2001
Revue internationale et stratégique
En librairie
Comptes rendus
L’armement français au XXe siècle : une politique à l’épreuve de l’histoire, Laurent Giovachini
L’objectif affiché de l’ouvrage est de constituer un vade-mecum à l’usage de tous ceux qui veulent comprendre les questions d’armement et les principaux événements qui ont jalonné l’histoire de ce secteur au cours du siècle passé. Comme l’indique dans sa préface le ministre de la Défense, Alain Richard, « c’est aussi une histoire de l’intérieur du pouvoir politique. Les questions d’armement, outre leur technicité intrinsèque, ont de tout temps été entourées de règles de protection de l’information ; elles ont été traitées par des responsables en petit nombre ; entre la propension naturelle à reconstituer l’histoire sans données suffisantes et la confrontation d’intérêts contradictoires, les exigences de la rigueur historique sont dans ce domaine particulièrement contraignantes. Mais le résultat n’en a que plus d’intérêt ».
En dépit de la concision de son livre, l’auteur analyse en effet la relation qu’ont entretenue les gouvernements successifs avec l’industrie de défense et dresse le portrait des ministres et hauts fonctionnaires civils et militaires qui ont incarné la politique française d’armement au XXe siècle. En ce sens, un choix judicieux de documents rares marquant l’histoire de l’armement français a été réalisé par l’auteur pour constituer les annexes du livre.
Le lecteur a ainsi la possibilité de restituer leur profondeur historique aux problématiques et aux enjeux actuels : concentration et émancipation de l’industrie aéronautique et de défense européenne, accompagnement et encadrement par les États de ce processus, évolution du positionnement institutionnel et des missions de la Délégation générale pour l’armement (DGA). Cet éclairage est d’autant plus intéressant que Laurent Giovachini, lui-même ingénieur de l’armement, a traité ce type de dossiers au sein des cabinets de deux ministres de la Défense, ainsi qu’auprès du Premier ministre. Il est depuis le 1er mars 2001 en charge de la coopération et des affaires industrielles à la DGA. C’est donc avec une particulière attention, qu’en marge de l’évocation historique, le lecteur relèvera certaines réflexions à propos du statut public ou privé des entreprises d’armement et de la capacité de l’État à « orienter » l’ensemble du secteur industriel de l’armement, sur l’autonomie de la « fonction armement » par rapport à l’institution militaire et sur le degré de priorité qu’il convient d’accorder au développement de capacités de recherche et de production indépendantes, ou encore sur la manière dont les politiques d’armement s’inscrivent dans la durée, ainsi qu’à propos du « risque de divorce entre l’administration et les entreprises ».
Le complexe militaro-industriel français est présenté sous un jour plutôt flatteur. L’auteur s’inscrit délibérément dans la perspective du service de l’État et du souci de la responsabilité politique. Il est exact que ces buts ont le plus souvent présidé à l’édification d’un outil particulièrement utile, aujourd’hui encore, à l’affirmation de la puissance française.
L’historique en lui-même permet de mieux comprendre notamment pourquoi, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le formidable outil industriel d’armement mis en place par la France a si rapidement périclité ou encore comment il a été rebâti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion bien connue de l’aide américaine, et celle quelque peu oubliée aujourd’hui d’un ministre communiste, Charles Tillon, ayant eu la particularité de s’être mutiné en 1919 à bord d’un croiseur-cuirassé de la Marine nationale...
On appréciera justement l’initiative d’avoir dressé le portrait de personnages phares qui, à l’instar de ce ministre, ont marqué l’histoire de l’armement : Albert Thomas, Pierre Cot, Raoul Dautry, Pierre Guillaumat et Henri Martre.
En revanche, on éprouvera un certain sentiment de frustration quant à l’approche très factuelle retenue, en conformité avec un certain devoir de réserve, pour évoquer les événements survenus plus récemment, en particulier à propos des regroupements européens. Sans doute aussi la dimension « exportations » aurait-elle mérité de plus amples développements, tant elle est difficilement dissociable de l’essor du système français de l’armement.
Cet ouvrage constitue néanmoins un véritable ouvrage de référence nécessaire à ceux qui veulent mieux comprendre les problématiques relatives à l’armement français et européen du XXIe siècle.
Franck-Emmanuel CAILLAUD
Paris, Ellipses, coll. « Les cahiers de l’armement », 2000, 203 p.
Une entente de raison. La chute du mur de Berlin et les relations franco-allemandes, Nicole Parfait
Suite au colloque organisé à Sarrebruck, dix ans après la chute du mur de Berlin, Nicole Parfait, directrice de l’Institut français de Hambourg, a réuni les discours des différents intervenants, allemands et français, dans un livre qu’elle intitule Une entente de raison.
Se penchant sur la question des relations franco-allemandes, l’ouvrage retrace l’évolution d’une coopération née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en dégageant les facteurs qui ont poussé deux pays, autrefois opposés, à tisser des liens de plus en plus étroits. Sur fond de guerre froide, le rapprochement apparaît comme tenant davantage d’une nécessité géopolitique – face à l’impérialisme anglo-saxon et à la menace soviétique –, que d’une volonté désintéressée d’entretenir avec son voisin des rapports amicaux. En mettant en lumière les divergences qui sont apparues dès le départ, tant en matière de nucléaire que de relations avec l’OTAN, les intervenants s’interrogent sur l’avenir des relations franco-allemandes alors que le contexte a changé, que l’Allemagne est réunifiée et qu’elle s’impose de plus en plus sur la scène européenne. On pourrait rétorquer que ces considérations n’apportent, après tout, rien de fondamentalement nouveau à l’étude des relations franco-allemandes. Or l’analyse possède l’originalité de ne pas négliger les rapports qu’ont entretenus la France et la RDA jusqu’en 1989 : elle souligne, en effet, l’intérêt français de voir le partenaire allemand divisé et de pouvoir ainsi assurer sa prédominance en Europe.
La donne n’est plus la même : l’Allemagne se pose désormais de plus en plus comme un pilier fondamental de la construction européenne et prône un élargissement rapide de l’UE aux pays de l’Est. À cette aune, les relations franco-allemandes doivent être repensées. Pour ce faire, les acteurs du colloque de Sarrebruck ne limitent pas la teneur des relations de part et d’autre du Rhin à une simple affaire de diplomatie et d’intérêts nationaux.
En donnant la parole à tour de rôle à des intervenants allemands et français, il s’agit de rendre compte de la manière dont le pays a perçu et perçoit encore son voisin. L’analyse du romantisme allemand et de son rôle dans la construction de l’image de l’ « ennemi héréditaire français » accentue le contraste avec l’émergence de rapports amicaux consolidés tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Elle amène à s’interroger sur la part de mythe et de réalité inhérente aux relations franco-allemandes et sur la validité d’une « identité franco-allemande » défendue par certains aujourd’hui.
À l’heure où la France et l’Allemagne adoptent de plus en plus une vision commune de l’Europe, Une entente de raison ne se contente pas de relater l’évolution historique des relations franco-allemandes mais ouvre la voie vers une réflexion en profondeur pour déterminer ce qui tient du spécifiquement national, du transculturel, voire du biculturel.
Carole HUINH VAN
Paris, Éd. Desjonquères, 2000, 149 p.
François Mitterrand : The Last French President, Ronald Tiersky
Plus de quatre ans après le décès de François Mitterrand, Ronald Tiersky tente de donner un nouvel éclairage sur l’homme, qui est assez communément assimilé en France à un « républicain machiavélique ».
Il s’agit de rétablir la continuité du caractère et des actions d’un personnage dont les multiples facettes apparaissent souvent contradictoires et ceci en rappelant, notamment, la distinction entre le pragmatisme – apanage de tout homme d’État – et l’opportunisme. Cette nouvelle perspective permet de redéfinir l’originalité de son œuvre politique : F. Mitterrand fait à la fois figure de pionnier dans certains domaines comme celui de la cohabitation, mais aussi de « dernier » dans la mesure où il clôt la phase gaullienne de la vie politique française : c’est ainsi le dernier des « monarques élus ». Les nouvelles formes que prend la politique française – que ce soit la cohabitation à l’échelle nationale ou l’approfondissement de l’intégration européenne à l’échelle supranationale – semblent, en effet, conduire à une inéluctable réduction des prérogatives du chef de l’État. Ainsi, « l’ère Mitterrand » apparaît-elle comme une période de transition, un « pont » entre la vie française d’après guerre dominée par la conception gaullienne du pouvoir exécutif et de la nation et un nouveau cycle, marqué par la normalisation de la vie politique ainsi que par l’effacement de « l’exception française ». De plus, en conduisant la gauche à la présidence, Mitterrand a permis aux institutions de la Ve République d’atteindre une vraie légitimité démocratique.
