Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130518303
224 pages

p. 37 à 45
doi: en cours

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Les paradigmes déchus ?

n° 41 2001/1

2001 Revue internationale et stratégique Les paradigmes déchus ?

1991-2001 : permanences et changements

Jean Musitelli Ambassadeur, délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO. L’auteur s’exprime ici à titre personnel.
La fin de la guerre froide a profondément modifié la carte du monde et la hiérarchie des puissances. Elle n’a cependant pas engendré un nouvel ordre mondial de nature à fonder les relations entre nations sur des valeurs coopératives et pacifiques. Le monde s’est structuré selon un schéma unipolaire sanctionnant la prédominance des États-Unis, que les progrès de l’Union européenne n’ont pas suffi à compenser. Le fossé Nord-Sud est resté béant et s’est imposé comme le défi majeur pour l’équilibre planétaire. Face aux risques de privatisation du monde que porte en elle une mondialisation exclusivement économique, les efforts pour en maîtriser le cours et l’orienter dans un sens plus démocratique, plus équitable et plus respectueux de l’intérêt commun de l’humanité n’ont produit que des résultats limités. The end of the Cold War has deeply modified the world map and the power hierarchy. But it has not brought about a new world order that could possibly allow international relations to build on cooperative and pacifist principles. The world has followed a one pole pattern in structuring itself and has demonstrated the United States predominance which the European Union advances have not succeeded in compensating. The North-South ditch has remained wide open and has imposed itself as the major challenge to the world stability. Regarding the dangers of world privatizations which go with an exclusively economic globalization, the efforts shown to control its development and to make it more democratic, fairer and more respectful of the common interests of humanity have only had limited results.
« Qu’est-ce qui a changé ? – Tout.Qu’est-ce que ça y change ? – Rien. »
Sagesse populaire.
1991-2001 : dix années qui changèrent le monde ou dix ans d’occasions perdues ? Méfions-nous des formules grandiloquentes : en histoire, surtout quand on la traite à chaud, toute césure est aléatoire et tout bilan est provisoire. Posons néanmoins que, si 1989 constitue d’ores et déjà une date fondatrice, 1991 fera figure d’année charnière ; celle où s’éteignirent les illusions lyriques suscitées par la chute du mur de Berlin et où le principe de réalité reprit ses droits : guerre du Golfe, explosion du conflit yougoslave, dissolution de l’URSS (Union des républiques socialistes soviétiques), priorité donnée par la Communauté européenne, à Maastricht, à l’approfondissement sur l’élargissement. Ainsi, se mirent en place les prémisses de ce qui allait constituer la trame de la décennie à venir.
Dans la présente contribution, on s’efforcera de faire le tri entre ce qui est apparu de réellement neuf et incontestable et ce qui demeure incertain et problématique, en ordonnant la réflexion autour de deux grands axes : la liquidation de l’ordre mondial bipolaire et l’avènement de la mondialisation. L’analyse, qui inspire ces propos, se fonde sur un constat balancé : que la page de la guerre froide ait été irréversiblement tournée ne fait de doute pour personne ; que la société internationale, ou ce qui en tient lieu, en ait tiré toutes les conséquences pour progresser vers un monde plus juste et plus vivable est une autre histoire.
 
LA FIN DE LA GUERRE FROIDE A CONSACRÉ L’HEGEMONIE DE L’HYPERPUISSANCE AMÉRICAINE
 
 
En 1991, on savait qui avait perdu la guerre froide, mais on ne savait pas encore qui l’avait gagnée. Une vision plus équitable et coopérative du monde allait-elle émerger, relativisant la puissance et la compétition au profit de la solidarité et de l’intérêt général ? Ou, selon la logique clausewitzienne des rapports de force, le camp occidental, libéral et capitaliste, allait-il imposer sa loi ? On connaît aujourd’hui la réponse et, de ce point de vue, l’on peut dire que la continuité l’a emporté sur la rupture. La fin de la guerre froide n’a pas engendré le nouvel ordre mondial annoncé. La décennie écoulée a consacré la suprématie d’un modèle unique.
