2001
Revue internationale et stratégique
Dossier
La réforme de l’école aux États-Unis : l’enfant, le système et la stratégie
Vincent Michelot
Maître de conférences, Université Lyon II - Lumière.
« En matière d’éducation, l’État fédéral n’a pas mission à être au service du système, mais des enfants. » Cette phrase, mise en exergue des propositions du président George W. Bush en matière d’enseignement primaire et secondaire dans un rapport intitulé No Child Left Behind, sous-tend toute la philosophie républicaine en matière d’éducation. Le financement fédéral, qui ne représente qu’environ 7 % du total du budget de l’éducation, ne saurait aller à un système décrit comme perclus de dysfonctionnements et faillissant à sa mission, en particulier auprès des plus faibles et des plus défavorisés. Il doit bénéficier directement aux enfants, en éliminant les pesanteurs bureaucratiques et en gérant les fonds au plus près de leurs utilisateurs, donc dans les districts scolaires eux-mêmes et non pas à l’échelon fédéral.
Les propositions que le président George W. Bush a publiées au début de cette année sont un décalque presque parfait de la grande loi de réforme du Welfare adoptée à l’été 1996, à l’initiative notamment de l’ancien gouverneur du Wisconsin, Tommy Thompson, aujourd’hui ministre chargé de l’aide sociale. Elles sont fondées sur le système des dotations globales de fonctionnement (block grants) qui laissent aux États une grande souplesse d’utilisation. Il est ainsi prévu que les États qui signeront des « chartes » de cinq ans seront exemptés des obligations attachées traditionnellement aux aides spécifiques. L’administration Bush envisage même la mise en place d’un système de bonus/malus qui récompenserait les États dont les résultats scolaires de leurs enfants auraient le plus progressé et pénaliserait ceux qui, inversement, ne parviendraient pas à resserrer l’écart entre le niveau moyen de leurs élèves et la norme nationale, écart établi à partir des résultats aux tests en lecture et en mathématiques au niveau du CM1 (4th grade) et de la 4e (8th grade). Des sanctions financières, allant jusqu’à 10 % du total des fonds dispensés dans le cadre du Elementary and Secondary Education Act, sont aussi évoquées pour les États qui ne rempliraient pas les « objectifs de performance » en matière d’apprentissage de l’anglais pour les enfants à compétence linguistique limitée (Limited English Proficiency Students). Enfin, il s’agit de renforcer, voire de systématiser le choix donné aux parents entre différentes structures éducatives publiques, parapubliques (charter schools) et privées (confessionnelles ou non), et ce notamment par des crédits ou remboursements d’impôt (vouchers).
LES PRISES DE POSITION CONSERVATRICES NE REMPORTENT GUÈRE L’ADHÉSION DE LA POPULATION
Rien donc de fondamentalement nouveau dans ses propositions : il s’agit de remettre l’enfant au c
œur du projet éducatif en transposant à l’enseignement primaire et secondaire les principes de la réforme de l’aide sociale. Pour autant, on peut s’interroger sur cette priorité accordée à l’éducation, véritable première de la part d’un président à la tête d’un parti qui, il y a à peine six ans, réclamait encore la suppression pure et simple du ministère fédéral de l’Éducation. Pourquoi, par ailleurs, le président George W. Bush prend-il le risque d’affirmer, dans la première phrase de son avant-propos, que « la réforme bipartite du système éducatif sera la pierre de touche » de sa mandature, alors que chacun sait qu’il s’agit sans doute là du plus difficile des défis qu’un gouvernement moderne ait à relever ? L’on s’accordera pour dire que l’éducation est un produit à forte valeur démocratique ajoutée ; nous ajouterons que, pour l’administration Bush, il s’agit d’un thème à forte valeur politique ajoutée. Il faut d’abord rappeler que George W. Bush est un président mal élu, doté d’un faible capital de légitimité initial ; il doit faire face à un Congrès où il dispose, à la Chambre basse, d’une majorité d’une dizaine de sièges, et, à la Chambre haute, du petit avantage d’un vice-président qui départagerait tout vote à égalité entre les cinquante républicains et les cinquante démocrates
[1].
