2001
Revue internationale et stratégique
Entretien
L’avenir des relations entre les États-Unis et la Russie
Mark von Hagen
Directeur de l’Harriman Institute à l’Université Columbia (New York).
NADEGE RAGARU — En moins d’un an, de nouveaux présidents ont été élus en Russie et aux États-Unis. Selon vous, en quoi cela pourrait-il influer sur les relations russo-américaines ?
MARK VON HAGEN — L’avènement de deux nouvelles administrations présidentielles en Russie et aux États-Unis et l’expulsion toute récente des diplomates russes et américains donnent naturellement à penser que les relations se sont soudainement dégradées ; et, en effet, mes collègues et moi, en Russie, ici et ailleurs, s’inquiètent du nouveau vent de belligérance qui souffle sur les relations entre les deux pays. Nous devons néanmoins rappeler que ces relations ont, depuis plusieurs années, considérablement évolué, et que des éléments de continuité s’inscrivent entre la fin du mandat de William J. Clinton et la nouvelle présidence de G. W. Bush d’une part, et entre les dernières années de Boris Eltsine et la première année de Vladimir Poutine, d’autre part. Les relations russo-américaines ont connu leur zénith entre la fin des présidences de Ronald Reagan/ George Bush et les débuts de celle de W. J. Clinton. Sous Clinton, en particulier, nous avons été témoins de ce qui, en définitive, ne s’avéra être que des discours emphatiques affirmant l’existence de partenariats stratégiques et une démarche interventionniste conjointe des deux pays visant la construction de marchés et de démocraties dans les pays de l’ancien bloc soviétique. Le paradigme dominant du Consensus de Washington et le rôle important des États-Unis dans la Banque mondiale et le FMI, les responsabilités de Jeffrey Sachs et de Larry Summers, ont engendré des espoirs parfois euphoriques de voir dans l’opinion russe l’image des États-Unis transformée, alors même qu’elle était vouée à s’effondrer devant la réalité et les vicissitudes de l’histoire postsoviétique. Avant même le rapport Cox des Républicains, qui critiquait la politique américaine envers la Russie, certains éléments de cette politique étaient venus exacerber les relations américano-russes, tels l’élargissement de l’OTAN et la campagne menée sous la houlette de cette dernière en ex-Yougoslavie. Déjà, la campagne électorale menée par Al Gore et Joe Libermann, tout en défendant une modération certaine, a marqué un début de prise de distance par rapport aux discours utopiques antérieurs. Nombre de personnes du monde des affaires qui s’étaient regroupées en puissants lobbies afin de promouvoir un engagement russo-américain plus fort, sortirent aigris de la crise financière d’août 1998. L’aide apportée par les États-Unis aux réformes de la Russie avait abouti à soutenir une administration corrompue dirigée par un président Eltsine chancelant, ce qui accentuait l’anti-américanisme au sein des élites politiques. La première intervention militaire russe en Tchétchénie avait contribué aux doutes ambiants, la seconde guerre tchétchène apporta de nouvelles accusations et fit peser de nouveaux doutes sur la relation russo-américaine. Ainsi, les premières interventions de l’administration de G. W. Bush mettaient « les points sur les i » sur des situations qui existaient déjà dans les derniers mois de la présidence Clinton.
Bien entendu, l’administration G. W. Bush est républicaine et la base électorale à laquelle les Républicains doivent leur succès est particulièrement radicale et stricte. Ainsi je suppose que les Russes s’attendaient à un changement de ton de la part de la nouvelle administration. Visiblement, les Russes pensaient mieux s’entendre avec l’administration républicaine qu’avec celle de Clinton en raison de leur meilleure compréhension des modèles historiques. Des signes allant dans ce sens avaient vu le jour alors que l’affaire des élections en Floride s’éternisait – la période Reagan / Bush fut meilleure pour les relations russo-américaines que ne l’avait été celle de Carter et finalement de Clinton.
Pour en revenir à la Russie, après un an d’exercice du pouvoir, comment percevez-vous la nouvelle équipe dirigeante et quel bilan tirez-vous de sa politique étrangère ?