Comment expliquer alors cette image d’un homme arriviste, mû davantage par son intérêt personnel que par celui de la nation ? D’une part, du fait du manque de communication entre le président et le peuple qui l’a élu, mais aussi du fait de la tendance à diaboliser ses erreurs et ses traits de caractère au détriment de ses grandes œuvres. Celles-ci n’ont pas été appréciées à leur juste valeur, vraisemblablement faute de recul historique. C’est pourquoi l’approche de R. Tiersky, qui présente l’avantage de poser un regard extérieur sur la vie politique française, permet d’avoir un point de vue plus modéré, voire plus tolérant sur F. Mitterrand. Dans tous les cas, cet ouvrage s’avère être une réflexion claire et rigoureuse sur la vie politique française d’après guerre et sur le statut d’homme d’État dans un régime démocratique.
Anne GUILLERMIN
New York, Saint Martin’s Press, 2000, 400 p.
Der lange Weg nach Western : Band I : Deutsche Geschichte vom Ende des Alten Reiches bis zum Untergang der Weimarer Republik ; Band II : Deutsche Geschichte vom « Dritten Reich » bis zur Wiedervereinigung, Heinrich August Winkler
L’originalité de l’ouvrage en deux volumes de l’historien berlinois Heinrich August Winkler est qu’il ne s’agit pas d’un livre de plus sur l’histoire de l’Allemagne, des origines à nos jours, mais d’un essai interprétatif sur l’histoire sinueuse de l’Allemagne, sur Le long chemin vers l’Occident – comme l’indique le titre de l’œuvre. Par « Occident », l’historien entend État-nation et démocratie. Son étude, impressionnante, s’articule autour de l’idée du Sonderweg ( « voie particulière » ) allemand depuis La fin du vieil Empire à la chute de la République de Weimar (titre du premier volume), puis Du IIIe Reich à la réunification (titre du second volume). Ce chemin est marqué par la formation tardive de l’État-nation allemand et par des révolutions manquées, celle, notamment, très symbolique, de 1848. L’Allemagne a ainsi, au cours de son histoire, suivi une « voie particulière » – par rapport à celle des autres nations européennes – l’isolant dès le XVIIIe siècle des autres peuples de l’Occident qui s’engageaient, eux, sur la voie de la démocratie. La fin du Saint Empire romain germanique, que Napoléon Ier dissout en 1806, ne met cependant pas fin au « mythe du Reich » qui perdure jusqu’à la chute définitive de ce même Reich (hitlérien) en 1945. C’est à partir de cette date, que les Allemands développent l’idée, pour paraphraser l’écrivain Thomas Mann, d’une Allemagne européenne et non plus d’une Europe allemande. Mais 1945 ne sonne que la fin du Sonderweg anti-occidental du Reich allemand. En effet, si entre 1949 à 1989, la RFA a eu la chance de pouvoir se transformer en une démocratie occidentale, l’État (allemand) reste incomplet puisque la partie orientale subit la dictature importée d’Union soviétique. La thèse de H. A. Winkler est que c’est uniquement depuis l’unification des deux États allemands en 1990 que l’Allemagne est devenue un « État-nation démocratique parmi d’autres ». C’est par cette unification, à l’opposé du Reich allemand, que l’Allemagne a trouvé son assise nationale par la renonciation à toute déviation.
Jusqu’à aujourd’hui la thèse du Sonderweg servait à expliquer la chute de l’Allemagne dans le national-socialisme et à comprendre la RFA comme un véritable commencement démocratique. Certains observateurs ont ainsi reproché à A. H. Winkler de vouloir identifier le Sonderweg non plus à la voie menant au national-socialisme, mais à l’histoire de la RFA entre 1949 et 1989. Appliquer le concept de « voie particulière » à l’histoire postérieure à 1945 peut donc paraître ambigu et faire croire que l’unification permet de surmonter, en même temps que la division nationale, une prétendue aliénation culturelle, permettant seulement aujourd’hui aux Allemands de revenir à certaines valeurs « propres ».
Tel n’est pas le propos de l’historien qui ne perçoit pas dans l’unification la possibilité pour l’Allemagne de redevenir ce pays du milieu à qui la géographie assigne la fonction d’un pont entre l’Est et l’Ouest, en réévaluant la logique de l’intégration à l’Ouest. Il n’instrumentalise pas l’idée du Sonderweg de la RFA. Au contraire : c’est le choix effectué par les dirigeants ouest-allemands de lier l’Allemagne à l’Occident qui a définitivement permis d’échapper à tout danger de basculement. L’Europe est un idéal et une finalité, certes, mais selon l’historien, l’Allemagne de la RFA était, parmi les membres des communautés occidentales supranationales, le seul État-nation inachevé. Pour H. A. Winkler, l’ancienne RFA reposait sur l’idée d’une nouvelle « exception allemande », d’une RFA « postnationale », donc une espèce de Sonderweg à l’envers, comme l’était aussi l’internationalisme prolétaire de la RDA. Ce n’est que depuis le 3 octobre 1990, qu’il n’y a plus de « question allemande » : les deux Sonderwege sont terminés. L’historien qualifie l’Allemagne, comme les autres États membres de l’UE, d’État-nation démocratique « postclassique ».
Par là, H. A. Winkler procède également à une analyse critique vis-à-vis de certains intellectuels (ouest-) allemands qui pensaient ne pouvoir se représenter l’Allemagne que comme une démocratie « postnationale ». Ce terme incluait une part d’autoreconnaissance de la RFA, qui ne voulait plus se contenter d’être une entité provisoire. Si l’Allemagne, explique l’historien, n’est pas aujourd’hui un État-nation souverain classique, la solidarité nationale est tout de même une étape de la solidarité dont les Allemands ne peuvent pas se dispenser. Dans ce sens le Verfassungspatriotismus ( « patriotisme constitutionnel » ) – notion formulée par le politologue Dolf Sternberger et reprise dans les années 80 par le sociologue Jürgen Habermas – ne peut avoir de prise sur la nouvelle conscience nationale allemande, étant donné que le concept est trop abstrait et qu’il implique une loyauté exclusive aux principes et valeurs (universels) de l’État de droit, sans créer un attachement émotionnel. D’ailleurs, pour l’auteur, l’identité européenne ne se fera pas « contre » les nations, mais « avec » elles et par elles. Ce n’est pas parce que les nations européennes délèguent des pans de souveraineté à des instances supérieures, que la nation et l’État-nation vont disparaître : « supranationalité » ne signifie pas encore « postnationalité ».
Les propos de H. A. Winkler tranchent avec un discours, encore en vogue chez certains intellectuels allemands, qui se complaît à mettre l’accent sur de prétendues « incertitudes allemandes ». L’ouvrage est (et restera) une référence, parce que l’auteur contribue de manière convaincante à mettre en relief l’avènement d’une Allemagne désormais ancrée aux normes occidentales et sur la voie d’une « normalité » qui rompt avec les mythes germaniques.
Stephan MARTENS
Munich, C. H. Beck, 2000, vol. 1 : 652 p. ; vol. 2 : 742 p.
Atlas de la Roumanie, Sous la direction de Violette Rey, Octavian Groza, Ioan Ianos et Maria Patrœscu
Depuis la glorieuse thèse d’Emmanuel de Martonne (La Valachie, essai de monographie géographique, 1902) jusqu’à celle de Béatrice von Hirschausen (Les nouvelles campagnes roumaines, 1996), la Roumanie a toujours été l’objet de la sollicitude des plus grands géographes français. C’est dans la lignée de ce prestigieux héritage bibliographique que s’inscrit le présent atlas.
Remarquablement en prise avec l’actualité, il rappelle que la Roumanie mérite mieux que certains poncifs qui ont été véhiculés à l’envi, suite à l’élection présidentielle de décembre 2000, et permet de cerner plus efficacement les caractères propres de ce pays. Faisant figure de lanterne rouge, sur le plan des indicateurs de développement, des pays d’Europe centrale et orientale ayant frappé à la porte de l’UE, la Roumanie semblerait donc avoir raté et sa transition politique et sa transition socio-économique. Dans les faits, une telle assertion mérite d’être nuancée. Certes, le repli démographique de la population traduit l’inquiétude de la société face aux vicissitudes que connaît le pays. Cependant, il convient de ne pas assombrir à l’excès le tableau, tant il est vrai que ce territoire illustre la « grande diversité de sortie du socialisme des pays de l’Europe de l’Est » (p. 131).
