Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.213051832x
220 pages

p. 112 à 119
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Dossier

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

Les cercles vicieux de la corruption en Algérie

Cécile Jolly Spécialiste de la Méditerranée et du Maghreb.
Il semble désormais impossible de porter un regard sur l’Algérie sans y déceler les symptômes d’une société en proie à la corruption. Des articles de la presse algérienne et internationale viennent régulièrement mettre en évidence la pérennité du phénomène. Recherche de rentes économiques autant qu’arme politique, la corruption a su profiter des carences institutionnelles du pays et d’une transition difficile à l’économie de marché pour se généraliser tout le long de l’échelle sociale. Plus grave, le phénomène s’enracine dans la structure même de l’appareil d’État, conduisant les nouveaux acteurs économiques et politiques à se plier aux règles du clientélisme et de la gestion patrimoniale des biens publics. Mais le contexte de guerre civile et d’appauvrissement qui frappe la population pourrait remettre en cause les racines d’un système devenu à son tour corrupteur. Plus que jamais, en Algérie, l’heure est à la crise. The vicious circles of corruption in Algeria
It now seems impossible to observe Algeria without noticing the symptoms of a society prey to corruption. The everlastingness of the situation is demonstrated regularly by the Algerian and international press. Used as a means to get funding as well as a political weapon, corruption has taken advantage of institutional lapses of the country and of the difficult transition to market economy so as to spread all along the social ladder. Worst, the phenomenon is rooting in the sate apparatus structure itself, leading new economic and political actors to obey the rules of custom and patrimonial management of public goods. However, the context of civil war and impoverishment now affecting the population challenges the roots of the system which has become corrupter. More than ever, Algeria is under crisis.
Les mécanismes de la corruption en Algérie font, depuis de nombreuses années, l’objet de mises en accusation publiques. De la dénonciation de la Françafrique dans l’affaire de l’« Angolagate », aux milliards de dollars de capitaux algériens placés à l’extérieur, en passant par les protestations qui ont émaillé le pays au cours de l’année 2000, la récurrence du phénomène n’a d’égale que la difficulté de sa définition et de son identification. Elle englobe la « grande » et la « petite » corruption : des commissions sur les grands contrats, à la rétribution illégale des fonctionnaires pour obtenir un papier administratif ou passer une frontière sans payer de droit de douane. Elle traverse le secteur public comme le secteur privé, et prend des formes variées qui ne s’accompagnent pas nécessairement d’une contrepartie monétaire : allant de l’extorsion de fonds au népotisme, en passant par la fraude et le trafic illicite. Elle peut aussi se greffer sur des réseaux parallèles de distribution des biens [1], mais aussi de circulation des devises, permettant d’échapper au contrôle et à l’impôt.
Mais l’économie informelle, bien qu’elle se nourrisse du contournement des réglementations, ne saurait néanmoins être assimilée à la corruption ou à l’économie délinquante. En effet, l’absence de règles bien établies qui s’appliquent à tous et dont les manquements peuvent être sanctionnés entretient une ambiguïté fondamentale sur ce qui est légal et illégal, formel et informel. De ce fait, la frontière reste floue entre le caractère frauduleux ou non d’un acte marchand, d’autant que certains mécanismes, hérités de la gestion centralisée de l’économie, persistent en dépit du passage à l’économie de marché. Ainsi, le commerce de cigarettes étrangères reste-t-il interdit en Algérie aujourd’hui, pour favoriser la production locale. Ce n’est pourtant pas le fait d’en vendre malgré tout qui caractérise la corruption, mais le fait de donner un bakchich au douanier pour faire pénétrer des marchandises illicites ou d’avoir bénéficié de « protections » en haut lieu. La corruption peut dès lors être considérée comme l’abus d’une position dominante ou monopolistique, la rétribution physique ou symbolique de l’intervention. Elle nécessite qu’il y ait offre (le corrupteur) et demande (le bénéficiaire).
