2001
Revue internationale et stratégique
Controverse
Nouvelles visions des conflits : une politologie des « mondes contemporains »
Michel Galy
Chercheur au Centre d’étude sur les conflits, à Paris.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la multiplication des conflits a conduit politologues et analystes à repenser le phénomène guerrier. L’entreprise, qui consistait autrefois à rationaliser la violence pour mieux en maîtriser les manifestations, trouve aujourd’hui ses limites dans l’émergence de nouvelles formes de conflictualité. La notion même de guerre est alors battue en brèche par l’apparition – en Afrique, notamment – d’une violence « hors cadre », souvent issue de la déconstruction des structures étatiques les plus fragiles. Face à cette violence non maîtrisée, et surtout non rationalisée, de nouvelles théories s’efforcent de reconsidérer la conflictualité, sans pour autant s’affranchir d’une démarche explicative globalisante. À l’heure où tant de bouleversements augurent l’apparition d’une nouvelle épistémé, c’est la perception même de la conflictualité qui mérite d’être réexaminée.
New perceptions of conflicts : A political science of « contemporary worlds »
Since the end of the Second World War, as the number of conflicts increased, political pundits and analysts have given a new thought to the concept of war. In the past, the general idea was to rationalize violence so that its manifestations would be better restrained, now, as new forms of conflicts appear this idea has reached its limits. The notion of war itself has been demolished by the appearance – and in Africa particularly – of a « beyond the scope » violence, resulting from the deconstruction of the most flimsy systems of state control. Faced with a violence which can no longer be controlled nor, and above all, be rationalized, new theories try to re-consider the conflicts ; but they still do not free themselves from an explanatory reasoning which will embrace everything. In times of such disruptions calling for the appearance of a new épistémé, it is the perception of conflicts itself that requires to be reconsidered.
Nouveaux conflits ou nouvelle vision des conflits ? Le postmodernisme et l’influence de la déconstruction semblent gagner la politologie, et les conflits récents devenir trop sérieux pour être laissés aux seuls polémologues « à l’ancienne ». Au-delà de la chute du mur de Berlin, depuis une trentaine d’années se sont développées des conceptions iconoclastes des conflits, tandis que faisaient irruption, sur la scène internationale, les pays émergents, les sociétés civiles et les flux transnationaux, que l’analyse prenait enfin en compte. C’est bien là notre problème. Par-delà les formes nouvelles des conflits, c’est la question d’une rupture épistémologique dans la science politique de l’État, et son dépassement, qui semble ici en jeu. Africaniste, c’est aux conflits de ce continent que je référerai l’exemplification des théories en question.
ÉMERGENCE DE L’INTERPRÉTATION CONSTRUCTIVISTE
Devant des phénomènes aussi différents que le terrorisme international et ses prises d’otages, des génocides marqués à la fois par des techniques médiatiques de manipulation des foules et l’archaïsme des massacres, la multiplication des mafias, la circulation des drogues ou des flux financiers liés au crime organisé, l’arsenal théorique des analystes classiques des États et des relations internationales est vite apparu obsolète.
Depuis le XIX
e siècle, en effet, le courant dit
réaliste s’inscrit dans la filiation de Hobbes, et considère la guerre comme la tendance naturelle des rapports entre États, et, plus généralement, les rapports de force comme la traduction des intérêts nationaux, cause profonde des relations internationales
[1]. Vision pessimiste et souvent réductrice, qui subsume l’État à sa force, tout en personnifiant sa prise de décision et en se le représentant comme seul acteur efficace des relations internationales. Cette analyse, très « militaire », assure encore de beaux jours aux intellectuels organiques de la défense et de l’armement, et se greffe, depuis la Seconde Guerre mondiale, sur une géopolitique de l’espace vital, qui conçoit les rapports démographiques, la géométrie de l’espace et des frontières, voire les cultures ou les personnalités, comme autant de données et de ressources adjuvantes ou opposées au militaire dans les conflits. Loin d’être neutre, cette
doxa des conflits s’appuie sur une approche quantitativiste, une géographie de la puissance « qui sert à faire la guerre »
[2], axée sur les besoins classiques des états-majors ; connaissances pratiques qui montrent aujourd’hui leurs limites dans un monde en voie de complexification, notamment dans les « zones grises » (ni guerre ni paix, terme qui traduit surtout une carence analytique...), ou devant des adversaires non conventionnels. Ne retenir d’ailleurs de Hobbes que l’état de nature, jungle de tous contre tous, semble un contresens théorique qui rapprocherait ce courant réaliste de la sociobiologie, où les États lutteraient dans une impitoyable mécanique et interminable sélection naturelle, sans pactes ni volitions des acteurs.
