Defence) qui pourraient déboucher sur une véritable sanctuarisation du territoire américain. Washington espérait engranger en Asie les bénéfices de la disparition de l’URSS en réduisant son engagement dans la zone, souvent présenté comme trop coûteux et non directement lié à ses intérêts de sécurité. Les années qui ont suivi la fin de la guerre froide ont ainsi été marquées par le retrait de la présence américaine en Asie du Sud-Est et la fermeture des bases de Clark et de Subic bay aux Philippines en 1992.
Mais ce double retrait du théâtre asiatique – réel de la part d’une Russie privée de moyens, sans doute surévalué de la part des États-Unis – a laissé un vide très tentant pour la Chine. Pour la première fois de son histoire, depuis plus de deux siècles, Pékin disposait à nouveau de moyens plus conformes à ses ambitions. En effet, si le caractère messianique de la Chine mao ïste a fortement frappé les esprits, ses capacités d’intervention externes étaient très limitées en dehors de soutiens accordés à quelques mouvements de guérilla. En revanche, la Chine réformiste de Deng Xiaoping et de ses successeurs dispose de moyens d’intervention autrement plus développés.
 
LA MONTéE EN PUISSANCE INCONTRôLéE DE LA CHINE L’affirmation de la puissance chinoise
 
 
Ce double mouvement, d’une part, de retrait de l’URSS et des États-Unis et, d’autre part, de montée en puissance de la Chine, se trouve être à la source des déséquilibres auxquels la région est aujourd’hui confrontée. Ce sentiment d’incertitude accru, mis en exergue par l’ensemble des analystes de la région, est renforcé par le fait que, si la Chine a connu une période de réformes et d’ouverture économique remarquable, cette ouverture ne s’est pas traduite en termes politiques, contrairement à ce que l’on a pu observer dans d’autres pays de la zone. Au contraire, les tensions inévitables, induites par le développement économique très rapide – mais inégalement réparti – du pays, ont entraîné, sur le plan de la politique intérieure, un repli idéologique préoccupant et, en matière de politique étrangère, une rigidité renforcée. La fin de la guerre froide s’est donc traduite, pour le régime chinois, à la fois en termes d’opportunités à saisir et de crainte de voir la RPC (République populaire de Chine) suivre le chemin – fatal pour ses dirigeants – de l’URSS. Dotée de moyens nouveaux et libérée de la menace soviétique, la RPC a pu faire de la reconquête de son prestige national son objectif stratégique premier. Le rattachement sans résistance de Hong Kong, l’enthousiasme des investisseurs étrangers, l’indulgence toujours renouvelée des puissances occidentales avides de conquérir un marché fuyant ont semblé convaincre Pékin du bien-fondé de ses ambitions et de l’absence réelle d’opposition.
Pour un pouvoir chinois sans véritable légitimité, trop faible pour être capable de renoncer aux arguments faciles de la grandeur nationale, cette stratégie d’affirmation de la puissance chinoise apparaît comme seule possible. Le nationalisme constitue, en effet, le seul ciment capable d’unifier une nation han dont les intérêts sont, en réalité, profondément divisés entre pauvres et nouveaux riches, businessmen des régions côtières et chômeurs des anciens bassins industriels du Nord-Est, paysans sans droits – dont les revenus sont régulièrement tronqués – et représentants de l’État et du Parti profondément corrompus. Ce nationalisme grand-han s’exprime, à l’intérieur, contre les minorités, exacerbant, là encore, les fragilités d’un système sans soupape de sécurité. Il s’exprime également, à l’extérieur, dans un discours qui privilégie le thème de la reconquête, de la puissance, et du prestige d’un Empire chinois mythifié.
La fin de la guerre froide a co ïncidé, en Chine, avec la période de croissance économique la plus forte que le pays ait connue. Cette croissance a été encouragée, au cours des années 90, par les autorités politiques qui cherchaient ainsi à consolider les bases de la puissance chinoise et à compenser le rejet de tout scénario d’ouverture politique, manifeste après 1989.
Pour mener à bien cette stratégie nationaliste de reconquête de la position centrale de la Chine en Asie, le pouvoir chinois s’est alors appuyé sur l’acquisition, permise grâce à la croissance économique, de nouveaux moyens de projection militaire. Ces moyens sont limités si on les compare à ceux des États-Unis, mais ils font de la Chine un facteur majeur de nuisance et de déstabilisation dans la zone.