Dans ce contexte, l’on s’étonne de trouver dans le programme éducatif de George W. Bush des mesures qui ont fait l’objet de débats amples et pointus et de défaites électorales qu’il faut bien qualifier de retentissantes : les États de Californie et du Michigan avaient tous les deux inscrit des référendums d’initiative populaire sur la mise en place d’un système de
vouchers le 7 novembre 2000. Les électeurs du premier État se sont prononcés à 70 % contre, ceux du deuxième à 69 % contre. Le
New York Times rappelle, de plus, qu’en dehors de ces deux États – sur lesquels était braquée toute l’attention des journalistes et des hommes politiques en raison de leur importance dans la joute présidentielle –, vingt-huit autres États ont rejeté, ou repoussé, des mesures similaires à l’automne 2000
[2]. Les sondages, effectués à la sortie des urnes, ont montré qu’au niveau national, 78 % des électeurs se prononçaient en faveur de programmes destinés à améliorer la qualité de l’enseignement dispensé par les écoles publiques alors que 15 % seulement préféraient des crédits d’impôt destinés à permettre le paiement des frais de scolarité dans le privé
[3]. Une fois encore, les électeurs s’étaient déterminés en toute connaissance de cause puisque l’on estime qu’en Californie, les opposants aux
vouchers (essentiellement les syndicats de professeurs) ont dépensé environ 28 millions de dollars alors que les groupes à l’initiative de ce référendum mettaient 27 millions de dollars sur la table. Dans le Michigan, les deux camps ont chacun investi 10 millions de dollars
[4].
LA JUSTICE AMÉRICAINE ET LA QUESTION SCOLAIRE
L’école, point de fixation, et de tensions, du rapprochement entre l’Église et l’État
Comme si cette défaite dans les urnes ne suffisait pas, les tribunaux se sont aussi mis de la partie, remettant très sérieusement en cause les principes mêmes sur lesquels se fondent les propositions de réforme de George W. Bush. Chronologiquement, c’est d’abord la Cour suprême des États-Unis qui entre en scène en juin 2000. Dans l’arrêt Mitchell v. Helms, elle rend, certes, plus facile le transfert de fonds publics vers les écoles privées confessionnelles en jugeant qu’un comté de Louisiane – qui octroie 30 % de ses fonds fédéraux destinés au prêt de matériel éducatif à des écoles catholiques – ne viole pas le Ier Amendement qui interdit l’ « établissement d’une religion ».
Mais le principal intérêt de la décision, qui s’inscrit dans une tendance lourde d’une Cour conservatrice vivement favorable à un plus net rapprochement entre l’Église et l’État, est à trouver dans les « attendus concurrents »
(concurring opinion) du juge Sandra Day O’Connor. Avec le juge Stephen Breyer, elle est, en effet, fort critique envers les prises de position de la majorité et indique qu’à présent les limites sont atteintes en matière de rapprochement entre l’Église et l’État. Ainsi, elle affirme : « Je suis aussi en désaccord avec la conclusion de la pluralité selon laquelle la diversion de fait de l’aide étatique à des fins d’inculcation religieuse est compatible avec la clause d’établissement [du I
er Amendement] »
[5] (sic). Sandra Day O’Connor, qui est le juge clé de l’actuelle majorité conservatrice de la Cour, marque ici clairement que son soutien à une politique d’aide publique aux écoles confessionnelles – évident dès qu’il s’agit de favoriser la collaboration entre l’État et l’Église –, s’arrête dès que cette politique confine à l’endoctrinement ou au favoritisme religieux. Rares sont les programmes de
vouchers qui résisteraient à ce type d’examen critique. On ajoutera que cette décision venait dans la foulée de l’arrêt
Santa Fe Independent School District v. Doe qui interdisait les prières publiques à l’occasion de manifestations organisées par les autorités scolaires publiques (en l’occurrence, il s’agissait de matchs de football). Même si la Cour suprême compte actuellement une majorité de juges conservateurs, il serait fort présomptueux d’avancer qu’elle ne pourrait réserver aux programmes de
vouchers qu’un accueil favorable.