Les puissances et leur hiérarchie
Des décombres de la guerre froide, les États-Unis émergent seuls vainqueurs. Plus rien ne s’oppose à la diffusion universelle du modèle américain, désormais sans rival. Cette expansion revêt les formes douces de l’hégémonie et non celles brutales de l’expédition. La séduction des esprits remplace efficacement le contrôle des territoires. Le Viêtnam, le Chili, la baie des Cochons [1], le Nicaragua appartiennent à une époque révolue. Dans la panoplie des outils d’influence, les vecteurs du soft power, CNN, Disney, AOL, Hollywood, MacDo, remplacent avantageusement les marines, les B-52, les contras et la CIA. Nul n’est dupe de cette forme d’impérialisme doux, que la présidence de Bill Clinton (1993-2001), marquée par une insolente prospérité, a incarné avec brio. Mais personne ne songe à lui opposer une réelle alternative.
Le miracle américain tient à ce que la face noire du modèle n’altère en rien son attractivité. Les statistiques peuvent bien démontrer que la pauvreté résiste et même s’accroît, que les inégalités se creusent ; les sociologues peuvent bien dénoncer la mise en place d’un contrôle social omniprésent ou ce qu’a d’hypocrite et d’étouffant un puritanisme moralisateur, rien n’y fait. Chacun ne veut voir dans le système américain que la part de rêve qu’il continue d’offrir, y compris aux déshérités. Ce n’est ni la Maison-Blanche, ni le Congrès (même s’il s’est essayé, sans succès, à légiférer pour la planète entière), ni le Pentagone qui ont imposé le modèle américain. C’est le dynamisme d’une société jeune, mobile, innovante, sans complexe. Voici donc les États-Unis hissés en une décennie au rang d’hyperpuissance. Il faut savoir gré à Hubert Védrine d’avoir forgé et imposé ce néologisme qui nous force à analyser ce qu’il y a de qualitativement nouveau dans le mode d’être de l’Amérique, toujours en avance d’une guerre sur ses concurrents.
Orpheline de sa puissance, la Russie a paru réduite à un grand corps désarticulé qui aurait perdu à la fois son squelette (le Parti communiste) et ses membres (les colonies d’Asie centrale, du Caucase et des marches européenne et baltique, patiemment rassemblées en deux siècles d’expansion). La dissolution de l’Empire a ramené son territoire en deçà de ce qu’il était avant 1917. Le rideau déchiré du communisme a mis à nu la perte de vitalité d’une société vieillissante et, parallèlement, la brutalité des rapports de force qui s’y exercent. L’illusion d’un retour rapide de la Russie dans le giron européen s’est dissipée. On avait oublié que c’est le seul pays européen, avec l’ex-Yougoslavie, à n’avoir jamais expérimenté, même par brève parenthèse, la démocratie. Il faut donc être bien na ïf pour s’étonner que l’État de droit peine à s’imposer contre les pouvoirs de fait. Ou bien qu’en l’absence d’État, l’instauration du marché ne suffise à établir l’harmonie de l’offre et de la demande et le bien-être généralisé, et ce malgré la perfusion financière de l’Occident. Ou, enfin, que le Kremlin, sous ses dirigeants successifs, agisse à l’égard des Tchétchènes comme Louis XIV avec les Camisards. Cela dit, force est de constater que si la nouvelle Russie n’a pas décollé, elle n’a pas sombré non plus. Ceci démontre l’incroyable élasticité de la société russe, gagée sur les sacrifices démesurés de sa population.