Plus encore que les moyens mis en œuvre pour y parvenir, la stratégie suivie dans la région par cette nouvelle puissance chinoise « émergente » inquiète les voisins de Pékin attachés au statu quo. Alors que l’ensemble des pays de la région, depuis la fin de la guerre froide, privilégient les stratégies d’intégration, Pékin n’accepte de se conformer à cette tendance générale que par nécessité tactique. Cette stratégie se traduit, notamment, par un refus du renforcement des compétences des forums de sécurité régionaux. La mise en place de l’ARF (Asean Regional Forum) en 1993, à l’instigation des pays de l’ANSEA soutenus par le Japon, doit toutefois être considérée comme positive, en dépit de limites reconnues par tous. Intégrée à l’ARF, la RPC a accepté d’aborder un certain nombre de problèmes territoriaux qui la concernent directement, essentiellement en mer de Chine méridionale. La question de Taiwan, en revanche, qui selon Pékin est d’ordre strictement interne, ne peut être évoquée.
Malgré les progrès apparents de l’intégration de la Chine, le stade des discussions sur l’adoption de vagues « mesures de confiance » n’a pas été dépassé. La notion de diplomatie préventive, dont les implications sur la souveraineté nationale sont beaucoup plus importantes, est loin d’être à l’ordre du jour.
Une Chine inquiétante
On assiste donc en Asie, depuis la fin de la guerre froide, non pas à une disparition mais à un transfert de la bipolarisation du système mondial au niveau régional. Les acteurs ont changé mais les risques inhérents à ce type d’opposition radicale sont toujours présents et se sont même accrus au cours des dix dernières années. Alors que tous les acteurs régionaux et extrarégionaux ont d’abord cherché à nier la réalité de la division en deux camps au niveau régional – et les nouveaux problèmes qui en ont résulté –, aucune organisation collective de sécurité efficace n’a pu être mise en place.
La sécurité régionale ne repose donc aujourd’hui que sur le maintien d’un équilibre des forces, qui suppose l’affirmation, clairement exprimée, de la pérennité de l’engagement américain dans la région. Comme Moscou en Europe à l’époque de la guerre froide, Pékin est aujourd’hui la seule puissance de la région à exiger la fin des accords de sécurité d’« un autre âge » qui ancrent cette présence américaine dans la zone. Les autres pays de la région ont une position diamétralement opposée en arguant que, en Asie, la guerre froide n’est pas achevée.
L’inquiétude et le pessimisme l’emportent donc dans la région, sentiments attisés par les atouts dont dispose la RPC pour étayer sa stratégie régionale. La Chine est, en effet, seule dans la zone à disposer d’une véritable capacité nucléaire et balistique. En dépit de la fin de la guerre froide, à laquelle Pékin est significativement seule à faire constamment référence, la Chine a fait du développement quantitatif et qualitatif de ses missiles une priorité.
Par ailleurs, pour des raisons héritées de l’histoire, la RPC n’est pas partie prenante des traités américano-soviétiques de limitation des arsenaux nucléaires. La RPC est également seule dans sa zone à disposer d’un siège de membre permanent – et du droit de veto qui l’accompagne – au Conseil de sécurité. La singularité du régime chinois, ses ambitions, mais également un sentiment de vulnérabilité hérité du passé – qui fait que les stratèges chinois ne peuvent se considérer en sécurité qu’entourés de puissances plus faibles – sont donc à la source d’un ensemble de problèmes majeurs que la fin de la guerre froide a paradoxalement aggravés en Asie.
En réaction, la redéfinition des politiques nationales de défense
Au nombre des problèmes induits, au moins en partie, par la perception accrue d’une « menace chinoise », on trouve celui de la prolifération nucléaire en Asie du Sud. Pour New Delhi, la montée en puissance de la RPC et le sentiment d’être victime, de la part des grandes puissances, d’une inégalité de traitement par rapport à la Chine, ont, au moins autant que la menace pakistanaise, motivé la décision de procéder aux essais nucléaires de 1998. Les liens maintenus entre la Chine et le Pakistan, en dépit des évolutions du contexte stratégique, et ceux plus nouveaux tissés avec une Birmanie, par ailleurs totalement isolée sur la scène internationale, n’ont pu que renforcer les inquiétudes de New Delhi.
