Accueil Revue Numéro Article

Revue internationale et stratégique

2001/1 (n° 41)



Article précédent Pages 55 - 62 Article suivant
1

2

À tout seigneur tout honneur. Invité à dresser une sorte de catalogue critique des principaux « paradigmes » avancés au cours de la dernière décennie pour nous aider à nous y retrouver dans le monde de l’après-guerre froide, comment l’auteur de ces lignes ne mentionnerait-il pas d’abord la proclamation par George Bush père, devant les chambres réunies du Congrès, le 6 mars 1991, d’un « nouvel ordre mondial » ?

3

Prétention d’autant plus remarquable que deux de ses prédécesseurs, Woodrow Wilson et Franklin Roosevelt, s’étaient, comme on sait, engagés sur la même voie, et que leur prédication s’était vite heurtée au démenti des faits. Wilson avait fait entrer les États-Unis dans la Première Guerre mondiale afin de « rendre le monde sûr pour la démocratie » [1]   Arthur S. Link, American Epoch, New York, Knopf, 1955,... [1] , et il prétendait à rien de moins, comme l’a écrit le grand journaliste Walter Lippmann, qu’à bâtir la paix sur l’« union contractuelle (au sein de la Société des Nations) de cinquante États inégaux à tous égards sauf en droits » en prenant modèle, tout simplement, sur la Déclaration d’indépendance des treize colonies britanniques d’Amérique du Nord en 1776 [2]   Walter Lippmann, La politique étrangère des États-Unis,... [2] . La plupart de ses compatriotes étant bien loin d’être alors prêts à s’engager dans un système de sécurité collective, les sénateurs avaient rejeté sans phrases ce traité de Versailles et cette Société des Nations (SDN) dans lesquels il avait mis tant d’espoirs.

4

Franklin Roosevelt était bien conscient de l’irréalisme du modèle wilsonien. Et, c’est pourquoi, en opposition à l’égalitarisme absolu sur lequel reposait la SDN, il insista tant pour que les grandes puissances – « les cinq shérifs » – fussent investies, au sein du Conseil de sécurité des Nations unies à créer, de prérogatives exceptionnelles, à commencer par le fameux droit de veto. Mais lui aussi donnait dans l’illusion. Staline n’était-il pas en train de se muer à l’en croire en « gentleman chrétien » [3]   Robert Dallek, Franklin D. Roosevelt and American... [3]  ? Mieux, ou pire, il affirmait ne pas « connaître de gouvernement qui s’en tînt plus fermement à ses promesses, fût-ce à son propre détriment, que le gouvernement soviétique russe ! » [4]   Winston Churchill, La Seconde Guerre mondiale, Paris,... [4] Aussi quitta-t-il Yalta, où il s’était entendu avec Churchill et le maréchal rouge, en février 1945, sur les grandes lignes du monde d’après-guerre, « dans un état de félicité profonde » [5]   Robert Sherwood, Le mémorial de Roosevelt, Paris,... [5] . À en croire Time magazine de l’époque, « tous les doutes que l’on pouvait avoir sur la possibilité pour les trois Grands de coopérer dans la paix comme dans la guerre avaient été balayés à jamais » [6]   James Byrnes, Cartes sur table, Morgan, 1947, p. ... [6] . Moins de deux mois plus tard, il mourait subitement non sans que son ami Staline ait donné quelques preuves convaincantes de sa mauvaise foi. Au champion de l’entente avec lui, succédait, en la personne de Harry Truman, un homme qui allait devenir le symbole de la résistance à ses entreprises.

GEORGE BUSH ET LE NOUVEL ORDRE INTERNATIONAL

5

Bush n’avait garde d’oublier ces fâcheux précédents. « Deux fois au cours de ce siècle, rappela-t-il dans le discours au Congrès cité au début de cet article, l’espoir d’une paix durable est sorti des horreurs de la guerre. Et deux fois auparavant il est apparu que ces espoirs étaient un rêve lointain, hors de portée de l’homme. » Mais jamais deux sans trois. Cette fois, on allait voir ce qu’on allait voir : « Maintenant nous pouvons voir un nouveau monde venir sous nos yeux. » [7]   Le Monde, 8 mars 1991. [7] Pourquoi une telle assurance ? La victoire dans la guerre du Golfe de la coalition conduite par les États-Unis venait de porter à son comble la popularité du successeur de Ronald Reagan. Or, l’objet de cette guerre « ne se limitait pas à un seul petit pays ; c’était une grande idée, [celle d’] un nouvel ordre mondial [...] inaugurant de nouvelles façons de travailler avec d’autres nations [...] : règlement pacifique des disputes, solidarité contre l’agression, des arsenals réduits et contrôlés, et juste traitement de tous les peuples » [8]   Cité dans Joseph S. Nye, « What New World Order »,... [8] .