En apparence opposé au « réalisme » d’une époque étatique somme toute récente, le courant
idéaliste-libéral s’inspire des pactes entre États ; courant qui, sous l’égide du wilsonisme, aboutit à fonder la SDN (Société des Nations) puis l’ONU (Organisation des Nations unies), justifie théoriquement bien des formes juridiques organisationnelles ou militaires supranationales, et, de manière générale, mise à long terme sur la coopération et l’interdépendance
[3]. Mais c’est souvent, en pratique, à partir du réalisme de tel ou tel camp que, par exemple en période de guerre froide, cette vision utopiste et fédérative est passée au réel : pour l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) ou la construction européenne, le pacte de Varsovie ou le COMECON. La perspective hégélienne du dépassement des États dans une organisation universelle justifie, pour certains, les divers accords multilatéraux et leurs administrations correspondantes, tandis qu’un embryon de force internationale et régionale s’essaie à la gestion, à la prévention ou à la fin des conflits.
Le courant
constructiviste, à qui on accordera ici une importance particulière, traduit, à partir des années 70, l’irruption de la sociologie dans la science politique, souvent à partir des acteurs et au-delà de l’État-nation. C’est en particulier le cas de la recherche mondialiste de James Burton, en termes d’acteurs pris dans des réseaux internationaux tissés en « toile d’araignée ». James Rosenau, en 1990
[4], décrit comme des « turbulences » les relations internationales, après l’éclatement des relations classiques en réseaux multiples : mais n’est-ce pas plutôt la fin de la bipolarité qui fait émerger la complexité des sociétés dans le champ de l’analyse ?
Sous le nom commun de
néo-utilitarisme, le constructivisme social inspiré de Durkheim et de Weber renvoie dos-à-dos
réalisme et
idéalisme, et critique la toute- puissance rationnelle de l’État-nation comme référent unique de la politologie. Articulé autour de la sociologie et de l’anthropologie, le constructivisme semble en phase avec les nouveaux objets de politique, y compris en relations internationales. Toutefois, cette théorie peut être appliquée avec succès aux analystes eux-mêmes (à leur habitus, leur positionnement social et aux reclassements nécessaires « après la chute », dans « un si petit monde »)
[5]. L’analyse réellement sociologique, en termes d’acteurs politiques internationaux, semble n’en être qu’à ses prémices.
Enfin, face à des théories inspirées sur le fond par la rationalité des processus de réseaux et des acteurs, l’ouverture des relations internationales à la psychologie, voire à la psychanalyse, renoue avec la relecture des recherches anciennes sur les foules, ou fait encore le lien avec les théories de la virtualité ou de la critique de l’espace-temps classique (Baudrillard, Virilio)
[6], qui explicitent bien des éléments de la médiatisation des conflits. Tout un courant de réflexion inspiré par les travaux dits postmodernes (de Derrida ou Deleuze
[7] notamment), en particulier dans l’analyse des processus nomades ou machiniques, déconstruit les concepts classiques de l’État, mais aussi les conflits, par des théories sur les flux et les codes qui les traversent. Ces recherches n’en sont encore qu’à leurs débuts.
NOUVEAUX CONFLITS OU COUPURE ÉPISTÉMOLOGIQUE ?
