2001
Revue internationale et stratégique
Dossier
Diversité ethno-raciale et politique étrangère aux États-Unis : une perspective historique
Daniel Sabbagh
Chercheur au CERI (Centre d’études et de recherches internationales).
Du fait notamment de la résistance opposée par l’élite anglo-saxonne à une volonté d’intégration émanant des membres des minorités eux-mêmes, l’assimilation culturelle est longtemps apparue aux immigrants nouvellement installés sur le sol américain sous un jour relativement positif, comme un objet d’aspirations contrariées en même temps qu’une condition nécessaire à leur ascension dans la hiérarchie socioprofessionnelle. Dans le domaine des sciences sociales également, jusqu’au début des années 70, les ouvrages classiques de Robert Park
[1] et de Milton Gordon
[2] mettaient plutôt l’accent sur le caractère transitoire des identités « ethniques »
[3], qui seraient vouées à se fondre peu à peu dans le creuset
de la société américaine. En revanche, depuis le début des années 80 – et pour des raisons assez complexes
[4] –, la célébration de la diversité ethno-culturelle des États-Unis est apparue comme une figure imposée du débat public, nonobstant quelques voix discordantes qui, avec plus ou moins de subtilité, s’interrogent sur les potentialités centrifuges dont le multiculturalisme serait porteur et soulignent les effets négatifs d’une « ethnicisation » de la politique étrangère américaine qui leur paraît déjà largement engagée
[5]. C’est sur ce dernier point que l’on voudrait apporter ici un éclairage historique – trop souvent absent des controverses actuelles
[6].
UNE IDENTITÉ AMÉRICAINE D’ORDRE PRINCIPALEMENT POLITIQUE
Le premier point à relever est que la persistance – ou la réactivation progressive – d’un sentiment de solidarité ethnique au sein des différents groupes résidant sur le territoire des États-Unis est favorisée par le fait que, dans ce pays, la conception de l’identité nationale aujourd’hui dominante
dans les représentations collectives est une conception
idéologico-centrée, qui,
a priori, peut paraître relativement compatible avec la conservation partielle par les immigrants nouvellement installés sur le sol américain de leur culture d’origine. Si les États-Unis sont bien, comme l’écrivait Chesterton, « la seule nation au monde qui soit fondée sur une croyance » – et non sur une communauté d’appartenance « ethnique » –, cette croyance n’oblige pas nécessairement les nouveaux venus à renoncer à tous les liens qui les unissent à leur terre natale. De fait, l’existence même de mots composés comme
Italian-American,
Polish-American et consorts, termes qui font référence aux différentes fractions de la population qui ne sont pas d’origine anglaise, et dont l’ensemble est parfois désigné sous l’appellation générique d’ « Américains à trait d’union »
(hyphenated Americans), paraît bien indiquer que le second terme de l’expression ne recouvre que la dimension
politique de l’identité, appelée à transcender les différences ethno-culturelles
néanmoins tenues pour légitimes auxquelles se rapporte l’adjectif antéposé. De même, c’est bien parce que l’identité américaine est largement tributaire de l’adhésion à des valeurs communes – soit les principes constitutifs de la démocratie libérale – que des
principes antithétiques ou conçus comme tels – ceux sur lesquels se fonde le communisme, par exemple – ont pu être taxés d’« anti-américanisme »
(un-American), cet usage n’ayant pas d’équivalent dans la plupart des autres pays. Conformément au paradigme de la nation-contrat, l’identité américaine semblerait donc procéder moins d’une solidarité primordiale formée sur la base d’une communauté d’origine nationale, de religion, ou d’appartenance ethno-raciale que d’une sorte de « patriotisme constitutionnel » avant la lettre, la vénération du dogme inscrit dans le texte de la Constitution apparaissant en effet comme le seul élément d’unification disponible, étant donné l’extrême diversité démographique d’un peuple essentiellement issu de l’immigration et dont les composantes ne seraient rassemblées que par l’expérience de l’exil et la représentation mythifiée de leur lieu de destination. Dans cette perspective, que la dimension politique de l’identité américaine l’emporte sur sa dimension ethno-culturelle serait confirmé, par exemple, par le fait que, d’après les termes mêmes du serment prononcé par les nouveaux citoyens lors de leur naturalisation, ces derniers sont tenus d’ « abjurer toute allégeance envers un prince étranger ou un État dont ils auraient été les ressortissants auparavant » – bref, envers une entité
politique autre que la Fédération des États-Unis –
alors même que la législation américaine autorise la double nationalité, cette seconde nationalité étant ainsi censée correspondre à l’ancrage ethno-culturel de l’individu. La communauté américaine, elle, serait avant tout caractérisée par « une fusion de la nationalité et de l’idéologie »
[7] – au sens le plus large de ce terme – et pourrait donc s’accommoder de la persistance en son sein d’une pluralité d’identités « ethniques » susceptibles de donner lieu à des mobilisations de nature diverse
[8].