De multiples articles de la presse algérienne ont ainsi montré et démonté les mécanismes de corruption dans différents secteurs commerciaux et productifs algériens : du marché du médicament à celui de l’armement, en passant par l’énorme marché des hydrocarbures ; un journaliste a même consacré un ouvrage à ce sujet [2]. L’histoire de l’Algérie contemporaine, de la fin de l’ère Boumediene à aujourd’hui, est émaillée de mises en accusation publiques – et plus rarement judiciaires – d’anciens dirigeants, voire de cadres d’entreprises publiques. Ces mises en accusation coïncident en général avec des changements de gouvernement ou des rivalités de pouvoir. La mort de Houari Boumediene a permis de mettre au jour les mécanismes de corruption de son règne [3], impliquant certains de ses proches dont l’actuel président Abdelaziz Bouteflika. Les règlements de compte politiques ne sont pas absents, et mettent en doute la légitimité et le bien-fondé d’accusations qui n’impliquent pas l’ensemble du système, mais se focalisent sur quelques personnes seulement. La fin de l’ère Chadli a fait resurgir un scénario comparable avec le procès du général Mustapha Belloucif, proche de l’ancien président démissionnaire. Tandis que les accusations de corruption prononcées contre le général Betchine, voire le procès de certains de ses proches, ont précédé de peu la mise à l’écart du président Liamine Zéroual, dont il était le plus proche conseiller. La corruption est ainsi une arme politique depuis longtemps utilisée pour délégitimer et discréditer ceux qui ont perdu ou sont en passe de perdre une partie de leur pouvoir. Elle n’en atteste pas moins la réalité d’un phénomène qui semble consubstantiel au fonctionnement du système économique et politique algérien.
En dépit de l’ancienneté du phénomène, qui remonte pour une part à la période coloniale elle-même [4], la corruption en Algérie a connu deux évolutions majeures. D’une part, elle s’est généralisée du bas en haut de l’échelle sociale, et touche non seulement la nomenklatura [5], mais aussi les cadres et fonctionnaires intermédiaires, et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont en mesure de monnayer une position de pouvoir. D’autre part, elle est devenue une épithète accolée par les opposants et les émeutiers, en 1988 comme en 2001, aux dirigeants. Elle est en quelque sorte le symptôme des dysfonctionnements politiques et économiques du pays, dont elle se nourrit. En un mot, elle est devenue systémique, minant l’ensemble des institutions, et elle apparaît de moins en moins tolérée et tolérable politiquement et économiquement. Quelles sont, dès lors, les évolutions qui ont amené au cercle vicieux de la corruption ?
Phénomène économique autant que politique, la corruption s’est nourrie d’un mode de gestion centralisée de l’économie et d’un système politique autoritaire et clientéliste. Généralisée sous l’ère Chadli, en dépit de l’amorce d’une libéralisation économique et politique, elle s’est accentuée par la multiplication et l’immixtion croissante des intérêts politiques et économiques, et l’absence d’institutions stables et transparentes. L’irruption de la guerre civile, l’instabilité politique au sommet de l’État en dépit de la durabilité du régime, l’appauvrissement de la population en général, et des classes moyennes en particulier, ont encore aggravé le phénomène et ont compliqué les rouages et les modes de fonctionnement.
