2001
Revue internationale et stratégique
Les paradigmes déchus ?
Les grands débats théoriques de la décennie
Bertrand Badie
Professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris ; directeur des collections aux Presses de Sciences Po.
La guerre froide s’est achevée sur des débats théoriques beaucoup plus tranchés que ceux qui avaient marqué ses débuts. En effet, c’est au cours de cette période historique que se sont développés les nouveaux paradigmes interprétatifs des relations internationales. Qu’ils s’agissent des transformations économiques et de l’essor des premières analyses interdépendantistes ; de la crise de l’État et de la remise en cause du paradigme réaliste, ou bien du mouvement de mondialisation et de l’émergence des thèses transnationalistes, la décennie écoulée a vu ces débats se prolonger et s’intensifier. Les évolutions récentes sont davantage le fait d’une adaptation liée à l’apparition de pratiques nouvelles sur la scène internationale, l’absence d’innovation scientifique en la matière dissimulant mal le désarroi intellectuel engendré par la fin de l’ordre bipolaire.
The Important Theoretic Debates of the Decade
The Cold War ended upon much more clear cut theoretic debates than the ones it witnessed at its beginning. Indeed, it is at this historical time that the new paradigms of interpretation of international relations have bloomed. Whether about the economic transformations and the rise of the first interdependentist analysis, the state crisis and the challenge of the realistic paradigm, or about the globalization movement and the emergence of transnationalistic thesis, these debates have lasted and intensified throughout the last decade. The recent changes come more specifically from adaptation to new practices on the international scene, and the lack of scientific innovation fails to hide the intellectual despair triggered by the end of the bipolar order.
La guerre froide s’est achevée sur des débats théoriques autrement plus aiguisés que ceux qui marquèrent ses débuts. À la fin des années 40, l’idéalisme ne s’était pas relevé des horreurs de la guerre, tandis que le marxisme ne constituait qu’un faible défi au réalisme tant sa vigueur théorique était modeste dans le domaine des relations internationales. Hans Morgenthau et ses élèves trouvèrent, dans l’affrontement des deux blocs, de quoi consolider l’essentiel de leur vision
[1] : une construction territoriale du politique, une ferme distinction entre l’interne et l’externe, un rôle déterminant de la puissance militaire, une exaltation renouvelée de la souveraineté. Allégrement violée à l’intérieur de chaque camp, celle-ci apparaissait, au contraire, comme la règle implicite qui gouvernait les relations entre l’Est et l’Ouest, chacun des deux devant s’abstenir d’intervenir explicitement dans le domaine de l’autre.
C’est pourtant l’histoire même de la guerre froide qui a fait émerger tous les grands débats théoriques dont nous sommes aujourd’hui les héritiers. La décolonisation fut le premier intrus d’un jeu apparemment bien réglé : réalimentant les vieilles réflexions sur l’impérialisme, actualisées par les théories de la dépendance
[2], on lui doit aussi l’introduction progressive de l’analyse culturelle en relations internationales
[3] et la relance des débats sur la nation
[4]. Ainsi étaient déjà ouverts les sentiers qui nous conduisent aujourd’hui vers l’« ethnicisme » (ou l’
ethnopolitics) et l’identitarisme, ces derniers constituant l’une des composantes essentielles du débat contemporain
[5].
Les transformations économiques sensibles, notamment au début des années 60, l’effet « multinationales », les mutations du capitalisme ont peu à peu écorné le monopole qu’exerçait la capacité militaire sur la définition même de la puissance des États. L’avènement des paradigmes de l’économie politique internationale s’en est trouvé conforté tant à travers l’essor d’un néomercantilisme, amorcé notamment par Robert Gilpin
[6], qu’à la faveur des premières analyses interdépendantistes propres à Joseph Nye et Robert Keohane
[7].