Le communisme aura donc achevé sa parabole. La démocratie et la liberté dans le monde s’en sont trouvées indéniablement renforcées. La contagion démocratique a gagné, à des degrés divers, outre la Russie, les pays d’Europe centrale et orientale ou encore l’Afrique du Sud en 1994. La consolidation de systèmes démocratiques en Corée du Sud, à Ta ïwan et dans certains pays d’Afrique subsaharienne, ainsi que la chute de régimes autoritaires solidement installés (comme en Indonésie en 1998 ou en Yougoslavie en 2000) montrent bien que, dès lors qu’ils ne peuvent plus s’adosser à leurs puissants parrains et exciper de leur fonction de défense, les dictatures de droite ou de gauche se trouvent privées d’oxygène. Le hic provient du fait que le communisme a aussi emporté dans sa débâcle les espérances (ou les illusions) de ceux qui y voyaient autre chose qu’un système de manipulation des masses et de confiscation du pouvoir. Dès lors, il n’est pas surprenant que des peuples en manque d’idéal, qui ne sauraient trouver dans la vulgate libérale les réponses à leurs attentes et à leurs besoins, se tournent vers d’autres opiums. La décennie écoulée aura été celle du retour sur la scène des nationalismes, des intolérances, de la xénophobie, d’une religiosité souvent instrumentalisée à des fins politiques.
Les progrès de l’Europe
Concernant les changements structurels les plus profonds et les plus positifs des dix dernières années, c’est dans l’Europe unie qu’ils sont survenus. Il faut y insister tant les Européens semblent affectés d’une myopie tenace lorsqu’il s’agit d’apprécier leurs propres performances. Pourtant, si l’on se réfère au programme élaboré à Maastricht, en décembre 1991, on constatera que le calendrier a été tenu. Qui a fait mieux ? Le mouvement de relance de la construction européenne avait été engagé en 1984 et conduit de main de maître par le trio Kohl-Mitterrand-Delors, avec une rare combinaison d’intelligence stratégique et de courage politique. L’Union européenne s’est dotée d’une monnaie unique dans les délais fixés, événement tout à fait exceptionnel à l’échelle de l’histoire ; elle accélère depuis 1997 la construction d’une politique de défense, stimulée par l’expérience éprouvante des guerres yougoslaves, soit deux avancées majeures dans des domaines de souveraineté. Elle a digéré l’unification allemande et surmonté, laborieusement mais sans se briser, la crise yougoslave. Elle a affirmé sa dimension politique contre les tentatives récurrentes de la dissoudre dans une zone de libre-échange, préservé un haut degré de dynamisme économique, dont témoigne le recul du chômage, et résisté à de fortes turbulences extérieures sans sacrifier son modèle social. En absorbant et en amortissant les secousses géopolitiques qui ont ébranlé le continent, l’Union européenne a parfaitement joué son rôle de stabilisateur stratégique.
Toutefois, si les États européens ont consenti à négocier entre eux des partages substantiels de souveraineté, ils rechignent encore à en confier la gestion à un pouvoir qui leur serait extérieur. Rien ne saurait mieux décrire la prégnance persistante de l’État-nation sur le processus européen. Il est à la fois le moteur de l’intégration et le frein vers le passage au fédéralisme. Ce qui se dessine, pragmatiquement, c’est un régionalisme équilibré qui trace son chemin propre en rejetant à la fois le repli souverainiste et la fuite en avant dans un mondialisme asservi au marché. L’Europe restera une construction ad hoc, hors des cadres juridiques préfabriqués, vouée à s’inventer en se faisant. Parvenue à ce point de son cheminement, elle n’échappera pas aux deux questions fondamentales qui se posent à elle en cette fin de siècle : celle de son devenir institutionnel et celle de son extension géographique.
Le modèle européen d’unification est resté une brillante exception. Aucun des autres regroupements régionaux n’a manifesté l’ambition ou la capacité de suivre cette voie. La volonté d’intégration a marqué le pas en Asie du Sud-Est. Bien qu’élargie aux États de l’ex-Indochine, l’ANSEA (Association des nations du Sud-Est asiatique) n’a pas été en mesure d’amortir les effets de la crise financière de 1997 ni de proposer des réponses communes. En Amérique du Sud, le Mercosur (Marché commun du sud de l’Amérique) a du mal à trouver ses marques face à l’influence des États-Unis qui prônent la mise en place d’une zone de libre-échange couvrant l’ensemble du continent américain. C’est dire que la perspective d’un monde multipolaire, qui postule la constitution d’aires régionales, ne pointe pas à l’horizon.