 
LA CORRUPTION : UNE RECHERCHE DE RENTE QUI PERDURE
 
 
Transition économique et « accès privilégiés »
La corruption a été en premier lieu favorisée en Algérie par une gestion administrée de l’économie, qui a multiplié le champ des interventions publiques et, partant, les opportunités de monnayer une position dans l’État, conduisant à une recherche de rente (rent seeking). L’option socialiste choisie au lendemain de l’indépendance renforce le poids de l’État entrepreneur, alors même que la bourgeoisie locale, au contraire de la Tunisie et du Maroc voisins, a été laminée par la colonisation. De ce fait, l’investissement est essentiellement public, sans que des mécanismes de contrôle adéquats soient mis en place, favorisant détournements de fonds, surfacturation et commissions. Le monopole public sur le commerce extérieur et l’encadrement des prix (subventions) et de la monnaie conduit à mettre en place une économie de pénurie, et à alimenter une distorsion entre marché officiel et marché noir des biens et des devises. Ceux qui ont accès aux devises, au crédit pour importer et aux biens subventionnés, sont alors en mesure de les revendre à un prix bien plus élevé sur le marché parallèle. C’est l’accès à ces rentes spéculatives qui est source de corruption [6].
On aurait pu penser que la libéralisation du commerce et la transition vers l’économie de marché [7] auraient atténué les « opportunités » de recherche de rente et fait diminuer progressivement la corruption, à tout le moins au plus haut niveau économique et politique. Il n’en a rien été, bien au contraire. La concurrence et le trop- plein de produits qui a succédé à l’économie de pénurie ont entraîné la multiplication des intermédiaires. De fait, aujourd’hui, c’est l’intervention d’un « parrain » qui règle la concurrence. Qui veut lancer une affaire doit être protégé tout au long de la chaîne commerciale. Les autres doivent trouver des niches plus discrètes. Le monopole sur le commerce extérieur a été en quelque sorte remplacé par des monopoles privés qui jouissent d’un accès au crédit, et dont les protections garantissent une faible concurrence, au niveau des autres importateurs comme des producteurs locaux potentiels. En effet, l’accès au crédit en devises reste limité. Le système bancaire, grevé par les dettes des entreprises publiques et les créances douteuses ou irrécouvrables, ne joue pas son rôle d’intermédiation financière. De ce fait, cet accès constitue une « rente » potentielle susceptible d’être monnayée.
Des carences institutionnelles qui alimentent le phénomène
Parallèlement, l’inefficacité du système bancaire conduit à entretenir le phénomène ancien de circulation parallèle des devises, alimentée en particulier par les travailleurs émigrés et la distorsion entre le change officiel et le change au noir. Jusqu’en 1994, la valeur du dinar était fixée par la banque centrale. Ce mécanisme entretenait un marché parallèle de devises très rémunérateur pour ceux qui avaient accès au change officiel et revendaient plus cher sur le marché noir. L’ouverture du marché officiel des changes à tous les opérateurs économiques (permettant d’importer librement des biens achetés à l’étranger), en 1994, et l’autorisation de bureaux de change, effective depuis janvier 1997, n’a pas permis de résorber totalement la distorsion existant entre change officiel et change au noir. Les barrières d’accès aux banques locales et au crédit ont en quelque sorte « remplacé » l’accès privilégié au change officiel comme source de rente.
Au-delà, l’abandon du système de gestion centralisée de l’économie et le passage à l’économie de marché ne se sont pas accompagnés de la mise en place d’institutions pérennes et fiables. La justice, en particulier, n’assure pas son rôle d’arbitre des différends. Non seulement elle reste dépendante du pouvoir politique, s’exposant ainsi à tous les monnayages, mais elle ne dispose pas d’un corpus juridique de règles qu’elle pourrait faire appliquer. C’est en particulier le cas du droit de la propriété privée qui, bien qu’étant garantie par la constitution de 1989, ne repose sur aucune règle fiable. Des droits de propriété concurrents, hérités de la période ottomane, de la colonisation ou de la période récente se font face. Sans parler de toute la période de l’indépendance à la fin des années 80 où les transactions n’ont pas été enregistrées (la propriété privée n’étant pas reconnue), laissant place à toutes les appropriations et spoliations de la part des détenteurs du pouvoir et de leurs proches. Ces carences institutionnelles pèsent lourdement aujourd’hui dans tous les domaines et favorisent la corruption, dans la mesure où il est plus facile et plus sûr de monnayer son accès à tous les services publics que de faire respecter des droits qui ne sont pas clairement établis.
Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que la faible circulation des élites et leur pérennité au pouvoir, attestée par la permanence des mêmes noms aux postes de décision, est également un facteur favorable au népotisme. L’absence de sanction politique par les citoyens favorise l’arbitraire et l’impunité. En ce sens, l’immobilisme politique qui caractérise l’Algérie et son incapacité à se démocratiser constituent des facteurs adjuvants de la corruption. En effet, la corruption, loin d’être un phénomène uniquement économique, est aussi un phénomène éminemment politique. Les facteurs institutionnels et politiques sont d’ailleurs pris de plus en plus souvent en compte par les analyses économiques elles-mêmes, qu’il s’agisse de mauvaise « gouvernance », d’absence de transparence et de réformes [8], voire même de système électoral corrélé au degré de corruption [9].
 
LIMITES ET PARADOXES D’UN SYSTÈME CORRUPTEUR
 
 
Au-delà de ces caractéristiques générales, les mécanismes politiques et sociaux qui ont alimenté la corruption et contribué à sa généralisation et son caractère systémique résident, en Algérie, dans les relations qu’entretiennent l’élite dirigeante, l’État et la population. Sans qu’il soit possible d’établir une relation de cause à effet [10], la corruption se nourrit d’une gestion néopatrimoniale de l’État, où les détenteurs du pouvoir considèrent les biens communs comme leurs biens propres, et d’un système de redistribution clientéliste, étendu en période de prospérité et réduite aux clientèles ou à la assabiyya [11] dominante en période de crise.
Une gestion patrimoniale et une redistribution clientéliste
En premier lieu, le caractère autoritaire et centralisé du régime a autorisé une mainmise de l’élite dirigeante sur les biens de l’État, à son profit et à celui de ses proches. L’exemple le plus manifeste est constitué par l’appropriation des biens vacants laissés en déshérence par les colons au bénéfice des nouveaux détenteurs du pouvoir, essentiellement issus de l’Armée de libération nationale (ALN), au lendemain de l’indépendance. Cette confusion entre bien public et bien privé, qui a gagné l’ensemble des monopoles d’État [12], se poursuit aujourd’hui en dépit de la libéralisation. Non seulement l’appropriation des biens coloniaux, achetés à des prix très inférieurs à ceux du marché immobilier et parfois aussitôt revendus avec une plus-value confortable, a perduré jusqu’à la fin des années 90, mais deux secteurs clés, sources d’investissements publics importants, donc de commissions potentielles sur les grands contrats, sont restés contrôlés par la nomenklatura, en particulier la hiérarchie militaire : la défense et les hydrocarbures.
En second lieu, la corruption a été favorisée par le système clientéliste et clanique qui caractérise l’Algérie. Le pouvoir politique qui s’est mis en place associe une élite militaire, qui a constitué la colonne vertébrale du pays au lendemain de l’indépendance, à la grande bureaucratie d’État qui doit sa place à la première, et à un secteur privé construit dans les niches concédées par l’État. Ces trois groupes dirigeants, dont le premier constitue bien évidemment le pivot, sont liés entre eux par des stratégies matrimoniales quand ils ne sont pas issus du même moule [13]. Cette configuration sociologique et politique, liée à la volonté du groupe dirigeant d’assurer son maintien au pouvoir, entretient la confusion entre public et privé, et multiplie les occasions de favoritisme, de népotisme et de prévarication. La cohésion du groupe dirigeant est maintenue par une distribution relativement équitable, ou à tout le moins négociée entre ses membres, des bénéfices économiques des « rentes spéculatives ». Ce système clanique peut assurer une certaine stabilité politique. En ce sens, la reconversion dans les affaires de militaires par la concession de monopoles publics, et aujourd’hui de marchés d’importation, est aussi une manière douce de se débarrasser d’alliés encombrants.