La fin de la bipolarité s’est traduite par une floraison de théories globalisantes tous azimuts, qui vont – à vrai dire sans complexe – de la fin de l’Histoire, à l’explication universelle des guerres présentes et à venir, en passant par l’exposé dramatisant à l’envie les troubles dans les pays du Sud. Guerres fauves et anarchies ont de beaux jours médiatiques devant elles
[8] ? Le pire et le meilleur s’y côtoient. Un cas paradigmatique serait celui du journaliste américain Kaplan, développant à grand fracas, en toute méconnaissance du terrain, une pseudo-analyse du conflit en Sierra Leone, comme représentatif de l’ « anarchie à venir »... et donc à réprimer d’urgence par une intervention occidentale. Contre ces thèses sommaires, le politiste anglais Paul Richards
[9] développe pourtant depuis plusieurs décennies les causes sociologiques profondes du conflit, déconstruisant patiemment les formes d’inégalité et de violence.
Peu importe pour Kaplan – épigone sur ce point de S. Huntington
[10] –, l’objectif est de démontrer, à partir de ce microcosme, les menaces du Sud pour l’Occident. Tenant du courant
néoculturaliste, Huntington s’efforce en effet de comprimer la diversité à des agrégats civilisationnels qui, malgré les apparences, se réduisent à une opposition binaire : l’Occident contre ses nouveaux ennemis du Sud. Plus que du « paradigme », sans doute faut-il parler du « paradoxe d’Huntington », réduisant son Occident à l’
american way of life – si ce n’est aux États-Unis – tandis que les autres « civilisations » se cristalliseraient autour de l’islam, promu « nouvel ennemi global », « aux frontières sanglantes ». Présentant la Chine comme un autre pôle de menaces en provenance du Sud, Huntington en vient à postuler une « alliance confuciano-islamiste » plutôt saugrenue. Mais ces métaphores, « grands partages », ne se réduisent pas à des signifiants vides de sens ; elles réorientent aussi opinions, politiques et armements.
L’effet métaphore du retournement Nord-Sud se substituant à la conflictualité Est-Ouest
[11], propose un nouveau paradigme global, légitimant les budgets de défense... et ceux des analystes militaires. Ainsi, les interrogations sur les conflits ethniques (sont-ils ou non préwestphaliens...) semblent curieusement décalées. Le cadre issu des constructions étatiques européennes est, de toute évidence, inadapté. Les effondrements des doctrines et les manques de recul historique peinent à donner sens et structure à ces nouveaux conflits.
C’est peut-être dans une explication de type braudélien
[12] de retournement du monde que peut s’inscrire cette grande inquiétude de la fin du XX
e siècle ; non pas comme si le centre de l’économie-monde avait migré d’un point à l’autre de la planète, mais comme si des périphéries antagonistes basculaient toutes ensemble.
Plus profondément, ce changement multiforme qui modifie à la fois les réalités de pouvoir, les techniques et les cadres du savoir, semble bien relever d’un moment de fracture, quand se produit, selon la théorie foucaldienne
[13], un changement d’
épistémè. Tant pour les acteurs du Sud et du Nord, le sens et le but du politique, les rapports à l’État et entre États, les identités ou les alliances en mouvement, les formes d’antagonismes, de conflits, de légitimation et de médiatisation évoluent de manière rapide, incontrôlable, méconnaissable.
Certes, le nouvel ordre mondial a fait le pari d’une homogénéisation et d’une stabilisation, par l’hyperpuissance américaine (et ses relais occidentaux), des conflits de basse intensité. Mais le containment de la planète par un seul pays ne gage en rien de son succès. Après la coupure épistémologique symbolisée par la chute du mur de Berlin (ici aussi les métaphores comptent leur poids, quasi psychanalytique), sociétés, communautés et autres acteurs se remettent en mouvement – tout comme les analystes. Mais le sens de la nouvelle épistémè à venir risque fort de n’apparaître que bien plus tard.
Les nouveaux conflits, dans ce monde en pleine réorganisation, ont aussi permis de renouveler la sociologie des États, des guerres entre États et des guerres dans l’État.
