Revue internationale et stratégique
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220 pages

p. 102 à 111
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Dossier

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

Les relations internationales illicites dans les Balkans occidentaux : État, criminalité et société

Franck Debié Maître de conférences à l’École normale supérieure (ENS), coordinateur du Centre de géostratégie de l’ENS, professeur affilié à HEC.
Nées de la guerre et de la fermeture des frontières au cours de la dernière décennie, les relations internationales illicites dans les Balkans ont été dictées par l’impératif de la raison d’État, par-delà la corruption et les mafias. Les plus grandes puissances se sont engagées dans ces relations illicites à la suite des États balkaniques qui les employaient, sans autre forme de culpabilité, comme des instruments sophistiqués d’influence stratégique, capables de fidéliser quelque temps de puissantes clientèles. Les relations internationales illicites ont démontré leur nature profondément politique, mais aussi leur logique propre : la prolifération rapide de l’illégalité internationale et le discrédit du droit international. Les régimes se sont lancés dans une politique de contournement de leur propre réglementation et de leurs frontières, de discrédit de leurs engagements internationaux, donnant naissance, non à des États mafieux, mais à des entités paraétatiques sans règles fermes, sans foi ni loi au sein de la société des États. Illegal international relations in west Balkans : State, criminality and society
Born with war and the closing of frontiers during the last decade, illegal international relations in the Balkans have been led by the reasons of state, more than by corruption and mafia. The strongest powers have taken part in illegal relationships, following the Balkan states, without feeling guilty and using them as complex means of strategic influence designed to win the loyalty of strong customs. Illegal international relations have demonstrated their deeply political nature and their own dynamics : the quick proliferation of international illegality and international law discredit. Regimes have started upon skirting their own rules and frontiers, discrediting their international under takings, thus giving birth to para-state bodies without set rules, fearing neither God nor man within society.
Parler des relations internationales illicites dans les Balkans en évoquant les rapports entre criminalité et société constitue un pari redoutable et presque impossible à tenir dans un format court, sur la base d’une documentation difficile à fixer et en référence à des concepts partiellement inadéquats dans le cas des Balkans.
Le concept de relations internationales illicites recouvre à la fois d’anciennes pratiques endémiques dans les Balkans comme la contrebande ou les flux de migrants clandestins, et des trafics nouveaux, comme celui des stupéfiants et des esclaves. Il renvoie à des phénomènes tolérés par les pouvoirs nouveaux pour des raisons d’intérêt personnel – la contrebande de cigarettes par exemple – et des pratiques encouragées et organisées par eux pour des « raisons d’État » comme le trafic illégal d’armes, le détournement de l’aide internationale au profit des partis au pouvoir et des mouvements de résistance.
L’articulation entre sphère criminelle et dynamique sociale est également difficile à explorer en ce qui concerne les flux internationaux « illicites » : l’économie familiale qui s’est mise en place pour répondre à la pénurie d’emplois, de ressources, de protection sociale est très largement une économie informelle. Une grande partie des flux qu’elle organise sont illégaux dans la mesure où ils échappent à la fiscalité, aux normes en vigueur sur le travail ou les produits, aux contraintes de change imposées par les nouveaux États.
Une partie de ces flux a une dimension internationale : il s’agit d’une contrebande familiale de produits d’importation et de devises étrangères, destinés à l’autoconsommation, à l’auto-investissement ou à de toutes petites affaires. Ces flux circulent par l’intermédiaire des réseaux familiaux, en franchise de douane, de taxes, de contrôle. S’ils sont sans doute illicites au regard de la réglementation des États de destination et de transit, sont-ils pour autant de nature criminelle ? Les appareils d’État sont à la fois complices de ces dynamiques et débordés par elles. La communauté internationale a souvent été ambiguë à propos de la légalité des échanges « informels » : si elle a en principe cherché à éviter les trafics et la porosité des frontières, elle n’a pas hésité à encourager le développement de « marchés libres » officiellement destinés à favoriser la réconciliation des peuples et concrètement ouverts aux trafics informels de l’économie familiale mais aussi aux réseaux criminels qui y pratiquaient le recel, la contrebande de change et éventuellement l’extorsion. Au nom d’une solution libérale et économique aux conflits, de tels « marchés libres » ont été encouragés entre Serbes et Croates en Slavonie orientale, entre Bosniaques dans le no man’s land de l’Inter-entity Border Line au centre de la Bosnie.
