2001
Revue internationale et stratégique
Tendances
Une politique étrangère commune pour l’Europe
Chris Patten
Commissaire européen en charge des relations extérieures.
Il y a un peu plus d’un an, en recevant le portefeuille de commissaire européen en charge des relations extérieures, j’ai été appelé à participer à une œuvre collective exaltante : la construction, à la fois patiente et résolue, d’une politique étrangère commune pour l’Europe.
Cette politique est en marche. Les événements de l’année 2000 ont confirmé que l’Europe compte sur la scène mondiale, et qu’elle y fait entendre une voix plus assurée.
Je me garderais bien, cependant, de jouer les Candide et de proclamer que « tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles ». La politique étrangère commune est en marche, certes, mais elle avance souvent cahin-caha. Parce que l’Union européenne n’est pas un État, et parce qu’elle n’a pas vocation à le devenir, sa présence internationale emprunte nécessairement différents chemins, pour partie communautaires, pour partie intergouvernementaux, pour partie bilatéraux.
Il est évident que cette route est souvent plus sinueuse et cahoteuse que celles des politiques étrangères nationales. Rien n’est plus normal. Pour autant, la route commune n’en est pas moins nécessaire, pour conduire l’Europe à s’affirmer encore au sein d’un monde multipolaire.
UNE NÉCESSAIRE POLITIQUE ETRANGÈRE COMMUNE
Nous venons de très loin. Inutile d’évoquer les traités de Westphalie ou le Congrès de Vienne (encore qu’ils n’appartiennent pas à la préhistoire diplomatique) pour rappeler que l’idée d’une politique étrangère européenne a longtemps été une incongruité. L’agenda politique de la construction européenne naissante, à la fin des années 50, ne traitait pas des questions de politique étrangère, restées au cœur des compétences nationales. Le rejet de la Communauté européenne de défense, avortée en 1954, en fut la marque originelle. Aussi les tentatives de politique étrangère et de sécurité commune ont-elles longtemps été condamnées à la demi-mesure et, pour tout dire, à l’échec. La « coopération politique européenne », avatar des années 70 et 80, se limita à produire quelques déclarations publiées, le plus souvent, une ou deux semaines après les événements qu’elles auraient pu influencer. Et Henry Kissinger pouvait légitimement rester dubitatif, en se demandant à quel numéro de téléphone répondait le Vieux Continent.
Il a fallu attendre le tournant des années 90 pour que les États membres de la Communauté européenne considèrent qu’il était de leur intérêt de mettre en commun certains outils de politique étrangère. La chute du mur de Berlin et les déchirures de l’ex-Yougoslavie, en effet, ont placé l’Europe face à de nouveaux impératifs. Manifestes vis-à-vis de nos voisins immédiats trop longtemps opprimés par l’Empire soviétique, nos responsabilités ont également été accrues sur la scène mondiale. Alors que l’effondrement de l’Union soviétique pouvait inciter les États-Unis à céder à la tentation de l’unilatéralisme, l’affirmation d’un pôle européen est apparue nécessaire à l’heure de la mondialisation.
C’est pour mieux promouvoir nos valeurs et nos intérêts que l’Europe doit davantage se faire entendre sur la scène internationale, sinon d’une seule voix, du moins de manière étroitement coordonnée. Les charmes de la polyphonie ne valent guère sans harmonie, sauf à tomber dans la régression folklorique ou l’avant-gardisme abstrait, excès malvenus en matière diplomatique.
Aussi la volonté politique des États a-t-elle permis à l’Union européenne de jeter les fondements de cette nécessaire politique commune. En moins de dix ans, des avancées considérables ont été décidées. Le traité de Maastricht, en 1992, a complété le pilier communautaire initial (notamment celui du commerce international et de l’aide extérieure) par le pilier PESC (Politique étrangère et de sécurité commune). Le traité d’Amsterdam, quelques années plus tard, a donné un nouveau visage à la PESC, en créant la fonction de Haut Représentant, confiée au Secrétaire général du Conseil. Enfin, l’architecture des relations extérieures de l’Union a récemment été complétée dans le domaine de la politique de sécurité, lors des Conseils européens de Cologne, Helsinki et Nice.
Étape après étape, c’est ainsi que se construit une politique commune, dans la conjugaison des méthodes communautaire et intergouvernementale. Cette politique commune n’a, certes, aucunement vocation à devenir une politique unique. Dans un avenir prévisible, nous compterons en Europe autant de ministres des Affaires étrangères, et donc de politiques étrangères, qu’il y a d’États membres. Il est pleinement justifié que les relations extérieures demeurent principalement l’affaire des gouvernements nationaux, qui bénéficient d’une légitimité démocratique entière. Il est évident, cependant, que la seule approche intergouvernementale conduirait à la faiblesse et à la médiocrité, celles d’une politique étrangère réduite au plus petit dénominateur commun. Le drapeau de l’Union européenne ne se substituera pas aux couleurs nationales, mais il ne doit pas, cependant, s’effacer derrière elles.