Pierre Clastres avait, en son temps, décelé dans le phénomène guerrier, pour des sociétés « primitives » à la chefferie non coercitive et encore contrôlée, le début de l’accumulation primitive du pouvoir et, de fil en aiguille, de l’État. Bazin et Terray
[14] opposaient, dans les sociétés paysannes africaines, les « guerres de lignage », qui parfois permettent à des marginaux guerriers de fonder des États archaïques, aux « guerres d’État », qui parfois aboutissaient à des décompositions inverses. Cette géopolitique sociétale de la guerre, qui distingue en particulier des zones au pouvoir fort et en expansion, des
hinterlands périphériques et segmentaires, ne s’actualise-t-elle pas dans toute l’Afrique de l’Ouest ? N’explique-t-elle pas non plus, sur la longue durée, l’évolution d’autres régions du continent, telles le Congo ou la Somalie ? Mais ces « machines nomades » (G. Deleuze) de « seigneurs de la guerre » ou de groupes armés ne sont pas que pure entropie. Pour Jean-François Bayart, par exemple, les recompositions africaines ne sont pas seulement « identitaires », mais aussi étatiques, dans ces lieux en conflits.
Bien qu’à moyen terme on assiste, au travers de la conflictualité, à la revanche de « sociétés fortes » sur des États faibles, l’origine coloniale violente et l’appareil coercitif prédateur dès les indépendances, ont provoqué des guerres dévastatrices de tous les symboles de cette autorité étatique (au Liberia, par exemple)
[15].
Loin de réaliser l’émergence d’un universalisme ou, dans un sens hégélien, d’un « devenir nécessaire », l’État-nation est donc une construction régionale dont Henri Lefevre
[16] a bien montré la diffusion récente, à la fin du XIX
e et au XX
e siècle. La déconstruction de l’État
[17] peut être tout autant relativisée. Des exemples africains, comme le conflit en Sierra Leone, révèlent en effet ce caractère récent, traumatique d’une imposition étatique très orientée, avec un centre côtier occidentalisé (tête de pont de l’économie-monde) opposé aux
natives de l’intérieur. Les révoltes actuelles se font en grande partie contre l’État qui, loin d’un quelconque pacte ou contrat, fonde l’exploitation et la domination la plus violente.
Backlash donc, même contre un
black colonialism qui, depuis cent cinquante ans, part des comptoirs créoles extravertis, pour prétendre incarner l’État. En ce sens seulement, le Liberia et la Sierra Leone annoncent peut-être d’autres conflits de déconstruction du politique, ripostes à des inégalités que les partisans du système mondial auraient voulu fondatrices et légitimes. Ce n’est donc pas le culturel ou l’ethnique dans leur essence qui fait retour, mais bien l’Histoire, Balandier ayant déjà montré le caractère profondément généalogique de ces sociétés africaines.
Cependant, pour s’en tenir à la seule Afrique, les conflits contre l’État forment bien, en Somalie, au Congo
[18] ou en Sierra Leone, et sur une durée plus ou moins longue, des zones « hors État ». Le premier cas, reprenant les formes segmentaires précoloniales, montre un équilibre dans le déséquilibre de segments ethniques ou communautaires opposés, d’entrepreneurs ou de chefs de guerres, de commerçants ou de producteurs. C’est sans doute autour de l’extraction de matières premières comme le diamant, le pétrole et le caoutchouc, et à travers l’irruption des grandes compagnies comme la De Beers ou la compagnie de sécurité
Executive Outcomes, qu’il faut penser un modèle néolibéral des conflits locaux et du troc (échanges et trafics internationaux, corruption et économie de comptoirs, régulation de la violence et prédation par des mercenaires).
La sortie de l’État et la fuite de populations entières, les massacres et la violence consécutifs, sont autant de phénomènes récents, à cette échelle, auxquels sont confrontées organisations internationales et humanitaires ; alors que, de leur côté, la science politique et les relations internationales sont en manque de théories et de recul sur ces phénomènes nouveaux, tout de flux et de déconstructions.
Car, pour les processus transétatiques, les analystes (« inventeurs », dans la double acception que permet l’étymologie) des nouvelles menaces se contentent en fait trop souvent de lister ces flux. Mais ces mouvements financiers parallèles, l’internationalisation des entreprises et des mafias, la multiplication des paradis fiscaux et de leurs techniques sophistiquées d’échanges, n’ont-ils pas, en réalité, eux-mêmes été permis par la prédominance du néolibéralisme qui, d’un côté, se refuse à tout contrôle, mais de l’autre, ne voudrait pas subir les conséquences déstabilisatrices des nouveaux conflits, en particulier s’agissant de l’accès aux matières premières ?