Le concept trop vaste de relations internationales illicites se superpose donc à une frontière floue, difficile à caractériser dans les Balkans entre l’informel et le criminel, entre la débrouille familiale à grande échelle et les petites structures criminelles émergentes. Aussi nous a-t-il paru utile, pour mieux caractériser la situation, de restreindre quelque peu l’utilisation du concept de relations internationales illicites à la seule société des États, en elle-même suffisamment hétéroclite dans la région. Les familles ont des parents à l’étranger, les entreprises des clientèles internationales, les réseaux criminels d’honorables correspondants, seuls les États ont des relations internationales. Sont donc illicites les relations internationales considérées comme telles par les États souverains eux-mêmes ou la société des États.
Deux figures s’imposent alors, celle de la contravention et celle de la schizophrénie. Dans le premier cas l’État viole explicitement la règle internationale et le décret de la société des nations et décide d’inscrire une partie de ses relations internationales dans l’illégalité, se mettant en difficulté avec les autres États.
Dans le second cas, l’État accepte, promulgue, s’engage à faire respecter la règle qui déclare illicite tel ou tel type de relation internationale, mais, pour des raisons qui lui sont propres, décide, en sous-main, de contourner la règle à laquelle il adhère officiellement.
La question des rapports entre dynamiques sociales et criminalité peut se poser dans ce contexte. Quel rôle joue la demande sociale, conçue comme collective ou émanant de certains groupes particuliers, pour conduire l’État à accepter de franchir, officiellement ou officieusement, le pas de l’illicite ? Les réseaux criminels participent-ils à la structuration de ces relations internationales illicites ou ces dernières continuent-elles à être l’apanage des appareils d’État, et notamment des services secrets ? Les réseaux criminels sont-ils instrumentalisés par les États qui pratiquent les relations internationales illicites ? Comment cette complicité leur permet-elle de pénétrer l’État ? La difficulté de la documentation orale et les lacunes du travail de terrain sur ces questions réduisent aux hypothèses et à une tentative de modélisation.
 
GéOPOLITIQUE DES CONTREBANDES [1]
 
 
Les relations internationales illicites sont d’abord le produit du nouvel ordre politique et du nouvel ordre international dans les Balkans, plus que des dynamiques sociétales ou criminelles [2]. C’est la multiplication des États et la prolifération des sanctions internationales qui ont fait le lit des premières contrebandes internationales de grande ampleur, donné lieu aux premiers trafics et conféré à ces trafics une dimension para-étatique qui permet effectivement de les classer dans les relations internationales illicites.
La différenciation des sanctions est un puissant moteur de contrebande
Les sanctions prises par l’Union européenne puis les Nations unies, renforcées par des dispositifs de vérification sur le Danube, en Adriatique et aux frontières de la Serbie créent, avec la transformation de certaines limites administratives en lignes de front actives, un paysage radicalement nouveau pour le transit des flux. La différenciation des sanctions laisse subsister des espaces de relative normalité économique à la porte de territoires quasi bouclés. Il n’en faut pas davantage pour créer de fortes propensions aux relations internationales illicites.
En effet, si l’interdiction du commerce des armes pèse théoriquement sur l’ensemble des États de l’ex-Yougoslavie à partir de 1991, le gros des sanctions économiques de l’Union européenne et des Nations unies n’affecte que la Serbie et le Monténégro.
Dès 1991, les Européens essaient de différencier l’application des sanctions économiques : les sanctions décrétées contre l’ensemble de l’ex-Yougoslavie doivent être appliquées de manière plus restrictive aux territoires effectivement sous le contrôle du président Milosevic. Progressivement, l’application de ces premières sanctions disparaît totalement pour la Macédoine, nouvellement indépendante, « bon élève » fragile de la communauté internationale, et pour la Slovénie. Des sanctions partielles sont maintenues pour faire pression sur les Croates jusqu’à la fin des années 90 et un régime particulier fait de sanctions ponctuelles et d’assistance devient le modus operandi des hauts représentants de la communauté internationale en Bosnie. À la fin des années 90, le Monténégro, devenu hostile au régime du président Milosevic, bénéficie à son tour d’une application plus souple des sanctions.
