Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130518303
212 pages

p. 171 à 175
doi: en cours

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n° 42 2001/2

2001 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

Vers un droit international du cyberespace ?

Alexis Bautzmann Enseignant-chercheur à l’Institut de géographie de l’Université de Provence (UMR 6012 ESPACE). Membre de l’Observatoire de la stratégie américaine (Groupe de sociologie de la défense - Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques, École des hautes études en sciences sociales, Paris). Texte remis le 14 mars 2001.
À propos de l’ouvrage Les dimensions internationales du droit du cyberespace, Paris, Éditions de l’Unesco, Economica, 284 pages.
Le développement croissant des infrastructures de télécommunication et leur mise en réseau au sein d’un ensemble plus vaste – les « autoroutes de l’information » – constituent une donnée nouvelle dans le champ des relations internationales. Cet enchevêtrement de systèmes informatiques a donné naissance à ce que le romancier américain William Gibson a qualifié de cyberspace [1], fluide électronique à l’intérieur duquel circule l’information numérisée. Si cet espace singulier symbolise pour certains l’aboutissement d’une dynamique de conquête technologique entreprise par l’Homme sur l’espace et le temps, il conduit avant tout à de nouvelles perceptions de l’espace géographique et des relations entre États. Ignorant les frontières, sa nature a-territoriale rend difficile l’usage des droits étatiques et conduit à l’établissement d’un flou juridique à l’échelle internationale.
Un récent ouvrage réalisé sous l’égide de l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) s’attache à dessiner les contours de ce nouvel environnement. Destiné à un public averti, il réunit sept contributions rédigées par des praticiens du droit international [2], attentifs à cette dimension particulière des sciences juridiques.
Le droit international du cyberespace selon l’UNESCO
Comme le rappelle l’article premier de son Acte constitutif, l’Unesco a vocation à favoriser la connaissance et la compréhension mutuelle des nations en prêtant son concours aux organes d’information des masses pour faciliter la libre circulation des idées par le mot et par l’image, à imprimer une impulsion vigoureuse à l’éducation populaire et à la diffusion de la culture, et à aider au maintien, à l’avancement et à la diffusion du savoir. À ce titre, l’Unesco joue un rôle de catalyseur dans l’élaboration d’un droit des autoroutes de l’information plus juste et plus équitable. Les onze principes fixés en la matière par l’Unesco (principes de communication, de participation, de service universel, de multiculturalisme et de multilinguisme, d’éthique, d’éducation, de libre expression, de respect de la vie privée [3], d’accès à l’information, de formation et de coopération internationale) délimitent les contours d’une société de l’information plaçant l’Homme au cœur de ces préoccupations.
Les différentes pistes juridiques abordées dans cet ouvrage contribuent, de manière significative, à dégager les grands principes d’un droit international du cyberespace qui reste à l’état d’ébauche. Il est vrai que la dimension non euclidienne du cyberespace, sa nature extra-territoriale et ses modes de gouvernance particuliers, sa singularité et sa complexité en termes de représentation mentale et d’appréhension physique, rendent son étude particulièrement complexe pour les chercheurs, tant dans le champ des sciences juridiques que dans celui des sciences humaines et sociales. Cette difficulté conceptuelle n’est pas un cas unique. L’espace extra-atmosphérique répond globalement à une pareille description, quoique apparaissant plus familier aux yeux du profane, tant sa représentation est coutumière dans les romans, à la télévision et au cinéma. Il s’agit pourtant d’un espace soumis à des contraintes physiques inédites ainsi qu’à des règles juridiques spécifiques. L’analyse comparée de ces deux espaces apparaît donc à la fois légitime et particulièrement instructive dans le cadre d’une démarche prospective. L’article d’Anna Maria Balsano, intitulé « Un instrument juridique international pour le cyberespace ? Une analyse comparative avec le droit de l’espace », s’inscrit dans cette logique. Responsable juridique de la propriété intellectuelle au département des affaires juridiques de l’Agence spatiale européenne, Anna Maria Balsano s’attache, dans sa contribution, à établir un rapprochement des problématiques juridiques rencontrées dans ces deux espaces singuliers. Rappelant dans un premier temps la nature juridique de l’espace extra-atmosphérique, sa genèse (dans les années 50), et son développement au travers des cinq grands traités conclus dans le cadre de l’organisation des Nations unies [4], Anna Maria Balsano en rappelle les différents éléments : droit d’utilisation (mais non d’appropriation), obligation d’utilisation à des fins pacifiques, responsabilité des États concernant les activités privées (et surveillance de ses activités), immatriculation des objets lancés dans l’espace, conservation de la juridiction et du contrôle, responsabilité des dommages causés et, enfin, application du droit international. De même que pour l’espace extra-atmosphérique, le cyberespace devra englober, selon Anna Maria Balsano, des branches distinctes du droit telles que le droit sur la propriété intellectuelle, le droit pénal, le droit administratif, et s’inspirer de l’expérience acquise pour la mise au point des normes juridiques des activités spatiales. À ce titre, l’auteur prône l’emploi des Nations unies comme forum de discussion et de négociation afin que soient établis, à l’instar de l’espace extra-atmosphérique, des principes juridiques fondamentaux reconnus et acceptés par l’ensemble de la communauté internationale.
Au-delà de l’analyse d’Anna Maria Balsano, ce rapprochement juridique opéré entre l’espace extra-atmosphérique et l’espace cybernétique est d’autant plus intéressant qu’il constitue l’une des principales perspectives de la nouvelle pensée stratégique américaine. Le nouveau secrétaire à la Défense, Donald H. Rumsfeld, a en effet indiqué que ces deux espaces constitueraient pour les années à venir des axes de développement prioritaires de la politique de défense américaine [5].
 