De même, la crise de l’État était-elle déjà patente au temps de la bipolarité. Opposant ainsi au réalisme les paradigmes du régionalisme et du néorégionalisme
[8], mais, surtout, toute une littérature qui sut critiquer les errements d’un rationalisme outrancier, personnifiant à l’excès les États : le retour de la sociologie dans l’étude de la politique étrangère et des prises de décision, dans la prise en compte du poids des bureaucraties, des conflits de groupes et des perceptions en fut la principale manifestation
[9].
Le paradigme de la mondialisation, enfin, commence à percer dès le début des années 80, intégrant des processus sociaux qui déjà malmenaient les règles de la bipolarité et commençaient à déstabiliser le camp socialiste. L’école transnationaliste a pu y trouver les circonstances de son essor, tout comme les réflexions sur la « société civile mondiale » ou sur les rôles nouveaux de l’individu sur la scène internationale
[10].
Autant dire que la dernière décennie, si riche en faits internationaux nouveaux, n’a que peu innové sur le plan théorique, héritant de clivages déjà connus et répertoriés. Plutôt donc qu’une innovation théorique, on a vu se dessiner des débats qui se sont forgés à mesure que les paradigmes déjà constitués se sont trouvés confrontés à des pratiques nouvelles et à des enjeux inédits. Ces débats sont multiples, mais on peut les ramener à trois lignes de force : la souveraineté mise au défi ; les mouvements identitaires dont l’entrée (ou la rentrée) sur la scène internationale apparaît incertaine ; les nouvelles donnes de la sécurité qui oscillent entre la puissance et l’humanisation.
LA SOUVERAINETÉ MISE AU DÉFI
Les années 90 ont abondamment nourri le débat sur la souveraineté
[11]. La guerre du Golfe peut apparaître, à juste titre, comme un hymne aux principes traditionnels : l’Irak s’est lancée dans une entreprise militaire très risquée afin de revendiquer sa souveraineté sur le Koweit ; celui-ci prit la communauté internationale à témoin des crimes perpétrés par Bagdad contre un État souverain. En même temps, cette décennie fut celle de l’ingérence banalisée et celle de l’apologie des biens communs de l’humanité. Le fait de s’ingérer est devenu un droit et même un devoir : pour rétablir la paix, certes, ce qui était conforme à la Charte des Nations unies, mais aussi pour porter secours au nom de l’assistance humanitaire, pour rétablir également une sécurité intérieure défaillante, pour mettre un terme à des guerres civiles, mais encore pour protéger les droits de l’homme, restaurer la démocratie, valider des élections (ou les organiser), contrer une « épuration ethnique », arrêter un génocide. S’ingérer c’est également protester contre une déforestation, réclamer la fermeture d’une centrale nucléaire polluante, à l’instar de celle de Tchernobyl ; c’est aussi imposer un plan d’ajustement, conditionner une aide. C’est donc se référer à des biens communs qui ne sont plus des biens souverains : c’est s’engager dans une autre acception de l’action publique.
On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que ces pratiques nouvelles favorisèrent l’essor du constructivisme qui pouvait ainsi s’alimenter de la régression brutale des repères conceptuels traditionnels, de l’interrogation croissante sur le sens des pratiques et les formes nouvelles d’énonciation
[12]. En même temps, toute une littérature braquait les projecteurs sur les phénomènes sociaux nouveaux qui légitimaient ces formes nouvelles d’intervention : effondrement des États,
collapsing states
[13], mais aussi émergence de biens communs, questions liées à l’écologie, au développement durable et aux formes inédites de gouvernance
[14]. Cet intérêt implicite ou explicite pour les modèles de régulation, essentiellement extra-étatiques, apparaissait en même temps comme la face positive d’une sociologie critique qui, à mesure qu’on avançait dans la dernière décennie du siècle, défiait les uns après les autres les grands fiefs conceptuels du réalisme : l’État, le territoire, la souveraineté, les frontières, l’allégeance citoyenne, les fonctions régaliennes...