Cette différenciation régionale de la politique de sanction ouvre un boulevard aux relations internationales illicites et au double discours. Les nouveaux États bénéficiant d’un régime plus favorable deviennent des plaques tournantes du contournement des sanctions mais également des pôles de réorganisation des échanges économiques post-yougoslaves. La Macédoine indépendante devient ainsi rapidement l’un des premiers partenaires commerciaux de Belgrade, à la fois parce qu’elle est la seule à maintenir des relations politiques normales qui permettent le maintien des collaborations économiques et parce qu’elle joue le rôle de porte d’entrée pour les produits et les flux interdits par la communauté internationale. Le Monténégro, qui prend du large politiquement par rapport au pouvoir de Belgrade, devient une autre porte d’entrée et de sortie pour les flux financiers et les produits de la Serbie. Le discours « indépendantiste » et le choix de l’Occident dans la politique étrangère officielle de la Slovénie, de la Macédoine ou du Monténégro n’est donc pas nécessairement défavorable aux intérêts stratégiques de Belgrade. À l’isolement politique apparent, répond l’utilité des contournements et la possibilité pour les élites au pouvoir d’en tirer des bénéfices économiques mutuels. Des pays qui n’appartiennent pas à l’ex-Yougoslavie suivent la même voie. Le discours de fermeté à l’égard de Belgrade et l’ancrage occidental de la politique étrangère se doublent, dans le cas de la Bulgarie et de la Roumanie, d’intenses relations internationales illicites fondées sur l’intérêt bien compris : les armes, le pétrole, les livraisons russes transitent par les deux pays pendant le début de la guerre. Les élites au pouvoir prélèvent des commissions et acquièrent dans le même temps un crédit politique auprès de Belgrade et de Moscou, avantages bien supérieurs à ce que pourraient offrir les compensations qui doivent être théoriquement organisées par le comité des sanctions des Nations unies.
Ces contournements prennent une telle ampleur que la communauté internationale craint rapidement pour la crédibilité même de l’ensemble de son dispositif. L’embargo pétrolier, commercial et aérien décrété contre Belgrade le 30 mai 1992 (résolution 757) est rapidement complété par un blocus naval dans l’Adriatique, des patrouilles de vérification sur le Danube, confiées à l’UEO (Union de l’Europe occidentale), de nouvelles pressions sur les États riverains pour rendre leurs frontières moins poreuses. Ces dispositions ne suffisent pas à faire disparaître les relations internationales illicites qui se sont instaurées. Elles se font plus discrètes, empruntent d’autres itinéraires, cessent de mobiliser quasi officiellement des sociétés d’État. Elles se font aussi plus efficaces du point de vue des pays qui continuent à les pratiquer : pour rémunérer le risque, les marges facturées à Belgrade augmentent, elles permettent de rémunérer davantage d’intermédiaires et le crédit politique de ces alliés de l’ombre croît en proportion. L’initiative privée s’en mêle. Les pouvoirs publics serbes ne sont pas les seuls à utiliser la Bulgarie comme plate-forme de transit. Les entrepreneurs serbes y implantent leurs activités pour contourner les conséquences de l’embargo mais aussi les pesanteurs du socialisme de guerre yougoslave. De là, ils réexportent vers la Serbie. Allées et venues discrètes de capitaux, de produits, de savoir-faire, de travailleurs quelquefois se multiplient tandis que l’UEO, imperturbable, monte la garde sur les berges du Danube.
Les sanctions internationales ne sont pas les seules à compliquer les flux commerciaux. Les tensions et l’état de belligérance qui règne entre les nouveaux États ferment les frontières les unes après les autres.