Ce système clanique est aussi clientéliste, dans la mesure où le groupe dirigeant redistribue ensuite à ses alliés les bénéfices, y compris illicites, qu’il tire de sa position. Ce système clientéliste dans lequel s’insère la corruption n’est pas exempt de redistribution. Les bénéfices d’une position centrale dans l’État peuvent se faire sentir très bas dans l’échelle sociale [14]. Et cette redistribution peut s’étendre à l’échelle d’une région. L’est algérien, par exemple, fut favorisé par l’arrivée de Boumediene au pouvoir, tandis que l’élection de Bouteflika à la magistrature suprême assure une plus grande visibilité à l’ouest du pays, dont il est originaire.
Remise en cause socio-économique
Plusieurs facteurs ont contribué à gripper le système et rendu la corruption endémique et insupportable socialement. Les effets « redistributifs » de la corruption et du système clientéliste se sont amenuisés avec la crise économique qu’a subi l’Algérie suite au contre-choc pétrolier de 1986, conduisant à un déclin des ressources étatiques et des « niches » rentières. L’État, qui avait pu en quelque sorte « acheter » le consensus social au moyen de subventions sur les produits de première nécessité et surtout d’une politique d’emploi pléthorique dans le secteur public, n’est plus en mesure de le faire. D’autant que la diminution de ses ressources s’accompagne de l’arrivée sur le marché du travail des générations issues de l’explosion démographique des années 60 et 70. Du fait de la raréfaction des ressources étatiques, l’attribution des postes s’est de plus en plus opérée non au mérite, mais en fonction de la proximité à la nomenklatura, nécessitant une intervention en haut lieu. La faiblesse du tissu productif et privé algérien, lié au modèle de développement et aux effets pervers en termes de désindustrialisation (dutch disease) de la rente pétrolière, n’a pas permis d’absorber les nouveaux diplômés issus des classes sociales moyennes ou modestes, conduisant à une protestation dont le succès du FIS se nourrira en partie. Les inégalités entre ceux qui bénéficient des « avantages » du système et les autres s’accroissent et sont l’objet de contestation. Alors même que l’élite dirigeante est amenée à se réserver, ainsi qu’à ses enfants, des bénéfices en diminution.
Crise économique, ajustement structurel aux conséquences sociales graves (licenciements dans les entreprises publiques, inflation, contraction de la demande, etc.) et conflit civil se sont ensuite conjugués pour conduire à l’appauvrissement de la population [15]. L’ajustement économique a laminé les classes moyennes, en particulier dans la fonction publique : les salaires nominaux stagnant, tandis que l’inflation galopait et que le dinar était dévalué. Cette dégradation des conditions de vie incite à monnayer toute position. Comme ailleurs dans le monde, la « petite » corruption est aussi un signe d’appauvrissement et constitue, par exemple, un complément de revenu pour un fonctionnaire mal payé.
Par ailleurs, le système clanique de pouvoir s’est infiniment complexifié depuis Chadli, conduisant également à une généralisation de la corruption, non seulement au sommet de l’État, mais aussi à tous les niveaux de responsabilité. La nécessité de récompenser ses soutiens comme de se débarrasser des anciens alliés avait conduit l’ancien président Chadli à multiplier les échelons administratifs, multipliant de ce fait également les « opportunités » de corruption au sein de l’appareil d’État. Pouvoir économique et politique se sont ensuite encore davantage imbriqués à la faveur de la libéralisation, la confusion entre les deux s’aggravant à la fin de l’ère Chadli. La crise politique qui s’en suivit nécessita un renforcement de la cohésion du groupe dirigeant devant la contestation violente, mais également la recherche de nouvelles alliances.