La fin des blocs a plutôt favorisé la fragmentation étatique. L’éclatement de l’URSS a donné naissance à quinze nouveaux États. La tendance à ce que d’aucuns nomment la prolifération étatique, pour connoter le caractère pathologique et déstabilisant de ce processus, s’est poursuivie. Les progrès de la lutte contre la criminalité internationale ont confirmé que quelques micro-États n’avaient d’autre raison d’être que d’offrir des boîtes aux lettres aux réseaux transnationaux de délinquance financière.
Unipolarité et désordres locaux : la sécurité dans le système postbipolaire
La fin de l’affrontement binaire n’a résolu que très partiellement la question de la sécurité collective. Si le spectre de l’apocalypse globale a reculé, la réalité de la guerre au quotidien est restée très présente. Certes, ses modalités ont changé de nature : pendant la guerre froide, les conflits réfractaient à l’échelon local l’antagonisme global qui concourait à les entretenir et à les exacerber. La résolution de ce type de conflit s’est trouvée facilitée par la fin de la tension Est-Ouest. L’extinction des guerres en Amérique centrale et en Afrique australe en témoigne. Mais cela n’a eu que des effets très marginaux ou réversibles sur le conflit israélo-arabe. Et le relâchement du contrôle qu’exerçaient sur leur camp respectif les États-Unis et l’URSS a conduit à l’explosion de nouveaux conflits ou au réveil d’hostilités dormantes : l’ex-Yougoslavie, le Caucase, la litanie des guerres africaines, qui affectent une douzaine de pays (Libéria, Éthiopie, Rwanda, Somalie, Burundi, Angola, Za ïre, Sierra Leone, etc.), illustrent ce théorème. Dans la grande majorité des cas, il s’agit de guerres civiles, liées à la faiblesse des structures d’État, dont les victimes sont les populations, décimées et contraintes à l’exode.
Face à la permanence ou à la recrudescence des foyers locaux, l’indifférence américaine pour les crises n’affectant pas ses intérêts stratégiques a considérablement affaibli la capacité de réponse de la « communauté internationale ». Les observateurs ont beaucoup glosé sur l’« impuissance » de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui ne faisait pourtant que refléter l’abstention de la première puissance militaire mondiale ou sa volonté de garder les mains totalement libres quand elle avait décidé d’intervenir, comme au Kosovo en 1999, hors de tout mandat des Nations unies. En déclinant leurs responsabilités, les États-Unis ont montré les limites d’un leadership retenu et contribué à priver l’ONU des moyens d’exécuter les mandats impossibles qui lui étaient confiés, en particulier en Bosnie et au Rwanda.
Au niveau stratégique global, la prolifération des armes de destruction massive (ADM) constitue une menace dont la communauté internationale n’a pas pris la juste mesure. Dans la foulée de la fin de la guerre froide, des progrès réels ont marqué la première moitié des années 90 : prorogation pour une durée illimitée du TNP [2] en 1995, fin des essais nucléaires français, ratification du traité Start II par les États-Unis et signature du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires en 1996. Puis sont venues les mauvaises nouvelles : essais nucléaires indiens et pakistanais en 1998, prolifération nucléaire et balistique au Moyen-Orient et en Asie de l’Est, controverse américano-sino-russe autour du projet de défense antimissiles (NMD, National Missile Defence) et de l’avenir du traité ABM (Anti-Ballistic Missile). Au total, et malgré le résultat positif de la 6e conférence d’examen du TNP en 2000, l’on observe une désagrégation des mécanismes de maîtrise des armes de destruction massive. Quant à la volonté de juguler leur prolifération, notamment de la part des États-Unis, elle a sérieusement fléchi au cours de la décennie.