LA DIVERSIFICATION DÉMOGRAPHIQUE
Par ailleurs, au-delà du rôle qu’a pu jouer ce contexte
idéologique aujourd’hui relativement favorable à l’expression des différences communautaires dans l’espace public, la question du rapport entre ethnicité et politique étrangère se pose également du fait de l’évolution
démographique qui a vu la proportion de résidents nés à l’étranger dans la population américaine augmenter de manière assez spectaculaire depuis le début des années 70. Cette augmentation s’est aussi accompagnée d’une modification de la composition des flux migratoires à destination des États-Unis – issue notamment de la réforme législative de1965
[9] –, qui s’est traduite par un fort accroissement de la part des immigrants originaires d’Amérique latine et d’Asie. Ainsi, ces derniers représentaient respectivement 47 % et 38 % des nouveaux arrivants entre 1980 et 1990, contre 23 % et 6 % entre 1950 et 1960. Par conséquent, d’après des projections statistiques effectuées en 1993 par le Bureau du recensement, en 2050, la population américaine devrait comprendre environ 20 % d’Hispaniques, 15 % de Noirs et 10 % d’Asiatiques.
L’hypothèse selon laquelle des bouleversements démographiques d’une telle ampleur demeureraient dépourvus de tout impact sur l’action internationale des États-Unis ne paraît guère vraisemblable,
a fortiori si l’on prend en compte non seulement le poids spécifique des lobbies ethniques, mais également la contrainte électorale qui pèse sur les représentants des circonscriptions où résident les membres des groupes visés. Or les nouveaux immigrants, qui, en moyenne, accèdent à la citoyenneté – et donc au droit de vote – plus rapidement que dans les pays européens, se trouvent précisément concentrés dans les États les plus peuplés (Californie, Texas, Floride, État de New York), États qui, parce qu’ils disposent du plus grand nombre de grands électeurs, sont de fait en mesure de déterminer l’issue du scrutin présidentiel. Ainsi, en 1990, les résidents nés à l’étranger représentaient 8 % de la population sur l’ensemble du territoire des États-Unis, mais 22 % en Californie, 16 % dans l’État de New York et 13 % en Floride ; la même année, 73 % des nouveaux arrivants résidaient dans l’un ou l’autre des six États suivants : Californie, Texas, Floride, New York, New Jersey et Illinois
[10]. Certes, il y aurait apparemment un délai d’une à deux générations avant que ne se constituent des groupes de pression destinés à influer sur la politique suivie par le gouvernement américain à l’égard des pays dont ces nouveaux résidents sont originaires
[11]. Néanmoins, si l’on considère parallèlement l’effet de réactivation exercé par les transitions démocratiques est-européennes sur la conscience d’appartenance communautaire des immigrés de plus longue date – dont certains ont pu revenir prendre part à la compétition électorale dans leur pays d’origine en bénéficiant de l’atout précieux que représentait leur invulnérabilité au soupçon de collaboration passée avec les autorités communistes qui pesait sur l’ensemble du personnel politique local –, les répercussions externes de la diversité ethnique de la population américaine semblent bien appelées à prendre une ampleur nouvelle
[12].