Crise permanente
Aujourd’hui, l’instabilité politique au sommet [16] traduit non seulement la crise de légitimité d’un régime confronté à une violence politique endémique, mais aussi un mode de gestion « collégial » qui, pour assurer la cohésion du groupe dirigeant, n’en conduit pas moins à l’immobilisme et à des recompositions perpétuelles d’alliances. Cette instabilité est un facteur d’imprévisibilité qui rend la gestion de la corruption plus complexe. Pour les acteurs économiques étrangers la conséquence est la difficulté d’entrée, dans la mesure où cela suppose une connaissance des réseaux et de ce qui peut les affecter. Pour ceux qui sont présents depuis longtemps, cela impose de multiplier les alliances. Il en va de même des acteurs économiques locaux : il ne s’agit plus, comme par le passé, de nouer une alliance avec un membre de l’establishment militaire, mais de multiplier les alliances pour couvrir le risque de modification de la coalition au pouvoir. Les arrestations de cadres d’entreprises publiques accusés de corruption ont montré qu’un tel renversement d’alliance pouvait être très coûteux. Mais une telle stratégie implique une imbrication toujours croissante de divers intérêts, et la nécessité d’arbitrer entre eux s’avère plus complexe. Cette situation est susceptible en elle-même d’entretenir un processus de crise permanent, dans la mesure où chaque décision politique en matière économique peut favoriser certains membres de la nomenklatura et nuire à d’autres. D’où les tensions politiques très fortes qui accompagnent toute velléité de réforme.
Enfin, la guerre civile depuis près de dix ans a accentué le phénomène de la corruption. La violence et le désinvestissement de l’État de régions entières, rurales en particulier, a autorisé la mainmise de réseaux locaux sur ces espaces. Mainmise assortie de prédations diverses, tant des groupes islamistes que des institutions militaires ou paramilitaires armées par le pouvoir localement. Les émeutes en Kabylie, déclenchées par la mort d’un jeune homme dans les locaux de la gendarmerie, ont été l’occasion d’accuser celle-ci de mener un racket féroce et arbitraire sur les populations. Les accusations portées en Kabylie s’appliquent encore davantage aux milices locales et aux gardes communales, qui se sont développées ou ont été créées par le pouvoir central dans tout le territoire. Cette relocalisation du conflit [17] autorise des alliances parfois contre nature entre les notables locaux, les détenteurs de pouvoir et les différents protagonistes du conflit, pour le partage des bénéfices économiques, au minimum informels (commerce transfrontalier) au pire criminels (racket assorti de violences).
Dans le champ économique, l’irruption de la violence et la multiplication des organes militaires ou paramilitaires sont venus s’immiscer, au-delà de l’économie de guerre, dans la gestion des affaires. La corruption comme phénomène de distorsion de concurrence peut, à l’occasion, s’accompagner de violences physiques sur des concurrents malchanceux. On a pu également interpréter les massacres de l’automne 1997 dans la Mitidja, comme un moyen de s’approprier à vil prix ces terres non seulement fertiles, mais également proches des grands centres urbains de l’Algérois.
Autre effet de la guerre civile favorable au développement de la corruption : l’incertitude sur les lendemains dans une situation conflictuelle amenée à perdurer. La violence qui menace les biens et les personnes incite d’autant moins à l’honnêteté que celle-ci est peu récompensée, et finit même par être considérée non comme une vertu, mais comme un défaut (quand tout le monde profite, pourquoi ne ferais-je pas de même d’autant que je ne suis pas sûr de ce que demain me réserve ?). En ce sens, la corruption manifeste un délitement du lien social, un dessaisissement de l’État et un signe de la primauté des intérêts particuliers au détriment des intérêts collectifs.
 
CONCLUSION
 
 
Le caractère endémique de la corruption qui mine l’Algérie est devenue un obstacle au développement politique et économique du pays. Elle nuit tout d’abord à l’innovation, et favorise les activités économiques immédiatement rentables et souvent improductives (négoce) au détriment des investissements plus risqués. Mais en plus, elle affaiblit l’efficacité de l’État et la crédibilité de l’économie pour les investisseurs, étrangers en particulier. Politiquement, elle contribue à mêler intérêt économique et politique, rendant les arbitrages difficiles et les efforts de réforme improbables.