6

Cela dit, l’intervention la plus solennelle d’un président américain comporte toujours sa part d’arrière-pensées. La victoire sur Saddam Hussein n’ayant été possible que parce que l’Allemagne, le Japon et les monarchies pétrolières avaient très largement mis la main à la poche, le Financial Times du 29 septembre 1991 écrira prosa ïquement que, pour « certains », le nouvel ordre mondial ne serait rien d’autre qu’une « couverture pour le financement par d’autres pays de la politique étrangère des États-Unis ». De son côté, le New York Times publiera en mars 1992 un rapport confidentiel du Pentagone liant l’idée du nouvel ordre mondial à la nécessité « de chercher à empêcher l’émergence d’accords de sécurité purement européens qui mineraient l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord). » [9]   Reproduit dans l’International Herald Tribune du ... [9] Et le fait est qu’après avoir répété sa formule pas moins de quarante-deux fois au cours des mois suivants, Bush remettra soudain, sans dire pourquoi, le disque au tiroir. Son fils chéri se gardera bien, au cours de sa campagne pour l’élection présidentielle de l’année 2000, de reprendre ce thème.

7

Que s’était-il passé ? À en croire US News du 8 juillet 1991, papa Bush ne s’était pas attendu à voir ses propos soulever à l’étranger « à la fois tant d’appréhension et d’ironie ». Reste que, grâce à leur succès dans la guerre du Golfe, que l’URSS avait largement facilité en votant la résolution du Conseil de sécurité autorisant le recours à la force contre Bagdad, les États-Unis venaient d’apparaître de manière incontestable et incontestée comme la principale, en attendant de devenir la seule, superpuissance ; d’ores et déjà en mesure, quand ça lui chantait, sinon d’imposer sa loi à la terre entière, du moins d’y prétendre. Est-ce encore vrai aujourd’hui ? Qu’ils soient pro- ou anti-américains, tous les « paradigmes », autrement dit les exemples ou les modèles, que l’on nous a proposés depuis lors l’admettent grosso modo.

8

Paul Kennedy, professeur – britannique – à l’université américaine de Yale, avait dénoncé en 1986 dans un énorme ouvrage l’Imperial Overstretch, la « surexpansion impériale », voulant dire par là que « les intérêts et les engagements américains dans le monde » étaient « bien trop lourds pour que les États-Unis puissent les défendre tous simultanément » [10]   Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances,... [10] . Il s’est montré sensiblement plus prudent dans son livre suivant, paru en 1993, sur le thème « Préparer le XXIe siècle » [11]   Paul Kennedy, Préparer le XXIe siècle, Paris, Odile... [11] . Et il n’a fait aucune difficulté dans un entretien de l’été 1999 avec la revue Politique internationale pour reconnaître « le remarquable redressement de l’économie américaine » et noter qu’en « matière militaire, notamment en ce qui concerne sa capacité de projection des forces, l’Amérique a vingt ans d’avance sur les autres pays ».

FRANCIS FUKUYAMA ET LA « FIN DE L’HISTOIRE »