RACISME ET POLITIQUE EXTÉRIEURE : UN JEU D’INFLUENCES RÉCIPROQUES
Ceci paraît d’autant plus probable que certains travaux historiques ont déjà mis en évidence l’influence antérieurement exercée sur la politique étrangère des États-Unis par des représentations racialisées de l’identité nationale alors marquées, à l’inverse, par le rejet – ou la négation – de cette hétérogénéité jugée aujourd’hui bénéfique
[13]. Ainsi, au-delà même du problème noir et de son rôle déterminant dans la décision du gouvernement américain de ne pas reconnaître immédiatement la République haïtienne, ou d’acquérir le Liberia en 1847 afin d’en faire un foyer d’immigration pour les anciens esclaves, on sait le rôle décisif qu’a joué la confiance dans la supériorité naturelle de la « race » anglo-saxonne dans l’avènement du mythe mobilisateur de la « Destinée manifeste » et la transformation des États-Unis en puissance impériale à la fin du XIX
e siècle. Après le prélude mexicain de 1848, ce mouvement atteignit son apogée avec la guerre hispano-américaine de 1898 et la conquête de Cuba, de Porto Rico et des Philippines – les considérations raciales intervenant notamment dans le cadre du débat quant à l’incorporation éventuelle dans l’Union des territoires susvisés. En effet, les clauses du Traité de Paris de 1898 relatives à la nature du lien juridique entre la Fédération américaine et ses trois nouvelles possessions ne comportaient aucune indication contraignante à cet égard, le Congrès se voyant ainsi accorder une très grande latitude pour définir des modalités de rattachement qui n’exigeraient pas de conférer le bénéfice de la citoyenneté fédérale aux habitants des zones nouvellement conquises
– alors réputés inassimilables. L’annexion de Cuba, un temps envisagée, allait donc être finalement écartée, essentiellement du fait de l’accroissement de l’hétérogénéité raciale de la population américaine qui en aurait été la conséquence
[14]. Pour preuve de la perméabilité de la politique étrangère des États-Unis au racisme propre à la culture publique américaine de l’époque – au-delà même de la configuration néo-coloniale évoquée à l’instant –, on peut aussi rappeler, par exemple, la démarche officielle effectuée en 1917 par le gouvernement américain afin d’exhorter les autorités françaises à décourager tout rapprochement entre la composante féminine de la population civile et les soldats noirs de l’
US Army, ou encore le rejet par le président Woodrow Wilson d’une proposition du gouvernement japonais formulée lors de la conférence de Versailles du printemps 1919 et qui visait à insérer un amendement posant le principe de l’égalité des races dans le pacte inaugural de la Société des Nations.
En sens inverse, d’autres travaux récents, et assez novateurs, ont entrepris d’examiner les effets propres du contexte international sur l’évolution de la politique suivie par le gouvernement américain concernant la question « raciale ». Ainsi, Rogers Smith et Philip Klinkner montrent bien que, une fois les États-Unis engagés dans la Seconde Guerre mondiale, le combat contre un ennemi incarnant, dans sa version la plus extrême, l’adhésion à une idéologie fondée sur la division de l’humanité en races hiérarchiquement ordonnées et justifiant la domination – et, en l’occurrence, l’extermination – des races inférieures a entraîné, par contrecoup, une délégitimation globale des formes atténuées de racisme inhérentes aux dispositifs ségrégationnistes encore en vigueur dans les États du Sud
[15]. En effet, alors que, aux États-Unis, l’idée d’une supériorité intellectuelle et morale de la « race » blanche ou « caucasienne », incarnée sous sa forme la plus pure par le peuple anglo-saxon, était demeurée profondément ancrée dans les représentations des élites jusque dans les premières décennies du XX
e siècle, la lutte contre le nazisme imposait désormais de mettre l’accent sur la dimension démocratique et
égalitaire des valeurs constitutives de la communauté politique américaine, seule à même de conférer au conflit en cours une dimension morale irréductible qui justifierait la participation de Washington aux hostilités. De même, dans le contexte de la guerre froide et de la décolonisation, qui voit l’émergence en Afrique et en Asie de nouveaux États indépendants aux populations non blanches dont les deux superpuissances s’efforçaient chacune d’obtenir l’allégeance
, ce serait dans une large mesure sous l’effet de cette
dynamique oppositionnelle que le gouvernement fédéral, préoccupé par l’exploitation par la propagande soviétique des discriminations subies sur le territoire américain par les membres des minorités raciales avec lesquelles les peuples africains et asiatiques pourraient être tentés de s’identifier, aurait finalement entrepris d’y mettre un terme
[16].