L’analyse proposée refuse toute globalisation, toute généralisation abusive pour présenter une radiographie, à la précision hallucinante, de la Roumanie. La profusion des cartes, offertes à la perspicacité du lecteur, est particulièrement précieuse, leur plus-value scientifique indéniable : les séries statistiques traitées sont des plus récentes et leur lisibilité n’a d’égal que leur intérêt cognitif. L’approche multiscalaire est privilégiée attendu que l’unité territoriale choisie varie entre les huit grandes régions de développement (petite échelle) et les 2 200 communes du pays (grande échelle). Tous les instruments graphiques, tirés de la généreuse boîte à outils cartographique, sont sollicités, de l’analyse chorématique à la carte modèle de synthèse, en passant par la carte par points et plages de couleurs. Dans cet atlas, la carte fait résolument sens, se suffisant à elle-même : la considérer comme un simple document illustratif constituerait une regrettable bévue. Cependant, la profondeur de l’ouvrage fait aussi sa difficulté : il est illusoire d’entrer dans cet atlas sans prérequis sur le monde roumain : de solides connaissances sont nécessaires pour tirer la quintessence des cartes mais aussi d’un texte concis cultivant le goût de l’ellipse et qui ne s’embarrasse guère de fioritures stylistiques.
1989 constitue le point de départ de l’analyse. Indéniablement, la Roumanie a été ébranlée par une profonde « rupture systémique » (p. 12). Celle-ci se surimposait aux politiques économiques et sociales inconséquentes de Nicolae Ceaucescu. L’idéologie communiste reste, d’ailleurs, fort prégnante. Sur le plan industriel, le pouvoir en place se retrouve face à la nécessaire restructuration des énormes complexes d’industrie lourde, véritable obsession de la mystique industrielle socialiste. Sur le plan de l’urbanisme, l’empreinte politique est tout aussi forte tant il est vrai que, alors, urbanisation et industrialisation semblaient aller de pair ( « l’urbanisation industrielle du socialisme » ) et que l’homo sovieticus se devait d’évoluer dans un espace remanié selon des canons fixés par l’idéologie officielle. Il en découle un urbanisme fait de grands ensembles, où les quartiers historiques sont plus ou moins niés et les petits villages voués à disparaître au profit de plus grandes unités. Le Conducator n’hésita pas, à cet égard, à profiter du tremblement de terre de 1977 pour redessiner Bucarest (le petit Paris de l’Orient) à sa guise et accélérer, dans les campagnes, la politique de systématisation.
Pays rural, la Roumanie l’est d’évidence. Rentrant péremptoirement dans le vif du sujet, les auteurs lancent la question suivante (p. 48) : « La modernité peut-elle se penser dans un tel contexte de ruralité ? » Le poids du secteur primaire, renforcé par un vaste « retour paysan » approche le taux – exceptionnel en Europe – de 30 %. Aux anciens paysages de la collectivisation (qui avait épargné, notable exception, les zones montagneuses) faits de vastes parcelles dont les horizons portaient loin, ont succédé ceux de la libéralisation : la multiplication des petites tenures, des oblongues lanières traduisant le dépeçage des anciennes fermes d’État ou des coopératives agricoles de production (CAP). De fait, les campagnes sont-elles aptes à encaisser le choc de l’ouverture des marchés ? De cette question, impérieuse nécessité, dépend le sort d’un secteur qui, dépassant le seul cadre économique, structure la société roumaine et lui confère une part de son identité.
Véritable finisterre européen, la Roumanie est un pays de « confins » ouvert sur des pays au destin plus ou moins troublé. Victime d’un certain isolement, elle souffre d’un enclavement patent : au nord, les orogènes de la Ruthénie subcarpatique ; à l’est, la gouttière du Prout ; au sud, la césure stricte que marque le majestueux Danube sont de nets obstacles aux communications. En conséquence, l’atlas met clairement en exergue le phénomène, insiste sur la politique mise en place par l’État roumain, en s’appuyant sur les financements européens (par le truchement du plan PHARE), pour permettre le recalibrage et l’interconnexion d’un réseau de transport local en déshérence aux infrastructures viaires internationales.
De fait, par son foisonnement scientifique, l’ouvrage de Violette Rey s’adresse à un public varié. Le politologue y trouvera matière à expliquer le positionnement de la Roumanie par rapport à ses voisins, son entreprise de séduction menée vis-à-vis de l’UE et de l’OTAN sans pour autant négliger son identité pontique (son adhésion à la zone de coopération économique de la mer Noire le démontre). À cet égard, la carte (p. 12) s’avère précieuse pour situer la Roumanie sur l’échiquier géopolitique mondial. Le politique et l’aménageur du territoire méditeront les passages prouvant un certain retard de la Roumanie dans sa marche vers l’économie de marché. Pays de « l’Entre-deux européen » (au sens d’Europe médiane), la Roumanie évolue dans une sorte d’entre-deux économique et social : la transition est loin d’être achevée, la part du secteur privé dans l’économie n’a dépassé 50 % qu’en 1997 et les investissements étrangers (6,1 milliards de dollars entre 1990 et 1998) ont toujours été modestes par rapport à ceux des autres PECO. Les auteurs n’hésitent d’ailleurs pas à se faire les conseillers du prince, attirant l’attention sur les problèmes en place ou à venir. Ainsi, les campagnes « où s’impose l’urgence d’une politique de soutien rural ». Toutefois, le géographe demeure le public cible par excellence. Il fera son miel d’analyses qui, sans jamais verser dans le déterminisme, font la part belle aux données de la géographie physique. La prégnance du triptyque plaine/piedmont/montagne dans l’espace roumain est clairement mise en exergue : à la source de la variabilité des terroirs des campagnes, il impose sa marque dans l’organisation spatiale du pays. L’échine carpatique partage nettement le pays : il n’est, pour s’en convaincre, que de se reporter au rayonnement commercial de l’entreprise automobile Daewoo – implantée à Craiova – incapable d’atteindre le bassin transylvain et les plaines de la Tisza. D’ailleurs, la typologie régionale finale est un exercice éminemment géographique : l’agencement régional traditionnel est revu à l’aune des mutations récentes de l’économie roumaine. De la sorte, le déplacement vers l’est (avec la crise des bassins charbonniers d’Hunedoara-Petrosani et de la vallée du Jiu) du centre de gravité industriel du pays traduit ce que Marc Côte avait appelé, pour le cas de l’Algérie, un véritable « retournement » d’espace.
Stéphane DUBOIS
Paris, La Documentation française, coll. « Dynamiques du territoire », 2000, 168 p.
Les relations de la Roumanie avec les pays voisins depuis 1989, une intégration régionale au sein d’ensembles plurinationaux, Ion Mihnea Tudor Dinu
Soutenue en 1999 à l’Université de Paris IV - Sorbonne, la thèse de Ion Mihnea Tudor Dinu traite de l’évolution des relations internationales de son pays, la Roumanie, qui, dans un cadre géographique nouveau, a tenté, depuis 1989, de rompre avec la période communiste en affirmant son « retour à l’Europe », conditionné par l’orientation nouvelle de ses relations avec ses pays voisins.
Le tableau que brosse l’auteur est simple : la Roumanie mène actuellement une nouvelle politique extérieure déterminée par la volonté d’intégration à une Europe désormais ouverte vers l’Est. Mais cet objectif, qui s’explique par l’histoire et par la situation géostratégique d’un pays à la charnière de deux mondes, semble relever de l’impossible. Si la Roumanie veut se rallier à la structure occidentale, via l’intégration à l’OTAN, elle doit vaincre ses « démons » issus de la période communiste. Elle doit, d’une part, prendre garde à ne pas réveiller la « menace russe » latente – qui voit d’un mauvais œil l’intrusion de l’Occident dans sa sphère d’influence –, et, d’autre part, régler le problème de ses minorités nationales – héritage de l’histoire contemporaine –, qui bloque sa capacité d’intégration à l’Europe. Afin d’affirmer sa position stratégique dans une région en ébullition, la Roumanie a donc développé une coopération économique et politique subrégionale et elle a enclenché un processus de relations bilatérales avec ses voisins afin de régler les contentieux territoriaux et nationaux qui ont gangrené son histoire. Mais si les avancées sont considérables, la place géographique de la Roumanie reste fragile.
Tiraillée entre deux conceptions de l’Europe, la Grande Europe ou l’Europe atlantique, la Roumanie semble être vouée à dépendre de la bonne volonté des puissances occidentales qui ne lui ont reconnu ni un rôle de coordinateur dans une région stratégique, ni une place dans « le concert européen ».