Des décisions judiciaires souvent en opposition avec les thèses conservatrices
En même temps qu’ils luttaient d’arrache-pied devant les tribunaux de Floride, de Géorgie et de Washington pour donner l’élection à George W. Bush, les républicains connaissaient, fin novembre et début décembre, une série de revers judiciaires sur le front de l’éducation. On sait que la majorité du mouvement conservateur américain est opposée aux programmes d’
affirmative action
[6] et demande même leur démantèlement. En conséquence, la dimension ethnique et raciale a totalement disparu des propositions éducatives du président George W. Bush. Par ailleurs, la supervision par les tribunaux fédéraux des districts scolaires (imposée par la Cour suprême en 1955 dans le deuxième arrêt
Brown sur la déségrégation raciale dans les écoles publiques) a toujours été considérée par le mouvement conservateur comme, au mieux, un mal nécessaire – mais (très) temporaire –, au pire, comme un anathème constitutionnel qui foulait aux pieds une lecture du fédéralisme qui laissait aux seuls États la responsabilité en matière d’éducation.
Or, le 30 novembre 2000, dans l’arrêt Belk v. Charlotte-Mecklenburg, la Cour d’appel fédérale du 4e circuit cassa un arrêt d’une Cour inférieure – qui mettait fin à la tutelle judiciaire sur le district scolaire de Charlotte-Mecklenburg – au motif que cette dernière instance n’était pas encore parvenue à un degré d’intégration raciale satisfaisant. Considérant que le district scolaire avait failli à ses obligations de parvenir à un système unitaire et d’éliminer toute trace de discrimination raciale, la Cour affirme avec force : « Dans ces circonstances, non seulement les tribunaux fédéraux sont habilités à superviser et à encadrer l’action des autorités scolaires locales, mais le pouvoir de l’autorité fédérale en la matière est plein et entier. » Certes, la tutelle judiciaire est temporaire, mais les conditions que le juge exige pour y mettre fin sont nombreuses et difficiles à atteindre. Un tel fait contredit donc l’idée d’une disparition de la sphère fédérale dans le combat contre la ségrégation raciale dans les écoles.
Enfin, le 4 décembre 2000, la Cour d’appel fédérale du 9
e circuit confirme que l’Université de Washington peut prendre en compte l’appartenance ethnique des étudiants dans ses procédures d’admission, signifiant par la même que la jurisprudence de
Bakke v. Regents of the University of California (1978) – qui censurait les quotas d’admission mais admettait l’utilisation de critères ethniques dans l’examen des candidatures au nom de la promotion de la « diversité » – était encore d’actualité. En cela, la Cour d’appel fédérale infligeait un camouflet aux thèses du mouvement conservateur – qui prenait prétexte de la suppression des programmes d’
affirmative action en Californie (en particulier au niveau universitaire) pour avancer que
Bakke était caduque. Le même arrêt
Bakke sera invoqué, quelques jours plus tard, par un juge fédéral du district de Detroit pour confirmer que l’Université du Michigan peut avantager les étudiants noirs et hispaniques dans les admissions et affirmer que la « diversité » présente un intérêt supérieur pour l’État : « Un corps estudiantin divers dans ses origines ethnique et raciale est à l’origine de bénéfices éducatifs significatifs telle la diversité qui, dans le contexte de l’enseignement supérieur, représente un intérêt fondamental de la puissance publique. »
[7] Le moins que l’on puisse dire est que l’adoption de la Proposition 209 en Californie, ou la quasi-disparition de l
’affirmative action dans les universités du Texas suite à l’arrêt
Hopwood de 1996, n’ont pas entraîné le démantèlement de ces programmes, loin de là. Les magistrats sont, sur ce sujet, partagés, la doctrine incertaine et la jurisprudence éclatée.