Pour conclure, au-delà de la dimension « raciale », le détour par l’histoire peut aussi nous aider à esquisser une typologie des mobilisations constituées sur la base d’une communauté d’origine nationale et référées à une entité étatique – présente ou future – autre que les États-Unis, mobilisations qui, on le sait, se trouvent au centre des controverses actuelles.
Deux catégories d’objectifs peuvent ici être distinguées : d’une part, ceux qui ont trait à l’évolution interne du régime politique du pays d’origine (comme dans le cas des principaux groupes d’exilés cubains et haïtiens, ou celui des Américains d’origine italienne envoyant des milliers de lettres et de télégrammes aux membres de leurs familles demeurés dans la péninsule afin de les convaincre d’accorder leurs suffrages à la Démocratie chrétienne et d’empêcher ainsi une victoire du Parti communiste aux élections d’avril 1948) ; d’autre part, les objectifs plus spécifiquement « nationalistes » – au sens étroit du terme –, qui renvoient à l’indépendance du pays d’origine ou à sa défense contre une menace externe. Comme exemple du premier cas de figure, on peut citer les raids lancés en 1866, puis en 1870, contre le territoire canadien par des vétérans des troupes de l’Union d’origine irlandaise, dans l’espoir (déçu) de déclencher une guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne qui aurait entraîné l’émancipation de leur pays natal du joug britannique, ou les efforts (fructueux) de diverses associations d’Américains d’origine tchèque et slovaque pour obtenir la constitution de la Tchécoslovaquie en État indépendant à l’issue de la Première Guerre mondiale (à la faveur notamment de la campagne menée aux États-Unis par le dirigeant nationaliste tchèque Tomas Masaryk et qui allait aboutir à l’accord de Pittsburgh du 30 mai 1918). Quant à l’objectif consistant à promouvoir l’ « intérêt national » du pays d’origine tel que défini par ses gouvernants dans un contexte où le pays en question serait plus ou moins directement partie prenante à un conflit interétatique, on en trouve un exemple dans la mobilisation d’une association d’Américains d’origine grecque, le American Hellenic Public Affairs Committee, lors de l’invasion par la Turquie d’une partie du territoire chypriote en 1974, mobilisation qui allait aboutir, en février 1975, à l’adoption par Washington d’un embargo sur les ventes d’armes à destination de la Turquie, et ce en dépit des réticences initialement formulées par la Maison-Blanche et le département d’État du fait de la position stratégique occupée par Ankara au sein de l’OTAN. Un autre exemple de mobilisation du même type – également couronnée de succès – est celle des Américains d’origine arménienne qui, à travers la section 907 du Freedom Support Act de 1992, sont parvenus à obtenir l’exclusion de l’Azerbaïdjan de la liste des pays susceptibles de recevoir l’aide américaine initialement destinée à l’ensemble des Républiques ex-soviétiques, alors même que c’est l’Arménie qui avait ouvert les hostilités dans le Haut-Karabagh et que ce pays était en passe de renforcer ses liens avec les deux principales puissances rivales des États-Unis dans la région – à savoir la Russie et l’Iran.