 
L’IRRESISTIBLE AVÈNEMENT DE LA MONDIALISATION
 
 
Faute de nouvel ordre mondial, la mondialisation s’est imposée par défaut comme le concept unificateur de l’après-guerre froide. Il ne faut pas être dupe de la neutralité descriptive du terme. Sa matrice est plus économique que politique. Il propose moins un projet ou une stratégie qu’il ne ratifie l’ordre existant des choses. Il est idéologique en ce sens qu’il décrit et cache à la fois. Il décrit la réalité de l’interdépendance, il cache celle, non moins prégnante, de la domination. Il rend compte de l’émergence d’enjeux globaux, il occulte l’absence de gestion collective de ceux-ci. Telle qu’elle se présente, la mondialisation est une sorte d’universalisme au rabais, que l’on aurait amputé des valeurs.
Si le terme est sujet à caution, il pointe néanmoins une réalité concrète et spécifique, propre à la fin du XXe siècle, qui se caractérise par une combinaison, inédite et détonante, de libéralisme économique et d’innovation technologique, portée par des firmes multinationales à visée oligopolistique. Il y a eu dans l’histoire d’autres mondialisations (qu’on relise Braudel), toutes fondées sur les mêmes ressorts, l’alliage d’une idéologie et d’une technique. Paraphrasant la fameuse formule de Lénine, on dira que notre mondialisation, c’est la dérégulation plus le numérique.
Le succès du concept de mondialisation dénote aussi une incapacité à penser le monde postbipolaire autrement qu’avec les catégories de l’économique. Privée des schémas simplistes, mais confortables, de la guerre froide, la pensée occidentale a été comme saisie par le vertige du vide. Au cours de cette décennie, on a vu les meilleurs esprits débattre doctement de thèses qui proposent, l’une, de cesser de penser (Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire, 1992), l’autre, de susciter un adversaire de rechange pour continuer à penser contre (Samuel Huntington, Le choc des civilisations, 1993). Cette discussion oiseuse témoigne à quel point il est difficile de porter sur le monde un regard autre que celui, quiétiste ou alarmiste, qui nous vient d’Amérique et en reflète les intérêts et les phobies. Combien aussi, dans la lutte des idées, l’Europe, incapable de théoriser positivement son modèle, est demeurée en arrière de la main.
La réalité de la fracture Nord-Sud face au leurre de la mondialisation
Loin d’accoucher d’un monde plus homogène, la mondialisation a ravivé le clivage Nord-Sud. C’est là l’échec le plus cuisant de la décennie écoulée. Alors que les conditions étaient réunies pour s’attaquer sérieusement à la question du développement (croissance durable au Nord, fin de la prise en otage du Tiers-Monde par les deux camps antagonistes, réduction des dépenses militaires), le défaut de volonté politique, ajouté à la faillite des instruments d’intervention, aboutit à un bilan désastreux. Le sommet de Copenhague, en 1995, avait fixé des objectifs ambitieux en matière de réduction de la pauvreté et des inégalités. Or, ce qui ressort des bilans du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), de la Banque mondiale, de la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), c’est la consolidation d’un immense océan de pauvreté entourant des îlots de prospérité : 1,2 milliard d’êtres humains vivent (survivent ?) dans un état de pauvreté absolue avec moins d’un dollar par jour. L’humanité compte 850 millions d’analphabètes, 1,3 milliard de personnes sans eau potable, 800 millions de personnes souffrant de malnutrition, 35 millions de porteurs du virus du sida. Les neuf dixièmes des malades du sida vivent au Sud, les neuf dixièmes des traitements se trouvent au Nord. Les pays les plus pauvres, non seulement le sont restés, mais ont également régressé : sur 48 pays les moins avancés (PMA), 32 ont continué à s’appauvrir. Au total, 70 à 80 pays ont un revenu par habitant inférieur à ce qu’il était il y a dix ans. L’évolution démographique concourt à creuser l’écart. Certes, l’accroissement du peuplement de la planète a légèrement ralenti. Après une croissance de la population mondiale de 92 millions d’individus en 1992, l’augmentation annuelle est retombée à 80 millions en fin de décennie. Reste que deux planètes démographiques coexistent : celle des riches, qui fait trop peu d’enfants pour assurer son renouvellement ; celle des pauvres, qui en fait encore beaucoup trop pour garantir son développement.