Parce qu’elle est intégrée dans le comportement des agents économiques, publics et privés, la corruption est cependant très difficile à éradiquer du bas en haut de l’échelle sociale. Elle constitue une source de revenu immédiate et peu risquée dans un environnement instable et violent. Le fait que ses causes les plus évidentes soient situées au sommet de l’État ne favorise pas non plus l’adoption d’un comportement « citoyen ». L’iniquité du système judiciaire, son manque de transparence et, d’une manière générale, l’absence de règles tant en matière de propriété que de règles commerciales ou fiscales, n’incite pas davantage à rester honnête. Les campagnes anticorruption menées ponctuellement ont dès lors du mal à se traduire dans les faits, d’autant qu’elles touchent les bénéficiaires du système à l’intérieur même du régime.
 
NOTES
 
[1] Le fameux trabendo.
[2] Djillali Hadjadj, Corruption et démocratie en Algérie, Paris, La Dispute, 2001 (rééd.) ; OCDE, « Dossier spécial corruption », L’Observateur de l’OCDE, no 220, avril 2000.
[3] Hanafi Taguemount, L’affaire Zeghar, déliquescence d’un État. L’Algérie sous Chadli, Paris, Publisud, 1994.
[4] Fatiha Talahite, « Économie administrée, corruption et engrenage de la violence en Algérie », Revue Tiers-Monde, t. XLI, no 161, janvier-mars 2000.
[5] Composée traditionnellement de la grande bureaucratie d’État et des entrepreneurs formés à l’ombre de la protection de l’État et de la hiérarchie militaire.
[6] Smaïl Goumeziane, Le mal algérien, économie politique d’une transition inachevée, 1962-1994, Alger, ENAG, 1991.
[7] Entamée à la fin des années 80 et poursuivie après l’accord stand-by signé avec le Fonds monétaire international (FMI) en 1994.
[8] George T. Abed and Hamid R. Davoodi, Corruption, Structural Reforms, and Economic Performance in the Transition Economies, IMF Working Paper, July 2000.
[9] Torsten Persson, Guido Tabellini, Francesco Trebbi, Electoral Rules and Corruption, Working paper 8154, National bureau of economic research, Cambridge, mars 2001.
[10] Fatiha Talahite, op. cit.
[11] Groupe de solidarité ou esprit de corps, originellement à caractère tribal, aujourd’hui recomposé autour de clans qui peuvent être à la fois régionaux, ethnico-confessionnels et militaires.
[12] Fatiha Talahite, op. cit.
[13] Nombre de militaires se sont reconvertis dans les affaires, profitant de leur accès privilégié au crédit et à l’administration, quand ils n’ont pas été nommés à la tête d’entreprises publiques.
[14] Un oncle éloigné peut faire bénéficier un de ses lointains cousins, un de ses anciens camarades plus défavorisé du statut envié d’enfant de martyr (chahid) de la guerre de libération, qui donne droit au versement d’une rente par l’État.
[15] Selon le Conseil économique et social, près de 23 % de la population, soit 7 millions de personnes, vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. Lire également à ce sujet : Rabah Abdoun, « Ajustement, inégalités et pauvreté en Algérie », Recherches internationales, nos 56-57, 2/3, 1999, p. 161-173 ; Smaïl Goumeziane, « Économie algérienne : enjeux et perspectives », Intervention au séminaire du CIPA, 27 avril 2000.
[16] Pas moins de quatre personnalités se sont succédé au sommet de l’État en moins de dix ans, contrastant avec la longévité de leurs prédécesseurs H. Boumediene et Chadli Bendjedid.
[17] Liée également à l’ancrage local des groupes islamistes armés, qui prélèvent leur dîme sur les populations.
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