MARK VON HAGEN — Les Russes ont tenté d’apaiser leur aigreur au travers de quelques sommets et en manifestant de bons sentiments, mais les tensions qui planaient autour de l’élargissement de l’OTAN et de sa campagne en Yougoslavie, s’ajoutant au sentiment que la Russie avait été traitée comme un enfant abandonné, un élève difficile, ont abouti à ce que la Russie envisage des coopérations et un soutien financier avec d’autres partenaires, notamment en Europe et au Japon. Pratiquement, jusqu’à la fin de son mandat, B. Eltsine restait fidèle à son image anti-communiste et semblait donc davantage préparé à poursuivre une politique étrangère en accord avec les intérêts américains. Dans ce contexte, V. Poutine est venu au pouvoir sans avoir justifié ses « références » d’anti-communiste. Au contraire, il s’affiche comme un pragmatique (faisant affaire avec le Parti communiste si nécessaire) mais également comme quelqu’un dont le but est de rétablir une partie du pouvoir de l’État et d’affirmer plus activement les intérêts nationaux russes encore mal définis. Le séjour de V. Poutine en Allemagne lui a assuré un lien avec l’Europe ; Europe à laquelle B. Eltsine n’est venu que tardivement. De plus, B. Eltsine entretenait une relation personnelle forte avec Helmut Kohl, qui ne fut pas réitérée avec son successeur, tandis que Gerhard Schröder est devenu un des interlocuteurs étrangers les plus assidu de V. Poutine. Il a même joué un rôle essentiel dans l’articulation des intérêts russes avec les intérêts internationaux et ceux de l’administration de G. W. Bush. Aussi, V. Poutine opère dans un contexte favorable de relative amélioration économique et de stabilité politique interne – en comparaison avec les remaniements fréquents de cabinet, du temps de son prédécesseur. Il a non seulement commencé à rendre visite à d’importants voisins en Eurasie, mais il a également fait des ouvertures à des États considérés comme hostiles aux intérêts nationaux américains (Iran, Irak, Cuba, Corée du Nord). Il s’est engagé à introduire des réformes juridiques et économiques qui créent en Russie un environnement intéressant en termes d’in-vestissements étrangers et internes. Il s’agit aussi pour lui d’affranchir la Russie de son image de dépendance à l’égard de l’aide et de l’assistance technique internationales.
Concernant la nouvelle administration américaine, et plus particulièrement les personnalités en charge des questions liées à la sécurité, comment analysez-vous les divergences d’approches qui se sont fait jour entre certaines de ses composantes et que peut-on attendre de la politique étrangère future ?
MARK VON HAGEN — Nous sommes nombreux dans le milieu des spécialistes de l’Eurasie et du postcommunisme à connaître Condoleezza Rice – c’est une experte des questions de sécurité et des affaires militaires de l’ère soviétique. Ses écrits et son bilan, au sein de la précédente administration Bush, la placent, avec Colin Powell, parmi les personnages politiques modérés de la politique étrangère, de défense et de sécurité. En plus de ces deux personnalités, le vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et son député Wolfowitz sont également des personnalités phare.
Les divergences entre des politiques strictes et des politiques souples renvoient, pour partie, à des lignes de conduites établies sur ces questions dans une perspective de long terme ; et pour partie, à des intérêts bureaucratiques /institutionnels rivaux entre le secrétariat à la Défense et le département d’État. Néanmoins, même le Dr C. Rice aime à affirmer sa vision de la Realpolitik, sa foi grandie en des formes plus traditionnelles de sécurité et de règlements, et sa frustration face à la conduite de la politique étrangère russe. Le fait qu’elle, et le reste de l’équipe en charge des questions liées à la sécurité et à la politique étrangère, n’aient pas participé aux différents gouvernements depuis la dernière administration Bush – qui était en place au moment de la fin de la guerre froide – les place dans une position désavantageuse pour rétablir des relations efficaces avec les principales puissances mondiales et leurs dirigeants. Il est vrai que le rapport Cox s’attachait davantage à critiquer la politique passée – tout en soumettant à un examen pointilleux le bilan de George Bush dans ces domaines –, qu’à faire des suggestions constructives et positives. Comme pour tous les documents de ce type, il s’agissait davantage d’un stratagème politique que d’un réel projet politique. Le manque de consensus au sein de l’équipe, et le retard pris dans sa mise en place suite à l’affaire de l’élection en Floride, expliquent que des postes clés restent encore à pourvoir – au sein de la bureaucratie de Washington, mais aussi des ambassades –, et que l’État mène une enquête interne sur les types de politiques menées. Une telle attitude laisse augurer des changements considérables de position dans nombre de domaines, et pas uniquement concernant la politique russe. Nous avons déjà été informés que l’envoyé spécial en charge des affaires caspiennes a été relevé de ses fonctions, les deux ambassadeurs responsables des affaires de la NIS et de l’assistance technique à la NIS sont susceptibles de partir également. Tous ont soutenu que le renvoi des diplomates ne menaçait pas la santé, sur le long terme, des relations américano-russes. Plus récemment, Colin Powell a rencontré Igor Ivanov, ministre russe des Affaires étrangères, en Macédoine et a annoncé que des réunions seraient organisées pour discuter de ces questions. De nouvelles discussions sur la NMD ont été suggérées par les deux bords, et le département de la Défense a promis de mener sa propre enquête interne sur les besoins militaires américains. En outre, les Européens et les Russes sont intervenus afin de pallier les conséquences des changements de politique menée par l’administration G. W. Bush, fort différente de celle de Clinton qui avait, notamment, soutenu le processus de réconciliation en Corée.