Les flux financiers en direction de ces pays n’ont cessé de diminuer retombant à leur niveau des années 60-70 tant pour l’aide publique (qui a régressé de 45 % depuis 1990) que pour les investissements privés (qui ont décliné de 30 %). L’aide publique au développement s’est tarie dans des proportions spectaculaires : de 75 milliards de dollars en 1991 à 45 milliards de dollars en 1997. Elle ne représente plus que 0,25 % du PIB (Produit intérieur brut) des pays industrialisés, bien loin de l’objectif initial de 0,7 %. Même s’il est désormais admis que cette aide n’est pas à elle seule la panacée, il reste qu’elle est indispensable pour créer les conditions au développement des investissements privés. Or, si le flux des capitaux privés orienté vers les PED (Pays en développement) s’est globalement accru (36 % contre 21 % en 1991), il n’a concerné qu’un nombre restreint de pays en voie de décollage cependant que la crise asiatique de 1997 montrait le danger d’un afflux de capitaux privés à court terme.
Certes, le bilan global doit être nuancé selon les régions. L’Asie s’en est plutôt mieux tirée. Ainsi, la Chine est parvenue à réduire le nombre de pauvres vivant en milieu rural de 280 millions de personnes en 1990 à 124 millions en 1997. L’Amérique latine a connu des hauts et des bas, notamment à la suite de la crise financière mexicaine de 1995. L’Afrique, où se trouvent quatre PMA sur cinq, n’est pas sortie de l’ornière. Les chances du développement y ont été hypothéquées par les spasmes de la violence : la guerre afflige une douzaine de pays, 16 millions de personnes y ont été déplacées et la pandémie du sida y a provoqué une saignée de 25 millions de vies humaines.
Le fiasco des politiques de développement classiques, qu’elles soient d’inspiration coopérative (aide financière) ou libérale (politiques d’ajustement issues du « consensus de Washington »), a conduit les instances politiques (G 8) et financières internationales à découvrir que la pauvreté n’est pas qu’un processus économique et que le développement ne se mesure pas à la seule croissance du PIB. Cette illumination sur le chemin de Damas, pour tardive qu’elle soit, n’en est pas moins bienvenue si elle conduit réellement la Banque mondiale et le FMI (Fonds monétaire international) à replacer le social et le durable au cœur du développement. Cette perspective sous-tend le plan de suppression de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE) mis en place en 1999 qui stipule que les ressources dégagées par l’annulation de la dette seront affectées aux secteurs de la santé, de l’éducation et de l’environnement.
Biens publics mondiaux ou « marchandisation » de l’activité humaine ?
La mondialisation a au moins eu ce mérite de mettre l’accent sur les enjeux globaux, ceux qui concernent l’humanité tout entière et relèvent d’un traitement mondial. La nature de la négociation internationale s’en est trouvée radicalement modifiée. Alors que dans la décennie précédente, les discussions portaient prioritairement sur les questions stratégiques et financières, on a vu fleurir depuis dix ans des conférences consacrées à l’environnement (Rio, 1992), à la population et aux migrations (Le Caire, 1994), à l’éducation, au développement social (Copenhague, 1995), à la place des femmes (Pékin, 1995), aux politiques culturelles, à la bioéthique (Déclaration de l’UNESCO sur le génome humain, 1997), à la fracture numérique, à la lutte contre le terrorisme et la criminalité. La diversification des thèmes, leur dimension sociétale, la nécessité de les traiter dans un cadre multilatéral marquent nettement l’entrée dans l’ère de l’interdépendance. On a vu émerger la notion de « bien public (ou bien commun) international », justifiant une action collective de sauvegarde, parfois au détriment de certains intérêts nationaux immédiats, dans des domaines tels que la biodiversité, le climat, le patrimoine culturel, la gestion de l’eau. L’identification de ces enjeux collectifs complexes, qui incluront bientôt la santé, l’éducation, la connaissance scientifique, etc., pose toute une série de questions liées à la prévention, au partage, à la coopération, et fait ressortir le besoin d’institutions de régulation, de normes, de codes de conduite nécessaires pour en assurer la gestion collective. Ce changement de perception des priorités mondiales ne s’est pas encore traduit par des résultats probants. La liste des engagements non tenus est plus fournie que celle des progrès accomplis. On a déjà évoqué le bilan décevant de Copenhague et, s’agissant des suites de Rio, l’échec de la récente réunion de La Haye sur les émissions de gaz à effet de serre montre qu’il y a loin de la prise de conscience des problèmes à la mise en place des instruments de régulation et de coordination internationales.