9

Disons que Kennedy est un observateur, qui cherche à tirer des conclusions de ses observations, et non un prophète. Francis Fukuyama s’avance bien davantage. À l’époque membre du Policy Planning Staff du département d’État américain, et ayant peut-être à ce titre influencé la pensée présidentielle, il n’a pas attendu la guerre du Golfe pour publier, à l’été 1989, son essai sur La fin de l’Histoire [12]   Francis Fukuyama, « The End of History », The National... [12] qui devait faire tant de bruit. Nombre de bons esprits se sont d’ailleurs empressés d’ironiser, quand Saddam a annexé le Kowe ït, sur l’étrange façon qu’avait l’Histoire de finir. Mais ce qui avait motivé Fukuyama, qu’il avait été parmi les premiers à pressentir et qui demeure essentiel, c’est la fin de cette guerre froide qui, depuis plus de quarante ans, opposait avec constance, y compris pendant les périodes dites de détente (« la guerre froide continuée par d’autres moyens », comme il nous est arrivé de la définir), le camp de la « démocratie » à celui du « socialisme ». Si la renonciation des deux camps aux euromissiles et l’ouverture des négociations sur la réduction de moitié des armements stratégiques n’y avaient pas suffi, il y avait eu, le 7 décembre 1988, le discours de Gorbatchev à l’Assemblée générale des Nations unies sur le thème des « valeurs communes de l’humanité » qui aurait fait se retourner Marx, Lénine, Staline et même Khrouchtchev dans leur tombe. Aussi bien le texte de Fukuyama était-il à peine paru que la chute du mur de Berlin venait lui apporter une première confirmation. Qui pouvait prétendre que la guerre froide n’avait pas été gagnée haut la main, et sans tirer un coup de feu, par les États-Unis ? Que personne n’était désormais de taille à leur disputer, dans un avenir prévisible, la prépondérance mondiale ? Pour un esprit nourri d’histoire et fasciné par le rapport des puissances, il était tentant de voir l’Amérique incarner à son tour ce Weltgeist, cet « esprit du monde » que Hegel, encore tout ému d’avoir aperçu de sa fenêtre, au soir de la bataille d’Iéna, l’« Empereur sur son cheval », décrivait comme désormais porté par Napoléon : l’ampleur de la victoire aussi bien philosophique que militaire de ce dernier ne le vouait-il pas à conclure l’histoire, non seulement de l’Allemagne, mais de l’Europe et de l’humanité [13]   Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit,... [13]  ?

10

Pour Fukuyama, qui admettra par la suite avoir été un peu vite en besogne, l’effondrement du communisme et le triomphe du libéralisme politique et économique marquant l’aboutissement de la transformation idéologique de l’humanité, il ne subsistait plus de contradictions assez importantes pour susciter des conflits majeurs. « S’entendant sur les finalités, les hommes n’auraient plus de grandes causes au nom desquelles combattre. Ils pourraient satisfaire leurs besoins grâce à l’activité économique, mais ils n’auraient plus à risquer leur vie dans la bataille. En d’autres termes, ils pourraient redevenir des animaux, à l’image de ce qu’ils étaient avant la bataille sanglante qui ouvrit l’histoire. » [14]   Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier... [14] Finies la glorification du surhomme, l’exaltation des vertus guerrières : le principal risque auquel il fallait désormais faire face était celui de se morfondre dans le plus affreux ennui. On retrouve ici l’écho de la pensée de ce personnage hors série qu’était le hégélien Alexandre Kojève, esprit d’une très grande originalité qui a joué un rôle considérable en France au lendemain de la Libération : « La disparition de l’homme à la fin de l’histoire, estimait-il, n’est pas une catastrophe cosmique : le monde reste ce qu’il est de toute éternité [...] ce n’est pas non plus une catastrophe biologique : l’homme reste en vie en tant qu’animal qui est en accord avec la nature ou l’être donné. Ce qui disparaît, c’est l’homme proprement dit, c’est-à-dire l’action négatrice du donné et de l’erreur, ou en général le sujet opposé à l’objet. » [15]   Dominique Auffret, Alexandre Kojève, Paris, Grasset,... [15] En un mot, la fin de l’Histoire rend l’homme heureux mais elle le rend, suivant le biographe de Kojève, Dominique Auffret, heureux « bêtement » [16]   Ibid. [16] . Renan s’affolait déjà, au lendemain de la guerre de 1870, à l’idée que l’humanité pourrait devenir « un grand empire romain pacifié et n’ayant plus d’ennemis extérieurs », la guerre étant pour lui « une des conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de s’endormir » ; c’est à ce moment que « la moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers » [17]   Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale,... [17] .

LA QUÊTE DE L’EMPIRE UNIVERSEL

11

Nul doute en tout cas que, de même que 1789 avait marqué l’ouverture d’une nouvelle ère, 1989 a marqué la fin d’une autre, et, à bien y réfléchir, beaucoup plus que celle des deux siècles écoulés depuis la prise de la Bastille. En fait, il s’agit là de l’aboutissement de cette ambition d’un Empire universel qui a rarement été absente de l’histoire depuis qu’Alexandre de Macédoine a entrepris, au IVe siècle avant Jésus-Christ, de se rendre maître de l’oecoumène, autrement dit de la totalité des terres connues. Ambition qui explique, bien sûr, la longue existence de ce « Saint Empire romain de la Nation allemande », qui se voulait une réincarnation de la Rome antique : il aura duré du Moyen ge à sa dissolution par Napoléon, après avoir connu son apogée avec Charles Quint, sur les possessions duquel le soleil ne se couchait jamais et qui avait pris comme devise AEIOU : Austriae est imperare orbi universo (il appartient à l’Autriche de gouverner la terre entière).