À un degré moindre, les débats qui se développent au Japon depuis dix ans – en dépit de la fin de la guerre froide – sur la capacité de défense du pays, sont également motivés par les interrogations suscitées par la montée en puissance de la RPC. Comme dans le cas de l’Inde, d’autres facteurs entrent en jeu, au premier rang desquels on trouve la menace nord-coréenne, qui est loin d’avoir disparu ; malgré tout, c’est bien la menace chinoise qui se trouve aujourd’hui au cœur de la réflexion stratégique japonaise. Ceci d’autant plus que, pour des raisons historiques qui peuvent se comprendre, mais également du fait de la volonté de Pékin d’interdire l’émergence d’une puissance concurrente en Asie, le Japon constitue aujourd’hui la première cible du nationalisme chinois.
En dépit des contraintes qui pèsent sur le développement des capacités militaires du Japon, il n’est pas interdit de penser que la montée en puissance non contrôlée de la RPC pourrait déboucher sur un abandon de ces contraintes et l’acquisition, par l’archipel, d’un outil de défense beaucoup plus ambitieux.
Les ambitions de la RPC en mer de Chine méridionale et sa stratégie de grignotage, constituent également un sujet d’inquiétude et d’irritation majeur. C’est le cas non seulement en Asie du Sud-Est où, après le Viêtnam, les Philippines se sont trouvées directement confrontées, à partir de 1995, aux avancées chinoises dans la région, mais également au Japon dont l’une des premières préoccupations est de préserver la sécurité des voies de communication maritime dont dépend sa survie économique.
En Asie du Sud-Est, la crainte de la Chine s’est donc renforcée depuis la fin de la guerre froide, en dépit de la normalisation des relations de Pékin avec tous les pays de la région. Cette crainte s’exprime dans le champ stratégique, mais également dans celui de l’économique. Le développement économique remarquable de la RPC, depuis le début des années 90, suscite, en effet, de nombreuses interrogations concernant la concurrence brutale que la production chinoise fait peser sur la production des pays les moins développés de la région.
Cette crainte de la Chine a très largement motivé l’intégration de l’ensemble des pays indochinois à l’ANSEA, ainsi que les efforts de rattrapage dans le domaine militaire. Bien qu’interrompus, au moins temporairement, par la crise économique que les pays de la région ont traversé, les achats d’armement dans la zone ont en effet augmenté de plus de 12 % entre 1991 et 1997.
La question taiwanaise
Dans ce contexte, la question de Taiwan cristallise toutes les inquiétudes qui pèsent aujourd’hui sur la stabilité future de la région. Cette question est devenue emblématique de la volonté proclamée du pouvoir chinois de « réunifier la patrie ». Cette réunification doit, selon Pékin, permettre de réhabiliter pleinement la Chine en temps que puissance respectée – et donc crainte – sur la scène internationale. Toute expression d’un éventuel désaccord avec la thèse officielle est immédiatement rejetée, et dénoncée comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Chine, rappel insupportable des humiliations passées.
La question taiwanaise, telle qu’elle est traitée par Pékin, n’a donc plus de véritable prise avec la réalité. La population de Taiwan a été investie par les dirigeants chinois d’un statut totalement désincarné de « peuple à libérer » qui ôte toute légitimité à ses prises de positions. Pourtant, ce processus de désincarnation se trouve battu en brèche par les pratiques démocratiques qui se sont imposées dans l’île depuis dix ans. La question de la réunification avec Taiwan ne peut donc être aussi bien contrôlée par Pékin que l’avait été celle de la réunification avec Hong Kong ou Macao où toute expression de la volonté populaire avait été contrôlée avec succès.
La question de Taiwan concentre de ce fait toutes les frustrations d’un pouvoir chinois conscient de ses limites. Les sentiments d’humiliation, de frustration – particulièrement déstabilisateurs pour un système politique dont le pouvoir repose justement sur l’image de la puissance plus que sur la puissance réelle – accroissent les risques d’un dérapage irrationnel qui se traduirait par le choix de l’action militaire.