La fermeture officielle des frontières dans un espace de complémentarités économiques entretient le besoin de contrebande
Entre Serbie et Croatie, la frontière de Slavonie orientale devient une ligne de front dès 1991. Il faut attendre le déploiement de l’UNTAES (Administration provisoire des Nations unies pour la Slavonie de l’Est) en 1996 et l’expérience controversée d’un marché libre dans le no man’s land encouragé par l’ONU pour que les contacts reprennent et que les circulations se rétablissent. Entre Croatie et Bosnie, les échanges passent très difficilement par Bihac, la Neretva, les cols de l’Herzégovine croate. Mais à partir de 1994, la guerre entre Croates et Musulmans interdit à ces derniers d’en bénéficier. En revanche, les ponts sur la Save entre les deux pays sont fermés. Les échanges se maintiennent petitement entre les zones serbes de Bosnie et de Croatie, la Serbie et le Monténégro. Quelques camions passent, non sans mal, entre la Slavonie et la Voïvodine, et de Bosnie serbe en Serbie, à Zvornik, sur la route de Foca à Niksic et sur la piste de montagne de Trebinje qui retombe sur Kotor.
Ces échanges ne tardent d’ailleurs pas à être surveillés par la communauté internationale. Pour lui complaire, le régime de Belgrade annonce en 1994 qu’il ne livrera plus d’armes aux Serbes de Bosnie et ne leur fournira plus de pétrole. Les forces des Nations unies seront chargées de vérifier la réalité de cette improbable promesse et se déploieront en conséquence le long de la frontière bosno-serbe. Au sud, la frontière entre la Croatie et le Monténégro est militarisée. La frontière entre la Macédoine et la Grèce est pratiquement fermée, et le devient totalement lorsque la Grèce déclare un embargo unilatéral contre l’ancienne république yougoslave. Cette fermeture des frontières donne bien entendu lieu à d’importantes contrebandes, quelquefois encouragées par les États : la Bosnie serbe joue un rôle de plaque tournante pour les échanges illicites entre la Croatie (et la Slovénie) d’une part, la Serbie de l’autre, surtout après la guerre. La petite Bosnie serbe devient ainsi le premier partenaire commercial de la Serbie. Le Monténégro joue un rôle comparable de pont entre l’Europe occidentale, les Balkans septentrionaux et la Serbie sous embargo : surtout après 1995, les produits et les flux transitent par ses ports, franchissent, en venant de la côte dalmate, les frontières poreuses de la Bosnie serbe et rejoignent, par la route de Podgorica à Uzice, le cœur de la Serbie. Le Kosovo, avant la brutale séparation d’avec la Serbie en 1999, est une porte ouverte sur les ports albanais. La vallée bulgare de la Struma permet aux échanges à destination de la Macédoine (et de la Serbie) de contourner le bouclage de la frontière grecque. À chaque fois, l’impuissance des douanes est en partie due aux difficultés à surveiller des espaces aisés pour la contrebande, à la corruption toujours possible, mais aussi quelquefois à une volonté politique officieuse, qui permet de parler de relations internationales illicites tolérées, souhaitées et dissimulées. Quel est leur intérêt pour les États ? Nous pouvons essayer d’analyser le phénomène dans le cas de la contrebande d’armes.
 
LES RELATIONS INTERNATIONALES ILLICITES : DES INSTRUMENTS DE POLITIQUE éTRANGèRE A L’HEURE DES SANCTIONS [3]
 
 
L’embargo sur les armes imposé à l’ensemble des Républiques yougoslaves en 1991 par la CEE (Communauté économique européenne) dans un premier temps, par les Nations unies ensuite (résolution 713 du Conseil de sécurité, le 25 septembre 1991), a donné lieu à d’innombrables contournements. Quelle est, du point de vue des États, la fonction de cette assistance militaire illicite ?
Les relations internationales illicites sont un vecteur d’influence
La Russie a continué, en dépit des résolutions prises par le Conseil de sécurité, à livrer des armes à la Fédération yougoslave, à la fois pour réaliser des profits et pour garder une influence politique sur le régime du président Milosevic. Il s’agit bien d’une opération de relations internationales, illicite au regard du droit international, mais souhaitée par les Yougoslaves comme par les Russes pour des raisons politiques.
Ces relations illicites répondent à une demande sociale en Russie de soutien aux orthodoxes slaves de Serbie et de Bosnie. Elle répond aussi à la pression de certains groupes militaires souhaitant à la fois vendre des armements et ne pas laisser aux Occidentaux les mains entièrement libres dans les Balkans. Elle répond enfin à une demande plus stratégique de maintenir une capacité d’influence russe sur Belgrade, capacité dont l’utilité sera sanctionnée, entre autres, par l’insertion de la Russie dans le Groupe de contact.