La circulation de la drogue, aux flux mouvants et sans cesse reconstitués, liés structurellement à l’économie de guerre (en Syrie et en Birmanie, par exemple), mais aussi à la pauvreté et à la criminalité, devient une véritable industrie. Les migrations humaines favorisent, au sein de l’État ou à ses frontières, de nouvelles techniques de répression, à mesure que les forteresses sécuritaires développent des zones et des pratiques de non-droit (aéroports, zones de rétention). Les mouvances terroristes, y compris dans leurs échecs et leurs mythologies, utilisent désormais ce qui constitue de plus en plus l’arme des faibles : les relations si particulières aux médias
[19]. Dans une analyse diachronique, ces différentes menaces n’apparaissent-elles que comme un contrecoup de l’institutionnalisation, de la fixation et de la fermeture des États (le temps est loin où l’on pouvait passer d’une nation à une autre, en Europe, même sans « passe-port ») ?
Sans doute l’analyse par « les nouveaux acteurs », plus sociologique et dynamique, est-elle aussi plus heuristique. Plus que la victoire militaire (quasi impossible, étant donnée la disproportion des forces), ces acteurs cherchent la négociation et, surtout, son préalable, la reconnaissance. Œuvrant dans le registre du symbolique, leur logique d’action peut osciller entre le pôle de la stratégie sacrificielle et la poursuite de leur existence comme groupe combattant, au-delà des idéologies affichées. Dans une microphysique des pouvoirs, ce sont autant les relations entre acteurs, qu’une polarisation duelle où ils s’affronteraient directement à l’État, qui deviennent les nouveaux enjeux des combats.
Dès lors, l’analyse de leurs réseaux réactualise ce qu’affirmait Thucydide de la communauté grecque : elle ne peut résider seulement que « là où sont les hommes » ; ce qui relativise évidemment la notion de territoire en faveur d’autres ancrages ou identifications. Ces nouveaux acteurs du politique jouent souvent de différentes échelles. Une figure ancienne est celle des diasporas, réactualisées non seulement comme réseaux commerçants ou migrants, mais aussi parfois comme réseaux combattants. Des foyers nationaux multi-ethniques et conflictuels, comme le Liban, ont pu servir de nouvelles « matrices », de diffuseurs de répertoires d’action, pour d’autres diasporas – telles que les Kurdes, les groupes fondamentalistes, etc. La violence transnationale s’inscrit alors volontiers comme contestation d’un « nouvel ordre mondial » aussi oppressif qu’insaisissable dans ses sanctuaires.
Cependant, face à cette grande inventivité d’actions, l’analyse en « termes d’acteurs », si elle ne participe pas d’un bricolage théorique improvisé, pose parfois quelques difficultés. Entre État et individus, on manque souvent les identifications communautaires. Extension des recherches sur le jeu des acteurs, certaines analyses semblent le dernier rempart de la rationalité occidentale. Là où les passions l’emportent et, plus encore, là où dominent des processus machiniques, hors de la volonté des participants, partant de ce qui est justement constaté comme « enchevêtrement des conflits », c’est faire un pari risqué que d’y retrouver, toujours, du sens.
Les conflits de l’infra-État semblent-ils se multiplier ou sont-ils seulement redécouverts ? En ce qui concerne le Sud, ils traduisent sans doute un nouveau surgissement des « mobilisations identitaires »
[20], mais sous de nouveaux agencements. Sur ce point, il est particulièrement erroné d’interpréter ces conflits comme l’expression programmée d’une violence supposée spécifique à chaque ethnie. Les anthropologues ont, depuis une vingtaine d’années, déconstruit cette ethnicité, révélant une réorganisation permanente de l’ethnicité en situation de conflits, sa définition originelle s’effectuant en interrelation dans le cadre des États africains
[21].
Par exemple au Liberia, ce n’est pas l’ethnie Yacouba qui se bat contre les congos de Monrovia, mais, à partir d’un foco effectivement ethnique à l’origine, et déjà présent des deux côtés de la frontière avec la Côte-d’Ivoire, des ligues interethniques opposant les Gyo et leurs alliés aux Krahn et leurs alliés, pour prendre à tour de rôle la capitale, avant de déborder à l’extérieur du pays.
En revanche, le communautarisme anglo-saxon, si en vogue dans ses applications occidentales et spécifiquement américaines (communautés dans la société), fait faillite dans l’analyse des communautés territoriales des Tiers-Mondes. À la suite de Tönnies
[22], la tradition systématique de la sociologie allemande développait pourtant des thèses princeps sur la fonction des conflits pour des communautés qui s’y ressourcent et s’y redéfinissent. Une phénoménologie reste à faire des communautés dans leurs conflits contre l’État, mais aussi entre elles (en particulier par rapport au territoire et à la parenté, aux modes de prélèvement sur les communautés, à leurs types de réaction devant la violence exercée par la société englobante, à la communautarisation de la guerre et à ses traductions idéologiques).
Conflit de l’hyperpuissance américaine « contre le reste du monde » (en version originale, «
the West and the Rest »), en particulier contre les « États voyous » («
rogue States ») ; conflits westphaliens traditionnels entre États – même du Sud (guerre Iran/Irak et conflit Éthiopie/Érythrée, par exemple) ; conflits et mouvances transétatiques ; conflits à base ethnique ou communautaire – dits de basse intensité. Séparés dans l’analyse, tous ces conflits sont pourtant parfois concomitants dans l’espace et dans le temps. Il resterait aussi à réfléchir sur l’articulation de ces modes de production de la guerre. Un champ théorique nouveau s’ouvre avec ces transformations, régressions, passages de certains types de conflits à d’autres. Ce qui ne va pas sans rappeler des débats très animés, dans les années 70
[23], sur le lien entre divers modes de production économique, en particulier asiatique, communautaire ou encore domestique.
LE CONFLIT DES INTERPRÉTATIONS
Sans doute, mises à part les guerres rapides et disproportionnées dans lesquelles sont engagés l’hyperpuissance américaine et ses alliés contre un « État rebelle » (Irak, Serbie), l’époque récente connaît-elle des conflits de plus « basse intensité » ; et pourtant, un continent comme l’Afrique se transforme en champ d’expérimentation de la violence extrême (des zones durablement « sans État », la « première guerre mondiale africaine » impliquant 14 belligérants au Congo, et surtout le dernier génocide du XXe siècle, au Rwanda).
Le constat général semble donc celui d’une complexification des formes et des enjeux. Pour D. Bigo
[24], les conflits postbipolaires prennent le schème d’une triade reposant sur « l’entrecroisement des dynamiques de centralisation, de décentralisation et de transnationalisation ».
Les turpitudes actuelles ne doivent pas conduire pour autant à idéaliser la période précédente, selon l’illusion rétrospective que la guerre froide ou la dissuasion en auraient fait un âge d’or sans conflits. Les conflits entre « clients » interposés existaient bel et bien, de même que les menaces que l’on dit nouvelles (terrorisme, conflits identitaires ou religieux, etc.).
Le conflit des interprétations est récemment apparu d’une rare violence symbolique. Au-delà de la lutte pour le reclassement et la survie des analystes eux-mêmes, tout se passe comme si le décryptage de la guerre, ce « fait social total » des anthropologues, devait donner tout à coup le sens de la société globale et de ses possibles devenirs.
« De la pluralité des mondes » : lointain émule de Fontenelle, Marc Augé a récemment proposé
[25] d’étendre cette expression à la diversité bien terrestre des espaces-temps télescopés, à l’époque contemporaine, et dont les conflits représentent, d’évidence, le paroxysme. Ces mondes hétérogènes mais reliés, médiatisés, universalisés, connaissent des phénomènes transversaux. Si les anthropologues et les sociologues ont commencé par les représentations et le religieux, qui déjà esquissent une réflexion sur le politique en situation d’interdépendance structurelle
[26], c’est à une nouvelle approche qu’il appartiendra de décrypter la complexité conflictuelle signifiante d’une quête de sens global : une politologie des mondes contemporains.