Ainsi la PESC est-elle une création en devenir, qui a besoin de temps pour se parfaire. C’est une chance que Javier Solana et moi travaillions extrêmement bien ensemble, en dépit de la complexité de l’architecture institutionnelle actuelle. Le Conseil européen a décidé, à Nice, qu’une nouvelle révision du traité devrait être envisagée en 2004 ; peut-être l’Union européenne devrait-elle également saisir cette occasion pour poursuivre sa réflexion sur la PESC ?
Aussi, il importe que les structures, procédures et instruments de la PESC continuent à tenir compte de la nécessité d’exploiter au mieux les atouts de la Communauté européenne. C’est pourquoi le traité « associe pleinement » la Commission européenne à la PESC. Nous prenons part au processus de prise de décisions au sein du Conseil, par l’exercice du droit d’initiative partagé. Et nous sommes également pleinement associés à la mise en œuvre de la PESC. J’ajoute que, aux termes de l’article 3 du Traité sur l’Union européenne, la Commission est appelée à assurer, avec le Conseil, la cohérence des différents piliers, s’agissant de l’action extérieure. À l’évidence, il serait absurde de séparer la politique étrangère européenne des institutions chargées de gérer la plupart des instruments qui concourent à sa réalisation : les questions liées au commerce international, à l’aide extérieure, à la prévention des conflits et la gestion des crises notamment, mais aussi un grand nombre des aspects externes de la justice et des affaires intérieures.
La perspective est claire : nous devons encore consolider le partenariat raisonnable et subtil qui s’est instauré entre les institutions de l’Union et les États membres.
Ces considérations historiques et institutionnelles constituent l’arrière-plan de la question essentielle : que voulons-nous faire ensemble ? Il me semble que l’Union européenne doit viser une triple ambition sur la scène internationale.
Notre première ambition doit être celle de la projection de stabilité. Grâce aux outils qu’elle a su développer (le commerce, l’aide extérieure, le dialogue politique, la coopération environnementale, la politique de la concurrence, la politique de sécurité, etc.), l’Union doit jouer un rôle essentiel dans la promotion et la diffusion de la prospérité et de la démocratie, notamment auprès de nos voisins les plus proches. La perspective désormais imminente de l’élargissement constitue une application fondamentale de la projection de stabilité. Mais cette évolution historique n’est pas exclusive d’autres partenariats, avec les pays du sud de la Méditerranée et les Balkans occidentaux notamment.
Nous devons, en second lieu, partager de façon plus large notre expérience dans le domaine de la coopération multilatérale. L’Union européenne bénéficie d’une expérience d’intégration régionale réussie, sans équivalent, soucieuse d’un juste équilibre entre la diversité et l’unité. Notre expérience peut constituer un modèle pour d’autres zones régionales, comme le Mercosur (Marché commun du Sud) en Amérique latine. Nous pouvons, en outre, donner plus de substance aux réflexions sur la « gouvernance mondiale », afin de mieux tirer parti des effets positifs de la mondialisation, tout en assurant la maîtrise de certains de ses effets pervers.
Il me semble, en troisième lieu, que l’Union européenne doit mieux s’affirmer comme un partenaire crédible des États-Unis. L’atlantisme et l’ambition européenne se renforcent mutuellement, tant les liens qui nous unissent avec notre allié américain sont étroits et fidèles. Mais ce n’est qu’en travaillant plus efficacement ensemble à l’échelle européenne que nous pourrons espérer contribuer à l’émergence d’un monde multipolaire, nous permettant de mieux faire valoir nos arguments lorsque nos positions diffèrent de celles des États-Unis.
UNE ACTION EXTÉRIEURE RÉSOLUE
Cette triple ambition se décline, selon des tonalités plus ou moins accentuées, sur l’ensemble de la mappemonde. Je voudrais en souligner, ici, quelques aspects saillants, qui ont marqué l’action de la Commission au cours de l’année 2000.
Bien sûr, le défi de l’élargissement bénéficie, à juste titre, d’une attention particulière. La perspective de l’unification du continent constitue à la fois un impératif moral et une chance historique pour le succès du modèle européen. Bientôt, 500 millions d’Européens bénéficieront, ensemble, de la prospérité économique et de la liberté démocratique. Les Balkans occidentaux auront sans doute vocation à rejoindre, eux aussi, la famille européenne, comme le récent sommet de Zagreb en a ouvert la perspective. Les déchirures de l’histoire auront été vaincues.
La préparation de l’élargissement ne signifie pas, pour autant, que l’Union européenne s’apprête à détourner ses regards du reste du monde. Bien au contraire, l’Europe est appelée à mieux assumer les responsabilités internationales que lui confère son nouveau statut. Elle doit le faire partout où elle est en mesure d’apporter une réelle valeur ajoutée.