Pour autant que l’on puisse savoir, les livraisons d’armes des Russes aux Serbes ont pris à la fois la forme d’échanges d’État à État organisés de manière assez peu discrète, et d’une contrebande « privée » aussi difficile à décourager qu’à mesurer, mais à laquelle aucun obstacle n’était opposé en l’occurrence par les autorités russes. Cette seconde forme d’assistance militaire privatisée aurait particulièrement fonctionné au profit des Serbes de Bosnie.
Autant le personnel militaire et politique impliqué dans l’assistance militaire illicite serait sans surprise (militaires, bureaucrates, membres des services secrets), autant le personnel des « marchands d’armes » russes impliqué dans les contrebandes privées est-il plus hétéroclite, impliquant des militaires reconvertis, des « hommes d’affaires » de l’import/export, des financiers, des membres d’organisations criminelles.
Le fonctionnement de ces relations internationales illicites s’inscrit dans la politique internationale de la Russie et non pas dans ses marges. Les livraisons et les financements quasi officiels permettent de convaincre l’opinion publique de la solidarité avec la Serbie. La mobilisation de la contrebande privée permet de jouer sur les deux tableaux de l’illégalité et de la légalité internationale (favoriser un rapport de force conforme aux intérêts russes tout en se ménageant une respectabilité internationale). La menace d’une légalisation unilatérale des relations internationales illicites (la levée des sanctions) constitue un levier de pression sur les autres membres du Conseil de sécurité. L’assistance militaire illicite de la Russie à la Serbie s’insère donc bel et bien dans le jeu des relations internationales et constitue un outil de politique étrangère au plein sens du terme.
La levée unilatérale des sanctions par la Russie en février 1996 doit, du point de vue de cette dernière, ouvrir la voie à la normalisation des relations de la communauté internationale avec le régime de Belgrade qui a contribué aux accords de Dayton et à l’isolement duquel il s’agit désormais de mettre fin. La fin des relations illicites, outre qu’elle simplifie les choses pratiquement, vise à confirmer le parrainage russe de la Serbie et à accélérer un mouvement diplomatique de la communauté internationale en faveur de Belgrade. Les relations internationales illicites sont aussi intéressantes à légaliser au grand jour qu’à développer dans l’ombre.
Les relations internationales illicites tendent à se multilatéraliser
Dès avant 1994, les Américains et les Allemands, entre autres, auraient procédé à des livraisons d’armes à la Croatie et aux Musulmans de Bosnie-Herzégovine en dépit des engagements européens des premiers et du vote au Conseil de sécurité des seconds, favorable aux dispositions qui instituaient cette interdiction. Ces livraisons auraient transité par un certain nombre d’intermédiaires avant d’atteindre les destinataires dans les Balkans. Parmi ces intermédiaires, se trouvaient sans doute des marchands d’armes classiques, des contrebandiers spécialisés dans les transits et les passages, des ONG ou des firmes de conseil composées de vétérans, fournissant un accompagnement technique des livraisons d’armes. Dans la mesure où le marché privé des contrebandes d’armement disposait de stocks suffisamment importants, il suffisait, dans certains cas, de financer de manière plus ou moins directe les achats d’armes sur le marché libre pour tout ce qui touchait aux fournitures de matériel standardisé.
Des relations internationales illicites nouvelles entre les États disposés à soutenir les Croates et les Bosniaques et des États tiers prêts à leur vendre des armes ont pu se nouer à cette occasion. Certaines ventes de matériel brésilien ou sud-africain ont pu ainsi être aidées par les Occidentaux qui en assuraient une partie du financement et savaient gré aux États concernés de les permettre, malgré leur engagement théorique à respecter les résolutions du Conseil de sécurité. Pour les États tiers qui acceptaient de fermer les yeux sur les passages d’armes, comme pour les États intéressés financièrement par les bonnes affaires à réaliser dans les Balkans, l’intérêt des puissances au contournement des résolutions du Conseil de sécurité a été une puissante raison de les ignorer. Les relations internationales illicites en matière d’armement ont donc proliféré.
Cette assistance militaire occulte de certains Occidentaux a joué un rôle comparable à celle que les Russes fournissaient aux Serbes : contrepoids stratégique (sur l’équilibre des forces en présence), levier d’influence politique sur les destinataires, moyen de chantage diplomatique à propos de la légalisation des relations internationales illicites déjà existante.