12

George Washington était-il moins ambitieux quand il écrivait à La Fayette : « Je suis citoyen de la grande République de l’humanité [...]. Nous avons jeté une semence de liberté et d’union qui germera peu à peu dans toute la terre. Un jour, sur le modèle des États-Unis d’Amérique se constitueront des États-Unis d’Europe. Les États-Unis seront le législateur de toutes les nationalités ? » [18]   Bernard Voyenne, Histoire de l’idée européenne, Paris,... [18] Le président Polk se réclamera quarante ans plus tard, pour s’emparer du Texas, de la « destinée manifeste » [19]   L’idée lui avait été soufflée par un article, paru... [19] du peuple américain. Wilson s’est inscrit dans cette lignée. Et lorsque le conseiller pour les questions de sécurité nationale de Bill Clinton, Anthony Lake, s’essayera en septembre 1993 à définir pour son patron une « doctrine » de politique étrangère, il écrira tout naturellement qu’à l’endiguement du communisme à l’honneur durant la guerre froide devrait succéder « une stratégie d’élargissement, de l’élargissement de la libre communauté mondiale des démocraties de marché » [20]   Cité par Richard N. Haass, « Paradigm lost », Foreign... [20] .

13

Jusqu’au naufrage de 1991, la Russie, « slavophile » puis bolchevik, n’était pas en reste de messianisme. « Tout ce qui vit sur la terre fuit et disparaît, s’écriait Gogol dans Les mes mortes, et les autres peuples, les autres empires s’écartent et te laissent la voie libre, Sainte Russie ! » [21]   Nicolas Gogol, Les mes mortes, Paris, Albin Michel,... [21] Le Dosto ïevski des Démons réclamait pour son pays « la toute première place, le rôle unique » [22]   Fiodor Dosto ïevski, Les Démons, Paris, Gallimard,... [22]  ; « Lénine et Wilson sont les antipodes apocalyptiques de notre temps », [23]   Isaac Deutscher, Trotsky, Paris, Julliard, 1964, t. II,... [23] dira Trotsky en 1917. En 1935, Nicolas Berdiaev verra dans le bolchevisme « la troisième manifestation de l’impérialisme russe [...] la synthèse d’Ivan le Terrible et de Marx. » [24]   Nicolas Berdiaev, Les sources et le sens du communisme... [24]

14

Les deux messianismes, américain et russe, pouvaient-ils coexister sans se heurter ? Alexis de Tocqueville n’avait que trente ans quand, au retour d’un voyage aux États-Unis, il écrivit en 1835 la page célèbre de la Démocratie en Amérique dans laquelle il exprimait sa conviction qu’un « dessein secret » de la Providence amènerait chacun des deux peuples à « tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde » [25]   Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique,... [25] . Mieux, il prévoyait que l’un y parviendrait par les moyens de la servitude, l’autre par ceux de la liberté. Mais il s’en tenait là, ne se risquant pas à prévoir quelles pourraient bien être les relations de ces deux superpuissances en devenir. Napoléon était moins prudent qui, de Sainte-Hélène, prédisait que le monde serait un jour « république universelle américaine ou monarchie universelle russe » [26]   Denis de Rougemont, Vingt siècles d’Europe, Paris,... [26] . Bien d’autres, du baron Grimm qui, à la veille de la Révolution française, renseignait les cours européennes sur l’état du monde, à Michelet ou au Russe Ivan Kireievski, avaient eux aussi annoncé le partage de la planète entre deux empires que Thiers voyait voués à « se heurter dans des luttes dont le passé ne peut donner aucune idée, du moins pour la masse et le choc physique, car le temps des grandes choses morales est passé » [27]   Propos de Thiers paraphrasés par Sainte-Beuve, Cahiers... [27] .

15

Comment expliquer que la lucidité fût alors si répandue ? Aucun des auteurs que l’on vient de citer ne consultait le marc de café. Les cartes qu’ils scrutaient n’étaient pas celles d’un jeu de tarots, mais des pages d’atlas. Les similitudes ne sautaient-elles pas aux yeux entre l’expansion de ces « deux Hercules », que l’Empereur avait repérés « au berceau » [28]   Mot attribué à Napoléon Ier. [28] , vers l’Ouest pour les Américains, vers l’Est pour les Russes, leur assurant aux uns et aux autres le nombre, l’espace, l’abondance des matières premières ? Ajoutons, ce qui ne compte pas moins, la force des idées simples : la liberté et l’enrichissement d’un côté, l’amour de Dieu et du tsar de l’autre.