L’erreur serait pourtant de voir trop vite une attaque frontale opposant de façon binaire le réalisme à un quelconque postsouverainisme. Présenté de la sorte, le débat ne serait que polémique ou rhétorique. Ni les analyses en termes de gouvernance, ni même celles qui se veulent critiques ne professent la fin de l’État ; aucune ne récuse le rôle de la puissance dans les relations internationales ; il n’en est pas une, non plus, pour se détourner des institutions internationales, pour ignorer les relations diplomatiques, les questions stratégiques ou celles afférentes à la guerre ou à la paix. La raison en est simple : toutes ces perspectives nouvelles parient sur un système international de plus en plus complexe, nourri de rationalités plurales et même contradictoires, dans lequel l’État est un acteur, mais parmi d’autres, et où le jeu qu’il déploie doit désormais intégrer des paramètres qui sont extérieurs à sa propre rationalité. Certains de ses principes s’en trouvent écornés ou transformés ; la régulation internationale échappe à son contrôle exclusif ; l’analyse des interactions multiples qui en dérivent l’emporte sur une description univoque du système. L’interactionnisme reprend ainsi l’avantage sur le systémisme, le regard sociologique sur la lecture institutionnelle, le bricolage des pratiques sur l’ordre juridique ; mais ces interrogations nouvelles n’abolissent pas les anciennes : elles ne font que les enrichir. Simple constat qui rendent bien inutiles certaines joutes : les paradigmes ne s’entre-tuent pas, ils s’enrichissent.
L’ÉMERGENCE DES MOUVEMENTS IDENTITAIRES SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE
La même constatation vaudrait pour la deuxième ligne de force, qui met en évidence l’entrée des mouvements identitaires sur la scène internationale. Une controverse pourrait opposer ceux qui n’y voient que la reconduite à peine amendée d’anciennes pratiques à ceux qui tiennent le phénomène pour constitutif d’un paradigme nouveau
[15]. La confusion facile entre nationalisme et identitarisme est encore courante
[16]. Trois aspects de l’identitarisme d’aujourd’hui posent cependant problème et mettent en lumière des spécificités qu’il n’est plus possible de négliger : tout mouvement identitaire n’est pas (ou n’est plus) porteur de prétention territoriale, mais rejoint, à l’instar du panislamisme, des logiques de réseau qui font fi des frontières ; les allégeances identitaires qui tendent à se construire défient les allégeances citoyennes plus qu’elles ne cherchent proprement à s’y substituer ; les expressions identitaires qui, à l’instar des mobilisations serbe, voire hutue, prétendent constituer véritablement un État-nation, se trouvent amenées à procéder par « épuration » ou « purification » ethnique, même par génocide, en cherchant à imposer de force une co ïncidence entre territoire et ethnie, faisant donc de la « chasse à l’intrus » la principale dynamique devant conduire à la construction de la future communauté stato-nationale.
Trois débats conceptuels dérivent de ce renouvellement des pratiques. La construction identitaire, désormais, n’est plus une donnée dérivée de la notion de citoyenneté : elle devient un objet de recherches autonome qui réoriente l’analyse des relations internationales dans plusieurs directions. Celles-ci conduisent à poser des questions fortes : comment, et par le biais de quelle(s) allégeance(s), l’individu est-il convoqué sur la scène internationale ?
[17] Comment celui-ci « bricole-t-il » son identité dans cette interaction croissante entre plusieurs allégeances ? Comment la concurrence entre ces mobilisations potentielles modifie-t-elle la structure de la scène internationale et reconstruit-elle la notion même de puissance ?
[18] Quels entrepreneurs identitaires s’imposent-ils dans l’organisation de ces nouvelles mobilisations transnationales et quels avantages en retirent-ils ? Quels projets politiques se dissimulent-ils derrière chaque rhétorique identitaire ?
[19] Toutes ces questions sont évidemment liées entre elles et ont contribué à détacher le jeu des acteurs de leur substrat culturel qu’on ne peut plus tenir pour porteur d’un déterminisme
a priori : d’où les critiques sévères et multiples adressées à Huntington
[20] et la reconstruction de l’analyse culturelle selon une perspective faisant davantage de place à une réflexion webérienne en termes d’action et d’entreprise. D’où aussi cette instrumentalisation de la culture qui se dégage des travaux les plus récents et qui conteste clairement l’hypothèse de sa pérennité.