Une justice réticente au transfert de fonds publics vers les écoles confessionnelles
La dernière décision de justice qui pourrait rendre perplexe tout lecteur des projets de George W. Bush en matière d’éducation est l’arrêt rendu le 11 décembre 2000 par la Cour d’appel fédérale du 6e circuit. Celui-ci invalide le programme de vouchers dans le district scolaire de Cleveland au motif qu’il viole le Ier Amendement de la Constitution. Ce programme, mis en place en 1995 à la suite d’un audit catastrophique sur les écoles de la plus grande ville de l’Ohio, prévoyait que des crédits d’impôt seraient accordés aux parents désireux d’inscrire leurs enfants dans le secteur privé ou dans le secteur public hors carte scolaire. Les écoles admises à participer à ce projet devaient s’engager à ne pas excéder 2 500 $ annuels en frais de scolarité ; pour les élèves issus de famille à revenus modestes, l’État remboursait alors 90 % de ces frais ; pour les autres familles, il se limitait à 75 %, à concurrence de 1 875 $.
Pour les juges, ce programme présente plusieurs difficultés. Tout d’abord, le fait de limiter l’utilisation des crédits d’impôt aux écoles s’engageant à rester en dessous de 2 500 $ de frais de scolarité a exclu les écoles privées non confessionnelles – ces dernières ne bénéficiant pas de l’appui d’un partenaire financier solide comme l’Église catholique, cela signifie nécessairement que leurs frais de scolarité sont plus élevés. D’autre part, aucune école publique limitrophe, mais hors carte scolaire, ne s’était inscrite pour participer au programme
[8]. La conclusion est donc sans appel : « Le programme de
vouchers n’est pas neutre en ce qu’il décourage la participation d’écoles qui ne sont pas financées par des institutions religieuses ; de plus le programme de Cleveland limite les écoles dans lesquelles les parents peuvent utiliser leurs crédits d’impôt à celles habilitées par le programme. » Constatant que 82 % des places offertes l’étaient dans des écoles confessionnelles, et que ces dernières scolarisaient 96 % des élèves bénéficiant de
vouchers, le juge conclut qu’il existe un favoritisme religieux dans l’affectation des fonds publics
[9]. Les défenseurs des
vouchers objectent que la solution est simple, puisqu’il suffirait d’augmenter leur montant en le portant à 4 000 ou 5 000 $ annuels pour permettre la participation d’écoles privées non confessionnelles, ou encourager d’autres écoles publiques à participer. La question est de savoir si ces sommes seront prises sur le budget d’écoles publiques déjà en difficulté, ou financées par une hausse des impôts locaux.
LES AMBIGUÏTÉS DU PROGRAMME DU PRÉSIDENT GEORGE W. BUSH EN MATIÈRE D’ÉDUCATION
Les vouchers : une expérience à valeur statistique limitée
Point supplémentaire qui ne laisse pas d’intriguer, le programme de George W. Bush est fortement structuré autour de ces
vouchers alors qu’aujourd’hui, ceux-ci ne concernent qu’un nombre infinitésimal de familles. Le
Washington Post en faisait récemment la comptabilité : il existait, en 2000, cinq programmes, un dans le Maine qui comptait 14 541 élèves, un dans la ville de Milwaukee avec 9 638 élèves, un dans le Vermont avec 6 300 élèves, un dans la ville de Cleveland avec 3 886 inscrits et enfin un concernant la Floride avec 52 bénéficiaires
[10]. Une note explicative précise que le Vermont et le Maine – qui représentent 63 % des effectifs – réservent leurs
vouchers aux étudiants ruraux qui vivent dans des comtés qui ne comptent pas d’école publique et ne permettent pas leur utilisation dans des écoles confessionnelles. Même s’il existe d’autres programmes semi-publics et donc non comptabilisés ici, la portée, de ce que l’on ne peut considérer à l’heure actuelle que comme une expérience, est fort limitée. Par conséquent, même si certaines études peuvent établir une corrélation entre inscription dans le privé (grâce à des crédits d’impôt) et amélioration des résultats scolaires
[11], l’échantillon étudié reste forcément très faible et, de plus, extrêmement hétérogène. En effet, que ce soit dans leur montant, dans les conditions de déclenchement de l’aide, ou encore dans les catégories de population ciblées, ces crédits d’impôt présentent d’énormes différences d’un État à l’autre.