16

Les candidats prophètes d’aujourd’hui n’ont pas cette chance. Ils voient bien que 1989, en assurant la victoire de l’Occident sur le « camp socialiste », a marqué l’aboutissement d’un processus séculaire, mais la suite est sûrement moins évidente. Beaucoup d’intellectuels, notamment français, tiennent même pour acquis que l’histoire est devenue imprévisible, et feraient sans doute volontiers leur la conclusion, empruntée à un proverbe espagnol, de l’avant-dernier livre de Henry Kissinger : « Voyageur, il n’y a pas de routes. C’est en marchant qu’on les trace. » [29]   Henry Kissinger, Diplomatie, Paris, Fayard, 1996,... [29] Comme l’a très bien dit notre excellent confrère de la Zeit de Hambourg, Theo Sommer, l’« âge tocquevillien » [30]   Communication au Forum des journalistes organisé à... [30] est terminé. Reviendra-t-il jamais ?

17

À prendre en considération l’étendue du territoire de la Fédération de Russie, l’importance de son stock d’armes stratégiques, ses prouesses dans l’espace, l’abondance de ses réserves d’hydrocarbures et de métaux rares, on serait tenté de répondre peut-être, mais à condition d’ajouter à la liste des superpuissances la Chine, le Japon, voire l’Inde, dont Tocqueville n’aurait pas manqué de noter les titres à rejoindre le club si ceux-ci avaient déjà été aussi solides au moment où il posait son regard d’aigle sur le monde à venir. Reste que la première image que tout voyageur ramène aujourd’hui de Russie est celle d’un délabrement économique et moral confondant, et le moins qu’on puisse dire est que la tragédie du Koursk et l’incendie de la tour de télévision de Moscou n’ont fait que confirmer les doutes que l’on pouvait avoir quant à l’aptitude de Vladimir Poutine à le maîtriser. Ce n’est pas demain que l’Empire de Pierre le Grand et de Staline inspirera à ses sujets et à ses voisins le respect sans lequel il n’est pas de bonne gouvernance, comme on dit aujourd’hui, concevable.

HUNTINGTON ET LE « CHOC DES CIVILISATIONS »

18

Rien d’étonnant dès lors à ce que l’on ne voie guère, parmi les critiques – nombreux – de Fukuyama, d’esprits pour soutenir que le monde pourrait se retrouver un beau matin dans la situation de duel permanent, qu’il a connue de 1945 à 1989. Peu d’entre eux d’ailleurs s’avancent jusqu’à proposer un schéma d’avenir. À vrai dire, il y en a surtout un : le Pr Samuel P. Huntington, de Harvard, expert réputé des relations internationales. Il a fait beaucoup parler de lui, à l’été 1993, en développant le thème du « Choc des civilisations ? » [31]   Samuel P. Huntington, « The Clash of Civilizations ?... [31] . Encore a-t-il, par la suite, curieusement justifié sa démarche en demandant à ceux qui se refusaient à le suivre : « S’il n’y a pas de civilisations, quoi ? » Pendant quarante ans, dit-il en substance, nous avons vécu, quelles que fussent ses insuffisances, en fonction du paradigme de la guerre froide. Or les événements de ces dernières années ont renvoyé ce paradigme au rayon des manuels d’histoire. Mais nous avons clairement besoin d’un nouveau modèle capable de nous aider à mettre en ordre et à comprendre les principaux développements de la politique mondiale. Car « un paradigme n’est démenti (disproved) que par la création d’un autre paradigme, rendant compte de faits plus cruciaux en termes aussi simples ou plus simples » [32]   Samuel P. Huntington, « If not Civilizations, What ?... [32] . Et si tout simplement, il n’y avait pas pour le moment d’explication centrale, de paradigme ? Huntington se refuse manifestement à le croire.