Le droit du cyberespace face aux nouvelles réalités géostratégiques
 
 
S’il y avait une critique à formuler à l’encontre de cet ouvrage (malgré d’indéniables qualités), elle porterait à notre sens sur l’absence d’une véritable perspective géostratégique. Une contribution insistant sur l’importance stratégique de ce nouvel espace-pivot (dont la maîtrise conditionne l’exercice d’une global dominance selon les idéologues du Pentagone) aurait été sans doute la bienvenue. Certes, l’ouvrage étant réalisé sous l’égide de l’Unesco, ses auteurs se sont plus spécifiquement placés dans une perspective humaniste. Il n’est ici nullement question de critiquer cette approche, au demeurant fort honorable [6]. Cependant, la réalité internationale du cyberespace apparaît difficilement conciliable avec cette seule perspective. Cet espace numérique est en effet de plus en plus perçu comme un théâtre d’opération militaire à part entière. Des États comme la Chine ou les États-Unis se sont clairement exprimés à ce sujet, élaborant des scenarii d’emploi de la « force cybernétique » à des fins militaires, et créant des structures de commandement dédiés à l’organisation d’opérations défensives ou offensives au sein de ce nouvel espace de conflictualité. Devenu un espace économique de première importance [7], et ce malgré l’essoufflement de la « Nouvelle économie », il demeure le théâtre privilégié de la globalisation, sa nature électronique transcendant les frontières étatiques... et les législations douanières [8]. À ce titre, les États-Unis ont rapidement mesuré l’importance que pouvait revêtir la domination technologique et militaire d’un tel espace [9]. Dès 1993, date de la création aux États-Unis d’une National Information Infrastructure (NII) servant de support au développement des autoroutes de l’information sur le continent nord-américain, le cyberespace s’est inscrit au premier rang des préoccupations politiques et militaires américaines. En 1994, sous l’impulsion du vice-président américain Albert Gore, la NII a servi de modèle à l’établissement d’une infrastructure mondiale d’information [10] (Global Information Infrastructure), contribuant de fait au développement, à l’échelle internationale, de l’Internet et d’un marché des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) de plus en plus nécessaire à l’économie américaine. La volonté affichée par les autorités américaines de protéger et dominer ce nouvel environnement technologique et économique s’est incarnée tant sous l’ancienne administration Clinton que sous la nouvelle administration Bush. Or, face au développement de nouvelles formes de menaces issues de ce même environnement cybernétique, la militarisation du cyberespace par les États-Unis est apparu, aux yeux de la Maison-Blanche, comme la voie logique permettant l’exercice d’une ubiquité informationnelle, ainsi qu’un leadership infostructurel. L’Executive Order 13 010 de juillet 1996 ordonnant la création d’une commission présidentielle sur la protection des infrastructures vitales américaines, la Presidential Directive Decision 63 de mai 1998 instaurant une lutte active à l’encontre de la cybercriminalité et du cyberterrorisme, ou encore le National Plan for Information Systems Protection de janvier 2000 mettant en place un vaste projet de contrôle des communications sur l’Internet, sont autant d’étapes décisives visant à contrôler et militariser le cyberespace. De multiples systèmes d’interception électroniques ont dès lors vu le jour aux États-Unis. Le logiciel de surveillance Carnivore développé par le FBI, le système FIDN et [11] destiné à contrôler les réseaux informatiques des agences fédérales, le JTF-CND [12] surveillant les réseaux du Pentagone, ou encore le système EMERALD [13] élaboré pour la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), apparaissent comme la partie émergée d’un édifice sécuritaire souvent opaque, au sein duquel la National Security Agency (NSA) et son réseau Échelon constituent la pièce maîtresse d’un dispositif de contrôle du cyberespace sans équivalent dans le monde [14].
Cette militarisation progressive du cyberespace puise sa légitimité dans l’émergence de nouveaux compétiteurs capables de se rendre maîtres d’une topologie difficilement contrôlable par les États-Unis. Initialement issue des rogues states [15], mafias ou groupes isolés de hackers, les contours géographiques de cette menace électronique ont commencé à se préciser lors de déclarations officielles de militaires chinois affirmant que la Chine développait des capacités militaires asymétriques à l’encontre des États-Unis, fondées en grande partie sur l’utilisation du cyberespace comme théâtre d’opération militaire. Largement relayés aux États-Unis, ces propos ont permis de légitimer aux yeux des autorités militaires américaines la militarisation/sanctuarisation du cyberespace. Un récent rapport [16] destiné au Congrès américain et portant sur la nouvelle stratégie militaire chinoise s’en est fait l’écho, indiquant en substance que la Chine considère dorénavant la guerre de l’information comme une arme stratégique et étudie son emploi contre des infrastructures militaires et civiles américaines. Ce rapport insiste sur les qualités techniques de l’infostructure militaire chinoise, à la fois fiable, sécurisée et mobile, et qui devrait rapidement se moderniser grâce à des transferts de technologie d’origine européenne, israélienne et japonaise. Face à cette situation, la « démilitarisation » du cyberespace par voie juridique (en s’inspirant notamment du droit de l’espace extra-atmosphérique) a été abordée par les juristes du Pentagone. Cette voie leur est apparue peu praticable, comme l’indiquait, en mai 1999, une étude émanant du Department of Defense et portant sur les règles en droit international applicables à la guerre dans le cyberespace. Estimant « [...] peu probable que le système légal international produise un texte réglementant les opérations de guerre de l’information » [17], ses auteurs ont conclu à l’inaptitude actuelle de la communauté internationale à légiférer sur l’usage militaire des espaces électroniques, sinon au cas par cas, et donc sans grande efficacité.
Dans le domaine civil, en revanche, les contours d’un droit pénal international du cyberespace ont tenté d’être définis en avril 2000 dans un projet de convention sur la cybercriminalité initié par le Conseil de l’Europe, auquel se sont notamment associés les États-Unis. Le renforcement de la coopération internationale en matière de lutte contre la cybercriminalité et du cyberterrorisme, coopération qu’appelle de ses vœux la Maison-Blanche, reste cependant problématique, comme l’indiquent les maigres résultats obtenus en ce domaine lors de la conférence du G8 à Paris, en mai 2000. De nombreux pays, au premier rang desquels la France, craignent en effet de voir se constituer une « police du cyberespace » sous l’égide des États-Unis [18], les experts américains dépêchés à ces négociations cherchant en effet à dupliquer leur propre législation à l’échelle internationale [19].
Phénomène inquiétant, la militarisation du cyberespace s’inscrit dans une logique sécuritaire qui risque de pervertir le développement de l’Internet, ses effets pouvant à court et moyen termes ralentir sensiblement la mise en place d’un futur droit international du cyberespace. On eût aimé que le présent ouvrage s’intéressât davantage à cette dimension spécifique des autoroutes de l’information, dimension qui aurait pu enrichir les différentes problématiques abordées par ses auteurs. À défaut, de prochaines publications de l’Unesco pourront, nous l’espérons, s’intéresser plus en détail à cet aspect particulièrement préoccupant des autoroutes de l’information.
 