Un développement des charter schools plutôt mal vécu
Autre élément de perplexité face aux propositions de George W. Bush, l’insistance sur les
charter schools pour stimuler le système public par la concurrence. On sait que l’installation de ces écoles « clés en main » (conçues et gérées par des entreprises du secteur privé) dans les districts scolaires doit être le résultat d’une décision des autorités locales et que les fonds utilisés sont publics – chaque enfant inscrit dans une
charter school emmenant avec lui la part de financement public qui lui est consacrée. Le développement des
charter schools s’est fait, dans un premier temps, pour pallier les déficiences criantes de certains districts scolaires. Elles sont donc longtemps restées un phénomène typiquement urbain, deux tiers des 2 100
charter schools existantes se situant en centre-ville
[12].
Mais les entreprises qui gèrent ces écoles voudraient pouvoir aujourd’hui accroître leur visibilité et montrer leur savoir-faire sur des terrains moins difficiles et aussi plus profitables. En conséquence, elles tentent maintenant de s’établir dans les banlieues
(suburbs), où les écoles publiques sont de meilleure qualité car mieux financées puisque reposant sur une assise fiscale nettement plus solide. L’accueil qui leur est réservé n’est pas toujours des plus chaleureux, d’abord à cause du stigmate attaché à la présence même de ces
charter schools
[13], ensuite parce que le financement des écoles publiques se trouve automatiquement diminué. Remèdes ponctuels aux dysfonctionnements de certaines écoles, les
charter schools ont plus de mal à s’insérer dans une systématisation du « choix » qui devrait être offert aux parents en matière d’éducation. On aperçoit ici que, derrière la rhétorique de très grande flexibilité dans les financements et d’autonomie des autorités locales, se fait jour un dogmatisme doctrinaire du « choix » et de la concurrence, quand bien même l’éducation n’est pas un produit commercial comme un autre, quand bien même le choix n’est profitable ni financièrement, ni pédagogiquement.
Le refus de l’enseignement bilingue
Par ailleurs, il existe un choix fondamental que bien des éducateurs voudraient pouvoir faire sur une base individuelle ou, pour le moins, au premier niveau de l’échelle de décision, c’est-à-dire la salle de classe : celui d’éduquer les enfants dont la langue maternelle n’est pas l’anglais, soit dans leur langue, soit en immersion totale en anglais, soit dans les deux par alternance. L’enseignement bilingue, qui a déjà été supprimé par référendum d’initiative populaire dans l’État de l’Arizona en 2000, serait, selon les propositions de George W. Bush, limité puisque les États auraient l’obligation de scolariser les enfants en anglais au bout de trois ans. De plus, les dotations fédérales spécifiques seraient liées à des contrats de performance. La flexibilité et l’autonomie de l’enseignant s’arrêtent là où commence la différence linguistique.
Au total, comment expliquer un programme éducatif qui va explicitement contre la volonté affichée des électeurs, contre les décisions récentes de tribunaux aux différents niveaux de la pyramide judiciaire et qui s’appuie sur des exemples à la fragilité avérée et à la portée limitée. Sans doute parce que ce programme doit être considéré comme une monnaie d’échange sur un terrain politique particulièrement bien choisi. En effet, tout observateur du monde politique américain sait que les questions qui n’ont pas de résonance locale directe peinent à mobiliser les électeurs, aussi cruciales soient-elles pour la démocratie. Avec l’école comme fer de lance de la réforme, George W. Bush mobilise autour d’un thème de proximité fort, rappelle avec vigueur son attachement à la dévolution et aux droits des États et des communautés, conforte sa popularité dans les segments les plus religieux de la population américaine et se constitue un capital politique qu’il sera bientôt en mesure d’échanger.
Il y a donc fort à parier que cette nouvelle administration cédera sur la question des vouchers, en jouant du contraste entre sa bonne volonté pragmatique et l’obstructionnisme dogmatique des démocrates pour marchander, ce faisant, les quelques voix supplémentaires nécessaires à l’adoption d’un projet autrement plus important : la baisse des impôts. En matière d’éducation, l’administration Bush n’est vraiment au service ni du système ni de l’enfant : elle est au service d’une stratégie politique qui épouse les principes d’un nouveau fédéralisme duel.
[1]
Cette « majorité » est plus fragile encore qu’il n’y paraît car, parmi les cinquante sénateurs républicains, on compte Strom Thurmond âgé de 96 ans et de santé fort fragile. En cas de démission, il serait remplacé, selon toute vraisemblance, par un démocrate puisque le gouverneur de Caroline du Sud, chargé de pourvoir au remplacement d’un sénateur jusqu’à la tenue d’une élection partielle, appartient lui-même au « parti de l’âne ». Ceci entraînerait la perte de la majorité pour le « parti de l’éléphant ».
[2]
Jodi Wilgoren, « School Vouchers : A Rose by Other Name »,
New York Times, 20 décembre 2000.
[3]
Richard Khalenberg, « The People’s Choice for Schools »,
The Washington Post, 15 décembre 2000.
[4]
David Broder, « Vouchers Failing an Election Test »,
The Washington Post, 31 octobre 2000.
[5]
Le texte partiel de l’arrêt est cité par David O’Brien,
Supreme Court Watch 2000, New York, W. W. Norton & Co., 2001, p. 85.
[6]
L’on traduit habituellement cette expression en français par « discrimination positive » ou « traitement préférentiel des minorités », traductions non satisfaisantes qui nous poussent à garder l’expression anglaise.
[7]
Cité par Jodi Wilgoren « Affirmative Action Plan is Upheld at Michigan »,
The New York Times, 14 décembre 2000.
[8]
Les raisons qui peuvent expliquer cette non-participation sont multiples : refus du principe de concurrence entre écoles publiques, peur d’encourager la fuite vers le privé, peur d’un afflux d’élèves qui exigerait des financements supplémentaires au-delà des crédits d’impôt rétrocédés aux districts scolaires « accueillants », refus d’une solidarité centre-ville / banlieue en raison, notamment, des nombreuses fractures ethniques, protection jalouse de la souveraineté fiscale des comtés et districts scolaires, etc.
[9]
2000 FED APP . 0411P (6th Cir.), p. 12.
[10]
Kenneth J. Cooper, « Appeals Court Rejects Vouchers in Cleveland as Unconstitutional »,
The Washington Post, 12 décembre 2000.
[11]
On pense ici en particulier à une étude d’universitaires de Harvard, de l’Université du Wisconsin et de Georgetown publiée en août 2000 et montrant que les élèves noirs américains inscrits dans des écoles privées dépassaient de 6 à 9 % leurs camarades restés dans le public dans leurs résultats aux tests de niveau. Cette étude avait été immédiatement exploitée par le mouvement conservateur pour dénoncer les positions de Al Gore, ce dernier étant opposé aux
vouchers. Voir par exemple William Safire, « Vouchers Help Blacks : Where Gore is Anti-Choice »,
International Herald Tribune, 31 août 2000.
[12]
Kate Zernike, « Suburbs Face Tests As Charter Schools Continue To Spread »,
The New York Times, 18 décembre 2000.
[13]
Il y a aux États-Unis une corrélation directe entre la valeur de l’immobilier et la qualité des écoles du district. Beaucoup de « banlieusards » américains craignent donc que la présence d’une
charter school dans leur comté ne fasse baisser la valeur de leur propriété.