19

Ce qu’il appelle lui-même son « hypothèse » – d’où sans doute le point d’interrogation qui suit la formule « choc des civilisations ? » – part de l’idée que « dans le monde nouveau, les conflits n’auront pas essentiellement pour origine l’idéologie ou l’économie » et que « les grandes causes de division de l’humanité et les principales sources de conflit seront culturelles ». Mais qu’est-ce donc qu’une civilisation ? « La forme la plus élevée de regroupement par la culture et le facteur d’identité culturelle le plus large qui caractérisent le genre humain, indépendamment de ce qui le distingue des autres espèces [...] » et, c’est là l’essentiel, « le niveau d’identification le plus large dans lequel [un homme] peut vraiment se reconnaître ».

20

Après avoir rappelé que le grand historien britannique Toynbee avait lui-même « identifié vingt et une civilisations majeures », Huntington estime qu’il n’en reste plus que six dans le monde d’aujourd’hui. Moyennant quoi, il écrit dans le paragraphe suivant : « Le sentiment d’appartenance à une civilisation va prendre de plus en plus d’importance dans l’avenir, et le monde sera dans une large mesure façonné par les interactions de sept ou huit civilisations majeures : à savoir les civilisations occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et, peut-être, africaine. » Tout en reconnaissant que le choc des civilisations ne rend pas compte de tout, et notamment du dialogue entre Israël et l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), il juge cette explication plus satisfaisante que toutes les autres qui ont pu être, jusqu’à présent, avancées. Pour lui, en effet, pas de doute : « Les plus importants conflits à venir auront lieu le long des lignes de fracture culturelle qui séparent ces civilisations. »

21

On ne va pas s’amuser ici à passer en revue ces « sept ou huit civilisations » dont parle Huntington et à s’interroger sur l’homogénéité de chacune. Comment, cependant, à voir la Chine « populaire » d’aujourd’hui tiraillée entre les démons du centralisme communiste, d’une économie de marché débridée, de mafias sûres d’elles-mêmes, ne pas se poser quelques questions sur l’avenir de la prétendue civilisation « confucéenne » ? Sur la cohésion d’un monde musulman où islamistes et modernistes sont, c’est le cas de le dire, à couteaux tirés ? Et surtout sur la tranquillité d’âme avec laquelle notre auteur parle des Américains et des Européens, comme s’ils appartenaient une fois pour toutes à une seule et même civilisation ?

22

Loin de nous l’idée de contester que le développement fulgurant des communications a largement contribué à américaniser l’univers. Mais pas seulement l’Europe : c’est d’un pôle à l’autre qu’on boit du coca, qu’on porte des jeans, qu’on se trémousse en masse au son des mêmes musiques, qu’on voit des films et des séries TV américains et, à présent, que l’on surfe sur le web. Pour le reste, il est tout de même incontestable que sur des sujets essentiels comme la peine de mort, la législation sociale, le commerce international, les aliments transgéniques, le rôle de l’État, l’identité nationale, la manière de penser et d’agir varie du tout au tout d’une rive à l’autre de l’Atlantique. N’oublions jamais que les États-Unis ont été faits par des immigrants qui ont renoncé à leur nationalité d’origine pour se fondre dans un fabuleux creuset, le melting pot. Impossible donc de comprendre leur histoire et la mentalité de leurs habitants, si l’on ne se met pas dans la tête qu’au nom de leur extraordinaire réussite, ces derniers regardent toujours avec une certaine condescendance, mêlée d’incrédulité, l’agitation des descendants de leurs cousins demeurés en Europe parce qu’ils préféraient conserver leurs particularismes.

23

Bien sûr il y a des degrés entre les uns et les autres : beaucoup de Britanniques, par exemple, font passer leur appartenance à la communauté des peuples de langue anglaise, souvent renforcée par des liens de famille, avant leurs liens avec l’Europe. Il n’empêche que petit à petit s’est créée une Union européenne qui se sent encore assez de muscles et de neurones pour ne pas se laisser dicter en toutes circonstances sa conduite par une nation dont Apollinaire et de Gaulle ont opportunément rappelé qu’après tout elle était la fille de l’Europe.

24

On ne veut pas dire par là que Fouad Ajami, professeur à l’Université John Hopkins et critique particulièrement mordant des thèses de Huntington, ait raison de soutenir que « ce ne sont pas les civilisations qui créent les États » [33]   Fouad Ajami, « The Summoning », Foreign Affairs, ... [33] , mais l’inverse : nous serions plutôt tentés, pour notre part, de croire à une action réciproque. De toute manière les États ne sont plus ce qu’ils étaient : le coût chaque jour grandissant des armements interdit à la plupart, sinon à la totalité, de détenir le vaste arsenal dont ils auraient besoin pour faire face à toutes les menaces concevables. La mondialisation des échanges les prive progressivement d’une bonne partie de leurs prérogatives, au profit d’entreprises dont le budget dépasse bien souvent le leur, et de réseaux de toutes sortes, dont les moindres ne sont pas ceux des trafiquants de drogue et des blanchisseurs d’argent sale.