Il est clair que la pente « naturelle » de la mondialisation, celle de la logique économique et financière qui la gouverne, ne va pas dans cette direction. La mondialisation réelle porte avec elle la tendance à la « marchandisation » des activités humaines. Le mouvement de dérégulation s’était amorcé dans la décennie précédente avec le libéralisme reaganien et thatchérien. La chute du communisme l’a accéléré. De nouveaux territoires sont entrés dans la sphère du « tout marché », qu’il s’agisse de la Russie et des anciens États communistes ou des provinces côtières de la Chine. Les social-démocraties européennes ont intégré l’économie de marché tout en récusant la « société de marché ». Plus encore que son expansion géographique, c’est la colonisation de secteurs entiers de l’activité humaine, jusqu’alors exclus de la loi de l’offre et de la demande, qui est la marque originale de la décennie qui s’achève. L’éducation, la santé, la culture, le patrimoine tendent à devenir autant de marchés mondialisés. La privatisation croissante de secteurs auparavant gérés ou régulés par la puissance publique bouleverse le statut des usagers. Ce qui était conçu comme un droit accessible à tout être humain devient un service destiné à un client, de préférence solvable. La légitimité des politiques publiques et des instruments qui les concrétisent a été fortement contestée. L’appropriation privée du savoir et de l’intelligence est devenue l’enjeu d’une compétition acharnée, de même que la captation des cerveaux. Dans le domaine scientifique, la protection privée de la découverte se fait de plus en plus au détriment de la circulation rapide et libre de la connaissance et donc du partage du savoir. Il y a fort à parier, au vu de l’évolution qui s’est dessinée, que le clivage public-privé constituera la ligne de partage autour de laquelle s’organiseront les grandes batailles et les grands choix de demain.
États, société civile : coopération ou confrontation ?
La remise en question du rôle des États dans la vie internationale au profit d’acteurs privés, qu’il s’agisse de groupes économiques transnationaux ou d’organisations non gouvernementales, constitue une autre des tendances lourdes du monde postbipolaire. Épaulée par les médias, la « société civile », comme elle se nomme elle-même, s’est imposée comme un acteur à part entière de la mondialisation, ainsi qu’on l’a constaté au moment de la réunion de Seattle de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Ce qu’il y a de positif dans la mobilisation des « citoyens du monde » est contrebalancé par les ambigu ïtés d’un mouvement dont la transparence et la représentativité restent à démontrer. Les ONG (Organisations non gouvernementales) sont au Nord, les problèmes au Sud. La demande éthique, qu’affirment porter ces organisations, exprime pour l’essentiel les préférences des sociétés riches. De plus, la société civile entend se poser comme une alternative à l’action des États, supposés être impuissants à garantir l’intérêt général. À cet égard, la leçon de Seattle mérite d’être méditée. L’échec de la rencontre, célébré comme un succès de la société civile, n’a pas empêché la mondialisation de poursuivre sa course. Ce fut, pourtant, une occasion perdue d’introduire davantage de régulation dans le commerce international, conformément à l’objectif qui avait présidé à la création de l’OMC en 1995. Les ONG constituent, néanmoins, une force qui comporte bien des potentialités positives et avec laquelle il faudra compter.