Le deuxième débat atteint directement l’idéalisme wilsonien et l’usage central qu’il faisait de la notion de peuple. La sociologie de l’identitarisme a révélé combien l’idée même de peuple était plus incertaine et ambiguë que jamais et qu’elle ne favorisait que très imparfaitement cette construction harmonieuse d’une communauté internationale conforme aux idéaux démocratiques : l’idée même d’autodétermination en est devenue imprécise et contestable. D’où probablement ce retour assez prompt à l’idée de succession d’État et d’intangibilité des frontières. Paradoxalement, les dernières années du système bipolaire, dans le sillage notamment de la conférence d’Helsinki puis du Pacte de stabilité en Europe, réintroduisirent, cependant, l’idée de droit et de protection des minorités sans en définir les critères, relançant ainsi une controverse intellectuelle, et ajoutant à la confusion, tant sur le plan politique que scientifique
[21].
Le troisième débat tend à élargir le champ de la vision internationale. La tension qui se crée entre les communautés citoyennes et les communautés primordiales se complique de deux manières. D’une part, elle conduit à retrouver le rôle parallèlement accompli par les solidarités associatives transnationales dont l’activité se trouve réévaluée : commerce, échanges économiques, certes, mais aussi toutes les formes de coopération inclusive encouragées par la mondialisation, l’essor des communications et l’abolition des distances
[22]. D’autre part, elle rappelle que ces tensions peuvent aussi être compensées par des jeux surprenants de transactions entre ces formes concurrentes de mobilisation : l’État transige et parfois pactise avec les entrepreneurs identitaires ; ceux-ci, par le biais notamment de diasporas, interagissent avec les acteurs économiques et les réseaux associatifs de toutes sortes ; ces derniers, enfin, composent avec l’État, à travers des formes complexes d’instrumentalisation réciproque, de privatisation, voire de criminalisation de l’action politique : autant de thèmes qui font aujourd’hui abondamment fortune dans l’analyse des relations internationales
[23]. Outre que ces approches modèrent sensiblement l’opposition un peu trop binaire par laquelle J. Rosenau distinguait un monde « stato-centré » d’un monde « multi-centré »
[24], elles relancent les débats un peu oubliés naguère sur la « société civile mondiale »
[25]. Avec la mondialisation, celle-ci apparaît paradoxalement moins assurée et plus difficile à saisir. Autrefois, à la conjonction de l’idéalisme et de l’utilitarisme, elle décrivait en même temps les formes multiples de solidarité transnationale et les modes d’articulation économique nés du libre-échangisme. Aujourd’hui, elle se doit d’intégrer les solidarités communautaires, les mobilisations religieuses transnationales, la réinvention du lien ethnique, au même titre que les formes associatives fondées sur l’individu : l’opposition classique entre communauté et société, qu’on doit notamment à Ferdinand Tönnies, reprend ainsi toute sa pertinence en relations internationales, jusqu’à s’imposer comme une perspective de recherche particulièrement stimulante.
Dans ce contexte, l’idée de société civile mondiale se trouve écartelée entre une vision essentiellement sociologique faisant écho de manière assez imprécise à celle de mondialisation et une conception plus politique et « habermasienne » qui la rapproche de l’idée d’« espace public mondial »
[26]. La première de ces constructions est d’autant plus incertaine qu’elle inclut, en fait, toutes les formes de relations sociales transnationales quels que soient leur fondement, leur type d’organisation et leur mode de contournement du contrôle étatique. Les progrès de la connaissance en matière de réseau transnational n’ont pas tout à fait levé ces ambigu ïtés, puisque se trouvent mêlés des phénomènes aussi distincts que réseaux marchands, réseaux religieux ou réseaux mafieux
[27]. On soulignera, cependant, que cette perspective nouvelle a eu le mérite de mettre l’accent sur la « force du lien faible », ouvrant ainsi un autre débat entre une perspective qui donne la priorité à l’informel et une autre qui se réclame de l’analyse institutionnelle. Cette opposition se cristallise tout particulièrement dans l’idée de régime international soulignant la capacité des États à produire des normes communes dans des secteurs réclamant leur coopération, alors qu’une vision plus sociologique montre les incertitudes de ce processus et la capacité des acteurs sociaux de le contourner
[28].
LES NOUVELLES DONNES DE LA SÉCURITÉ
Une troisième ligne de force, enfin, engage les questions de sécurité. La pratique postbipolaire a incontestablement défié la construction hobbesienne de la sécurité qui s’est longtemps imposée comme la version la plus classique et la plus couramment admise. Triple défi qui, en réalité, dégage bien les principaux sites des débats théoriques que nous connaissons aujourd’hui : la sécurité nationale n’est plus l’irréductible unité d’analyse qu’elle était naguère ; la sécurité se globalise, n’étant plus exclusivement militaire, et tendant à « s’humaniser » ; les conflits, eux-mêmes, changent de nature
[29].
Le système bipolaire a incontestablement prorogé l’hypothèse développée par Hobbes d’une sécurité des personnes qui ne pouvait être assurée que par le souverain auquel chaque individu abandonnait une part de sa liberté. La sécurité, qui se construisait ainsi, était d’abord nationale et le besoin de protection de chacun confortait l’affirmation souveraine qui créait une situation de concurrence entre États-nations, elle-même génératrice d’insécurité internationale. Celle-ci n’était donc contenue que par un jeu fragile d’équilibre de puissances : la sécurité internationale était une donnée seconde, alimentée par la force. L’expérience de ces dix dernières années a bousculé cette vision, du moins aux yeux de certains observateurs critiques
[30]. D’abord, parce que la mondialisation et l’interdépendance entre les États ont ébranlé l’hypothèse de sécurités nationales juxtaposées pour lui opposer celle de sécurités nationales interactives : nous dépendons de la sécurité du voisin, proche ou même lointain, et l’instabilité interne de l’autre est souvent davantage chargée de menaces que l’expression même de sa propre force. Au point que sécurité intérieure et sécurité extérieure ne connaissent plus, dans un grand nombre d’analyses, de distinction claire. De ce point de vue, l’effondrement d’un État ou les crises sévères qui l’affectent deviennent des enjeux de sécurité pour la communauté internationale tout entière. Plus encore, à la prolifération des acteurs internationaux et transnationaux, en particulier, correspond un processus de dissémination et de privatisation de la violence qui remet en cause la conception webérienne classique de l’État, celui-là même qui est censé détenir le monopole de la violence physique légitime. Le terrorisme, les mafias, la piraterie maritime, le renouveau des milices et des armées privées deviennent ainsi des objets d’étude plus ou moins affirmés selon qu’on se définit comme webérien ou pas ; ils sont lus comme des phénomènes autonomes ou au contraire plus ou moins instrumentalisés par l’État, selon qu’on opte pour telle ou telle tradition : cette controverse sur la pertinence internationale et le degré d’autonomie plus ou moins marqué de ces manifestations de violence devient un élément majeur des débats présents ; elle est aussi la clé des divergences d’appréciation sur l’état actuel des tensions internationales ainsi que sur la façon de les réguler.
L’avènement du concept de sécurité humaine constitue un autre défi. Apparu en 1994 dans un rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), il se propose d’élargir considérablement le concept de sécurité, tant dans son contenu que dans sa portée
[31]. Du point de vue du contenu, il banalise la composante militaire de l’idée de sécurité pour n’en faire qu’un élément parmi d’autres, que certains vont même jusqu’à tenir pour dépassé
[32]. La sécurité concerne désormais les individus et les populations, davantage que les grands équilibres stratégiques mondiaux. Elle inclut l’environnement, la santé, le bien-être et surtout les droits de l’homme. Dans sa portée, la sécurité humaine donne ainsi la priorité à la norme, au droit, à la justice et à la bonne gouvernance. Plaçant la compassion humanitaire au centre des entreprises qu’elle est censée susciter, elle rejoint les perspectives critiques déjà évoquées pour instituer l’ingérence humanitaire comme principe de régulation internationale
[33] ; elle suppose, en outre, un rééquilibrage des instruments militaires par l’usage, à des fins de sécurité, de modes civils d’action internationale (mobilisation des organisations non gouvernementales, de l’opinion publique, des formes nouvelles de coopération, etc.).
Le débat ainsi ouvert est aussi théorique que politique. La contre-offensive réaliste – et surtout néoréaliste – s’articule autour de trois points qu’on ne saurait négliger
[34] : la sécurité humaine vaut-elle si elle n’est pas d’abord gagée par une mobilisation potentielle ou réelle de la force, et n’est-elle pas en premier lieu dépendante de la puissance ? Les formes les plus accomplies d’ingérence humanitaire ne supposent-elles pas le recours à des actions classiques de guerre comme au Kosovo ou à Timor ? N’est-elle pas, en fin de compte, un mode sophistiqué de redéploiement de la prétention occidentale à dominer le monde ?
Nul doute, en effet, que la puissance se satisfasse de la transformation de la sécurité humaine en enjeu international. Nulle hésitation à reconnaître que celle-ci est d’abord promue par le bras séculier des États les plus puissants, laissant à leur arbitraire l’appréciation et la mesure des situations qui engagent la sécurité humaine. La nouveauté réside pourtant dans l’implication des acteurs non étatiques, dans leur degré de responsabilité dans la mise en péril de la sécurité humaine et dans l’autonomie d’action dont ils disposent. Il en va de même des victimes, distinctes de leurs États et même souvent opposées à ceux-ci. La remarque vaut enfin pour ceux des acteurs qui se mobilisent, pour l’espace public international, ainsi sollicité, pour les acteurs privés impliqués qui deviennent les médiateurs de cette sécurité humaine, agissant, certes, souvent sur les États ou par le biais des États, mais selon des degrés d’autonomie qui empêchent d’en faire de simples variables dépendantes des politiques gouvernementales.
Débat important certes, mais qui au lieu de condamner l’une ou l’autre des théories, anciennes ou modernes, montre que la pertinence se situe dans une approche interactionniste mettant intimement en relation des acteurs de nature différente, réinterprétant la puissance au lieu de l’abolir et dépassant la grammaire souverainiste au lieu de l’occulter. La même analyse vaut pour le tout dernier défi : celui qui oppose à une approche classique de la guerre la description actualisée des « nouveaux conflits internationaux ». Ceux-ci sont présentés comme intra-étatiques, mêlant indistinctement populations civiles et militaires, mobilisant des acteurs difficilement identifiables et donc rétifs à la négociation, alimentés par la haine plus que par le calcul, la volonté de nier l’autre plutôt que de le dominer
[35]. La pensée stratégique bute incontestablement sur ce type de conflit : les expériences récentes révèlent les difficultés avec lesquelles les armées classiques sont en mesure d’y faire face. L’identification de ces conflits, leur part de nouveauté, leur inscription dans les schémas clausewitziens deviennent sources d’incertitudes et de débats
[36].
Au total, l’ampleur des transformations accomplies ou subies depuis la chute du Mur a davantage suscité le scepticisme, le doute ou la critique théorique que conduit à l’élaboration de paradigmes nouveaux. Peut-être la « grande » théorie ne s’est-elle pas relevée de son incapacité totale et patentée à prévoir 1989 et la chute brutale de l’URSS. Peut-être s’est-elle ensablée dans cette débauche de quantitativisme que le courant dominant aux États-Unis affiche comme garantie de scientificité avec l’appoint peu convaincant des paradigmes du choix rationnel mis à toutes les sauces. Peut-être le retour salutaire aux « sciences cousines » – l’histoire, la sociologie, l’économie – est-il en même temps signe de crise et facteur de modestie dans l’invention de nouveaux paradigmes. Peut-être, aussi, a-t-on trop à faire en découvrant des objets nouveaux pour trouver le temps d’inventer des systèmes à tout expliquer. Peut-être le constructivisme se développe-t-il aujourd’hui comme symptôme de faillite de théories détruites, beaucoup plus que comme base de théories nouvelles. Peut-être, enfin, cette modestie théorique annonce-t-elle le réalignement de l’international sur le social et nous prépare-t-elle à fêter la fin de son exceptionalité
[37].
Toutes ces interprétations sont possibles, mais ne dissipent pas trois acquis. Les théories de jadis sont dépassées dans leur intégrisme, ne serait-ce que par leur propre faiblesse. Les « approches » nouvelles (peuvent-elles se nommer autrement ?) ne les ont pas abolies, mais se nourrissent encore de certaines de leurs composantes, celles-là même qui, à l’instar de la puissance et à la différence de la souveraineté, ne les enferment pas dans un discours total. De ce nouveau brassage sociologique dérive, en fin de compte, un retour en force de l’interactionisme et de son aptitude à mettre en scène, sans limites a priori, tous les acteurs du jeu international et les effets les plus inattendus de leurs rencontres.
[1]
H. Morgenthau,
Politics Among Nations : the Struggle for Power and Peace, New York, Knopf, 1948 ; S. Lynn-Jones, « Realism and America’s Rise : a Review Essay »,
International Security, n
o 23, 1998, p. 157-182.
[2]
Dans la perspective notamment de F. H. Cardoso, E. Faletto,
Dépendance et développement en Amérique latine, Paris, PUF, 1969, jusqu’à celle, plus politique, de J. Galtung, « A Structural Theory of Imperialism »,
Journal of Peace Research, vol. 8, n
o 2, 1971, p. 81-117.
[3]
Celle-ci fut déjà plus tardive, voir R. Little, S. Smith (ed.),
Belief Systems and International Relations, Oxford, Blackwell, 1988, suivant le « renouveau culturel » de la science politique qui intervient dans le courant des années 70.
[4]
Voir les travaux d’A. Smith, E. Kedourie, K. Deutsch ou E. Gellner. Pour une synthèse, lire A. Dieckhoff, C. Jaffrelot, « De l’État-nation au postnationalisme », dans M. C. Smouts (dir.),
Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, chap. 2.
[5]
W. Connor,
Ethnonationalism, Princeton, Princeton University Press, 1994.
[6]
R. Gilpin,
The Political Economy of International Relations, Princeton, Princeton University Press, 1987.
[7]
R. O. Keohane, J. Nye,
Power and Interdependance, Boston, Little Brown, 1977.
[8]
Forgés dès les premières analyses consacrées à l’Europe (tel Ernst Haas, dans les années 50) et systématisés notamment par L. Fawcett, A. Hurrell (ed.),
Regionalism in World Politics, Oxford, Oxford University Press, 1995.
[9]
G. Allison,
Essence of Decision, Boston, Little Brown, 1971 ; M. Halperin,
Bureaucratic Politics and Foreign Policy, Washington, Brookings, 1974 ; R. Jervis,
Perception and Misperception in International Politics, Princeton, Princeton University Press, 1976.
[10]
J. Rosenau,
The Study of Global Interdependance : Essay on Transnationalism of World Affairs, New York, Nicholas, 1980.
[11]
J. Camilleri, J. Falk,
The End of sovereignty ?, Alderhot, Edgar, 1992 ; R. Walker, S. H. Mendlovitz (ed.),
Contending sovereignties, Boulder, Lynne Rienner, 1990.
[12]
Voir A. Wendt, « Anarchy is What States Make of it : the Social Construction of Power Politics »,
International Organization, n
o 46, 1992, p. 391-425.