25

Ces prérogatives des États ne sont pas seulement menacées par la globalisation-mondialisation. La contradiction fondamentale de ce début de siècle n’est-elle pas plutôt à chercher entre les deux formidables courants qui tirent actuellement l’espèce humaine à hue et à dia : la globalisation tant décriée est un fait, selon toute probabilité irréversible. Mais il y aussi en sens inverse l’atomisation, le repli sur soi de sociétés, d’ethnies, de groupes qui se sentent menacés dans leur être. Faute d’avoir à sa tête un maire, appuyé par une police, accepté par tous, le « village planétaire », cher à Marshall McLuhan, n’a toujours pas eu raison des villages tout court. La balkanisation n’est pas limitée à l’ex-Yougoslavie. De la Tchétchénie à la Sierra Leone, de l’Indonésie à l’Afrique des Grands Lacs, de l’Irlande du Nord à la Corse, elle exprime, avec une intensité Dieu sait bien différente, l’incapacité de trop de voisins à vivre ensemble. Cette contradiction-là traverse toutes les cultures, « toutes les sept ou huit civilisations » que Huntington prétend avoir recensées.

26

Mais le trait le plus frappant de notre époque est peut-être encore que personne n’a d’idéologie ou de vision à proposer qui soit d’ampleur à transcender ces contradictions. Qu’ils soient religieux, dynastiques, idéologiques, patriotiques, l’humanité a perdu ses repères familiers, dont le principal tourne autour de cette idée de Progrès, qu’exalta, entre autres, Condorcet, quand il affirma en 1782, dans son discours de réception à l’Académie française que « la nature n’a mis aucun terme à nos espérances » [34]   Cité dans Jean-Jacques Chevallier, Histoire de la... [34] . Saint-Simon et Auguste Comte sont allés plus loin encore dans la mesure où ce qui, chez Condorcet, devait avant tout résulter de la volonté des hommes, était à leurs yeux l’effet d’une nécessité historique à laquelle cette volonté ne pouvait mais. Le « socialisme scientifique » de Marx s’est inscrit dans cette ligne, mais aussi si l’on y réfléchit bien, la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, qui voyait l’humanité converger pas à pas vers un « point oméga » où elle accomplirait sa fusion en Dieu. En tout cas, si les trois grandes révolutions américaine, française et russe ont un socle philosophique commun, c’est bien cette foi dans le Progrès, devant conduire au Paradis sur terre. Mais le Paradis sur terre, qui prétend encore aujourd’hui en détenir les clés ?

27

Méfions-nous cependant des excès à quoi peut conduire une trop forte désillusion. On ne saurait jeter à la poubelle l’ambition de faire mieux au prétexte que le Progrès a été trop souvent un mythe carnassier. Comment oublier les innombrables « progrès » qui ont allégé au cours des âges la peine des hommes, allongé leur vie et étendu le champ de leur confort, de leur liberté, de leurs connaissances, de leurs joies ? Comment justifier l’effort qui leur est demandé et, dans tous les domaines, devra bien continuer de l’être, sinon par la nécessité de persévérer sur cette route ? Si artificiel soit-il, aucun paradigme ne nous fera oublier qu’il n’est d’autre loi, à défaut, que celle de la jungle.

Notes

[1]

Arthur S. Link, American Epoch, New York, Knopf, 1955, p. 195.

[2]

Walter Lippmann, La politique étrangère des États-Unis, Éditions des Deux Rives, 1945, p. 84-85.

[3]

Robert Dallek, Franklin D. Roosevelt and American Foreign Policy 1932-1945, New York, Oxford University Press, 1979, p. 521.

[4]

Winston Churchill, La Seconde Guerre mondiale, Paris, Plon, 1948, t. VI, vol. 2, p. 6.

[5]

Robert Sherwood, Le mémorial de Roosevelt, Paris, Plon, 1950, vol. 2, p. 413.

[6]

James Byrnes, Cartes sur table, Morgan, 1947, p. 100.

[7]

Le Monde, 8 mars 1991.

[8]

Cité dans Joseph S. Nye, « What New World Order », Foreign Affairs, été 1992.