La Roumanie serait-elle destinée à devenir « l’angle mort » de l’Europe médiane ? C’est à cela que nous invite à réfléchir l’auteur. Mais derrière cette interrogation s’en cache une autre plus cruciale encore : les Européens peuvent-ils se désintéresser sans danger de l’Europe centrale et orientale ?
En évoquant les relations internationales de la Roumanie, l’auteur met en évidence ce qu’il considère être le rôle et la responsabilité des puissances occidentales dans une dynamique de construction de la paix encore instable.
Maud CASIER
Paris, L’Harmattan, 2000, 350 p.
Between Russia and the West: Foreign and Security Policy of Independent Ukraine, Kurt Spillmann, Andreas Wenger, Derek Müller (sous la direction de)
Dirigé par trois chercheurs du Center for Security Studies and Conflict Research (Zurich), cet ouvrage réunit une douzaine de contributions de spécialistes ukrainiens, russes, allemands et britanniques analysant les principaux enjeux de la politique étrangère et de sécurité de l’Ukraine postsoviétique. Initiative d’autant plus louable et pertinente que, près de dix ans après la proclamation de son indépendance, ce pays situé aux confins de l’Europe centrale et du monde russe demeure généralement mal connu en Occident.
Ce solide travail universitaire s’organise autour de trois grands axes de réflexion : les déterminants internes de la diplomatie ukrainienne, la place de l’Ukraine en Europe et les relations russo-ukrainiennes. Des différents articles de la première partie se dégage une thèse majeure : l’identité nationale incertaine et l’absence de consensus sur les orientations politiques et économiques du pays ont été – paradoxalement – le facteur structurant de sa politique étrangère et de sécurité. La politique « multivectorielle » – selon la terminologie officielle – doit être considérée comme une tentative de concilier les aspirations divergentes d’une société traversée par de profonds clivages historiques, culturels, religieux, linguistiques et marquée par de grandes disparités régionales : à une Ukraine occidentale, rattachée jusqu’en 1914 à l’Empire austro-hongrois et essentiellement tournée vers l’Europe, font face les provinces situées sur la rive gauche du Dniepr, où la présence et l’influence russes sont prédominantes et qui s’identifient à un espace civilisationnel « eurasien » dont la Russie est le cœur.
Le deuxième chapitre est plus spécifiquement consacré à l’étude du « vecteur » occidental de la politique étrangère de l’Ukraine. Schématiquement, les efforts de l’Ukraine en vue d’un rapprochement avec les structures euro-atlantiques s’opèrent à quatre niveaux : les relations avec l’Alliance atlantique dans le cadre du Partenariat pour la paix, qui ont connu un développement spectaculaire depuis la signature, en juillet 1997, de la Charte Ukraine-OTAN ; le dialogue avec l’Union européenne, probablement plus important pour la stabilité de l’Ukraine, mais dont l’approfondissement est rendu difficile par les immenses difficultés socio-économiques que connaît ce pays, et depuis peu, par la profonde crise politique à Kiev. Le « partenariat stratégique » qui s’est progressivement mis en place avec la Pologne depuis le milieu des années 90 s’inscrit dans cette même démarche de consolidation de l’indépendance et d’affirmation de la vocation européenne de l’Ukraine : la Pologne – avec laquelle dans le passé les rapports ont été souvent conflictuels – est désormais largement perçue à Kiev comme le meilleur avocat des intérêts de l’Ukraine auprès des pays occidentaux dans le contexte du double élargissement à l’est de l’Union européenne et de l’OTAN. Enfin, la politique ukrainienne dans la région Caspienne / mer Noire – en particulier son rôle au sein du GOUAM – vient compléter cette stratégie de diversification des relations extérieures et de découplage avec Moscou.
Les différentes contributions de la troisième section permettent d’appréhender l’extrême complexité et l’ambivalence de la relation russo-ukrainienne. Les contentieux sont certes nombreux : visions historiques inconciliables (la Russie et l’Ukraine revendiquent l’héritage historique de la Rus’kievienne du IXe siècle), litige autour du partage de la flotte de la mer Noire, Crimée, statut de la langue russe, transit des hydrocarbures, relations avec l’OTAN. Mais les points communs et facteurs de rapprochement ne le sont pas moins, quoi qu’en disent certains politologues américains. Notons les analyses divergentes – mais finalement très mesurées – que proposent les auteurs russes et ukrainiens sur les origines des tensions actuelles dans les relations bilatérales. On lira également avec une attention particulière l’étude très stimulante de Hryhorii Nemyria, directeur du Centre d’études européennes et internationales, sur le poids des identités régionales et leurs implications pour la politique étrangère de l’État ukrainien, en l’occurrence le rôle des élites des provinces orientales de l’Ukraine dans les relations avec la Russie
Cet ouvrage est, sans conteste, l’un des travaux les plus sérieux et les plus complets publiés ces dernières années sur la politique étrangère et de sécurité de l’Ukraine : la pertinence des thèmes retenus, la qualité et la profondeur des analyses émanant d’auteurs d’origines très diverses en font une référence pour tous ceux qu’intéressent les évolutions géostratégiques dans cette région aux contours incertains de l’isthme Baltique / mer Noire.
Arnaud DUBIEN
Berne, Peter Lang, 1999, 357 p.
La Nouvelle Russie, Jean Radvanyi
Éminent spécialiste de l’ex-URSS, agrégé de géographie et docteur d’État, Jean Radvanyi nous livre, comme à l’accoutumée, un livre de référence sur l’actuelle Russie, à la fois si tourmentée et insaisissable. Mais ceux qui ne s’attendaient qu’à un austère manuel pour étudiant, ou qui réduisent injustement la géographie à une pâle nomenclature de données chiffrées, en seront pour leur frais : l’ouvrage couvre un champ immense de savoirs tendant tous vers un même dessein, l’étude de l’espace russe postsoviétique. Et à certains esprits qui pourraient s’interroger sur la pertinence d’une telle entreprise, Jean Radvanyi répond définitivement : « Il est plus que jamais nécessaire de revenir à une analyse de la géographie d’un pays qui demeure mal connu et pour lequel les facteurs spatiaux constituent une clé décisive de compréhension » (p. 25).
À cet égard, le plan choisi est somme toute classique. À une dense introduction, succèdent deux copieux chapitres : le premier traitant la géographie générale, le second la géographie régionale d’un État-continent de 17 millions de kilomètres carrés et de plus de 140 millions d’habitants. De fait, l’auteur réussit la gageure de prétendre à l’exhaustivité par le truchement direct d’analyses personnelles ou en renvoyant le lecteur soucieux d’approfondissement aux nombreuses références bibliographiques consignées en fin de chaque partie.
En grand géographe, Jean Radvanyi ne sacrifie pas l’étude de la géographie physique, tant la prégnance des faits géomorphologiques et climatologiques est forte pour expliquer l’organisation du territoire russe. Comment, en effet, expliquer les difficultés congénitales des transports sans évoquer la raspoutitsa des mois de printemps ? Comment rendre compte de la difficulté de gestion des territoires du Grand Est sans prendre en compte l’immensité de l’espace et le gradient positif de continentalité à mesure que l’on s’enfonce plus avant vers l’Orient ? La perte des Républiques de l’ex-URSS a, sur un plan géologique, modifié la donne de l’autosuffisance en minerais. Voilà la Russie maintenant contrainte d’importer du manganèse d’Ukraine et de Géorgie. Sur le plan pédologique, la Russie se retrouve face à des terroirs plus ou moins disgraciés : le grenier à blé de l’URSS était l’Ukraine (avec ses tchernoziem à la généreuse fertilité) bien davantage que la Russie. Et si celle-ci compte 24 millions d’hectares de terres noires, force est de constater que, proportionnellement à la taille du pays, la superficie agricole utile s’est réduite (en URSS 10,2 % des terres étaient arables contre 7,7 % pour la Russie) et a perdu en valeur agronomique.
L’approche de Jean Radvanyi consiste à envisager l’analyse de la bifurcation systémique de 1991 à travers un angle essentiellement géopolitique. La géopolitique, au sens fixé par Yves Lacoste (i.e. l’analyse des « rapports qui existent entre tout ce qui relève du politique et l’espace géographique »), retrouve justement sa place de discipline constitutive de la géographie.
Ainsi, les querelles frontalières, que l’URSS avait placées sous l’éteignoir, resurgissent. Les relations toujours tendues entre la Russie et l’Ukraine se sont à présent envenimées. Toutefois, même si la Russie, « héritière unique de l’URSS », cède parfois à la tentation d’assouvir « un complexe impérial », elle affirme également sa volonté d’établir des relations pacifiées avec ses nouveaux voisins de l’ « étranger proche » dans le cadre d’un partenariat équitable. Ce dernier est d’autant plus indispensable que la Russie se trouve désormais intégrée dans un complexe d’interdépendances fortes (et non plus de domination comme jadis) vis-à-vis de nouveaux États indépendants alentours. Pour s’en tenir aux relations avec le seul Kazakhstan, celui-ci s’est affirmé comme un fournisseur de matières premières indispensables à la Russie (chrome, produits agricoles) ; mais en retour, victime de son enclavement, il doit ménager la Russie par laquelle transitent ses exportations d’hydrocarbures issues du Bassin caspien.
Ces interdépendances nouvelles dépassent le seul cadre politique pour confiner à l’économie. L’industrie s’est trouvée privée, sans coup férir, d’un marché captif qui, dépassant le seul cadre de l’URSS, englobait la totalité des pays du CAEM et eut à souffrir de la redéfinition des traditionnelles relations clients fournisseurs qui unissaient les firmes et les États du COMECON. Au temps du communisme, la politique volontariste d’aménagement du territoire alors en vigueur avait érigé en dogme le principe de la spécialisation géographique des tâches de production : à chaque République était assignée une production particulière. Dans le domaine des transports – véritable « talon d’Achille » de l’économie –, la Russie n’a jamais été productrice de matériels ferroviaires et s’est retrouvée placée sous la dépendance de l’Ukraine et de la Lettonie pour ses achats de locomotives et de la Hongrie pour les wagons. Pour pallier cet handicap, le gouvernement russe a été contraint de lancer un vaste plan de création et de soutien d’entreprises spécialisées dans ce domaine.
Étudiant « la douloureuse expérimentation du modèle libéral en Russie », l’auteur constate que l’application tout de go de méthodes ultralibérales venues de l’ouest par le gouvernement Gaïdar a eu des effets déstructurants pour l’ensemble du pays. Les entreprises nationales ont les pires difficultés à faire pièce à la concurrence des produits étrangers et souffrent de l’indigence du secteur bancaire russe. Les privatisations ont été menées dans une ambiance trouble masquant la montée des mafias devenues maîtresses d’une économie parallèle qui représente entre 30 et 50 % du PIB national. Jean Radvanyi souligne le rôle (plus ou moins pernicieux et avouable) joué, dans le délabrement actuel de l’économie russe, par les instances financières occidentales et invite, à juste titre, le lecteur à ne pas « mésestimer les stratégies à long terme des grands acteurs occidentaux [...] qui ne sont sans doute pas si mécontents de voir un grand concurrent durablement affaibli » (p. 101). Pour corroborer cette hypothèse, l’auteur avait, au préalable, rappelé dans son introduction la « stratégie pour l’Eurasie » théorisée par Zbigniew Brzezinski et globalement adoptée par les instances dirigeantes étasuniennes, qui consiste à affaiblir la Russie en la découplant de ses anciens satellites.
Pour conclure, l’on saura gré à Jean Radvanyi, de dresser un bilan objectif de l’héritage soviétique. Jamais il ne verse dans une critique absolue car s’il juge légitime d’instruire le procès de l’Union soviétique (responsable d’un « immense gâchis » selon Jean-Robert Pitte in « Qu’est-ce que la géographie apporte à la démographie », Introduction à une géopolitique des populations, p. 127), il se refuse, par honnêteté intellectuelle, à lancer des accusations à l’emporte-pièce. Ainsi, l’étude du secteur industriel démontre les effets pervers de la gestion communiste à laquelle on associe, comme par réflexe, les lourds combinats sidérurgiques. Une telle vision n’est pas fallacieuse, toutefois, l’auteur s’efforce constamment de nuancer le propos : il explique que le primat accordé à l’industrie lourde est compréhensible au vu de la richesse géologique du sous-sol – « aucun grand pays industriel n’a, sur son propre sol, un tel ensemble d’industries extractives » (p. 137) – et que, malgré ses pesanteurs et les préjugés, le secteur métallurgique a su faire preuve d’une remarquable adaptabilité face aux nouvelles conditions du marché : « En remplaçant ses clients russes par une part accrue à l’exportation, ce secteur a bénéficié de résultats honorables » (p. 156).
De fait, plus que tout autre pays, la Russie ne peut s’accommoder d’analyses hâtives, stéréotypées ou idéologisantes : Jean Radvanyi nous le démontre d’une éclatante manière.
Stéphane DUBOIS
Paris, Armand Colin, 2000, 418 p.
Les partis politiques minoritaires aux Etats-Unis, Pascal Clément
Les élections de novembre 2000, et l’extraordinaire feuilleton politico-médiatique qui s’en est suivi, ont mis en évidence les problèmes de la politique intérieure américaine, trop souvent perçue comme exclusivement bicéphale. S’il est exact que, depuis la guerre de Sécession, seuls des démocrates et des républicains ont accédé à la fonction suprême de l’Exécutif, les petits partis jouent un rôle important dans la vie politique américaine, plus proches de l’électorat grâce à une représentation locale, et répondant aux attentes quotidiennes.
Les scores réalisés par Ross Perrot en 1992 et 1996 ont illustré un réel besoin de changement, qui n’a pas trouvé d’écho aussi marqué avec les candidatures de Ralph Nader et de Pat Buchanan, mais semble indiquer que les grands partis doivent désormais compter avec ces petits candidats dont les résultats peuvent s’avérer déterminants (Al Gore aurait probablement été élu président des États-Unis sans la candidature de Ralph Nader).
Peu perceptible à l’échelle nationale, c’est au niveau des États, des comtés et des municipalités que s’exprime la montée en puissance des petits partis, avec lesquels républicains et démocrates sont parfois forcés de trouver des accords pour conserver leur électorat. Pascal Clément remarque à ce propos que ce sont les minorités qui apportent le plus souvent leur soutien aux petits partis, car ceux-ci répondent plus nettement à leurs revendications.
La plus grosse partie de l’ouvrage est un dictionnaire des partis minoritaires, dans lequel Pascal Clément a recensé les différents groupes, et dressé leur profil. C’est ainsi que nous découvrons l’incroyable diversité des partis minoritaires américains, certains farfelus, d’autres plus sérieux ; certains idéalistes, d’autres plus terre à terre avec des discours de proximité. Ce regard inédit sur la politique américaine, qui mériterait par certains égards d’être approfondi et complété d’une réflexion plus poussée, nous amène à une interrogation plus générale sur l’importance des petits groupes politiques. S’ils n’aspirent pas au pouvoir et à des victoires électorales, leur présence peut s’avérer déterminante lors d’élections. Aussi, il semble désormais impossible de les laisser totalement de côté, de risque de les voir basculer dans l’autre camp. À méditer à un an de la double échéance électorale française.
Barthélémy COURMONT
Paris, La Palatine, 2000, 189 p.
Les États-Unis s’en vont-ils en guerre ?, Sous la direction de Paul-Marie de la Gorce
Le GRIP a pour habitude de publier des ouvrages qui s’inscrivent parfaitement dans l’actualité, ce qui leur permet d’être des références dès leur publication (on se souvient, entre autres, des études sur le Kosovo immédiatement après le règlement de la crise). Avec la parution de cette compilation d’articles sur les États-Unis en pleine campagne électorale américaine (dont nous avons mesuré le caractère médiatico-burlesque) et à quelques semaines du sommet de Nice, Paul-Marie de la Gorce pose les questions de la relation transatlantique et du rôle des États-Unis dans les relations internationales.
Si l’engagement des États-Unis dans le règlement des crises internationales ne fait plus le moindre doute, la question du niveau de forces engagées est, quant à elle, soumise à un certain nombre d’appréciations. La décision d’augmenter le budget de la défense américain, qui est déjà supérieur à celui de toutes les puissances occidentales réunies, s’accompagnerait d’une défense antimissiles, du renforcement des forces de projection et de la modernisation du matériel par l’introduction de nouvelles technologies. Cela pourrait avoir pour effet de modifier considérablement les plans diplomatique et militaire, entre domination sans partage et recherche d’une meilleure répartition du fardeau avec les Alliés.