Une fois définie cette grille de classification, sommaire mais vraisemblablement
utile dans une phase préliminaire, resterait évidemment à examiner plus en détail les relations entre les différentes communautés « diasporiques » et leur pays d’accueil, en se demandant notamment si les mobilisations observées témoignent véritablement d’une
communautarisation de la politique étrangère des États-Unis, comme le suggère Huntington, ou au contraire d’une
américanisation des diasporas – dont l’investissement en matière de
lobbying reflète peut-être avant tout le degré d’imprégnation par la culture politique américaine. Plus généralement
– et comme l’a bien relevé Philippe Raynaud
[17] –, il est fort possible que la célébration actuelle de la diversité ethno-culturelle des États-Unis – et ses répercussions éventuelles sur la politique étrangère de Washington – n’apparaissent, en définitive, que comme la contrepartie symbolique de l’
homogénéisation effective de la société américaine et du rapprochement objectif des modes de vie en son sein.
[1]
Robert Park,
Race and Culture, Glencoe, Free Press, 1950.
[2]
Milton Gordon,
Assimilation in American Life. The Role of Race, Religion and National Origins, New York, Oxford University Press, 1964.
[3]
L’ « ethnicité » ici évoquée fait référence à l’acception
générique du terme qui prévaut habituellement dans la sociologie américaine, et permet de regrouper dans une même catégorie d’analyse différentes
communautés d’identification statistiquement minoritaires au sein de la population de référence et qui peuvent être définies en fonction aussi bien de l’origine nationale que de la religion ou de la « race » – critères n’ayant pour point commun que d’être indépendants du statut de citoyen américain. Plus généralement, cette désignation englobante renvoie aux identités assignées « autour desquelles surgissent effectivement des formes de mobilisation collective orientées vers l’accomplissement d’objectifs politiques spécifiques » (Nathan Glazer, Daniel P. Moynihan,
Ethnicity : Theory and Experience, Cambridge [Massachusetts], Harvard University Press, 1975, p. 18). Ces mobilisations présentent un aspect singulier, dans la mesure où elles convertissent un sentiment de proximité affective relativement diffus éprouvé envers une « communauté imaginée » (voir Benedict Anderson,
Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1983) en une action coordonnée de type instrumental, destinée à promouvoir les intérêts du groupe en question et impliquant l’affiliation volontaire de ses membres à une organisation spécifiquement instituée à cette fin.
[4]
À ce propos, voir Rémy Oudghiri et Daniel Sabbagh, « Des usages de la “diversité” : éléments pour une généalogie du multiculturalisme américain »,
Revue française de science politique, juin 1999, 49 (3), p. 441-466.
[5]
Voir James Schlesinger, « Fragmentation and
Hubris : A Shaky Basis for American Leadership »,
The National Interest, automne 1997, n
o 49, p. 3-9 ; Samuel Huntington, « The Erosion of American National Interests »,
Foreign Affairs, septembre-octobre 1997, p. 28-49.
[6]
Les deux ouvrages de référence sur le rapport entre « ethnicité » et politique étrangère aux États-Unis, qui, eux, prennent en compte cette dimension historique et soutiennent des points de vue opposés, sont celui de Yossi Shain,
Marketing the American Creed Abroad. Diasporas in the US and their Homelands, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, et celui de Tony Smith,
Foreign Attachments. The Power of Ethnic Groups in the Making of American Foreign Policy, Cambridge (Massachusetts), Londres, Harvard University Press, 2000.
[7]
Samuel Huntington,
American Politics : The Promise of Disharmony, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1981, p. 30.
[8]
Ce refus de concevoir l’identité américaine en termes généalogiques est aussi indirectement reflété dans la décision du Congrès confédéral de retirer du Grand Sceau des États-Unis toute référence aux origines nationales des fondateurs de la République américaine, et de n’y inscrire finalement que la devise
E Pluribus Unum – en laissant indéterminée la composition exacte de cette pluralité originelle (voir Denis Lacorne,
La Crise de l’identité américaine, Paris, Fayard, 1997, p. 88-90). Il faut préciser cependant que la conception idéal type de l’identité nationale formulée par Huntington a le défaut de minimiser quelque peu la place centrale que la religion et l’origine nationale ont longtemps occupé dans les représentations dominantes de l’ « américanité ». En effet, jusqu’au milieu du XIX
e siècle, le protestantisme et l’origine anglo-saxonne étaient bien souvent perçus comme le seul terreau favorable au développement d’une culture politique républicaine, elle-même envisagée comme le principal trait distinctif de la nouvelle nation. C’est donc plutôt la
disjonction prolongée entre un attachement proclamé aux principes de l’universalisme démocratique et une réalité sociale marquée par l’emprise d’un différencialisme inégalitaire aux formes variables qui constitue sans doute le trait le plus frappant de l’histoire politique américaine. Sur ce point, voir Rogers Smith, « Civic Ideals. Conflicting Visions of Citizenship », in
US History, New Haven, Yale University Press, 1997.
[9]
Cette réforme a supprimé le système de quotas par origine nationale instauré par les lois de 1921 et 1924 afin de restreindre l’immigration à sa composante européenne et protestante.
[10]
Notons toutefois que la distribution géographique de ces nouveaux citoyens a des effets beaucoup moins nets sur les rapports de force internes au Sénat – puisque ce dernier ne compte, en tout état de cause, que deux élus par État –, alors même que la seconde chambre est appelée à jouer un rôle particulièrement important en matière de politique étrangère.
[11]
Sur ce point, voir Ilan et Sina Peleg, « Toward a Theory of Ethnicity and Foreign Policy »,
International Problems, 1993, XXIII, 60 (1-2), p. 25-38.
[12]
On notera que la dynamique démographique évoquée plus haut, à elle seule, n’est pas exceptionnelle : à l’heure actuelle, la proportion des résidents d’origine étrangère (10 %) demeure nettement inférieure à ce qu’elle était au début du siècle (14,8 % en 1910). Mais, alors que, au début du siècle, la conception dominante de l’identité américaine était une conception
antipluraliste, qui exigeait l’assimilation culturelle des nouveaux immigrants, la véritable nouveauté réside aujourd’hui dans la coïncidence entre l’accroissement de l’hétérogénéité « ethnique » de la population américaine et la prédominance d’un discours de célébration
de la diversité, qui fait de celle-ci une
valeur constitutive de l’identité nationale.
[13]
Voir Alexander De Conde,
Ethnicity, Race and American Foreign Policy, Boston, Northeastern University Press, 1992 ; Paul Gordon Lauren,
Power and Prejudice : The Politics and Diplomacy of Racial Discrimination, Boulder, Westview, 1996 (1
re édition en 1988).
[14]
Pour les mêmes raisons, ce n’est qu’en 1912 que le Congrès allait finalement se résoudre à accorder le statut d’État au Nouveau-Mexique, lequel avait pourtant été transféré aux États-Unis par le Traité de Guadalupe-Hidalgo soixante-quatre ans auparavant. Sur la tentation impériale des États-Unis à la fin du XIX
e siècle, voir, de manière générale, Anders Stephanson,
Manifest Destiny. American Expansion and the Empire of Right, New York, Hill and Wang, 1995.
[15]
Voir Philip Klinkner et Rogers M. Smith,
The Unsteady March.
The Rise and Decline of Racial Equality, Chicago, University of Chicago Press, 1999.
[16]
Voir Mary Dudziak,
Cold War Civil Rights. Race and the Image of American Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2000 ; John Skrentny, « The Effect of the Cold War on African-American Civil Rights : America and the World Audience, 1945-1968 »,
Theory and Society, 1998, 27 (2), p. 237-285.
[17]
Philippe Raynaud, « Multiculturalisme et démocratie »,
Le Débat, novembre-décembre 1997, n
o 97, p. 153-157.