[9]

Reproduit dans l’International Herald Tribune du 9 mars 1992.

[10]

Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, Payot, 1989, p. 571.

[11]

Paul Kennedy, Préparer le XXIe siècle, Paris, Odile Jacob, 1994.

[12]

Francis Fukuyama, « The End of History », The National Interest, été 1989, trad. franç. dans Commentaire, automne 1989. Ce texte a été repris et considérablement enrichi dans un livre dont la traduction française est paru en 1992, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion.

[13]

Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard, 1989.

[14]

Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, op. cit., p. 351.

[15]

Dominique Auffret, Alexandre Kojève, Paris, Grasset, 1990, p. 301-302.

[16]

Ibid.

[17]

Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, Paris, Calmann-Lévy, p. 111.

[18]

Bernard Voyenne, Histoire de l’idée européenne, Paris, Payot, 1964, p. 101.

[19]

L’idée lui avait été soufflée par un article, paru en 1845, du rédacteur en chef de la Democratic Review de New York.

[20]

Cité par Richard N. Haass, « Paradigm lost », Foreign Affairs, janvier-février 1995.

[21]

Nicolas Gogol, Les mes mortes, Paris, Albin Michel, 1948, p. 264.

[22]

Fiodor Dosto ïevski, Les Démons, Paris, Gallimard, 1955, p. 267-268.

[23]

Isaac Deutscher, Trotsky, Paris, Julliard, 1964, t. II, p. 291.

[24]

Nicolas Berdiaev, Les sources et le sens du communisme russe, Paris, Gallimard, 1951, p. 237.

[25]

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gosselin, 1835, t. I, p. 449-450.

[26]

Denis de Rougemont, Vingt siècles d’Europe, Paris, Payot, 1961, p. 268.

[27]

Propos de Thiers paraphrasés par Sainte-Beuve, Cahiers du 19 décembre 1847.

[28]

Mot attribué à Napoléon Ier.

[29]

Henry Kissinger, Diplomatie, Paris, Fayard, 1996, p. 763.

[30]

Communication au Forum des journalistes organisé à Séoul, en septembre 1990, par le Joong-ang Ilbo.

[31]

Samuel P. Huntington, « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, été 1993, trad. franç. dans Commentaire, été 1994.

[32]

Samuel P. Huntington, « If not Civilizations, What ? », Foreign Affairs, novembre-décembre 1993.

[33]

Fouad Ajami, « The Summoning », Foreign Affairs, septembre-octobre 1993.

[34]

Cité dans Jean-Jacques Chevallier, Histoire de la pensée politique, Paris, Payot, 1979, t. II, p. 192.

Résumé

Français

Le nouvel ordre international tel qu’imaginé par George Bush, la « fin de l’Histoire » mise en avant par Francis Fukuyama, la quête de l’Empire universel et le « choc des civilisations » de Samuel Huntington constituent quatre des principaux paradigmes avancés au cours de la dernière décennie. L’auteur se propose de les soumettre à l’analyse critique, autrement dit d’étudier leur pertinence à la fois comme mode d’explication et de compréhension du réel et comme facteur de développement ou de « Progrès ». Les limites de ces modèles, tant au plan cognitif que conséquentiel, ne doivent pourtant pas faire oublier qu’il n’est d’autre loi, à défaut, que celle de la jungle.

English

The Artificial Paradigms
The new international order as imagined by George Bush, the « end of History » put forward by Francis Fukuyama, the quest for the universal Empire and the « Clash of civilizations » of Samuel Huntington form the four main paradigms put forward over the last decade. The author suggests putting them under a critical analysis, that is studying their relevance as a method of explanation and comprehension of reality and as a factor of development or « Progress ». The limits to these models, as much on the cognitive as on the consequential levels, must not however let one forget that, in default of these models, there is no other law, than that of the jungle.

Plan de l'article

  1. GEORGE BUSH ET LE NOUVEL ORDRE INTERNATIONAL
  2. FRANCIS FUKUYAMA ET LA « FIN DE L’HISTOIRE »
  3. LA QUÊTE DE L’EMPIRE UNIVERSEL
  4. HUNTINGTON ET LE « CHOC DES CIVILISATIONS »

Pour citer cet article

Fontaine André, « Les paradigmes artificiels », Revue internationale et stratégique 1/ 2001 (n° 41), p. 55-62
URL : www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2001-1-page-55.htm.
DOI : 10.3917/ris.041.0055


Article précédent Pages 55 - 62 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback