Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130518303
212 pages

p. 27 à 28
doi: en cours

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Dossier

n° 42 2001/2

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

États-Unis : les fragilités d’une superpuissance

Frédérick Douzet Maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise, chercheur au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques.
Les États-Unis exercent une domination incontestable sur l’ensemble du monde. Seule superpuissance depuis la fin de la guerre froide, le pays affiche une supériorité militaire et technologique écrasante sur les autres pays. Les guerres hautement médiatiques du Golfe et du Kosovo ont consacré la gloire militaire de cet acteur désormais incontournable de la diplomatie internationale. Les stratégies les plus vindicatives sont cependant réservées à la guerre commerciale que livre le pays au reste du monde, services de renseignements à l’appui. Bill Gates est devenu le symbole suprême de la réussite économique et technologique et de la pénétration mondiale d’une économie en plein essor. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication jouent un rôle central dans la croissance économique et la productivité des entreprises américaines, à présent en position de leader mondial dans le domaine numérique. Le rayonnement géopolitique des États-Unis se mesure aussi à l’aura culturelle dont bénéficie le pays, de l’utilisation de l’anglais à l’exportation de tendances et de produits culturels, Walt Disney en tête.
Mais sur quoi, au juste, repose un tel empire ? Le ressort extraordinaire de ce pays, sa flexibilité et sa capacité d’adaptation lui permettent souvent de réagir à temps, d’innover et de rebondir en réponse aux crises qui le traversent. L’hégémonie actuelle des États-Unis ne doit cependant pas masquer les faiblesses susceptibles d’entamer, à terme, sa puissance.
Les ressources vives du pays, notamment, sont menacées par le délabrement du système scolaire public, la criminalité des jeunes et la répression judiciaire croissante à leur égard ; la précarisation et la vulnérabilité des classes sociales les plus pauvres et la persistance des inégalités et de la ségrégation raciales touchant, dans des proportions démesurées, la population noire. L’euphorie économique des années 90 a eu pour vertu de masquer les effets de la réforme de l’État-providence de 1996. C’est, en effet, moins la réforme du Workfare que la croissance qui a ramené une partie des pauvres à l’emploi. Reste que les conditions de vie des plus démunis n’ont cessé de se détériorer, et que seule une récession économique sera à même de démontrer si la « guerre contre les pauvres » a réellement vaincu la pauvreté (voir François Vergniolle de Chantal, « Bilan de la loi de 1996 sur le Welfare »). Il y a fort à parier que le salut ne viendra pas de l’éducation publique, totalement dégradée dans les quartiers en difficulté, et à laquelle le gouvernement de George W. Bush entend répondre par une mesure fortement impopulaire et dont l’efficacité reste à démontrer : les school vouchers. Ce crédit d’impôt à l’éducation, fossoyeur probable des écoles les plus défavorisées, risque d’avoir pour principal mérite de servir la stratégie politique du nouveau président (voir Vincent Michelot, « La réforme de l’école aux États-Unis : l’enfant, le système et la stratégie »).
La conscience même de nation est ébranlée par la multiplication des revendications identitaires et politiques des groupes ethniques issus de l’immigration, et la radicalisation d’une partie des discours multiculturalistes. Quelle que soit la virulence de ces minorités, il semble pourtant que le melting pot continue d’œuvrer pour une large partie d’entre eux, la vraie menace restant l’éternelle question noire, la « pièce manquante et brûlante du puzzle identitaire américain », qui ramène constamment l’Amérique à son « dilemme » originel et représente un véritable défi au lien social (voir Laurent Bouvet, « Les Noirs, pièce manquante et brûlante du puzzle identitaire américain »). La démocratie elle-même, fondement de la nation politique et de la « Destinée manifeste » du peuple américain, est aujourd’hui remise en question par la pénétration sans précédent du pouvoir judiciaire dans la sphère politique, dont le feuilleton de l’élection présidentielle qui a porté George W. Bush au pouvoir représente l’illustration paroxystique (voir Jeffrey Rosen, « Déshonneur »).
Ces fragilités internes n’empêchent pourtant pas les États-Unis d’afficher une domination sans précédent à l’échelle internationale, dont les nouvelles technologies seraient le fer de lance. La domination numérique des États-Unis risque fort de conduire les autorités américaines à mener une politique commerciale plus agressive encore pour obtenir l’ouverture des marchés étrangers et asseoir leur domination dans le marché global (Philippe Barbet, « Les nouvelles technologies au service de la guerre commerciale »). Pourtant, contrairement à ce que nombre de commentateurs voudraient croire, l’hégémonie américaine ne repose pas sur une « stratégie homogène et cohérente » de conquête du monde, comme le démontrent Pierre Conesa et Bruno Deroure (« Existe-t-il une stratégie américaine ? »). La politique étrangère américaine se révèle au contraire « complexe et changeante », moins rationnelle et prévisible que ses acteurs ne le prétendent, mue par des tendances divergentes – entre protectionnisme et internationalisme – mais généralement pragmatique. Redessinée par l’administration du président George W. Bush, la carte de la « géographie utile » du monde risque fort de privilégier les menaces régionales majeures qui guettent directement les intérêts américains, au détriment de feu le « nouvel ordre mondial ». Cette nouvelle stratégie, dans un contexte fort différent de celui de la guerre, implique une renégociation des relations entre l’Europe et les États-Unis, qui devraient, comme l’explique Jeffrey Gedmin, « concentrer leurs énergies sur les enjeux immédiats et ne pas se plonger dans des querelles infructueuses là où cela peut être évité » (voir Jeffrey Gedmin, « Les États-Unis et l’Europe à la croisée des chemins »). D’autant que le Congrès, lieu d’expression s’il en est des contraintes et contradictions internes à la nation, occupe désormais une place majeure dans la formulation de cette politique (voir Barthélémy Courmont, « Le Congrès et son poids dans la formulation de la politique étrangère américaine »). Celle-ci est, par ailleurs, ébranlée par la montée en nombre et en puissance politique des Hispaniques, qui pèsent de plus en plus sur la politique des États-Unis à l’égard de certaines nations hispaniques (Jean-Jacques Kourliandsky, « La communauté hispanique et la politique étrangère des États-Unis : une influence émergente et ambiguë »). La question de « l’ethnicisation de la politique étrangère » des États-Unis mérite néanmoins, au préalable, un détour historique. On peut, en effet, opposer à ce postulat, dont Samuel Huntington est l’un des artisans, l’idée d’une « américanisation des diasporas », témoin d’une « homogénéisation effective » de la société américaine (voir Daniel Sabbagh, « Diversité ethno-raciale et politique étrangère aux États-Unis : une perspective historique »).
Ces questions sont autant d’épines dans le pied du géant américain, autant de contre-feux à allumer face aux lumières du « modèle » américain.
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