Sur de nombreux sujets, les perceptions américaines et russes diffèrent sensiblement. Ces questions peuvent-elles nuire à l’établissement de bonnes relations bilatérales ?
Bien entendu, des questions de divergences d’intérêts nationaux restent en suspens et constitueront des défis à relever pour les relations entre les États-Unis et la Russie : l’Iran, l’Irak, la NMD, la Tchétchénie, l’élargissement de l’OTAN, pour ne nommer que les plus importants. Néanmoins, la fin de l’escalade verbale propre à l’ère Clinton / Eltsine semblerait une bonne chose afin de poser les bases d’objectifs plus clairs et plus réalistes pour les deux parties. Face aux difficultés de la Russie, les Américains se sont habitués à la considérer comme un cauchemar politique et un abîme économique ; cela vient, en partie, de la déception américaine liée au fait que la Russie ne se soit pas davantage rapprochée des États-Unis depuis la fin de l’Union soviétique. Ce type de sentiments non partagés n’est pas la meilleure base pour établir des relations saines entre les deux puissances.
Dans ces circonstances, quelle place l’Europe occupe-t-elle dans ces relations ? Et comment faire face à l’instabilité existant aux frontières de la Russie ?
MARK VON HAGEN — Les relations entre la Russie et l’Europe évoluent de manière beaucoup plus positive ; il ne fait aucun doute que V. Poutine utilisera le soutien européen comme un argument pour convaincre Washington et établir des liens avec l’administration G. W. Bush.
Il est clair aussi que la politique étrangère russe est aujourd’hui beaucoup plus complexe que par le passé. La vie politique russe a évolué, tant du côté du pouvoir exécutif que du pouvoir législatif. Le déclin militaire de la Russie a été rapide et l’instabilité le long de ses frontières méridionales n’a fait que s’accroître avec le temps même si nombre d’États de l’ex-URSS restent débiteurs de la Russie pour des créances datant de l’ère soviétique. Les États-Unis devraient continuer de considérer la Russie comme un facteur important de la stabilité régionale eurasienne et devraient se sentir concernés par les problèmes des « petits États faibles », que la précédente présidence avait déjà identifiés comme un élément important des relations avec la Russie.
À votre avis, comment peut-on empêcher l’apparition de nouvelles tensions dans les relations russo-américaines, indirectement liées à l’héritage de la guerre froide ?
MARK VON HAGEN — L’administration G. W. Bush pourrait déclarer s’engager à encourager, dans le cadre de ses frontières actuelles, une Russie puissante et prospère. G. W. Bush et V. Poutine ont indiqué leur volonté de réduire leur arsenal nucléaire ; cela pourrait être un objectif commun constituant une base saine à l’établissement de relations sur le long terme. De même, une initiative commune de lutte contre le terrorisme international, notamment en provenance des régimes radicaux islamistes, a été prise par les États-Unis et la Russie. En outre, les États-Unis et la Russie devraient s’attacher à ne pas espérer des choses irréalistes – ce qui était typique de la période W. J. Clinton / B. Eltsine. Les deux puissances ne sont pas rivales, mais elles ne sont pas non plus des partenaires stratégiques. Les États-Unis ne devraient pas non plus se considérer comme le tuteur idéologique ou le sponsor financier du développement de la Russie. Il reste donc de la marge pour des initiatives fructueuses et une évolution positive des relations.
(Propos recueillis par Nadège Ragaru)