NOTES
 
[1] William Gibson, Neuromancien, Paris, Flammarion, 1994 (édition américaine, 1984).
[2] Anna Maria Balsano, Teresa Fuentes-Camacho, Gareth Grainger, Christina Hultmark, Elisabeth Longwort, Yves Poullet, Pierre Trudel.
[3] Et, par conséquent, de cryptage.
[4] Traité sur l’espace extra-atmosphérique (1967), Accord sur le retour des astronautes (1968), Convention sur la responsabilité (1972), Convention sur l’immatriculation (1975) et Accord sur la Lune (1979).
[5] La désignation par le Pentagone, dès octobre 1999, de l’US Space Command comme principale composante militaire chargée de la défense cyberspatiale s’inscrivait déjà dans cette logique de rapprochement de ces deux espaces extra-territoriaux.
[6] Le dernier ouvrage de Philippe Quéau, conseiller à l’Unesco, s’inscrit dans cette même vision humaniste de la société de l’information. Philippe Quéau, La planète des esprits. Pour une politique du cyberespace, Paris, Éditions Odile Jacob, 2000.
[7] D’après une étude réalisée en juin 1999 par l’Université du Texas, la « Nouvelle économie », liée aux NTIC, aurait permis la création aux États-Unis de près de 1 200 000 emplois, et aurait généré plus de 300 milliards de dollars de chiffre d’affaires pour la seule année 1998, dont 102 milliards issus directement du commerce électronique. Selon Michael Dertouzos, chef du département informatique du Massachusetts Institute of Technology et ancien conseiller de William Clinton pour l’Internet, le cyberespace devrait représenter un marché estimé entre trois et quatre trillions de dollars d’ici à 2020.
[8] Voir le rapport Magaziner (juillet 1997) définissant « un cadre général pour le commerce électronique global » (A framework for Global Electronic Commerce).
[9] Voir Alexis Bautzmann, « Vulnérabilité et défense des infrastructures informationnelles américaines », Le débat stratégique américain 1998-1999, Cahier d’études stratégiques, no 25, GSd-EHESS, Paris, 1999.
[10] Se référer au discours prononcé par Albert Gore à Buenos Aires, le 21 mars 1994, lors de la Conférence de l’UIT. Le principe d’une Global Information Infrastructure fut adopté lors du sommet du G7 à Bruxelles, en 1995.
[11] Federal Intrusion Detection Network.
[12] Joint Task Force - Computer Network Defense.
[13] Event Monitoring Enabling Responses to Anomalous Live Disturbances.
[14] Voir Alexis Bautzmann, « Globalisation et leadership cyberspatial américain », Le débat stratégique américain 1999-2000, Cahier d’études stratégiques no 28, GSd-EHESS, Paris, 2000.
[15] États « délinquants » selon la terminologie américaine.
[16] Annual report on the military power of the People’s Republic of China, Report to Congress, Pursuant to the FY 2000 National Defense Authorization Act, juin 2000.
[17] An assessment of international legal issues in information operations, Department of Defense, Office of General Counsel, mai 1999.
[18] Voir Alexis Bautzmann, « Le G8 : une nouvelle vision géostratégique venue des États-Unis », Libération, 15 mai 2000.
[19] En étendant notamment les principes du Communications Assistance for Law Enforcement Act de 1994 à l’ensemble du cyberespace.
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[1]
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[2]
Anna Maria Balsano, Teresa Fuentes-Camacho, Gareth Grainge...
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[3]
Et, par conséquent, de cryptage. Suite de la note...
[4]
Traité sur l’espace extra-atmosphérique (1967), Accord sur...
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[5]
La désignation par le Pentagone, dès octobre 1999, de l’US...
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[6]
Le dernier ouvrage de Philippe Quéau, conseiller à l’Unesc...
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[7]
D’après une étude réalisée en juin 1999 par l’Université d...
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[8]
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