Ces responsabilités concernent, d’abord, nos voisins les plus proches. Dans les Balkans occidentaux, nous avons su démontrer la constance de notre engagement, et nous nous réjouissons de continuer à encourager la stabilité d’une région qui a bénéficié, en 2000, de considérables progrès politiques, appuyés par la rapidité et l’efficacité de l’assistance européenne, ainsi que par des mesures commerciales et la conclusion d’accords d’association et de stabilité. Plus à l’est, l’Union européenne accorde un grand prix à son partenariat stratégique avec la Russie et à ses relations avec l’Ukraine, le Caucase et l’Asie centrale, selon une approche pragmatique : nous devons aider tous ces pays, et surtout la Russie, à affermir les structures institutionnelles dont ils ont besoin pour un développement économique et politique inscrit dans la durée. Enfin, en regardant à l’est, l’Europe n’oublie pas le Sud : même si la tragédie du Proche-Orient a pu affecter le processus de Barcelone engagé avec nos douze partenaires du sud de la Méditerranée, l’Union européenne n’a de cesse d’encourager la poursuite de ce dialogue essentiel, à la fois politique, économique et culturel. Un nouvel élan lui a été donné lors de la conférence ministérielle de Marseille.
Au-delà du voisinage européen, la voix de l’Union européenne se fait entendre au cœur de la mondialisation. Nous participons au premier rang des forums multilatéraux, appelés à traiter de grands sujets transversaux, comme l’environnement, le commerce, les migrations ou la lutte contre la criminalité internationale. Et nous nous appliquons, partout dans le monde, à consolider des partenariats et entretenir des dialogues. Je n’en citerai que quelques exemples. Le partenariat avec les États-Unis, ainsi qu’avec les autres pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), demeure essentiel ; nous sommes engagés à poursuivre, avec la nouvelle administration du président Bush, les excellentes relations entretenues, huit ans durant, avec le président Clinton. Nous nous consacrons, par ailleurs, à renforcer davantage notre partenariat avec l’Amérique latine, allié politique et partenaire commercial majeur. Nos relations politiques et économiques avec la Chine et l’Inde restent complexes, mais elles progressent, à l’image de l’ensemble de nos échanges avec l’Asie. Et nous nous efforçons d’appuyer le développement du continent africain.
Mieux affirmer la présence de l’Europe nécessite, en outre, d’améliorer l’utilisation du levier de l’aide extérieure. Les programmes d’assistance extérieure ont longtemps souffert d’une conception initiale déficiente et leur mise en œuvre est trop souvent retardée. Je suis déterminé à réformer profondément ce système. Des résultats encourageants m’y invitent : nous ne devons pas oublier les formidables réalisations de l’Union. La Communauté et les États membres représentent plus de 55 % de l’ensemble de l’aide publique internationale, et quelque 66 % du total des subventions. C’est un effort considérable pour les contribuables européens. Aussi, la réforme structurelle que nous avons engagée, avec le concours des États membres et des bénéficiaires de l’aide, permettra d’améliorer la qualité des programmes et la rapidité de leur mise en œuvre effective. La création d’EuropeAid, l’office européen de coopération, à partir du 1er janvier 2001, constitue un élément central de la réforme engagée.
L’action extérieure de l’Union européenne pourra également s’appuyer, bientôt, sur un certain nombre d’outils de sécurité communs, complémentaires au dispositif fondamental fourni par l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord). L’Europe de la sécurité trouve aujourd’hui sa place, dans les limites qui lui sont nécessairement et légitimement fixées, dès lors que les enjeux de défense demeurent au cœur des compétences nationales et des alliances souverainement décidées par les États. Le Conseil européen de Nice vient de confirmer la volonté des Quinze de disposer de structures et de capacités constituant un instrument militaire pleinement complémentaire – et non pas concurrent – à celui de l’Alliance atlantique. À cette dimension militaire de l’Europe de la sécurité s’ajoute une importante dimension civile : l’action de l’Union européenne, en matière de prévention des conflits et de gestion de crise, doit être mieux articulée. Tout en n’aspirant aucunement, bien sûr, à jouer un rôle militaire, la Commission doit s’efforcer de mieux utiliser la gamme des instruments civils dont elle dispose, pour mieux anticiper et répondre aux crises.
UNE POLITIQUE INSCRITE DANS LA DURÉE
Cet aperçu de l’action extérieure de l’Union ne saurait aboutir, aujourd’hui, qu’à une conclusion très provisoire. À l’évidence, la construction d’une politique étrangère et de sécurité commune n’est pas achevée. Mais la dynamique est bel et bien lancée.
Les États membres ont commencé à façonner cette politique commune, au-delà des simples déclarations d’intention et des pétitions de principe, en reconnaissant la nécessité de combiner trois dimensions : les politiques nationales, le volet intergouvernemental de la PESC proprement dite, et les politiques communautaires.
La présence de l’Europe au sein de la communauté internationale s’affirmera si nous parvenons à combiner ces différents éléments pour qu’ils constituent un véritable continuum. La Commission européenne, à la place qui est la sienne, jouera pleinement son rôle dans cette entreprise fondamentale.
Où l’on retrouve Candide, au terme de quelques voyages. Non pas, évidemment, le jeune adepte béat du « tout est au mieux », mais bien plutôt le travailleur pragmatique et néanmoins ambitieux, qui n’ignore pas l’essentiel, et qui sait le dire d’une voix claire : « Il faut cultiver notre jardin. »