La légalisation de l’assistance militaire s’est opérée en 1996, avec l’approbation du programme Train and Equip, sous la pression du Sénat américain. Ce programme légalise les ventes d’armes et l’assistance militaire au profit des Bosniaques musulmans. Il constitue une réponse à l’échec des plans de paix européens et onusiens de 1993, une rétorsion aux livraisons d’armes russes, le moyen de satisfaire un lobby intérieur, le prolongement légal des pratiques américaines. Il est présenté comme une garantie de sécurité pour les Bosniaques et permet de leur faire accepter l’accord de Dayton.
Dans les ruines de l’interdiction onusienne des ventes d’armes aux belligérants, les ventes d’armes occidentales au profit des forces croates en cours de restructuration deviennent de plus en plus ouvertes. Ces efforts légalisés de manière unilatérale ou tolérés ont contribué au renversement du rapport de forces de 1995, au détriment des Serbes de Croatie et de Bosnie. Les relations internationales illicites et progressivement légalisées ont bel et bien fini par contribuer à changer la donne sur le terrain. Elles n’ont pas manqué non plus d’affecter les équilibres politiques internes.
 
LES RELATIONS INTERNATIONALES ILLICITE COMME RESSOURCE POLITIQUE INTÉRIEURE
 
 
Dans un contexte de transition économique inachevée ou balbutiante et de contestation des positions politiques acquises, la tentation des pouvoirs est de s’assurer le contrôle de rentes économiques qui peuvent faire l’objet d’une redistribution clientéliste pour favoriser à la fois leur longévité politique et l’avenir personnel des familles qui participent au pouvoir et recevront leur part du partage des dépouilles. Cependant dans un contexte marqué par le repli sur l’économie familiale, l’évasion fiscale et la perte de substance des économies confrontées à l’enclavement et à la pénurie de guerre, l’accaparement des ressources fiscales ne suffit pas entièrement à alimenter les réseaux clientélistes, d’autant plus qu’il est difficile à justifier et à masquer au-delà d’un certain degré.
L’appropriation de ressources additionnelles est donc un enjeu essentiel dans la lutte pour le pouvoir : ces ressources peuvent provenir de la re-nationalisation des entreprises naguère autogérées, du détournement de l’aide humanitaire et de l’assistance internationale. Elles peuvent aussi provenir du contournement que les pouvoirs eux-mêmes ont mis en place. Les relations internationales illicites ne servent pas seulement l’intérêt d’État. Elles servent également les groupes au pouvoir en quête de nouvelles sources de financement et donc de légitimité.
Les appareils d’États organisent parfois le contournement de leur propre système douanier et fiscal
Il n’est pas difficile dans ce contexte de modéliser ce que peut devenir une gestion à fin particulière des douanes d’un pays. Au lieu de prélever directement dans les recettes douanières, elles-mêmes grevées par la corruption particulière des douaniers, pôle visible d’accumulation de ressources fiscales, où tout prélèvement direct suscitera des questions de l’opposition, de l’administration, des concurrents politiques, qui auraient bien voulu en faire autant, pourquoi ne pas favoriser le contournement du dispositif et de la législation, dans quelques points privilégiés, tenus par des hommes sûrs ? Les cercles au pouvoir encaissent alors la prime de la cécité qu’ils peuvent partager avec les douaniers complaisants qu’ils ont eux-mêmes cooptés et dont ils se font ainsi des affiliés par la distribution d’un accès aux ressources et la réactualisation périodique de cette rente. Quel douanier complice, bénéficiant à la fois de l’impunité, de la protection, et d’un bénéfice d’associé aurait l’audace de se montrer infidèle et ingrat ? Quel importateur, quel intermédiaire, quel passeur, quel exportateur trouverait à redire au système qui permet le transit de flux impossibles ? C’est ainsi que les pouvoirs en place organisent une contrebande de leurs propres frontières, de leur propre législation, contrebande qui permet de distribuer des ressources et des accès aux ressources, de tester des fidélités, de consolider des réseaux. Il n’est pas jusqu’aux particuliers qui trafiquent aux frontières qui ne soient intéressés à l’opération. Les travailleurs migrants de retour chez eux, les passeurs en tout genre, savent entendre le message. La surprenante cécité des douaniers au contenu des coffres et des bagages ne durera qu’autant que durera le régime. La « politique de l’autruche » devient un puissant argument auprès de ceux qui craignent le retour à la rigueur, l’application des standards européens, la présence de douaniers ou de militaires étrangers sur leurs frontières.