 
LES ÉTATS-UNIS, INDISPENSABLES GARANTS D’UN ORDRE ASIATIQUE
 
 
L’attitude des autorités chinoises à l’égard de Taiwan contribue donc à renforcer le sentiment d’incertitude des voisins de la Chine, qui s’inquiètent, tout particulièrement, de l’absence de garde-fous démocratiques. Le Japon établit ainsi un parallèle entre le nationalisme militariste du Japon d’avant-guerre, dont l’aventurisme militaire n’était limité par aucun véritable contre-pouvoir, et la situation qui prévaut en Chine aujourd’hui.
En dépit d’une apparente stabilité, dix ans après la fin de la guerre froide, la situation stratégique en Asie est donc loin d’être apaisée. Au contraire, la fin des contraintes de la bipolarité s’est traduite par une nouvelle autonomie de la zone et a ouvert la voie, comme dans d’autres régions du monde, à l’expression d’ambitions longtemps bridées. La perspective de voir les tensions déboucher sur une crise ouverte ne peut être écartée. L’émergence de l’Asie en tant qu’objet stratégique majeur est donc l’une des conséquences de la fin de la guerre froide. Cette émergence a eu comme corollaire un retour des États-Unis dans la zone, après la tentation initiale du retrait.
La puissance chinoise n’est pas aujourd’hui considérée par les stratèges américains comme une menace directe, mais les préoccupations des alliés des États-Unis dans la zone sont mieux prises en compte. Surtout, Washington a pris conscience du fait que, couplé à la montée en puissance de la Chine, un éventuel retrait des États-Unis ne pourrait qu’accroître le risque de crise.
Alors que la menace soviétique a disparu, le maintien d’une forte présence américaine apparaît donc comme le seul garant de la stabilité au niveau régional. Pékin ne s’y est pas trompé, qui a fait de la défense de la multipolarité sa première arme diplomatique. Il s’agit, en effet, d’aboutir à une remise en cause de la légitimité de la présence américaine dans la région, et à un retrait qui ne pourrait qu’être favorable aux intérêts de la RPC.
Le discours, toujours à sens unique, sur la défense de la multipolarité par la Chine ne rencontre toutefois qu’un écho limité auprès de ses voisins dans la mesure où cette défense de la multipolarité au niveau global s’accompagne d’une volonté manifeste d’interdire l’émergence de tout pôle concurrent en Asie.
Conséquence de cette stratégie d’exclusion des États-Unis – qui n’interdit d’ailleurs pas une fascination réciproque –, la Chine soutient officiellement l’émergence d’une Europe plus puissante, capable de s’imposer face à Washington. Mais Pékin développe d’autant plus volontiers ce discours que la RPC a parfaitement conscience des limites d’une puissance européenne qui ne constitue pas une menace pour les ambitions chinoises sur le théâtre asiatique.
Les autres pays d’Asie sont beaucoup plus dubitatifs quant au rôle éventuel de l’Union européenne dans la zone, justement parce que, en matière de sécurité, ce rôle ne peut être que très limité. Alors que l’Asie est aujourd’hui confrontée à des défis qui touchent à la « sécurité dure » (hard security), l’Europe ou certains de ses membres ne peuvent s’en tenir, comme à Timor, qu’à des interventions humanitaires aux marges des enjeux stratégiques réels de la région, alors que le rôle de force de dissuasion n’est tenu que par les seuls États-Unis. La présence des États-Unis dans la zone est aujourd’hui considérée comme vitale, et acceptée, aussi paradoxal que cela puisse paraître, par des puissances comme le Viêtnam. La menace que la Chine – qui, en ce sens, a retrouvé sa centralité – fait peser sur la quasi-totalité des pays de la région transcende, en effet, les clivages idéologiques.
La fin de la guerre froide en Asie a donc bénéficié à la puissance américaine ; ce sont toujours les États-Unis qui sont chargés de maintenir l’ordre dans une zone dont l’importance stratégique, loin de se réduire, s’est, au contraire, accrue. Seul cet engagement fort des États-Unis permet aux pays de la région de poursuivre, vis-à-vis de la Chine, la double stratégie d’intégration et de dissuasion qui pourra permettre d’éviter les conflits. Toutefois, comme dans le cas de l’URSS, c’est bien le changement de nature du régime chinois qui permettra à l’Asie de bénéficier, comme l’Europe en son temps, de la véritable fin de la guerre froide.
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