Les aspects technico-budgétaires et les conditions dans lesquelles ont été décidées les augmentations au cours de ces dernières années sont bien résumés, apportant la preuve que la restructuration des industries de défense et l’apport de nouveaux systèmes offrent d’infinies possibilités aux autorités américaines, qui pourraient être tentées de pousser le leadership en s’imposant comme l’unique superpuissance. En revanche, l’ouvrage manque quelque peu de précisions quant aux conséquences espérées ou redoutées. Si les dangers que pose la NMD sont évoqués, l’avenir de l’OTAN n’est pas abordé dans une optique européenne, et les réformes réclamées ne sont pas prises en compte. Les États-Unis considèrent pourtant de plus en plus que l’Alliance ne dépend pas uniquement de leur bon vouloir, et que le leadership en Europe suppose une certaine concertation avec les alliés, même si celle-ci s’inscrit dans un cadre politico-militaire inspiré par Washington. Enfin, si les constatations concernant la relation États-Unis / Nations unies sont exactes, il est dommage qu’elles ne précèdent pas une prospective sur les risques à venir, comme le titre général de l’ouvrage le laisse espérer.
Barthélémy COURMONT
Bruxelles, Éd. Complexe, 2000, 148 p.
Chypre. L’UNFICYP, Philippe Achilléas
L’ouvrage de Philippe Achilléas est un nouveau tome de la collection « L’ONU et les opérations de maintien de la paix », publiée par Montchrestien, dont l’objet est de présenter sous une forme « maniable et claire » les diverses – et complexes – opérations lancées par l’Organisation des Nations unies dans le but de maintenir la paix.
Les derniers ouvrages de la collection avaient été consacrés aux opérations menées au Cambodge (S. Barbier) et au Moyen-Orient (K. Perrin). Ce nouveau volume se penche sur la plus longue opération jamais entreprise à ce jour : la Force des Nations unies à Chypre (plus connue sous son sigle anglais : UNFICYP), créée en 1964 et encore en activité aujourd’hui.
C’est en raison des graves troubles intercommunautaires entre Chypriotes d’origines grecque et turque, entraînant une intervention militaire de la Turquie, que fut créée l’UNFICYP. Celle-ci n’a pas cessé son activité depuis lors, sans réussir pour autant à empêcher la partition de l’île en deux entités – la République de Chypre et la République turque du nord de Chypre, « État fantoche sans aucune reconnaissance internationale » –, conséquence directe du débarquement militaire de la Turquie en 1974.
Après avoir, dans une première partie, succinctement expliqué les facteurs historiques, géopolitiques, ethniques, institutionnels, etc., de la question chypriote, l’auteur se consacre ensuite à la Force des Nations unies proprement dite et examine sa création (nature, mandat, statut et composition), ses activités (entre 1964 et 1974, durant la crise de 1974, de 1974 à nos jours) et son financement, avant de consacrer une dernière partie aux négociations internationales menées sur le problème de Chypre (et leur échec récurrent).
Agréable à lire (malgré de trop nombreuses « coquilles »), accompagné d’une bibliographie trop peu étoffée mais d’annexes de bonne facture (points de repère géopolitique, démographique et économique, chronologie, fiche technique de l’UNFICYP, résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, cartes), l’ouvrage souffre malheureusement de son approche par trop descriptive. Certes, tous les aspects de l’UNFICYP semblent avoir été traités de façon exhaustive et l’ouvrage apporte à ce titre une somme conséquente d’informations sur une question ayant fait l’objet de peu de littérature. Néanmoins, un traitement plus problématisé du sujet aurait constitué une plus-value appréciable. Or, ce n’est qu’en conclusion, à l’heure du bilan, qu’une telle approche prend corps.
L’auteur y constate tout d’abord que l’action de l’ONU à Chypre a conduit au maintien du statu quo, lequel « se présente à la fois comme un point positif et un point négatif dans le bilan global de la Force ». Positif car il a évité les surenchères militaires. Négatif car il « pérennise une situation insatisfaisante ». De fait, depuis 1964, le Conseil de sécurité renouvelle tous les six mois le mandat de l’UNFICYP. Et tant qu’aucune solution politique n’est trouvée au problème chypriote (laquelle ne relève pas, comme l’auteur a raison de le souligner, du ressort de la Force), il y a lieu de croire que ce renouvellement semestriel n’est pas prêt de cesser.
Ensuite (enfin !), l’auteur inscrit le cas de l’UNFICYP dans la théorie générale des opérations de maintien de la paix. Dans des développements précédents, Ph. Achilléas avait dressé la liste des activités de la Force : entre 1964 et 1974, la Force s’est occupée de la prévention de la reprise des combats, du rétablissement de l’ordre public et de la libre circulation des personnes et des marchandises, de l’aide aux réfugiés, de la normalisation de l’administration et du rétablissement des activités économiques. Depuis 1974, les activités de l’UNFICYP se concentrent sur l’observation du cessez-le-feu (et notamment la surveillance de la zone tampon créée entre le nord et le sud de l’île), le maintien du statu quo, la « normalisation de la situation » (c’est-à-dire inciter les deux communautés à renouer des liens) et les actions humanitaires (aide aux personnes déplacées ou victimes d’enclavement). Or, ce sont ces missions variées qui font de l’UNFICYP un cas d’étude intéressant. Effectivement, la Force ne se contente pas d’avoir un rôle traditionnel d’interposition (peace keeping selon la terminologie onusienne). Dès 1964, de façon avant-gardiste, le Conseil de sécurité a confié à l’UNFICYP des missions qui relèvent du rétablissement de la paix (peace making), voire qui s’apparentent à une activité de reconstruction des structures du pays (peace building). Les théoriciens des opérations de maintien de la paix affirment généralement que ce genre d’actions relève de missions d’un nouveau type, menées récemment par les « opérations de la deuxième [voire troisième] génération », comme par exemple celles en Namibie et au Cambodge. L’exemple précurseur, mais peu connu, de la Force des Nations unies à Chypre permet de relativiser ces affirmations, mais il est dommage que l’auteur ne le fasse remarquer que trois pages avant le point final apporté à ses développements.
Franck LATTY
CEDIN, Paris I, L’ONU et les opérations de maintien de la paix, Montchrestien, 2000, 203 p.
Les conflits dans le monde 1999-2000. Rapport annuel sur les conflits internationaux, Sous la direction de Albert Legault et Michel Fortmann
2000 a été une année charnière dans l’histoire de l’humanité. Elle a, en effet, clos un siècle de turbulences et de guerres, mais ouvre un siècle et un nouveau millénaire que l’on souhaite plus pacifique. La plupart des observateurs constatent pourtant un phénomène préoccupant : si une diminution du nombre de guerres a été enregistrée depuis 1989, la fin des années 1990 est caractérisée par une reprise très nette de la belligérance internationale.
C’est à partir de ce constat que l’équipe de l’Institut québécois des hautes études internationales passe en revue les conflits actuels ravageant le monde. Elle expose d’abord les différents grands débats stratégiques, tels que la National Missile Defense ou l’Europe de la défense en passant par la difficile mission de maintien de la paix. Sa synthèse suit ensuite un découpage régional permettant une visualisation globale des points chauds. La région de la Russie et de l’Europe de l’Est se taille la part d’analyse la plus importante, l’intervention « antiterroriste » russe en Tchétchénie et la situation de l’ex-Yougoslavie étant une préoccupation ma- jeure en cette fin de décennie. Il en va de même du Proche-Orient avec son laborieux processus de paix, du dépérissement interminable de l’Afrique, mais aussi des interrogations sur l’avenir du continent asiatique. Elle n’oublie pas, enfin, la situation en demi-teinte de l’Amérique latine malgré les progrès réalisés dans le domaine des droits de l’homme et de la consolidation de la démocratie dans l’espace sud-américain.
En dépit d’analyses classiques – la plupart des instituts de relations internationales publient, en effet, un ouvrage annuel décortiquant l’actualité internationale –, Les conflits dans le monde devient original à trois titres : il s’essaye à une mise en perspective plutôt intéressante des conflits et surtout nous offre une réflexion canadienne sur les différents sujets abordés. L’étude de la politique extérieure du Canada est aussi digne d’intérêt, son action diplomatique étant souvent inconnue du public universitaire français. Ottawa s’est, en effet, beaucoup impliqué dans le monde sous les couleurs onusiennes (Bosnie, Timor oriental, etc.). Les conflits dans le monde se veut en définitive un ouvrage grand public, ouvert aussi bien aux universitaires qu’à tous ceux qui se passionnent pour les questions internationales.
François GINESTET
Québec, Institut québécois des hautes études internationales, Université Laval, coll. « Études stratégiques et militaires », 2000, 196 p.
Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Amartya Sen
Reprenant Aristote, pour qui « la richesse n’est évidemment pas le bien que nous cherchons : c’est seulement une chose utile en vue d’autre chose » (Éthique à Nicomaque, I, 1-I, 5c, trad. franç. de J. Tricot, Paris, Vrin, 1953), Amartya Sen se propose de réhabiliter la validité d’une science économique, qui, sans négliger les apports de l’approche « mécaniste », prend « au sérieux » la conception « éthique » de cette discipline, intégrant, dès lors, dans son appréhension des réalités économiques une « conception éthique de la motivation » et une « conception éthique de l’accomplissement social » (Éthique et économie, Paris, PUF, coll. « Philosophie morale », 1993, p. 8). Cette entreprise s’appuie non seulement sur une anthropologie du sujet économique et moral, qui s’inspire, en un essai de synthèse, du courant empiriste écossais du XVIIIe siècle – notamment Adam Smith – et du courant kantien – notamment John Rawls et Robert Nozick –, mais aussi sur une « théorie du choix social », axée sur la notion de « bases d’informations », qui s’inscrit dans le sillage d’Abraham Bergson et de Kenneth Arrow.
La restauration de l’éthique, et jusqu’à un certain point de la philosophie politique, déplace les problématiques de la science économique moderne. Aussi, par rapport à l’approche « classique » du développement économique, Sen propose une perspective nouvelle fondée sur le paradigme de la liberté humaine « en général ». En effet, si la prospérité économique actuelle est historiquement sans précédent, notre monde se caractérise également par « un niveau incroyablement élevé de privations en tous genres, de misère et d’oppression » : « persistance de la pauvreté, besoins élémentaires non satisfaits, famines soudaines ou malnutrition endémique, violation des libertés politiques élémentaires [...] » (p. 9). Dès lors, loin de se réduire aux critères « fragmentaires » (p. 288) du PNB, de l’industrialisation, des progrès technologiques, etc., le développement est fondamentalement à comprendre comme « un processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus » (p. 13) qui implique également la « suppression des facteurs qui s’opposent aux libertés : la pauvreté aussi bien que la tyrannie, l’absence d’opportunités économiques comme les conditions sociales précaires, l’inexistence des services publics autant que l’intolérance ou la répression systématique exercée par les États autoritaires » (p. 14). Dans une telle démarche, la liberté humaine, essentiellement polymorphe, est à la fois la fin – rôle constitutif – et le moyen – rôle instrumental – du développement « humain ».
À la démonstration de cette thèse, Sen combine « une analyse évaluationnelle, comme moyen d’estimer les changements » et une « analyse descriptive et prévisionnelle [...] percevant la liberté comme un facteur déterminant du changement » (p. 295). Autrement dit, à la primauté de la liberté, en raison de sa valeur « intrinsèque » (p. 47), répond « l’efficience instrumentale de certaines libertés pour la promotion d’autres libertés » (p. 12). Dans une analyse de type causal et empirique combinant dimensions économiques, politiques et sociales, Sen envisage à titre principal les interconnexions entre « libertés politiques, facilités économiques ( “i.e. les opportunités offertes aux individus d’utiliser les ressources économiques à des fins de consommation, de production ou d’échanges” ), opportunités sociales ( “i.e. les dispositions prises par la société en faveur de l’éducation, de la santé [...]” ), garantie de transparence et sécurité protectrice (i.e. l’institution “d’un filet de protection sociale”) » (p. 48), qui constituent un ensemble de libertés instrumentales participant également à la légitimation de la liberté comme objectif premier du développement.
Ainsi, l’ensemble des institutions – l’État, le marché, le système juridique, les partis politiques, les médias, les associations, les organisations non gouvernementales, etc. – sont décrites et évaluées du point de vue de leur contribution aux libertés « substantielles » des individus, définis comme « des acteurs du changement (rôle constructif) et non comme les destinataires passifs d’avantages octroyés par telle ou telle structure » (p. 10-11), définition résultant d’une compréhension de la liberté comme « engagement social » (p. 281).
Au travers du paradigme de la liberté humaine « en général », le bien-être est saisi comme la possibilité « de choisir le mode de vie que l’on a raison de souhaiter » (p. 82). Pour mesurer ce bien-être sans recourir à la métrique utilitariste contestable des préférences, Sen emploie les notions de « capacité » (capability) et de « fonctionnements » (functionings). Par fonctionnements, Sen désigne l’une des dimensions de ce qui peut importer dans la vie d’une personne – avoir suffisamment à manger, être en bonne santé, échapper aux maladies évitables, disposer d’un logement décent, participer à la vie politique et économique, etc. Sur cette base, il s’agit de déterminer pour chaque personne, son « ensemble de capacités élémentaires » (capability set) ou « fondamentales » (p. 46), constitué de la liste des degrés auxquels une personne est capable de réaliser divers fonctionnements. Ainsi, la capacité, autrement dit la « liberté réelle », peut être définie comme « un ensemble de vecteurs de fonctionnements (états et actions) » (p. 83), qui indique qu’un individu est libre de mener tel ou tel type de vie.
Cependant, on demandera ce qu’est une capacité « fondamentale ». À partir de quel(s) critère(s) établit-on cette « fondamentalité » et la liste de l’ensemble des capacités de manière exhaustive ? Aussi, parmi toutes les capacités imaginables, doit-on, par exemple, estimer que la capacité de procréer constitue une capacité « fondamentale » ? Comme le relèvent justement Christian Arnsperger et Philippe Van Parijs (Éthique économique et sociale, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2000, p. 78), ne doit-on pas alors faire appel en dernière analyse à une théorie des « besoins essentiels de l’être humain » soulevant la problématique de la signification cognitive et normative de la nature humaine ?
À cette approche du développement comme processus d’expansion des libertés et d’élimination des facteurs de non-liberté, il faut pouvoir accorder l’idée « d’un progrès social raisonné » (p. 249) qui implique la démonstration de la possibilité d’un choix social raisonné prenant pourtant comme prémisse l’hétérogénéité des valeurs et des préférences individuelles, du rôle de la raison pratique dans la détermination de notre environnement politique, économique et social, ainsi que le fait de pouvoir se référer à une anthropologie invalidant le modèle abstrait et « réductionniste » de l’homo œconomicus selon lequel il n’y a d’autres buts à nos comportements que la satisfaction d’intérêts personnels et immédiats.
Si le projet théorique d’Amartya Sen peut paraître hors de portée, on soulignera l’ambition de restaurer une science économique comme « science morale », la fécondité d’une telle entreprise et l’humanisme dont il se veut par ce dessein porteur.
Économiste et philosophe de nationalité indienne, Amartya Sen a reçu le prix Nobel d’économie en 1998 pour ses travaux théoriques concernant le bien-être social. Professeur à Cambridge University en Angleterre, et à Lamont University et Harvard aux États-Unis, ses études sur la pauvreté, la famine, l’inégalité, le développement ont largement inspiré les Nations unies dans la définition de l’Indicateur de développement humain (IDH) qui met l’accent moins sur la croissance de l’économie du pays que sur l’élargissement des possibilités humaines en termes d’espérance de vie, d’éducation, d’emploi et de niveau de vie.
Alexis MICHEL
Paris, Odile Jacob, 2000, 368 p.
Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Textes choisis et présentés par Enzo Traverso
Portant la marque de son histoire, le concept de totalitarisme trouve son origine dans trois expériences nées de la Première Guerre mondiale : « le fascisme italien (1922-1945), le national-socialisme allemand (1933-1945) et le stalinisme russe (entre les années 20 et le milieu des années 50) » (p. 12). Malgré des différences substantielles, que la recherche historique a mis en exergue – non sans faire l’objet d’un âpre débat critique d’ordre historiographique –, tenant « à leur formation, à leur idéologie et à leurs bases sociales » (p. 12), ces « régimes » peuvent être qualifiés dans une unité toute négative comme l’antithèse de la « démocratie libérale » et de l’ « État de droit » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, et procèdent d’une remise en cause radicale, voire même subversive, de la signification de leurs concepts structurants.
Les multiples investigations d’ordre philosophique, historique, politique, littéraire psychologique, ainsi que les différentes approches méthodologiques – le totalitarisme comme fait, concept ou théorie – ont fait perdre à cette notion une réelle lisibilité. Oscillant entre un formidable éclectisme et un dogmatisme confinant à l’exclusivisme, sa capacité explicative et descriptive n’a cessé de susciter « questionnements et critiques ».
Pour éclairer la lecture de ce concept, Enzo Traverso propose non un nouveau cadre théorique d’analyse, mais une anthologie, soit une historicisation, qui permet de restituer dans toute sa richesse l’incroyable débat intellectuel qu’il a engendré, et dont la connaissance, afin d’éviter l’écueil réductionniste, est la condition même de toute approche critique tant soit peu pertinente.
La très dense et remarquable introduction, indissociable du recueil, constitue un essai d’interprétation historique qui s’efforce de dégager, au travers de la mise en lumière de la genèse, des transformations et des conceptualisations dont le totalitarisme a fait l’objet, les grandes lignes directrices de cette controverse, encore d’actualité notamment en France. Non point synthèse mais mise en perspective des contributions, le présent ouvrage forme tout à la fois un guide précieux pour se repérer dans ce vaste débat où les acceptions du mot totalitarisme se télescopent volontiers, un outil bibliographique scientifiquement de premier ordre et un support offrant la possibilité inestimable de donner à chacun les moyens de se forger sa propre pensée critique. Au travers de l’exposition des méandres du parcours intellectuel du totalitarisme, le lecteur se trouve confronté à l’exigeante et impérieuse nécessité de « repenser l’histoire et le politique », et à ne pas perdre de vue que, nonobstant la polysémie et le caractère « polymorphe » d’un concept frappé d’une redoutable ambiguïté dès son origine, il demeure un outil d’intelligibilité indispensable pour comprendre des systèmes de domination qui tendent à l’assimilation de l’État et de la société, instaurent une idéologie obligatoire et usent de la violence à une échelle inconnue jusqu’à ce jour.
Alexis MICHEL
Paris, Éd. du Seuil, 2001, 928 p.
Politique internationale, Josépha Laroche
Deux ans après sa première parution, ce manuel de Politique internationale connaît une seconde édition qui renforce ses qualités et en fait plus encore qu’auparavant un ouvrage de référence pour l’étude des relations internationales. Le lecteur ne peut, en premier lieu, qu’être impressionné par les qualités pédagogiques exceptionnelles de l’ouvrage du professeur Laroche. Le double index – analytique et des auteurs – rend accessible l’importante masse d’informations rassemblées. Le lecteur pourra également bénéficier, pour ses propres recherches, de toute une série de listes concoctées par l’auteur. Sont ainsi recensés les sites électroniques des principales institutions publiques et organisations internationales, les sites des grands centres de recherche en relations internationales, les références des principales revues françaises et anglo-saxones ou encore des principaux centres de documentation en relations internationales. Plus fondamentalement encore, le manuel proprement dit est suivi d’une centaine de pages d’annexes qui comprennent trois séries de synthèses : tout d’abord un glossaire qui définit avec précision les termes et concepts couramment utilisés dans l’étude des relations internationales puis un lexique des principaux groupes, organisations et mouvements internationaux et, enfin, un résumé des principaux traités et conférences. Le lecteur pourra puiser dans cette centaine de pages fort bien faites toutes les informations dont il a besoin pour l’étude des relations internationales : c’est en ce sens que l’ouvrage du professeur Laroche constitue en somme l’outil de travail rêvé pour celui qui étudie la matière !
Sur le fond, le livre de J. Laroche, qui enseigne la science politique à l’Université de Rouen, à l’Université Paris I et à l’ENA, ne se borne pas à observer la scène internationale. En effet, si le professeur Laroche décrit avec rigueur la réalité, elle s’impose aussi constamment un effort de théorisation, lequel constitue à la fois l’intérêt et sans doute la limite de l’ouvrage. Réfutant l’analyse traditionnelle des relations internationales, l’auteur se fixe un double objectif : rompre avec le stato-centrisme et dépasser les frontières disciplinaires traditionnelles. Les deux parties de son ouvrage découlent logiquement de ces choix initiaux puisque la première partie s’intitule « Acteurs et modes de régulation » et la seconde « Rationalité économique et enjeux politiques ». Il s’agit, en réalité, de démontrer d’abord le déclin de l’État puis de mettre en valeur la dimension économique et financière des questions internationales, l’auteur reconnaissant dans son introduction appartenir au courant théorique de « l’économie politique internationale ». Aux yeux des spécialistes des relations internationales qui ne partagent pas cette approche – et ils restent encore majoritaires semble-t.il –, ce parti pris théorique conduit le professeur Laroche sinon à prendre sa vision théorique pour la réalité, du moins à accorder – et à refuser – de manière parfois étonnante son attention à certains phénomènes. L’importance des questions militaires est ainsi particulièrement minorée : seulement deux pages sont, par exemple, consacrées aux armes nucléaires... contre près d’une dizaine aux « experts transnationaux ». L’on peut regretter que ce parti pris théorique fasse de ce manuel un ouvrage peut-être davantage conseillé à des étudiants déjà un tant soit peu initiés aux relations internationales plutôt que débutants. Si, par nature, un tel parti pris ne peut nécessairement pas être partagé par tous les lecteurs, l’auteur n’est toutefois jamais prise en défaut de rigueur : ses options, ouvertement revendiquées, sont toujours argumentées.
À mille lieues des opuscules que publient désormais les éditeurs avides de prêt-à-penser et qui n’ont d’autre effet que d’assurer un débouché éditorial à l’eau tiède journalistique, le livre du professeur Laroche constitue donc un vrai manuel universitaire. Il en remplit, avec une rigueur digne d’éloges, tous les canons : utilisation toujours précise des citations et références, abondance des notes infrapaginales, présence de nombreuses bibliographies thématiques, etc. Outil pédagogique exceptionnel par la qualité de ses annexes, cet ouvrage est donc de surcroît susceptible de contribuer à la réflexion sur les relations internationales grâce à la rigueur dont il fait preuve à l’appui de son parti pris théorique : ce n’est pas le moindre des compliments que l’on peut adresser au professeur Laroche.
Sébastien BERNARD
Paris, LGDJ, 2e éd., 2000, 616 p.
Maîtriser la mondialisation. La régulation sociale internationale, Sous la direction de Pierre de Senarclens
La mondialisation fait aujourd’hui l’objet de nombreuses controverses. Le concept désigne un processus complexe, de nature pluridimensionnelle, parfois même contradictoire, miroir des transformations accélérées de la société internationale, sous l’influence d’une évolution très rapide des modes de production et d’échanges capitalistes. Les diverses contributions sur ce sujet abondent dans ce sens et s’accordent généralement sur l’interdépendance croissante des économies nationales, favorisée par la forte expansion du rôle des mouvements de capitaux et des entreprises transnationales dans l’économie internationale. L’ensemble des transformations de l’économie capitaliste ont influencé, à différents titres, l’ensemble de la société internationale.
Cet ouvrage, qui vient allonger une liste déjà longue d’ouvrages récents ou plus anciens sur un sujet d’intérêt certain, présente des contributions concernant la problématique de la régulation sociale. Leurs perspectives sont diverses, parfois même contrastées, fondées sur des convictions doctrinales et des spécialisations académiques différentes – le droit, la sociologie, l’économie et la science politique. Les auteurs s’accordent toutefois sur la nécessité de maîtriser cette dynamique. Ainsi, les institutions financières internationales (FMI, OMC et Banque mondiale) ne seraient pas à la hauteur de leur mandat dans la mesure où leur influence reste faible lorsqu’il s’agit d’infléchir le cours de la mondialisation ou de prétendre à la régulation sociale. Cette constatation appellerait de nouvelles configurations politiques, issues de nouvelles forces sociales, donnant naissance à des institutions et à des régimes endiguant ou limitant les effets pervers de la mondialisation.
Dans une approche plus fonctionnaliste, la mondialisation signifie pour Bertrand Badie un changement dans la nature du système planétaire. « Un espace public international » naît du développement de la communication, des échanges internationaux de toutes sortes, des réseaux d’ONG et d’entreprises transnationales affaiblissant les logiques « souverainistes » des États, tout en suscitant de nouvelles formes de régulation sociale. À l’opposé, François-Xavier Merrien insiste sur le fait que l’État reste un acteur central de la régulation sociale. Il réfute notamment la thèse selon laquelle la mondialisation imposerait aux gouvernements de se soumettre aux seules prescriptions néolibérales et d’abandonner l’essentiel de leur fonction d’intégration politique et sociale. Ensuite, Michel Kostecki montre pour quelles raisons la défense des travailleurs ne devrait pas être intégrée dans le cadre de l’OMC. Il considère que les politiques commerciales ne sont pas l’instrument approprié pour encourager la protection sociale au sein des pays d’exportation. Reconnaissant le rôle central de l’État pour assurer l’intégration politique et sociale, Francis Maupain s’interroge néanmoins sur le nouveau rôle des acteurs non étatiques (ONG ou associations privées). Dans une dernière partie, l’ouvrage aborde le projet d’Union européenne qui, aux yeux de Jean-Pierre Faugère, a donné davantage de garanties aux milieux industriels et financiers qu’aux travailleurs, premiers bénéficiaires de l’État-providence.
Sybille MERT
Paris, Presses de Sciences Po, 2000, 243 p.