[1]
Courant dont on peut citer comme ouvrage classique l’étude du politiste Hans J. Morgenthau,
Politics among Nations : The Struggle for Power and Peace, 6
e éd., New York, Alfred Knopf, 1985.
[2]
Yves Lacoste,
La géographie, ça sert aussi à faire la guerre, Paris, Maspero, 1976 ;
a contrario, voir la revue
Hérodote, pour une nouvelle approche géopolitique des conflits.
[3]
Lire, par exemple, l’article de Marie-Claude Smouts, « La coopération internationale : de la coexistence à la gouvernance mondiale », dans M.-C. Smouts (sous la dir.),
Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.
[4]
Voir James Rosenau,
Turbulence in World Politics : A Theory of Change and Continuity, New York/Londres, Princeton University Press, 1990.
[5]
Voir l’article décapant de Didier Bigo, « Grands débats dans un petit monde »,
Cultures et conflits, hiver 1985.
[6]
Jean Baudrillard,
Simulacres et Simulations, Paris, Galilée, 1981 ; Paul Virilio,
Vitesse et politique, Paris, Galilée, 1977.
[7]
Voir surtout Gilles Deleuze,
Mille Plateaux : capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
[8]
On aura reconnu Francis Fukuyama,
La fin de l’Histoire et le dernier Homme, Paris, Flammarion, 1992 ; « Les guerres à venir » d’André Glucksmann,
Politique internationale, 1994 ; et autres essais rapides à vocation généraliste...
[9]
Robert Kaplan, « The Coming Anarchy »,
The Atlantic Monthly, février 1994 ;
a contrario, voir le remarquable ouvrage de Paul Richards,
Fighting for the Rain Forest, Londres, 1996.
[10]
Samuel P. Huntington,
Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.
[11]
D. Duclos, « Les déplacements de la menace »,
Cultures et conflits, n
o 2, printemps 1991.
[12]
Fernand Braudel,
Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Paris, Armand Colin, 1986.
[13]
Michel Foucault,
L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1987.
[14]
Pierre Clastres,
Recherches d’anthropologie politique, Paris, Éditions du Seuil, 1980 ; Jean Bazin et Emmanuel Terray,
Guerres de lignage et guerres d’État en Afrique, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1982.
[15]
Bertrand Badie,
L’État importé, l’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992 ; Michel Galy, « Liberia, machine perverse »,
Cahiers d’études africaines, 1998.
[16]
Henri Lefebvre,
De l’État, Paris, 1976-1977.
[17]
Cette vision fonctionnaliste provoque chez les tenants de la « bonne gouvernance » une littérature aussi abondante qu’inégale : voir W. Zartmann,
Collapsed States (trad.), Paris, 1995 ; G. Helman et S. Ratner, « Saving Failed States »,
Foreign Policy, n
o 89, 1992-1993.
[18]
Voir, pour la Somalie, les recherches de Roland Marchal,
Les chemins de la guerre et de la paix, Paris, Karthala, 1997.
[19]
oir l’article « Circuler, enfermer, éloigner »,
Cultures et conflits, n
o 23, 1996, et Didier Bigo et Daniel Hermant, « La relation terroriste : cadre sociologique pour une analyse comparatiste »,
Études polémologiques, 1988.
[20]
Bertrand Badie,
La fin des territoires, Paris, Fayard, 1995.
[21]
Voir les redéfinitions de l’ethnie par Jean-Loup Amselle (sous la dir.),
Au cœur de l’ethnie : ethnie, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985.
[22]
Ferdinand Tönnies,
Communauté et société, Paris, PUF (trad.), 1953.
[23]
En particulier Maurice Godelier,
Sur les sociétés précapitalistes, Paris, 1975 ; Claude Meillassoux,
Femmes, greniers et capitaux, Paris, L’Harmattan, 1992.
[24]
Didier Bigo, « Les conflits postbipolaires »,
Cultures et conflits, 1993.
[25]
Marc Augé,
Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Flammarion, 1999.
[26]
Michel Galy, « Le savoir de l’Occident ? »,
Cultures et conflits, n
o 37, printemps 2000.