La concession des contrebandes devient un instrument d’acquisition de soutien politique. D’une part les appareils utiles au pouvoir (police, armée, services secrets) et investis des intérêts d’État peuvent bénéficier de dérogations qui leur permettent de financer de manière extra-budgétaire leurs activités ou l’acquisition de matériels coûteux. Mais ces concessions de contrebande accordées à certains militaires, professionnels du renseignement ou à des policiers permettent, au-delà d’un circuit de financement parallèle, l’achat de fidélités et la rémunération de services rendus.
D’autre part, des alliés politiques peuvent, comme ce fut le cas pour les dirigeants monténégrins pendant un temps, bénéficier de contrebandes lucratives comme celles des cigarettes où l’importation illicite, l’exemption fiscale et les facilités de distribution sont garanties de manière presque officielle, les contrevenants bénéficiant pratiquement de monopoles officiels de distribution. La contrebande autorisée, organisée par les appareils d’État, ne relève donc pas seulement d’un phénomène de corruption de détail de quelques fonctionnaires ou de la vénalité de la classe politique. Elle devient un instrument et un enjeu de pouvoir.
La contrebande de change donne un effet de levier aux cercles dirigeants sur l’économie réelle
Le pouvoir serbe est aussi le principal contrevenant aux dispositions de contrôle des changes qu’il a lui-même édictées ou du moins renforcées. Le pouvoir serbe de Milosevic à la tête du système bancaire post-yougoslave ne se contente pas de confisquer les dépôts des épargnants et une partie de leurs retraites. Il aurait pratiqué ou encouragé, directement ou indirectement, une active contrebande de change malgré l’étroit contrôle officiel des changes. Cette contrebande de change, pratiquée en parallèle par les « mafias » serbes, permet aux proches du pouvoir de disposer d’un effet de levier considérable sur ce qui reste de l’économie réelle.
Ils peuvent assurer une contrepartie en devises crédibles dans les systèmes de troc interentreprises. Ils peuvent jouer un rôle essentiel dans le financement des importations, auxquelles ils garantissent de surcroît un passage plus facile en douane et une distribution allégée des contraintes habituelles. Ils peuvent enfin, disposant d’importants stocks de devises en liquide, dans une économie où ils ont eux-mêmes créé la pénurie de telles liquidités, acheter moins cher, stocker plus longtemps, financer plus facilement. Cette contrebande de change est organisée grâce au contrôle du système bancaire. Elle se double de l’exportation, elle aussi illicite, de capitaux vers des paradis fiscaux, et, d’après la rumeur, tout particulièrement Chypre. Ces capitaux sont non seulement stockés à l’étranger en cas de retournement politique, mais ils rapportent des rentes dont rien ne permet de dire qu’elles ne sont pas en partie réinvesties dans l’ostentation et les affaires dans le pays lui-même : achats immobiliers, créations de sociétés, développement d’activités de distributions légales mais protégées.
Plus qu’une autre, la contrebande de change constitue une ressource politique pour le pouvoir en place. Elle facilite la reconversion du pouvoir proprement politique en pouvoir économique occulte. Elle déplace le champ d’application de l’influence : les hommes au pouvoir, et les hommes d’affaires qui leur sont proches, ne se contentent plus d’autoriser et de légiférer, ils interviennent désormais comme banquiers, intermédiaires, facilitateurs, investisseurs privés. Ce nouveau pouvoir économique, souvent exercé par les membres moins visibles de la famille, frères, enfants, conjoints, vient doubler le pouvoir politique traditionnel. Il permet d’élargir les clientèles, de nouer des alliances avec des entreprises occidentales, de se concilier les piliers de la nomenklatura économique devenus entrepreneurs privés, de pratiquer parfois un évergétisme intéressé. Le nouveau pouvoir économique acquis en partie grâce à la contrebande de change permet également une reconversion et une mise à l’abri d’une partie des rentes accumulées.