Certains observateurs ont cru voir dans l’effervescence de la société civile un symptôme supplémentaire du déclin de l’État-nation. Les oracles annoncent régulièrement sa fin prochaine. Défié par le haut (l’intégration régionale), par le bas (les autonomies locales) et, désormais, par les côtés (la société civile), menacé par la déterritorialisation induite par les nouvelles technologies, l’État-nation serait la victime désignée d’une coalition regroupant à la fois les mondialistes et les anti-mondialistes, les supranationalistes et les tribus. La thèse résiste mal à l’examen et l’évolution de ces dix dernières années confirme et la légitimité et la vitalité de l’État. Comme on l’a vu, l’État reste la visée de toute communauté nationale qui aspire à la reconnaissance internationale. Il demeure l’acteur et le moteur des intégrations régionales. Il constitue un gage de sécurité et de démocratie, comme le démontrent a contrario les désordres civils qui affectent les pays où l’État est inconsistant. Dans l’ordre international, il offre la seule alternative à une régulation exclusive par les forces du marché, en raison de son pouvoir d’édicter des normes, des principes, des procédures organisant le jeu des acteurs.
L’impact de la société civile dans la vie internationale s’est également manifesté, au cours des dix dernières années, par une entrée (un retour ?) en force de la morale dans les relations internationales. À propos de la Bosnie, du Rwanda, de la Tchétchénie, du Tibet, le « cynisme » des tenants de la Realpolitik a été dénoncé plus qu’à son tour et l’ingérence humanitaire sanctifiée plus que de raison. Il faut distinguer dans cette vague, l’exigence éthique d’un côté et le catéchisme moralisateur, plus attentif aux intentions qu’aux résultats, de l’autre. Ce dernier tend à accréditer l’idée qu’il existe des solutions simples aux problèmes complexes et que les bons sentiments, y compris lorsqu’ils préconisent la guerre et le châtiment, peuvent remplacer l’action politique et diplomatique pour résoudre les conflits. La réalité s’est chargée de rappeler qu’il n’y a pas de morale sans règles et pas de règles sans autorité pour en sanctionner la violation. À cet égard, les années 90 ont posé les premiers jalons d’un ordre judiciaire, et plus précisément pénal, international de grande portée, pour peu qu’il soit effectivement mis en œuvre. Une série d’institutions nouvelles ont vu le jour : les Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie en 1993 et pour le Rwanda en 1994, la convention instituant une Cour pénale internationale en 1998. De même, l’ouverture d’une procédure pénale contre l’ancien dictateur Pinochet en 1998 et l’inculpation de Slobodan Milosevic en 1999 sont autant de manifestations d’une volonté nouvelle de refuser aux tyrans le bénéfice de l’impunité et d’accorder à leurs victimes les réparations auxquelles elles ont droit.
Ainsi, la preuve est-elle faite que la guerre froide n’était pas la cause unique des maux de l’humanité, puisque, débarrassé de ce fléau, le monde continue, dix ans après, de buter sur les mêmes problèmes et persiste à ne pas vouloir appliquer les remèdes qui s’imposent. Du moins, cette décennie a-t-elle permis de tordre le cou à bien des na ïvetés consolatrices. Les progrès de l’équité n’ont pas emboîté le pas aux révolutions de la liberté. À l’ordre ancien n’a pas succédé un nouvel ordre, seulement un nouveau rapport de forces. L’unique conclusion claire qui émane de ce paysage mondial décousu, en état de transition prolongée vers un ailleurs encore indéterminé, c’est que les États-Unis ont solidement assis une hégémonie dont on ne voit pas quel facteur interne ou externe pourrait la menacer. Sans doute, avec le recul, percevra-t.on que des forces en gestation se plaçaient sur des trajectoires ascendantes tandis que d’autres poursuivaient leur déclin historique. Où situer l’Europe et la Chine sur ces axes ? L’éventail des possibles reste ouvert. La démocratie mondiale reste à construire. Elle implique que les idées de multipolarité, de régulation, de coopération, de bien commun de l’humanité, qui ont jailli durant cette décennie, cessent d’être de pieuses invocations pour entrer dans les faits. Rendez-vous dans dix ans pour évaluer l’état d’avancement du chantier.
 
NOTES
 
[1] N.d.l.R. : Débarquement à Cuba organisé par la CIA, le 17 avril 1962, pour tenter de déstabiliser le régime de Fidel Castro.
[2] N.d.l.R. : TNP : Traité de non-prolifération.
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