[13]
W. Zartman (ed.),
Collapsed States, Boulder, Lynne Rienner, 1995 ; en France, une perspective voisine se retrouve chez G. Salame,
Un appel d’empires, Paris, Fayard, 1996.
[14]
E. O. Czempiel, J. Rosenau,
Governance Without Government, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
[15]
Voir, par exemple, l’opposition entre l’ethno-réalisme de M. Brown (ed.),
Ethnic Conflict and International Security, Princeton, Princeton University Press, 1993 ; et l’approche plus constructiviste de R. Ganguly, R. Taras,
Understanding Ethnic Conflict, New York, Longman, 1998.
[16]
Voir, par exemple, Y. Lacoste,
Vive la Nation, Paris, Fayard, 1998.
[17]
J. Mayall,
Nationalism and International Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1990 ; D. Moynihan,
Pandaemonium. Ethnicity in International Politics, Oxford, Oxford University Press, 1993.
[18]
M. Horsman, A. Marshall,
After the Nation State, Londres, Harper, 1994.
[19]
P. Hassner, « La violence et la paix »,
Esprit, Paris, 1995.
[20]
S. Huntington,
Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.
[21]
Sur ce débat, voir A. Cassese,
Self-Determination of Peoples : a Leagal Reappraisal, Cambridge, Cambridge University Press, 1995 ; W. Danspeckgruber (ed.),
Self-Determination and Self-Administration, Boulder, Lynne Rienner, 1997.
[22]
On pense aux travaux de S. Strange, J. Rosenau, Held, McGrew. Dans une perspective plus critique, voir R. Cox ou P. de Senarclens.
[23]
Voir B. Badie,
Un monde sans souveraineté, Paris, Fayard, 1999.
[24]
J. Rosenau,
Turbulence in World Politics, Princeton, Princeton University Press, 1990.
[25]
J. Burton,
World Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1972.
[26]
Dans la ligne des travaux de J. Habermas,
Après l’État-nation, Paris, Fayard, 2000.
[27]
A. Colonomos,
Sociologie des réseaux transnationaux, Paris, L’Harmattan, 1995 ; voir aussi les travaux de G. Devin.
[28]
S. Krasner,
International Regimes, Ithaca, Cornell University Press, 1983 ; V. Rittberger (ed.),
Regime Theory and International Relations, Oxford, Clarendon Press, 1993.
[29]
Sur ces débats, voir C. P. David,
La guerre et la paix, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
[30]
Voir A. Linklater,
Beyond Realism and Marxism : Critical Theory and International Relations, Londres, Mac Millan, 1990 ; K. Krause, M. Williams (ed.),
Critical Security Studies, Minneapolis, 1997. En France, on peut se référer notamment aux travaux de D. Bigo et à la revue
Cultures et conflits.
[31]
Voir les travaux de B. Buzan,
People, States and Fear, Boulder, Lynne Rienner, 1991.
[32]
Lire M. Bertrand,
La fin de l’ordre militaire, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.
[33]
Voir P. Moreau-Defarges,
Un monde d’ingérences, Paris, Presses de Sciences Po, 1997.
[34]
La perspective néoréaliste est le plus généralement associée au nom de Kenneth Waltz,
Theory of International Politics, Reading, Addison-Wesley, 1979 ; il se propose de maintenir les rapports de force entre États comme élément structurant du système international. Cette ligne se retrouve dans K. Waltz, « The Origins of war in Neoralist Theory »,
in R. Rotberg, T. Robb (ed.),
The origin and Prevention of Major-Wars, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.
[35]
Voir M. Van Creveld,
The Transformation of War, New York, Free Press, 1991.
[36]
Voir, notamment K. Holsti,
The States, War and the State of War, Cambridge, Cambridge University Press, 1996. En France, sur ces questions, on peut se référer aux travaux de N. Gnesotto, P. Boniface ou D. David.
[37]
Sur un bilan des orientations nouvelles en théorie des relations internationales, on se reportera à M. C. Smouts,
op. cit.