L’accès au marché des changes au noir, la possibilité d’exporter et de faire travailler les capitaux devient dès lors un enjeu essentiel des relations internationales que les pouvoirs corrompus essaient de nouer, un objectif invisible mais permanent de leur diplomatie économique : trouver des contreparties, des paradis du secret bancaire, des hommes d’affaires complaisants bénéficiant du soutien ou de la cécité volontaire de leur État prend la forme d’un impératif de politique étrangère, auquel répond, du côté de ceux qui essaient d’affaiblir économiquement ces pouvoirs, la saisie des avoirs, le harcèlement informatique des comptes, la traque des opérations frauduleuses.
 
CONCLUSION
 
 
Il est possible de modéliser le rôle que jouent les relations internationales illicites dans la politique des États précaires issus de la décomposition yougoslave et de la misère postcommuniste dans les Balkans. Les relations internationales illicites ont d’abord une origine conjoncturelle : la guerre, la fermeture des frontières, les sanctions imposées par la communauté internationale, le jeu des blocus réciproques, la militarisation de l’espace. Pour beaucoup d’États, les relations illicites ont été dictées par un impératif de survie. La raison d’État y donne à lire sa nécessité au-delà de la vénalité des pouvoirs et de la corruption des élites. Les États des Balkans ont su engager les plus grandes puissances de la communauté internationale dans des relations illicites. Ils les ont employées, sans autre forme de culpabilité, comme des instruments sophistiqués d’influence stratégique et politique quitte à entretenir une proximité parfois sulfureuse avec des intermédiaires douteux. Les relations internationales illicites ont démontré, au-delà de l’obsession mafieuse, leur nature profondément politique, mais aussi leur logique propre : la prolifération rapide de l’illégalité internationale, le discrédit du droit international et des injonctions de l’ONU qui en résultent. Les relations internationales illicites refont la part belle au droit du plus fort, du plus riche, du plus retors. La contrebande et la contrebande de change notamment ont permis de dégager les rentes et les accès aux rentes de nature à fidéliser quelque temps des clientèles internes précaires. Les relations internationales ont souvent fourni des ressources politiques et économiques aux régimes qui se sont lancés dans une politique sans précédent de contournement de leur propre réglementation, de démantèlement de leurs propres frontières, de discrédit de leurs propres engagements internationaux. Cette logique est venue de l’État lui-même. Elle a été dictée par des impératifs politiques. Il n’est pas nécessaire d’y faire intervenir l’ « informalité » sociale ou l’omniprésence des mafias pour l’expliquer. Le régime de relations internationales illicites qui a prévalu dans les Balkans au cours des années 90 a donné lieu non pas à des États mafieux, mais à des entités para-étatiques, sans frontières, sans règles fermes, sans foi ni loi au sein de la société des États. La responsabilité des puissances à l’égard de cet héritage sans doute durable est lourdement engagée.
 
NOTES
 
[1] Le modèle de dynamique frontalière développé par Michel Foucher trouve ici à la fois une application et une limite. Les fronts et les frontières fermés suscitent à la fois des contournements sur les marges, mais constituent aussi des espaces périodiquement perméables. Le front peut aussi être une frontière active à l’aune des relations internationales illicites. Sa présence fragilise la normalité frontalière des dyades voisines, voir Michel Foucher, Fronts et frontières, Paris, Fayard, 1991, notamment p. 531 à 545.
[2] Sur les crimes, trafics et violences dans les Balkans et leur incidence sur les pays de l’Union, voir le Situation Report on South-East European Organised Crime Impacting upon the European Union, La Hague, Europol, 15 mai 2000.
[3] On peut ici esquisser une critique du concept d’antidiplomatie développé par Der Derian. Voir J. Der Derian, Antidiplomacy, Spies, Terror, Speed and War, Oxford, Blackwell, 1992. Les relations internationales illicites mobilisent les réseaux d’espionnage, les combines rapides. Elles servent à nourrir la guerre et quelquefois la terreur. Elles n’en participent pas moins du politique, obéissant à la raison d’État, aux impératifs de la compétition stratégique et aux nécessités de l’influence. Elles sont, non pas l’échec, mais comme le prolongement de la diplomatie par d’autres moyens.
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